Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 192: On a raconte une anecdote assez piquante: Nodier lisait
dans une seance particuliere de l'Academie l'article _Abolition_ du
Dictionnaire: "Abolition, substantif feminin, etc., etc...; prononcez
_abolicion._--"Votre derniere remarque me parait inutile, dit un
academicien present, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours
le son du _c_."--"Mon cher confrere, ayez _picie_ de mon ignorance,
repond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicie_ de me
repeter la _moicie_ de ce que vous venez de me dire." On juge de
l'eclat de rire universel qui saisit la docte assemblee; on ajoute que
l'academicien refute (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.]
Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru
plus fecond d'idees, plus inepuisable d'apercus, plus sur de sa plume
toujours si flexible et si legere, qu'en ces dernieres annees et dans
les morceaux memes dont il enrichissait nos recueils, fiers a bon droit
de son nom. Il avait acquis avec l'age assez d'autorite, ou, si ce mot
est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre
franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-etre
de nos progres les plus vantes. Le docteur _Neophobus_ ne s'y epargnait
pas, et ceux meme qui se trouvaient atteints en passant ne lui
gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, etait d'etre
inevitablement aime. Il faut lui savoir gre pourtant, un gre serieux,
d'avoir, en plus d'une circonstance, oppose aux abus litteraires cette
expression franche, cette contradiction independante qui, dans une
nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son
prix.
Le dernier morceau qu'il ait donne a cette _Revue_, le dernier acte de
presence de Nodier, c'a ete ses agreables stances a M. Alfred de Musset:
J'ai lu ta vive Odyssee
Cadencee,
J'ai lu tes sonnets aussi,
Dieu merci!...
On peut dire de cette jolie piece melodieuse, touchante, et dont le
rhythme gracieux, mais expres tombant et un peu affaibli, exprime a
ravir un sourire deja las, qu'elle a ete le chant de cygne de Nodier:
Mais reviens a la vespree
Peu paree,
Bercer encor ton ami
Endormi.
Nodier, depuis bien des annees, et meme sans qu'aucune maladie positive
se declarat, ressentait souvent des fatigues extremes qui le faisaient
se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il
aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chante en des vers
delicieux, peu connus et que nous demandons a citer, comme exemple du
jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible:
LE SOMMEIL.
Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,
Souffre sans s'emouvoir que je baise son front;
Depuis que ces doux mots que l'amour seul echange
Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;
Depuis qu'avec langueur j'assiste a la veillee
Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,
Et la rose de mai sur sa joue effeuillee,
Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;
Le Sommeil, ce menteur au consolant mystere,
Qui dejoue a son gre les vains succes du Temps,
Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire
Epand l'or du jeune age et les fleurs du printemps.
Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animee
Reprend ses jeux badins, son essor etourdi;
Et je puise l'amour a sa coupe embaumee
Ou roule en serpentant le myrte reverdi.
Comme un enchantement d'esperance et de joie,
Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,
Ou, sous des reseaux d'or et des voiles de soie,
S'enchainent des Esprits inconnus dans les cieux;
Soit que, dans un soleil ou le jour n'a point d'ombre,
Il me promene errant sur un firmament bleu,
Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre
Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:
L'une tombe en riant et danse dans la plaine,
Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;
L'une au zephyr du soir emprunte son haleine,
A l'astre du berger l'autre vole un rayon.
C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,
C'est moi qui les instruis a ne rien refuser.
Je n'ai jamais paye leurs rigueurs d'une larme,
Et leur levre jamais ne denie un baiser.
Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,
Sur mes yeux eblouis ses eclairs decevants!
S'il ne s'eteignait pas, ce bonheur des mensonges,
Dans le neant des jours ou souffrent les vivants!
Ou si la mort etait ce que mon coeur envie,
Quelque sommeil bien long, d'un long reve charme,
La nuit des jours passes, le songe de la vie!
Quel bonheur de mourir pour etre encore aime!...
Ainsi pensait-il depuis que s'etaient enfuies les belles annees dans
lesquelles le poete s'accoutume trop a enfermer tout son destin. Le
souvenir, la reminiscence, le songe, venaient donc a son aide, et lui
obeissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants.
Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, a quelque reunion d'amis
a laquelle il etait convie et dont il etait l'ame: il arrivait
au rendez-vous, fatigue, pali, se trainant a peine; aux bonjours
affectueux, aux questions empressees, il ne repondait d'abord que par
une plainte, par une pensee de mort qu'on avait hate d'etouffer. La
reunion etait complete, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par
degres, que sa parole facile, elegante, retrouvait ses accents vibrants
et doux, que le souvenir evoquait en lui les Ombres de ce passe charmant
qu'il redemandait tout a l'heure au sommeil; le conteur-poete etait
devant nous; nous possedions Nodier encore une fois tout entier. Depuis
des annees, il avait si souvent parle de la mort, et nous l'avions en
toute rencontre retrouve si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se
figurer qu'il ne s'exagerat pas un peu ses maux, et a lui aussi on
pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la duree meme
de nos craintes refaisait a la longue nos esperances. On etait tente
surtout de repeter avec M. Alfred de Musset:
Ami, toi qu'a pique l'abeille,
Ton coeur veille,
Et tu n'en saurais ni guerir,
Ni mourir.
