Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Les annees qui suivent, et ou se rassemble avec redoublement son reste
de jeunesse, suffisent a peine, ce semble, a tant d'emplois divers d'une
verve continuelle et en tous sens exhalee: journaliste, romancier,
bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et tres-assidu au theatre,
temoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur des
le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par acces vers
les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et
l'entomologie: un jour, ou plutot une nuit, qu'il errait au bois de
Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne a la main, il se vit
arrete comme malfaiteur.
Il demeura jusqu'en 1820 dans la redaction des _Debats_, et ne passa
qu'alors a celle de la _Quotidienne_, sans prejudice des journaux de
rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Therese Aubert_ en 1819,
_Adele_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux
productions bien visibles. Chacun de ces rapides ecrits etait comme
un echo francais, et bien a nous, qui repondait aux enthousiasmes
qui commencaient a nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur
definitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
ensemble, leur multiplicite denoncait un talent bien fertile, une
incontestable richesse, et il reste a citer de tous de ravissantes pages
d'ecrivain. A dater de 1820, la position litteraire de Nodier prit
manifestement de la consistance.
Pour mettre un peu d'ordre a notre sujet et eviter (ce qui en est
l'ecueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni
l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le
denombrement, impossible peut-etre a l'auteur lui-meme, de tous les
ecrits qui lui sont echappes. Deux questions, qui dominent l'etendue
de son talent, nous semblent a poser: 1 deg. la nature et surtout le degre
d'influence des grands modeles etrangers sur Nodier, qui, au premier
aspect, les reflechit; 2 deg. sa propre influence sur l'ecole moderne qu'il
devanca, qu'il presageait des 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
le premier en 1820.
L'influence des modeles etrangers sur Nodier (on peut deja le conclure
de notre etude suivie) est encore plus apparente que reelle. On a vu a
ses debuts sa vocation marquee, on a saisi ses inclinations a l'origine.
Il procede de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en
affirmant que si _Werther_ n'eut pas existe, il l'aurait invente. Il ne
connut longtemps de la litterature allemande que ce qui nous en arrivait
par madame de Stael apres Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait
surtout: la ballade de _Lenore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancee de
Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres
secretes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, concu en 1812 sur
les lieux memes de la scene, etait autre chose certainement que le
_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces
neuves et vivantes descriptions du paysage, la scene dramatique
d'Antonia au piano devant cette glace qui lui reflechit brusquement,
au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tete pale et immobile de
l'amant inconnu, ce sont la des marques aussi de franche possession et
d'independante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naitre sans
l'_Ondine_ de La Motte-Fouque; _Smarra_ se reclamait surtout d'Apulee.
Il serait chimerique de pretendre ressaisir et designer, au sein d'un
talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de
tous les rayons etrangers qui y rencontraient, y eveillaient une lumiere
vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse
naturalisation en France durent imprimer a l'imagination de Nodier un
nouvel ebranlement, une toute recente emulation de fantaisie; la lecture
du _Majorat_ le provoqua peut-etre ou ne nuisit pas du moins a _Ines_ ou
a _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fee aux Miettes_, purent egalement se
ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans
tant de provocations du dehors, cette autre lignee bien directe au coin
du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
somme, il m'est evident que Nodier se trouve originellement en France de
cette famille poetique d'Hoffmann et des autres, et que s'il repond si
vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce
qu'ils traduisent en chants ou en recits, il se ressouvient tout
aussitot de l'avoir pense, de l'avoir reve. Nodier peut etre dit un
frere cadet (bien Francais d'ailleurs) des grands poetes romantiques
etrangers, et il le faut maintenir en meme temps original: il etait en
grand train d'ebaucher de son cote ce qui eclatait du leur.
