Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il
est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins
aise de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompes; ils
ont mis en action, selon le precepte, des animaux, des arbres, des
hommes, ont cache un sens fin, une morale saine sous ces petits drames,
et se sont etonnes ensuite d'etre juges si inferieurs a leur illustre
devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte
les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidite, se tient
davantage a son petit recit, et n'est pas encore tout a fait a l'aise
dans cette forme qui s'adaptait moins immediatement a son esprit que
l'elegie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant
cinq livres, depuis le sixieme jusqu'au onzieme inclusivement, les
contemporains se recrierent comme ils font toujours, et le mirent fort
au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au
complet la fable, telle que l'a inventee La Fontaine. Il avait fini
evidemment par y voir surtout un cadre commode a pensees, a sentiments,
a causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours
l'essentiel comme auparavant; la moralite de quatrain y vient au bout
par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne
et derive, tantot a l'elegie et a l'idylle, tantot a l'epitre et au
conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, elevees a la
poesie, un melange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte
reveuse. La Fontaine est notre seul grand poete personnel et reveur
avant Andre Chenier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
entretient de lui, de son ame, de ses caprices et de ses faiblesses. Son
accent respire d'ordinaire la malice, la gaiete, et le conteur grivois
nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tete. Mais souvent aussi il
a des tons qui viennent du coeur et une tendresse melancolique qui le
rapproche des poetes de notre age. Ceux du XVIe siecle avaient bien
eu deja quelque avant-gout de reverie; mais elle manquait chez eux
d'inspiration individuelle, et ressemblait trop a un lieu-commun
uniforme, d'apres Petrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un
caractere primitif d'expression vive et discrete; il la debarrassa de
tout ce qu'elle pouvait avoir contracte de banal ou de sensuel; Platon,
par ce cote, lui fut bon a quelque chose comme il l'avait ete a
Petrarque; et quand le poete s'ecrie dans une de ses fables delicieuses:
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrete?
Ai-je passe le temps d'aimer?
ce mot _charme_, ainsi employe en un sens indefini et tout metaphysique,
marque en poesie francaise un progres nouveau qu'ont releve et poursuivi
plus tard Andre Chenier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la
solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers
du XVIe siecle l'avantage d'avoir donne a ses tableaux des couleurs
fideles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces
plaines immenses de bles ou se promene de grand matin le maitre, et ou
l'allouette cache son nid; ces bruyeres et ces buissons ou fourmille
tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hotes etourdis font
la cour a l'aurore dans la rosee et parfument de thym leur banquet,
c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais
les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers;
La Fontaine avait bien observe ces pays, sinon en maitre des
eaux-et-forets, du moins en poete; il y etait ne, il y avait vecu
longtemps, et, meme apres qu'il se fut fixe dans la capitale, il
retournait chaque annee vers l'automne a Chateau-Thierry, pour y visiter
son bien et le vendre en detail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le
fonds avec le revenu._
Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipe et que la mort soudaine
de Madame l'eut prive de la charge de gentilhomme qu'il remplissait
aupres d'elle, madame de La Sabliere le recueillit dans sa maison et l'y
soigna pendant plus de vingt ans. Abandonne dans ses moeurs, perdu de
fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son
talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les
auspices d'une femme aimable, au sein d'une societe spirituelle et de
bon gout, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le
prix de ce bienfait; et cette inviolable amitie, familiere a la fois
et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments
naturels qu'il reussit le mieux a exprimer. Aux pieds de madame de
La Sabliere et des autres femmes distinguees qu'il celebrait en les
respectant, sa muse, parfois souillee, reprenait une sorte de purete
et de fraicheur, que ses gouts un peu vulgaires, et de moins en moins
scrupuleux avec l'age, ne tendaient que trop a affaiblir. Sa vie, ainsi
ordonnee dans son desordre, devint double, et il en fit deux parts:
l'une, elegante, animee, spirituelle, au grand jour, bercee entre les
jeux de la poesie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et
honteuse, il faut le dire, et livree a ces egarements prolonges des sens
que la jeunesse embellit du nom de volupte, mais qui sont comme un vice
au front du vieillard. Madame de La Sabliere elle-meme, qui reprenait La
Fontaine, n'avait pas ete toujours exempte de passions humaines et de
faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidelite du marquis de La