Mais non, il y avait plus que la piqure de l'abeille; l'aiguillon fatal
etait la. C'est trop longtemps insister et nous complaire a de gracieux
retours que la gravite de la fin derniere vient couvrir et dominer.
Nodier est mort en homme des esperances immortelles, en homme religieux
et en chretien. Ces idees, ces croyances du berceau et de la tombe,
etaient de tout temps demeurees presentes a son imagination, a son
coeur. Entoure de la famille la plus aimable et la plus aimee, d'une
famille que l'adoption des longtemps n'avait pas craint de faire plus
nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore,
ne pouvant rien comprendre a ces approches funebres, de sa charmante
fille, sa plus fidele image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie,
Nodier a traverse les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut
les soutenir et les relever; si une pensee de prevoyance humaine est
venue par moments tomber sur les siens, elle a ete comprise, devinee et
rassuree par la parole d'un ministre, son confrere, l'ami naturel des
lettres[193]. Les temoignages d'interet et d'affection, durant toute sa
maladie, ont ete unanimes, universels; il y etait sensible; il croyait
trop a l'amitie qu'il inspirait pour s'en etonner. Il exprimait
pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne
attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionne avec
une vie qui lui semblait, a lui, avoir toujours ete si incomplete et si
precaire. Ainsi l'auraient pense d'eux-memes Le Sage ou l'abbe Prevost
mourants[194];
Nodier allait etre deja un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci
et de cette France, on l'a remarque, que l'esprit, a lui seul, y tienne
tant de place, que, des qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la
grace et le charme, il soit finalement compris, apprecie, aime, et qu'on
sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant
moi une femme de gout[195], ce serait un grand seigneur ou un simple
ecrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en
France, a une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui,
l'esprit charmant, l'esprit aide et servi du coeur. L'interet public,
celui du monde proprement dit celui du peuple meme; on l'a vu aux
funerailles de Nodier cet interet d'autant plus touchant ici qu'il est
plus desinteresse, eclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien
ete, qui n'a rien pu, qui n'a exerce d'autre pouvoir que le don de
plaire et de charmer, ce nom-la est en un moment dans toutes les
bouches, et tous le pleurent.
1er Fevrier 1844.
[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.]
[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant,
que je prefere a d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme
cette heure de verite, ce mot toutefois qu'il faudrait etre lui pour
prononcer comme il convient, avec sensibilite et ironie, avec un sourire
dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur
qui lui arrivaient en foule et ne cesserent plus, des qu'on le sut en
danger: "Qui est-ce qui dirait, a voir tout cela, que je n'ai toujours
ete qu'un pauvre diable?"--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne
voyait pas la Muse immortelle qui debout etait derriere.]
[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M.
Mole.]
APPENDICE
LA FONTAINE, PAGE 54.
(L'article suivant, ecrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), a
propos des Fables de La Fontaine rapprochees de celles des autres
auteurs par M. Robert, ajoute quelques details et quelques
developpements au morceau que contient ce volume.)
La litterature du siecle de Louis XIV repose sur la litterature
francaise du XVIe et de la premiere moitie du XVIIe siecle; elle y a
pris naissance, y a germe et en est sortie; c'est la qu'il faut se
reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuite, et
se faire une idee complete et naturelle de ses developpements. Pour
apprecier, en toute connaissance de cause, Racine et son systeme
tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce systeme, encore
meconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossierement, sous la
plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus desormais, et n'arriver
a l'auteur des _Freres ennemis_ qu'apres les elaborations de Mairet et
avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Moliere qu'un
jugement imparfait et hasarde si on l'isolait des vieux ecrivains
francais auxquels il reprenait son bien sans facon, depuis Rabelais et
Larivey jusqu'a Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-meme, ce
strict reformateur, qui, a force d'epurer et de chatier la langue, lui
laissa trop peu de sa liberte premiere et de ses heureuses nonchalances,
Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de
Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est
force de remonter a Ronsard, a Des Portes, a Regnier, en un mot a toute
cette ecole que le precurseur de Despreaux eut a combattre. Mais si ces
etudes preliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce
pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages?
Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier
abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du genie;
et ce serait plutot a Moliere qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il
ressemblat a quelqu'un parmi les grands poetes de son age. Rien qu'a
lire une de ses fables ou l'un de ses contes apres l'_Epitre au Roi_ ou
l'_Iphigenie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modeles a part et
ses predilections secretes. Il est fort facile et fort vrai de dire que
La Fontaine se penetra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit
avec originalite; mais de Marot et de Rabelais a La Fontaine il n'y a
pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de
talent et de gout qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et
si naturelle analogie de maniere, a cette longue distance, a besoin
d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a du
trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et
respectables maitres, qui l'aura introduit dans leur familiarite: car
l'idee ne lui serait jamais venue de _restituer_ immediatement leur
_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tente de nos jours le savant
et ingenieux Courier. Ce n'etait pas a beaucoup pres un travailleur
opiniatre ni un erudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur
de manuscrits, comme on l'a recemment avance[196], et il employait ses
nuits a tout autre chose qu'a feuilleter de poudreux auteurs, ou a palir
sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort a lire durant
le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes
fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne pretend nullement
indiquer les sources ou notre immortel fabuliste a puise: "Je suis bien
persuade, dit-il, que la plupart lui ont ete totalement inconnues." Un
tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent
esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous
essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle
de M. Walckenaer, d'exposer avec precision quelles furent, selon nous,
l'education et les etudes de La Fontaine, quelles sortes de traditions
litteraires lui vinrent de ses devanciers, et passerent encore a
plusieurs poetes de l'age suivant.
[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette these: il
avait interet a voir en toutes choses le laborieux.]
Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport a La
Fontaine et a son epoque, les anciens poemes francais anterieurs a la
decouverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont
le souvenir s'etait conserve, grace a Marot, durant le XVIe siecle, et
qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en
effet, fut employee dans l'origine a fixer et a repandre les textes des
ecrivains grecs et latins, bien plus qu'a exhumer les oeuvres de nos
vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait a eux; il arriva
seulement que leurs successeurs profiterent, depuis lors, du benefice
general, et participerent aux honneurs de l'impression. Marot, le
premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de
l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maitres: il restaura
a grand'peine et publia Villon; il donna une edition du _Roman de la
Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son erudition
n'etait pas profonde, meme en pareille matiere, et tres-probablement il
dechiffrait cette langue surannee avec moins de sagacite et de certitude
que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Meon ou M. Robert par
exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurerent le culte
des antiquites nationales et les laisserent en partage aux erudits, aux
Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont
les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent
d'erreurs et attestent une extreme inexperience. L'ecole de Malherbe,
par son dedain absolu pour le passe, n'etait guere propre a reveiller le
gout des curiosites gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez
Guillaume Colletet, Menage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes
de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siecle que les fabliaux et
les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'etudes
serieuses. Irons-nous donc, a l'exemple de certains critiques, ranger La
Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le
bonhomme tout juste entre Menage et La Monnoye, lesquels, comme on sait,
tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en
guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siecle une
fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers:
Tenait en son bec un fourmage,
qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure,
avec plusieurs personnes de merite consultees par M. Robert, que notre
fabuliste a evidemment derobe son vers a l'obscur Ysopet, et que, pour
s'en donner l'honneur, il s'est bien garde d'eventer le larcin? Ainsi,
le comte de Caylus, des qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi
d'un bel enthousiasme, crut y decouvrir tout La Fontaine et tout
Moliere, et se plaignit amerement du silence obstine que ces illustres
plagiaires avaient garde sur leurs victimes. Un critique eclaire du
_Journal des Debats,_ seduit par quelques traits de vague ressemblance,
et cedant aussi a cette influence secrete qu'exerce le paradoxe sur
les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup "et a nos
contes, et a nos poemes, et a nos _proverbes_, depuis le _Roman
de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu
connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment
dans une de ses fables." Quant aux farces de Tabarin, quant a nos
contes, a nos poemes _imprimes,_ je pourrais tomber d'accord avec le
savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu,
ou le bonhomme l'eut-il ete deterrer? et quand on le lui aurait mis
entre les mains, de quelle facon s'y fut-il pris pour le dechiffrer,
meme _a grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis?
On voit dans le _Menagiana_ que Menage (ou peut-etre La Monnoye; je
ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas a l'editeur) eut
communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,
intitule _le Renart contrefait_, espece de parodie du _Roman de Renart._
A propos d'un passage du poeme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait
pu en tirer parti pour une fable, et sa maniere de dire fait entendre
assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous
persisterons donc a croire, jusqu'a demonstration positive du contraire,
qu'en matiere de poemes et de romans d'une pareille date, l'aimable
conteur etait d'une ignorance precisement egale a celle de Marot, de
Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra meme trouver
que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.