A l'egard de l'ecole francaise moderne, ce fut un frere aine des plus
empresses et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le
plus matinal au temeraire assaut et separe tout d'un coup de ceux-la, a
jamais inconnus, qui probablement eussent aide et succede. Nulle aigreur
ne suivit en lui ces mecomptes du talent et de la gloire. Les jeunes
essais, qui desormais rejoignent ses esperances brisees, le retrouvent
souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
avait connu et aime Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche,
editeur d'Andre Chenier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse
pour le chant inoui de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure,
a la suite d'un article qui n'etait pas sans reserve, si je ne me
trompe, sur _Han d'Islande_; il decouvrit vite, au langage vibrant du
jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le meme temps, par ses
publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces
auxquelles il prit une part effective au moins au debut, il poussait
a l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille
France. Ses prefaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne
haissait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai pere
de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
savantes experiences de sa prose cadencee, les artifices de deroulement
de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent ete plus
apprecies encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les
avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inevitables dus
a la fatigue d'ecrire beaucoup, a la necessite d'ecrire toujours. Nombre
de ses images, qui expriment des nuances, des eclairs, des mouvements
presque inexprimables (comme celle du goeland qui tombe, citee plus
haut), etaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une
Poetique de l'ecole moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul
peut-etre n'aurait apporte un plus riche contingent d'exemples. Le petit
volume de Poesies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
pu, s'il avait concentre ses facultes de grace et d'harmonie en un seul
genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
de lui etait negligente d'elle-meme et de ses propres tresors par trop
dissipes. Deux ou trois tendres elegies, quelques chansonnettes
nees d'une larme, surtout des contes delicieux dates d'epoques deja
anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tot
songe, il y aurait eu la en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un
degout bien vrai de la gloire, un pur amour du reve y respiraient:
Loue soit Dieu! puisque dans ma misere,
De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
Il m'a laisse le bien que je prefere:
O mes amis, quel plaisir de rever,
De se livrer au cours de ses pensees,
Par le hasard l'une a l'autre enlacees,
Non par dessein: le dessein y nuirait!
L'heureux loisir qui delasse ma vie
Perd de son charme en perdant son secret;
Il est volage, irregulier, distrait;
Le nonchaloir ajoute a son attrait,
Et sa douceur est dans sa fantaisie.
On se neglige, il semble qu'on s'oublie,
Et cependant on se possede mieux.
On doit alors a la bonte des Dieux
Deux attributs de leur grandeur supreme;
Car on existe, on est tout par soi-meme,
Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
En fait de biens chacun a son systeme,
Desquels le moindre a du prix a mon gre:
Si l'un pourtant doit etre prefere,
Jouir est bon, mais c'est rever que j'aime[184].
[Note 184: _Le Fou du Piree_, conte._
La clarte facile et la grace melodieuse distinguent ce petit nombre de
vers de Nodier; et il s'etend meme assez souvent avec complaisance sur
ce chapitre des qualites naturelles, pour qu'on y puisse voir sans
malice une lecon insinuante a ses jeunes amis. En homme revenu et sage,
il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas.
Voici une piece de lui peu connue, et qui n'a pas ete inseree dans son
volume de vers: c'est une petite Poetique, telle, ce me semble, qu'a
deux ou trois mots pres l'aurait pu signer La Fontaine.
DU STYLE.
"Tout bon habitant du Marais
Fait des vers qui ne coutent guere,
Moi c'est ainsi que je les fais,
Et, si je voulois les mieux faire,
Je les ferois bien plus mauvais."
C'est ainsi que parlait Chapelle,
Et moi je pense comme lui.
Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
Voila le vers qu'on se rappelle.
Rimer autrement, c'est ennui.
Peu m'importe que la pensee
Qui s'egare en objets divers,
Dans une phrase cadencee
Soumette sa marche pressee
Aux regles faciles des vers;
Ou que la prose journaliere,
Avec moins d'etude et d'apprets,
L'enlace, vive et familiere,
Comme les bras d'un jeune lierre
Un orme geant des forets;
Si la maniere en est bannie
Et qu'un sens toujours de saison
S'y deploie avec harmonie,
Sans preter les droits du genie
Aux debauches de la raison.
