Book Review: The Dream Gurbaksh Chahal
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The Botox Diaries - by Janice Kaplan and Lynn Schnurnberger
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Mine Are Spectacular - by Janice Kaplan and Lynn Schnurnberger
The dotcom boom years were full of tales of entrepreneurs starting in bedrooms that went on to make millions. Gurbaksh Chahal is one such, setting up an advertising company in his bedroom at 16 and selling it two years later for $40 million. His book,

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_!

On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en
blamer.

Corneille s'etait imagine, en 1653, qu'il renoncait a la scene. Pure
illusion! Cette retraite, si elle avait ete possible, aurait sans doute
mieux valu pour son repos, et peut-etre aussi pour sa gloire; mais il
n'avait pas un de ces temperaments poetiques qui s'imposent a volonte
une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc
d'un encouragement et d'une liberalite de Fouquet, pour le rentrainer
sur la scene ou il demeura vingt annees encore, jusqu'en 1674, declinant
de jour en jour au milieu de mecomptes sans nombre et de cruelles
amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous
arreterons pour resumer les principaux traits de son genie et de son
oeuvre.

La forme dramatique de Corneille n'a point la liberte de fantaisie que
se sont donnee Lope de Vega et Shakspeare, ni la severite exactement
reguliere a laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait ose, s'il etait
venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort
peu soucie de graduer et d'etager ses actes, de lier ses scenes, de
concentrer ses effets sur un meme point de l'espace et de la duree; il
aurait procede au hasard, brouillant et debrouillant les fils de son
intrigue, changeant de lieu selon sa commodite, s'attardant en chemin,
et poussant devant lui ses personnages pele-mele jusqu'au mariage ou a
la mort. Au milieu de cette confusion se seraient detachees ca et la de
belles scenes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien
le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses
personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
par une parole male et breve, les contraste par des reparties tranchees,
et presente a l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure.
Mais il n'avait pas le genie assez artiste pour etendre au drame entier
cette configuration concentrique qu'il a realisee par places; et,
d'autre part, sa fantaisie n'etait pas assez libre et alerte pour se
creer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins
reelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans
quelques pieces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans
Calderon. Ajoutez a ces imperfections naturelles l'influence d'une
poetique superficielle et meticuleuse, dont Corneille s'inquietait
outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche,
d'indecis et d'incompletement calcule dans l'ordonnance de ses
tragedies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet
mille details, ou se revelent les coins les plus caches de l'esprit
du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unite de lieu le
tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me genez!_
et avec quel soin il cherche a la reconcilier avec la _bienseance_. Il
n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre
pour trouver Severe dont elle devrait attendre la visite dans son
cabinet._ Pompee semble s'ecarter un peu de la prudence d'un general
d'armee, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conferer avec lui
jusqu'au sein d'une ville ou celui-ci est le maitre; _mais il etait
impossible de garder l'unite de lieu sans lui faire faire cette
echappee._ Quand il y avait pourtant necessite absolue que l'action
se passat en deux lieux differents, voici l'expedient qu'imaginait
Corneille pour eluder la regle: "C'etoit que ces deux lieux n'eussent
point besoin de diverses decorations, et qu'aucun des deux ne fut jamais
nomme, mais seulement le lieu general ou tous les deux sont compris,
comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit a tromper
l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquat la diversite des lieux,
ne s'en apercevroit pas, a moins d'une reflexion malicieuse et critique,
dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur
a l'action qu'ils voient representer." Il se felicite presque comme
un enfant de la complexite d'_Heraclius_, et que _ce poeme soit si
embarrasse qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait
surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de
piece ou il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._

Les personnages de Corneille sont grands, genereux, vaillants, tout en
dehors, hauts de tete et nobles de coeur. Nourris la plupart dans
une discipline austere, ils ont sans cesse a la bouche des maximes
auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en ecartent jamais,
on n'a pas de peine a les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est
presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caracteres
humains en cette vie. La moralite de ses heros est sans tache: comme
peres, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les
honore; aux endroits pathetiques, ils ont des accents sublimes qui
enlevent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois
une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et
Pertharite. Ses tyrans et ses maratres sont tout d'une piece comme ses
heros, mechants d'un bout a l'autre; et encore, a l'aspect d'une belle
action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
subitement a la vertu: tels Grimoald et Arsinoe. Les hommes de
Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur
l'etiquette; ils raisonnent longuement et ergotent a haute voix avec
eux-memes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompee
et autres ont du etudier la dialectique a Salamanque, et lire Aristote
d'apres les Arabes. Ses heroines, ses _adorables furies_, se ressemblent
presque toutes: leur amour est subtil, combine, alambique, et sort plus
de la tete que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les
femmes. Il a pourtant reussi a exprimer dans Chimene et dans Pauline
cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-meme avait pratiquee en
sa jeunesse. Chose singuliere! depuis sa rentree au theatre en 1659,
et dans les pieces nombreuses de sa decadence, _Attila, Berenice,
Pulcherie, Surena_, Corneille eut la manie de meler l'amour a tout,
comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succes de Quinault et de
Racine l'entrainassent sur ce terrain, et qu'il voulut en remontrer a
ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer
qu'il avait ete en son temps bien autrement galant et amoureux que ces
jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la
tete comme un vieux berger.