Fare lui eut laisse le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre
que Dieu ne pouvait desormais le remplir, et elle consacra ses dernieres
annees aux pratiques les plus actives de la charite chretienne. Cette
conversion, aussi sincere qu'eclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine
en fut touche comme d'un exemple a suivre; sa fragilite et d'autres
liaisons qu'il contracta vers cette epoque le detournerent, et ce ne fut
que dix ans apres, quand la mort de madame de La Sabliere lui eut donne
un second et solennel avertissement, que cette bonne pensee germa en lui
pour n'en plus sortir. Mais, des 1684, nous avons de lui un admirable
_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa reception a l'Academie
francaise, et dans lequel, s'adressant a sa bienfaitrice, il lui expose
avec candeur l'etat de son ame:
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,
J'ai toujours abuse du plus cher de nos biens:
Les pensers amusants, les vagues entretiens,
Vains enfants du loisir, delices chimeriques,
Les romans et le jeu, peste des republiques,
Par qui sont devoyes les esprits les plus droits,
Ridicule fureur qui se moque des lois,
Cent autres passions des sages condamnees,
Ont pris comme a l'envi la fleur de mes annees.
L'usage des vrais biens reparerait ces maux;
Je le sais, et je cours encore a des biens faux.
. . . . . . . . . . . .
Si faut-il qu'a la fin de tels pensers nous quittent;
Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:
Je recule, et peut-etre attendrai-je trop tard;
Car qui sait les moments prescrits a son depart?
Quels qu'ils soient, ils sont courts...
C'est, on le voit, une confession grave, ingenue, ou l'onction
religieuse et une haute moralite n'empechent pas un reste de coup d'oeil
amoureux vers ces _chimeriques delices_ dont on est mal detache. Et puis
une simplicite d'exageration s'y mele: les romans et le jeu qui ont
egare le pecheur sont la _peste des republiques, une fureur qui se moque
des lois._ Et plus loin:
Que me servent ces vers avec soin composes?
N'en attends-je autre fruit que de les voir prises?
C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
Et qu'au moins vers ma fin je ne commence a vivre;
Car je n'ai pas vecu, j'ai servi deux tyrans:
Un vain bruit et l'amour ont partage mes ans.
Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;
Votre reponse est prete, il me semble l'entendre:
C'est jouir des vrais biens avec tranquillite,
Faire usage du temps et de l'oisivete,
S'acquitter des honneurs dus a l'Etre supreme,
Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-meme,
Bannir le fol amour et les voeux impuissants,
Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.
Sincere, eloquente, sublime poesie, d'un tour singulier, ou la vertu
trouve moyen de s'accommoder avec l'oisivete, ou _les Phyllis_ se
placent a cote de l'Etre supreme, et qui fait naitre un sourire dans une
larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui
en aurait moins coute pour se convertir.
Au premier abord, et a ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail
paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de
la critique n'avait ete eveillee sur ce point par quelques mots de ses
prefaces et par quelques temoignages contemporains, on n'eut jamais
songe probablement a en faire l'objet d'une question. Mais le poete
_confesse_, en tete de _Psyche_, que _la prose lui coute autant que
les vers_. Dans une de ses dernieres fables au duc de Bourgogne, il se
plaint de _fabriquer a force de temps_ des vers moins senses que la
prose du jeune prince. Ses manuscrits presentent beaucoup de ratures et
de changements; les memes morceaux y sont recopies plusieurs fois, et
souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouve,
tout entiere de sa main, une premiere ebauche de la fable intitulee _le
Renard, les Mouches et le Herisson_; et, en la comparant a celle qu'il
a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux
vers. Il est meme plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux
errata: "Il s'est glisse, dit-il en tete de son second recueil, quelques
fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de
legers remedes pour un defaut considerable. Si on veut avoir quelque
plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger
ces fautes a la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquees
par chaque errata, aussi bien pour les deux premieres parties que pour
les dernieres." Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine
etait de l'ecole de Boileau et de Racine en poesie; qu'il suivait les
memes procedes de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement
ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en
face, que je le renverrais a Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais
il avait, comme tout poete, ses secrets, ses finesses, sa correction
relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu
encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout a fait dans
ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait a s'en
plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les
modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en
traduction: il s'en glorifie a tout propos:
Terence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;
Homere et son rival sont mes dieux du Parnasse;
Je le dis aux rochers, etc...