La parole est la voix de l'ame,
Elle vit par le sentiment;
Elle est comme une pure flamme
Que la nuit du neant reclame [185]
Quand elle manque d'aliment.
Elle part prompte et fugitive,
Comme la fleche qui fend l'air,
Et son trait vif, rapide et clair,
Va frapper la foule attentive
D'un jour plus brillant que l'eclair.
Si quelque gene l'emprisonne,
Deliez-vous de son lien.
Tout effort est contraire au bien,
Et la parole en vain foisonne,
Sitot que le coeur ne dit rien.
Le simple, c'est le beau que j'aime,
Qui, sans frais, sans tours eclatants,
Fait le charme de tous les temps.
Je donnerais un long poeme
Pour un cri du coeur que j'entends.
En vain une muse fardee
S'enlumine d'or et d'azur,
Le naturel est bien plus sur.
Le mot doit murir sur l'idee,
Et puis tomber comme un fruit mur.
[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du neant_ qui _reclame_ une
_flamme_; c'est la rime qui a donne cela.]
Cette coulante doctrine de la facilite naturelle, cet epicureisme de la
diction, si bon a opposer en temps et lieu au stoicisme guinde de l'art,
a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort
est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se
trahit, il oublie celui qui se derobe.
Un an avant la publication de ses propres Poesies, Nodier donnait, de
concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de
Surville[186], qui est en grande partie de sa facon. Il s'etait prononce
dans ses _Questions de Litterature legale_ contre l'authenticite des
premieres Poesies de Clotilde, et s'etait meme appuye alors de l'opinion
exprimee par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possedait un manuscrit de
M. de Surville avec des ebauches inedites de pastiches nouveaux, et les
deux amis, malgre leur jugement anterieur, ne purent resister au plaisir
de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.
[Note 186: _Poesies inedites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu,
1826.]
[Note 187: Au tome II, page 89, des _Revolutions des Sciences et des
Beaux-Arts_.]
Comme, apres tout, la pretendue Clotilde est un poete de l'ecole
poetique moderne, un bouton d'eglantine eclos en serre a la veille de la
renaissance de 1800, il convenait a Nodier, ce precurseur universel, d'y
toucher du doigt. Il se trouve mele, plus on y regarde, a toutes les
brillantes formes d'essai, a tous les deguisements du romantisme.
En resume, Nodier, par rapport a la nouvelle ecole qu'il aurait pu
songer a se rattacher et a conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et
aimer, Nodier sans pretention, sans morgue, sans regret, ne fut aux
poetes survenants que le frere aine, comme je l'ai dit, et le premier
camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant,
desinteresse, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur
et le plus sensible. Si on l'eut ecoute, volontiers il ne leur eut ete
qu'un heraut d'armes.
Sur ces entrefaites, son existence s'etait assise enfin et fixee. Il
avait tache de renoncer, des 1820, a la politique si effervescente; son
insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas change. En 1824, M.
Corbiere, ministre de l'interieur et bibliophile tres-eclaire, le
nomma, sur sa reputation et sans qu'il l'eut demande, bibliothecaire de
l'Arsenal en remplacement de l'abbe Grosier qui venait de mourir.
Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se
prolonge, est toujours embarrassante a finir; rien n'est penible a
demeler comme les confins des ages (_Lucanus an Appulus, anceps_); il
faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans
sa retraite une fois trouvee, au soleil, au milieu des livres dont
une elite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des
apres-midi flaneuses, des matinees studieuses, liseuses, et de plus en
plus productives de pages toujours plus goutees. Je me figure que bien
des journees de Le Sage, de l'abbe Prevost vieillissant, se passaient
ainsi. Les travaux meme non voulus, les heures assujetties dont on
se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en
avancant, il faut croire que la fatigue interieure et trop reelle se
trompe, s'elude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais
quel penseur misanthropique a dit, en facon de recette et de conseil:
"Un peu d'amertume dans les talents sur l'age est comme quelque chose
d'astringent qui donne du ton." Assez d'ecrivains eminents en ont eu de
reste: ils n'ont pas menage cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
manque tout a fait, et pourtant sa veine de talent a plutot gagne, elle
s'est comme echauffee d'une douce chaleur, en deployant au couchant
la diversite de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa maniere
quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualites
elargies n'ont pas depasse la mesure en se continuant, et elles ont
rencontre, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
Nodier ecrivain reprend une seve plus montante et plus coloree.