L'esprit leger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait anime nos
auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'epigrammes, ne s'etait
pas eteint vers le milieu du XVIe siecle, avec l'ecole de Marot, en la
personne de Saint-Gelais. Malgre Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs
pretentions tragiques, epiques et pindariques, cet esprit, immortel en
France, avait survecu, s'etait insinue jusque parmi leur auguste troupe,
et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulee, leur avait
dicte bien souvent une chanson gracieuse et legere. D'Aubigne et
Regnier, grands admirateurs et defenseurs de Ronsard, appartenaient par
leur talent a l'ancienne poesie, et lui rendaient son accent d'energie
familiere et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naive; Passerat et
Gilles Durant lui conservaient son badinage ingenieux et ses piquantes
finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces
habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans
l'epigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfe, Colletet, mademoiselle de
Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet
age, aimaient notre ancienne litterature, tout en lui preferant la leur.
Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait detrone
le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin,
Benserade, y revinrent, et chercherent de plus a reproduire le style des
maitres du genre. Mais deja, depuis 1621, La Fontaine etait ne, vers le
meme temps que Moliere, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant
Racine.
Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent
1664). Ils avaient ete precedes, et non pas annonces, en 1654, par la
faible comedie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un
ans lorsqu'il commencait au grand jour sa carriere poetique. Quelle
explication donner de ce debut tardif? Son genie avait-il jusque-la
sommeille dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-meme? Ou bien
s'etait-il prepare, par une longue et laborieuse education, a cette
facilite merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa
vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du
bonhomme ne couterent pas moins a enfanter que les odes de Malherbe?
J'avoue qu'_a priori_ cette derniere opinion me repugne; et, sans etre
de ceux qui croient a la suffisance absolue de l'instinct en poesie, je
crois bien moins encore a l'efficacite de vingt annees de veilles, quand
il s'agit d'une fable ou d'un conte, dut la fable etre celle de la
_Laitiere_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane
amoureuse_. Que La Fontaine ait travaille et soigne ses ouvrages, ce ne
peut etre aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la
preface de _Psyche_, "que la prose lui coute autant que les vers."
Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les memes
details.) Ce soin extreme n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de
Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardat de moins pres
pour cette foule de vers galants et badins dont il semait negligemment
sa correspondance. Mais meme en poussant aussi loin qu'on voudra cette
exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'apres un precepte
de rhetorique assez faux a mon gre, que chez lui la composition etait
d'autant moins facile que les resultats le paraissent davantage, on
n'en viendra pas pour cela a comprendre par quel enchainement d'etudes
secretes, et, pour ainsi dire, par quelle serie d'epreuves et
d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et
merita, le jour precis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des
neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maitre en poesie,
a peu pres comme on recoit un bonnet de docteur. En verite, autant
vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il etait, il dormit d'un long
somme jusqu'a cet age, et se trouva poete au reveil. Mais le mot
de l'enigme est plus simple. Livre, apres une premiere education
tres-incomplete, a toutes les dissipations de la jeunesse et des sens,
La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par
Chateau-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_
etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son genie prit feu
aussitot comme celui de Malebranche a la lecture du livre de _l'Homme._
Des lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le
genre de Malherbe, mais il s'en degouta vite; puis galants et dans le
gout de Voiture, et il y reussit mieux. Malheureusement, rien ne nous
a ete transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent
Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit serieusement a l'etude de
l'antiquite: il lut et relut avec delices Terence, Horace, Virgile, dans
les textes; Homere, Anacreon, Platon et Plutarque, dans les traductions.
Quant aux auteurs francais, il avait ceux du temps, passablement
nombreux, et la litterature du dernier siecle, qui etait encore fort
en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine,
maitre des eaux et forets a Chateau-Thierry, devait passer pour un
tres-agreable poete de province, quand un oncle de sa femme, le
conseiller Jannart, s'avisa de le presenter au surintendant Fouquet,
vers 1654. Ainsi introduit a la cour et dans le grand monde litteraire,
il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux,
sixains, dizains, poemes allegoriques, et put bientot paraitre le
successeur immediat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Evremond
et de Benserade; c'etait le meme ton, la meme couleur d'adulation et de
galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicite et de sentiment.
A cette epoque, La Fontaine frequentait avec assiduite la maison de
Guillaume Colletet, pere du rimeur crotte et famelique, depuis fustige
par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulierement enclin, selon
l'expression de Menage, aux amours _ancillaires_, avait epouse, l'une
apres l'autre, trois de ses servantes, et en etait, pour le moment, a
sa troisieme et derniere, appelee Claudine, dont la beaute, jointe a la
reputation d'esprit que lui faisait son mari debonnaire, attirait chez
elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup litterature, et
que Colletet avait une connaissance particuliere et un amour ardent de
nos vieux poetes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction
aupres de l'epoux que d'agrement aupres de la dame. Je suis sur que plus
tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, ou, avec
bien d'autres licences, il avait celle d'admirer a son aise Cretin,
Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfe,
voire meme Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et
Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun
avec La Fontaine, n'etait-il pas oblige aussi de se cacher de Boileau,
pour oser rire des faceties de Scarron?
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