Je cheris l'Arioste et j'estime le Tasse;
Plein de Machiavel, entete de Bocace,
J'en parle si souvent qu'on en est etourdi;
J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.
Fera-t-on de lui un savant? Son erudition a pour cela de trop
singulieres meprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a
ecrit dans sa Vie d'Esope: "Comme Planudes vivoit dans un siecle ou la
memoire des choses arrivees a Esope ne devoit pas etre encore eteinte,
j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laisse." En ecrivant
ceci, il oubliait que dix-neuf siecles s'etaient ecoules entre le
Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec
ne vivait guere plus de deux siecles avant le regne de Louis-le-Grand.
Dans une epitre a Huet en faveur des anciens contre les modernes, et
a l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient a Platon, son
theme favori, et declare qu'on ne pourrait trouver entre les sages
modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que
La Grece en fourmillait dans son moindre canton.
Il attribue la decadence de l'ode en France a une cause qu'on
n'imaginerait jamais:
... l'ode, qui baisse un peu,
Veut de la patience, et nos gens ont du feu.
D'ailleurs, en cette remarquable epitre, il proteste contre l'imitation
servile des anciens, et cherche a exposer de quelle nature est la
sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin
de la deuxieme epitre d'Andre Chenier; l'idee au fond est la meme, mais
on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la difference
profonde qui separe un poete artiste comme Chenier, d'avec un poete
d'instinct comme La Fontaine.
Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poetes, excepte Moliere et
peut-etre Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Regnier,
de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'Andre Chenier, l'est aussi de La
Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers merites, il faut ajouter
que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Moliere au
contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style egale l'invention
sans doute, mais ne la depasse pas; la maniere de dire y reflechit le
fond, sans l'eclipser. Quant a la facon de La Fontaine, elle est trop
connue et trop bien analysee ailleurs pour que j'essaye d'y revenir.
Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez
grande de fadeurs galantes et de faux gout pastoral, que nous blamerions
dans Saint-Evremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en
effet ces fadeurs et ce faux gout n'en sont plus, du moment qu'ils ont
passe sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout
le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite
dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions frequentes
qui font fuir son style et devier sa pensee; ses vers delicieux, en
decoulant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'egarent et ne se
tiennent plus; mais cela meme constitue une maniere, et il en est de
cette maniere comme de toutes celles des hommes de genie: ce qui autre
part serait indifferent ou mauvais, y devient un trait de caractere ou
une grace piquante.
La conversion de madame de La Sabliere, que La Fontaine n'eut pas le
courage d'imiter, avait laisse notre poete assez desoeuvre et solitaire.
Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne reunissait plus
la meme compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait frequemment pour
visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra,
pour se desennuyer, a la societe du prince de Conti et de MM. de Vendome
dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du cote de
l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et
dissolue, mal deguisee sous les roses d'Anacreon. Maucroix, Racine et
ses vrais amis s'affligeaient de ces dereglements sans excuse; l'austere
Boileau avait cesse de le voir. Saint-Evremond, qui cherchait a
l'attirer en Angleterre aupres de la duchesse de Mazarin, recut de
la courtisane Ninon une lettre ou elle lui disait: "J'ai su que vous
souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guere a Paris; sa
tete est bien affoiblie. C'est le destin des poetes: le Tasse et
Lucrece l'ont eprouve. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour
La Fontaine, il n'a guere aime de femmes qui en eussent pu faire la
depense." La tete de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon;
mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que
trop vrai: il touchait souvent de l'abbe de Chaulieu des gratifications
dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune
femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poete, lui offrit
l'attrait de sa maison, et devint pour lui, a force de soins et de
prevenances, une autre La Sabliere. A la mort de cette dame, elle
recueillit le vieillard, et l'environna d'amitie jusqu'au dernier
moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touche enfin de
repentir, revetit le cilice qui ne le quitta plus. Les details de cette
penitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une
traduction du _Dies irae_, qu'il lut a l'Academie, et il avait forme
le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, a part le
refroidissement de la maladie et de l'age, on peut douter que cette
tache, tant de fois essayee par des poetes repentants, eut ete possible
a La Fontaine ou meme a tout autre d'alors. A cette epoque de croyances
regnantes et traditionnelles, c'etaient les sens d'ordinaire, et non la
raison, qui egaraient; on avait ete libertin, on se faisait devot; on
n'avait point passe par l'orgueil philosophique ni par l'impiete seche;
on ne s'etait pas attarde longuement dans les regions du doute; on ne
s'etait pas senti maintes fois defaillir a la poursuite de la verite.
Les sens charmaient l'ame pour eux-memes, et non comme une distraction
etourdissante et fougueuse, non par ennui et desespoir. Puis, quand on
avait epuise les desordres, les erreurs, et qu'on revenait a la verite
supreme, on trouvait un asile tout prepare, un confessionnal, un
oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'etait pas, comme
de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement
renaissante, par des doutes effrayants, d'eternelles obscurites et un
abime sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui
eprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'etait
Pascal.
Septembre 1829.
J'ecrivais ceci la meme annee, la meme saison ou je composais le recueil
de Poesies, _les Consolations_, c'est-a-dire dans une veine prononcee
de sensibilite religieuse. Depuis j'ai encore ecrit sur La Fontaine
quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et
j'ai essaye d'y repondre aux dedains que M. de Lamartine avait prodigues
a ce charmant poete. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernieres
annees, a ete bien legerement traite par un grand poete qui s'est
lui-meme juge par la, il a ete etudie, approfondi par de savants
critiques, et si approfondi meme qu'il est sorti d'entre leurs mains
comme transforme. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui a ce
jugement de La Bruyere dans son Discours de reception a l'Academie: "Un
autre, plus egal que Marot et plus poete que Voiture, a le jeu, le tour
et la naivete de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux
hommes la vertu par l'organe des betes, eleve les petits sujets jusqu'au
sublime: homme unique dans son genre d'ecrire, toujours original, soit
qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a ete au dela de ses modeles,
modele lui-meme difficile a imiter."--Voir aussi le joli theme latin de
Fenelon a l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in
Fontani mortem_. Tout y est indique, meme le _molle atque facetum_, qui
n'est autre que notre chere reverie.