_Seraphine_, _Amelie_, la fleur de ces recits heureux, l'ont assez
prouve: qu'on y ajoute la premiere partie d'_Ines_, on aura le plus
parfait et le dernier mot de sa maniere. Qu'on ne dedaigne pas non plus,
comme echantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, ou,
sous pretexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a
tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, a la lettre,
par un hymne au rossignol[188].
[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une
derniere nouvelle de lui, intitulee _Franciscus Columna_, ou il se
retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman loge
dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraiche conservee entre
les feuillets d'un vieux livre.]
En 1832, ses oeuvres completes, et pourtant choisies encore, parurent
pour la premiere fois, et vinrent deployer, en une serie imposante,
les titres jusqu'alors epars d'une renommee qui des longtemps ne se
contestait plus. En 1834, l'Academie francaise, reparant de trop longs
delais, le choisit a l'unanimite en remplacement de M. Laya. Nodier, qui
s'etait pris tant de fois de raillerie au celebre corps, fut saisi d'une
joie toute naive et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de
recipiendaire ne respire peut-etre, a l'egal du sien, l'expansion sentie
de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un devouement sans
reserve a ses devoirs d'academicien: le Dictionnaire futur n'a pas de
fondateur plus absorbe ni plus amuse que lui. Et qui donc serait plus
capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures
de chaque mot a travers la langue? Odyssee pour Odyssee, celle-la, a ses
yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus,
il se passionne, en sceptique qu'on croirait credule, a ces menues
questions de vocabulaire, d'etymologie, d'orthographe; prenez garde!
elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une facon
detournee et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se
delasse de l'ennui de trop penser. Il s'en delasse a moins de frais,
avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal
rajeunissant, ou tous ceux qui y reviennent apres des annees retrouvent
un passe encore present, un frais sentiment d'eux-memes, et des
souvenirs qui semblent a peine des regrets, dans une atmosphere de
poesie, de grace et d'indulgence.
1er Mai 1840.
CHARLES NODIER
APRES LES FUNERAILLES[189].
[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes
parurent quelques jours apres, dans la _Revue des Deux Mondes_.]
La mort est a l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait
sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La
litterature contemporaine, qu'on dit si eparse et sans drapeau, ne se
donne plus rendez-vous qu'a de funebres convois. La mort de Charles
Nodier n'a pas semble moins prematuree que celle de Casimir Delavigne;
et quoiqu'il eut passe le terme de soixante ans, ce qui est toujours un
long age pour une vie si remplie de pensees et d'emotions, on ne peut,
quand on l'a connu, c'est-a-dire aime, s'oter de l'idee qu'il est
mort jeune. C'est que Nodier l'etait en effet; une certaine jeunesse
d'imagination et de poesie a revetu jusqu'au bout chacune de ses
paroles, chaque ligne echappee de lui; le souffle leger ne l'a pas
quitte un instant. Quand il n'etait point brise par la fatigue et
succombant a la defaillance, il se relevait aussitot et redevenait le
Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le
geste, meme par l'attitude. Il y a de ces organisations elancees et
gracieuses qui ressemblent a un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a
toujours l'air jeune, meme quand il est vieux. Dans des vers charmants
que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oublies, Alfred de
Musset, repondant a des vers non moins aimables du vieux maitre[190], lui
disait, a propos de cette fraicheur et presque de cette renaissance du
talent:
Si jamais ta tete qui penche
Devient blanche,
Ce sera comme l'amandier,
Cher Nodier.