Le style de Corneille est le merite par ou il excelle a mon gre.
Voltaire, dans son commentaire, a montre sur ce point comme sur d'autres
une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies
origines de notre langue. Il reproche a tout moment a son auteur de
n'avoir ni grace, ni elegance, ni clarte: il mesure, plume en main,
la hauteur des metaphores, et quand elles depassent, il les trouve
gigantesques. Il retourne et deguise en prose ces phrases altieres et
sonores qui vont si bien a l'allure des heros, et il se demande si c'est
la ecrire et parler _francais_. Il appelle grossierement _solecisme_ ce
qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si completement a
la langue etroite, symetrique, ecourtee, et a _la francaise_, du XVIIIe
siecle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Epitre a Ariste_, dans
lesquels Corneille se glorifie lui-meme apres le triomphe du _Cid_:

Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Voltaire a ose dire de cette belle epitre: "Elle parait ecrite
entierement dans le style de Regnier, sans grace, sans finesse, sans
elegance, sans imagination; mais on y voit de la facilite et de la
naivete." Prusias, en parlant de son fils Nicomede que les victoires ont
exalte, s'ecrie:

Il ne veut plus dependre, et croit que ses conquetes
Au-dessus de son bras ne laissent point de tetes.

Voltaire met en note: "_Des tetes au-dessus des bras_, il n'etait
plus permis d'ecrire ainsi en 1657." Il serait certes piquant de lire
quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentees Voltaire. Pour nous,
le style de Corneille nous semble avec ses negligences une des plus
grandes manieres du siecle qui eut Moliere et Bossuet. La touche du
poete est rude, severe et vigoureuse. Je le comparerais volontiers a
un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'heroiques
portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, petrissant
ainsi son oeuvre, lui donne un supreme caractere de vie avec mille
accidents heurtes qui l'accompagnent et l'achevent; mais cela est
incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de
peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutot
qu'eclatant; il tourne volontiers a l'abstrait, et l'imagination y
cede a la pensee et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes
d'etat, aux geometres, aux militaires, a ceux qui goutent les styles de
Demosthene, de Pascal et de Cesar.

En somme, Corneille, genie pur, incomplet, avec ses hautes parties et
ses defauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes
et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure
seulement a leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu
touffus; une seve abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni
ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se depouillent tot, et vivent
longtemps a demi depouilles. Meme apres que leur front chauve a livre
ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par
endroits des rameaux perdus et de vertes poussees. Quand ils vont
mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gemissements a ce
tronc charge d'armures, auquel Lucain a compare le grand Pompee.

Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
ruineuses, sillonnees et chenues, qui tombent piece a piece et dont le
coeur est long a mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son ame
au theatre. Hors de la il valait peu: brusque, lourd, taciturne et
melancolique, son grand front ride ne s'illuminait, son oeil terne et
voile n'etincelait, sa voix seche et sans grace ne prenait de l'accent,
que lorsqu'il parlait du theatre, et surtout du sien. Il ne savait pas
causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guere MM. de La
Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sevigne que pour leur lire ses
pieces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les
succes de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait afflige
et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlete. Quand
Racine eut parodie par la bouche de l'_Intime_ ce vers du _Cid_:

Ses rides sur son front ont grave ses exploits,

Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'ecria naivement: "Ne
tient-il donc qu'a un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les
vers des gens?" Une fois il s'adresse a Louis XIV qui a fait representer
a Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la meme
faveur pour _Othon, Pulcherie, Surena_, et croit qu'un seul regard du
maitre les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accuse
de demence et lisant _Oedipe_ pour reponse; puis il ajoute:

Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de facheux jusqu'a s'en chagriner,
Je n'aurai pas longtemps a les importuner.
Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien a craindre:
C'est le dernier eclat d'un feu pret a s'eteindre;
Sur le point d'expirer, il tache d'eblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s'evanouir.