RACINE
I
Les grands poetes, les poetes de genie, independamment des genres, et
sans faire acception de leur nature lyrique, epique ou dramatique,
peuvent se rapporter a deux familles glorieuses qui, depuis bien des
siecles, s'entremelent et se detronent tour a tour, se disputent
la preeminence en renommee, et entre lesquelles, selon les temps,
l'admiration des hommes s'est inegalement repartie. Les poetes
primitifs, fondateurs, originaux sans melange, nes d'eux-memes et fils
de leurs oeuvres, Homere, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont
quelquefois sacrifies, preferes le plus souvent, toujours opposes
aux genies studieux, polis, dociles, essentiellement educables et
perfectibles, des epoques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les
chefs les plus brillants de cette famille secondaire, reputee, et avec
raison, inferieure a son ainee, mais d'ordinaire mieux comprise de tous,
plus accessible et plus cherie. Parmi nous, Corneille et Moliere s'en
detachent par plus d'un cote; Boileau et Racine y appartiennent tout
a fait et la decorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus
accompli en ce genre, le plus venere de nos poetes. C'est le propre
des ecrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimite des
suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux
en merite, les dominent meme en gloire, sont a chaque siecle remis en
question par une certaine classe de critiques. Cette difference de
renommee est une consequence necessaire de celle des talents. Les
uns veritablement predestines et divins, naissent avec leur lot, ne
s'occupent guere a le grossir grain a grain en cette vie, mais le
dispensent avec profusion et comme a pleines mains en leurs oeuvres; car
leur tresor est inepuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquieter
ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas a
chaque heure de veille sur eux-memes; ils ne retournent pas la tete en
arriere a chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et
calculer celle qui leur reste; mais ils marchent a grandes journees sans
se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent
en eux, au sein de leur genie, et quelquefois le transforment; ils
subissent ces changements comme des lois, sans s'y meler, sans y aider
artificiellement, pas plus que l'homme ne hate le temps ou ses cheveux
blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements
de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procedant ainsi
d'apres de grandes lois interieures et une puissante donnee originelle,
ils arrivent a laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes,
monumentales, d'un ordre reel et stable sous une irregularite apparente
comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupees d'accidents, herissees
de cimes, creusees de profondeurs: voila pour les uns. Les autres ont
besoin de naitre en des circonstances propices, d'etre cultives par
l'education et de murir au soleil; ils se developpent lentement,
sciemment, se fecondent par l'etude et s'accouchent eux-memes avec art.
Ils montent par degres, parcourent les intervalles et ne s'elancent pas
au but du premier bond; leur genie grandit avec le temps et s'edifie
comme un palais auquel on ajouterait chaque annee une assise; ils ont
de longues heures de reflexion et de silence durant lesquelles ils
s'arretent pour reviser leur plan et deliberer: aussi l'edifice, si
jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide,
admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une execution
achevee. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur decouvre sans
peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'echelle d'idees
par laquelle a passe le genie de l'artiste. Or, suivant une remarque
tres-fine et tres-juste du Pere Tournemire, on n'admire jamais dans un
auteur que les qualites dont on a le germe et la racine en soi. D'ou
il suit que, dans les ouvrages des esprits superieurs, il est un degre
relatif ou chaque esprit inferieur s'eleve, mais qu'il ne franchit pas,
et d'ou il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les
familles de plantes etagees sur les Cordilleres, et qui ne depassent
jamais une certaine hauteur, ou plutot c'est comme pour les familles
d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixe a une certaine limite. Que
si maintenant, a la hauteur relative ou telle famille d'esprits peut
s'elever dans l'intelligence d'un poeme, il ne se rencontre pas une
qualite correspondante qui soit comme une pierre ou mettre le pied,
comme une plate-forme d'ou l'on contemple tout le paysage, s'il y a la
un roc a pic, un torrent, un abime, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits
qui n'auront trouve ou poser leur vol s'en reviendront comme la colombe
de l'arche, sans meme rapporter le rameau d'olivier.--Je suis a
Versailles, du cote du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine
me manque au milieu et je m'arrete; mais du moins je vois de la en
face de moi la ligne du chateau, ses ailes, et j'en apprecie deja la
regularite, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque
sentier tournant qui grimpe a un donjon gothique, et que je m'arrete
d'epuisement a mi-cote, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain,
un arbre, un buisson, me derobe la vue tout entiere[22]. C'est la l'image
vraie des deux poesies. La poesie racinienne est construite de telle
sorte qu'a toute hauteur il se rencontre des degres et des points
d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a
l'acces plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous
savons de fort honnetes gens qui ont sue pour y aborder, et qui, apres
s'etre heurte la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyere, sont
revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien la-haut; mais, a
peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantee leur apparaissait
de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens
que ne l'etait a Boileau celle de Montlhery:
Ses murs, dont le sommet se derobe a la vue,
Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
Et, presentant de loin leur objet ennuyeux,
Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.
[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits superieurs, les genies _a
pic_, ne pretent pas pied a divers degres aux esprits inferieurs, ils en
portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-memes les differences
d'elevation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous
confondus dans la plaine au meme niveau de terre.]
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