Une autre fois, il disait a Chevreau: "J'ai pris conge du theatre, et ma
poesie s'en est allee avec mes dents." Corneille avait perdu deux de ses
enfants, deux fils, et sa pauvrete avait peine a produire les autres. Un
retard dans le payement de sa pension le laissa presque en detresse
a son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue
d'Argenteuil, ou il logeait. Charlotte Corday etait arriere-petite-fille
d'une des filles de Pierre Corneille[18].

[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arriere-petite-niece du
grand tragique; il y a des doutes et meme il y a eu des proces sur
cette genealogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme developpement
particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I,
liv. I, chap. VI.]



LA FONTAINE

Dans ces rapides essais, par lesquels nous tachons de ramener
l'attention de nos lecteurs et la notre a des souvenirs pacifiques de
litterature et de poesie, nous ne nous sommes nullement impose la loi,
comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le
faire croire, de mettre en avant a toute force des idees soi-disant
nouvelles, de contrarier sans relache les opinions recues, de reformer,
de casser les jugements consacres, d'exhumer coup sur coup des
reputations et d'en demolir. En supposant qu'un tel role convint jamais
a quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le notre
est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique
litteraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et
a l'amiable, aux auteurs illustres des deux siecles precedents.
D'ailleurs, l'impression qu'une derniere et plus fraiche lecture a
laissee en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naive que
possible, voila surtout ce qui decide du ton et de la couleur de notre
causerie; voila ce qui nous a pousse a la severite contre Jean-Baptiste,
a l'estime pour Boileau, a l'admiration pour madame de Sevigne,
Mathurin Regnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de
La Fontaine[19]. En revenant sur lui apres tant de panegyristes et de
biographes, apres les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous
condamnons a n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et a ne faire
au plus que retraduire a notre guise et motiver un peu differemment
parfois les memes conclusions de louanges, les memes hommages d'une
critique desarmee et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dut la
forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semble inutiles, ne serait-ce
que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur,
nous savons au besoin et par conviction nous ranger a la suite de nos
devanciers dans la carriere.

[Note 19: Dans l'ordre premier ou parurent successivement plusieurs
de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Regnier_
avaient precede en date celui de _La Fontaine_. Quant a l'article sur
_madame de Sevigne_, il appartient de droit a celui de nos volumes qui,
dans la presente collection, est particulierement consacre aux femmes;
il en fait le debut.]

Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loue La Fontaine avec une
ingenieuse sagacite, ils l'ont beaucoup trop detache de son siecle, qui
etait bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siecle, en effet,
n'a su naturellement de l'epoque de Louis XIV que la partie qui s'est
continuee et qui a prevalu sous Louis XV. Il en a ignore ou dedaigne
tout un autre cote, par lequel le dernier regne regardait les
precedents, cote qui certes n'est pas le moins original, et que
Saint-Simon nous devoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Memoires, qui
jusqu'ici ont ete envisages surtout comme ruinant le prestige glorieux
et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutot
restituer a cette memorable epoque un caractere de grandeur et de
puissance qu'on ne soupconnait pas, et devoir la rehabiliter hautement
dans l'opinion, par les endroits memes qui detruisent les prejuges d'une
admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos
jugements sur le siecle de Louis XIV, comme il en a ete de nos diverses
facons de voir touchant les choses de la Grece et du moyen age. D'abord,
par exemple, on etudiait peu ou du moins on entendait mal le theatre
grec; on l'admirait pour des qualites qu'il n'avait pas; puis, quand,
y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est apercu que ces qualites qu'on
estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traite assez a la
legere: temoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'etudiant mieux, comme
a fait M. Villemain, on est revenu a l'admirer precisement pour n'avoir
pas ces qualites de fausse noblesse et de continuelle dignite qu'on
avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait ete desappointe de
n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le
moyen age, la chevalerie et le gothique. A l'age d'or de fantaisie et
d'_opera_ reve par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succede
des etudes plus severes, qui ont jete quelque trouble dans le premier
arrangement romanesque; puis ces etudes, de plus en plus fortes et
intelligentes, ont rencontre au fond un age non plus d'or, mais de fer,
et pourtant merveilleux encore: de simples pretres et des moines plus
hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les
grands ossements et les armures enormes nous effraient; un art de granit
et de pierre, savant, delicat, aerien, majestueux et mystique. Ainsi la
monarchie de Louis XIV, d'abord admiree pour l'apparente et fastueuse
regularite qu'y afficha le monarque et que celebra Voltaire, puis trahie
dans son infirmite reelle par les Memoires de Dangeau, de la princesse
Palatine, et rapetissee a dessein par Lemontey, nous reparait chez
Saint-Simon vaste, encombree et flottante, dans une confusion qui n'est
pas sans grandeur et sans beaute, avec tous les rouages de plus en plus
inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude
conserve de formes et de mouvements, meme apres que l'esprit et le sens
des choses ont disparu; deja sujette au bon plaisir despotique, mais mal
disciplinee encore a l'etiquette supreme qui finira par triompher. Or,
ceci bien pose, il est aise de retablir en leur vraie place et de voir
en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite
ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme
du maitre. Sans cette connaissance generale, on court risque de les
considerer trop a part, et comme des etres etranges et accidentels.
C'est ce que les critiques du dernier siecle n'ont pas evite en parlant
de La Fontaine: ils l'ont trop isole et charge dans leurs portraits; ils
lui ont suppose une personnalite beaucoup plus entiere qu'il n'etait
besoin, eu egard a ses oeuvres, et l'ont imagine _bonhomme_ et _fablier_
outre mesure. Il leur etait bien plus facile de s'expliquer Racine
et Boileau, qui appartiennent a la partie reguliere et apparente de
l'epoque, et en sont la plus pure expression Litteraire.

[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la meme ligne,
pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait
D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort legers.]

Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement general de leur
siecle, n'en conservent pas moins une individualite profonde et
indelebile: Moliere en est le plus eclatant exemple. Il en est d'autres
qui, sans aller dans le sens de ce mouvement general, et en montrant par
consequent une certaine originalite propre, en ont moins pourtant qu'ils
ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans
la maniere qui les distingue de leurs contemporains une grande part
d'imitation de l'age precedent; et, dans ce frappant contraste qu'ils
nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaitre et
rabattre ce qui revient de droit a leurs devanciers. C'est parmi les
hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons deja dit
ailleurs[21], il a ete, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des
poetes du XVIe siecle.

[Note 21: Voir a la fin de ce volume un article du _Globe_, 15
septembre 1827, on cette idee sur La Fontaine est developpee. J'en ai
aussi parle en ce sens dans le _Tableau de la Poesie francaise au XVIe
siecle_.]

Ne, en 1621, a Chateau-Thierry en Champagne, il recut une education fort
negligee, et donna de bonne heure des preuves de son extreme facilite a
se laisser aller dans la vie et a obeir aux impressions du moment. Un
chanoine de Soissons lui ayant prete un jour quelques livres de piete,
le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'etat ecclesiastique,
et entra au seminaire. Il ne tarda pas a en sortir; et son pere, en le
mariant, lui transmit sa charge de maitre des eaux et forets. Mais
La Fontaine, avec son caractere naturel d'oubliance et de paresse,
s'accoutuma insensiblement a vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni
femme. Il n'etait pourtant pas encore poete, ou du moins il ignorait
qu'il le fut. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait
en quartier d'hiver a Chateau-Thierry lut un jour devant lui l'ode de
Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:

Que direz-vous, races futures, etc.,

et La Fontaine, des ce moment, se crut appele a composer des odes: il en
fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nomme
Pintrel, et son camarade de college, Maucroix, le detournerent de ce
genre et l'engagerent a etudier les anciens. C'est aussi vers ce temps
qu'il dut se mettre a la lecture de Rabelais, de Marot, et des poetes
du XVIe siecle, veritable fonds d'une bibliotheque de province a cette
epoque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de
Terence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de
Fouquet, emmena le poete a Paris pour le presenter au surintendant.

Ce voyage et cette presentation deciderent du sort de La Fontaine.
Fouquet le prit en amitie, se l'attacha, et lui fit une pension de mille
francs, a condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une piece
de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pieces, avec
_le Songe de Vaux_, sont les premieres productions originales que nous
ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout a fait au gout d'alors, a
celui de Saint-Evremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de
Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de reverie voluptueuse
qui n'appartient qu'a notre delicieux auteur, y perce bien deja, mais y
est encore trop charge de fadeurs et de bel esprit. Le poete de Fouquet
fut accueilli, des son debut, comme un des ornements les plus delicats
de cette societe polie et galante de Saint-Mande et de Vaux. Il etait
fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulierement
dans un monde prive; sa conversation, abandonnee et naive,
s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions
savaient fort bien s'arreter a temps pour n'etre qu'un charme de
plus: il etait certainement moins _bonhomme_ en societe que le grand
Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour
a tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agreablement; il s'en
vantait meme parfois, et causait volontiers de lui-meme et de ses gouts
avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement
sourire. L'intimite surtout avait mille graces avec lui: il y portait
un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui
oublie tout le reste, et en prenait au serieux ou en deroulait avec
badinage les moindres caprices. Son gout declare pour le beau sexe ne
rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient
bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son predecesseur, aimait
avant tout _les amours faciles et de peu de defense_. Tandis qu'il
adressait a genoux, aux _Iris_, aux _Climenes_ et aux deesses, de
respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru
lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins
mystiques qui l'aidaient a prendre son martyre en patience. Parmi ses
bonnes fortunes a son arrivee dans la capitale, on cite la celebre
Claudine, troisieme femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante;
Colletet epousait toujours ses servantes. Notre poete visitait souvent
le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et
courtisait Claudine tout en devisant, a souper, des auteurs du XVIe
siecle avec le mari, qui put lui donner la-dessus d'utiles conseils et
lui reveler des richesses dont il profita. Pendant les six premieres
annees de son sejour a Paris, et jusqu'a la chute de Fouquet, La
Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette
vie d'enchantement et de fete, aux delices d'une societe choisie qui
goutait son commerce ingenieux et appreciait ses galantes bagatelles;
mais ce songe s'evanouit par la captivite de l'enchanteur. Sur ces
entrefaites, la duchesse de Bouillon, niece de Mazarin, ayant demande au
poete des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier
recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans.
On a cherche a expliquer un debut si tardif dans un genie si facile, et
certains critiques sont alles jusqu'a attribuer ce long silence a des
etudes _secretes_, a une education laborieuse et prolongee. En verite,
bien que La Fontaine n'ait pas cesse d'essayer et de cultiver a ses
moments de loisir son talent, depuis le jour ou l'ode de Malherbe le lui
revela, j'aime beaucoup mieux croire a sa paresse, a son sommeil, a
ses distractions, a tout ce qu'on voudra de naif et d'oublieux en lui,
qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamne. Genie
instinctif, insouciant, volage et toujours livre au courant des
circonstances, on n'a qu'a rapprocher quelques traits de sa vie pour
le connaitre et le comprendre. Au sortir du college, un chanoine de
Soissons lui prete des livres pieux, et le voila au seminaire; un
officier lui lit une ode de Malherbe, et le voila poete; Pintrel et
Maucroix lui conseillent l'antiquite, et le voila qui reve Quintilien et
raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et
ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur;
un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poeme
du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opera de _Daphne_ pour
Lulli, _la Captivite de saint Malc_ a la requete de MM. de Port-Royal;
ou bien ce seront des lettres, de longues lettres negligees et
fleuries, melees de vers et de prose, a sa femme, a M. de Maucroix, a
Saint-Evremond, aux Conti, aux Vendome, a tous ceux enfin qui lui en
demanderont. La Fontaine depensait son genie, comme son temps, comme sa
fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'a l'age
de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les
occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin
d'etre surmontee par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut
rencontre le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de
la _fable_, il etait tout simple qu'il s'y adonnat avec une sorte
d'effusion, et qu'il y revint de lui-meme a plusieurs reprises, par
penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se meprenait un
peu sur lui-meme; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur,
et sa poetique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et
Racine lui acheverent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses
oeuvres. Mais cette legere inconsequence, qui lui est commune avec
d'autres grands esprits naifs de son temps, n'a pas lieu d'etonner chez
lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur
la nature facile et accommodante de son genie. Un celebre poete de nos
jours, qu'on a souvent compare a La Fontaine pour sa bonhomie aiguisee
de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'etre createur inimitable
dans un genre qu'on croyait use, le meme poete populaire qui, dans ce
moment d'emotion politique, est rendu, apres une trop longue captivite,
a ses amis et a la France, Beranger, n'a commence aussi que vers
quarante ans a concevoir et a composer ses immortelles chansons. Mais,
pour lui, les causes du retard nous semblent differentes, et les jours
du silence ont ete tout autrement employes. Jete jeune et sans education
reguliere au milieu d'une litterature compassee et d'une poesie sans
ame, il a du hesiter longtemps, s'essayer en secret, se decourager
maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et,
en un mot, bruler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre
unique que les circonstances ouvrirent a son coeur de citoyen. Beranger,
comme tous les grands poetes de ce temps, meme les plus instinctifs,
a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art
delicat et savant se cache sous ses reveries les plus epicuriennes, sous
ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit a lui! mais cela
n'etait ni du temps ni du genie de La Fontaine.

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