Ce qui le blanchit n'est pas l'age,
Ni l'orage;
C'est la fraiche rosee en pleurs
Dans les fleurs.
[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 aout 1843.]
Nous-meme, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de
caracteriser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple
et si colore, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne
trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits
si regrettables et plus que jamais presents a tous, en ce moment
de mystere et de deuil ou le moule se brise, ou la forme visible
s'evanouit.
[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article precedent.]
Charles Nodier etait ne a Besancon, en avril 1780; il fit ses etudes
dans sa ville natale, et, sauf quelques echappees a Paris, il passa sa
premiere jeunesse dans sa province bien-aimee. Aussi peut-on dire qu'il
resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa
limpide eloquence, il avait garde de certains accents du pays qui
marquaient par endroits, donnaient a l'originalite plus de saveur, et
l'impregnaient a la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
errante, poetique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. La-dessus les
souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de
Nodier est prononce devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable),
devant quelqu'un de ces amis et de ces temoins d'autrefois, tout
un passe s'ebranle et se reveille, les histoires, les aventures
s'enchainent et se multiplient, l'Odyssee commence. Combien elle
abondait surtout aux levres de Nodier lui-meme, dans ces soirees de
dimanche ou debout, appuye a la cheminee, un peu penche, il renoncait a
sa veine de whist, decidement trop contraire ce soir-la, et consentait a
se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette
foule d'anecdotes et de nouvelles publiees, il n'ait cesse de puiser a
la source secrete et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si
on ne l'a pas entendu causer, on ne le connait, on ne l'apprecie comme
conteur qu'a demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes
les aventures, politique et sentimentale tour a tour, passant de la
conspiration a l'idylle, de l'etude innocente et austere au delire
romanesque, mais arretant, coupant le tout assez a temps pour n'en
recueillir que l'emotion et n'en posseder que le reve. Nul plus que lui
n'evita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort,
la grande route, la route battue; mais il connut, il decouvrit tous les
sentiers. Que de miel, que de rosee a travers les ronces! En ne songeant
qu'a pousser au hasard les heures et a tromper eperdument les ennuis, il
amassait le butin pour les annees apaisees, pour la saison tardive du
sage. Nous en avons joui a le lire, a l'ecouter; lui-meme en a joui a y
revenir.
De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de
toutes ses erreurs meme, il etait resulte a la longue, chez cette nature
la mieux douee, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus
delicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables
soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une a une en chemin, et qu'il
nous faut ensevelir, il lui en etait reste deux, jusqu'au dernier jour
fideles, deux muses se jouant a ses cotes, et qui n'ont deserte qu'a
l'heure toute supreme le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grace.
Aucun ecrivain n'etait plus fait que Nodier pour representer et
pour exprimer par une definition vivante ce que c'est qu'un homme
_litteraire_, en donnant a ce mot son acception la plus precise et la
plus exquise. Nos hommes distingues, nos personnages eminents dans les
grandes carrieres tracees, ne se rendent pas toujours bien compte de ce
genre de merite complique, fugitif, et sont tentes de le meconnaitre.
L'exemple de Nodier est la qui les refute aujourd'hui et de la seule
maniere convenable en telle matiere, c'est-a-dire qui les refute avec
charme. Etre un esprit _litteraire_, ce n'est pas, comme on peut le
croire, venir jeune a Paris avec toute sorte de facilite et d'aptitude,
y observer, y deviner promptement le gout du jour, la vogue dominante,
juger avec une sorte d'indifference et s'appliquer vite a ce qui promet
le succes, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau
sujet propre a interesser les contemporains et a pousser haut l'auteur.
Non, il peut y avoir dans le role que je viens de tracer beaucoup de
talent _litteraire_ sans doute, mais l'esprit meme, l'inspiration qui
caracterisent cette nature particuliere n'y est pas. Tout homme ne
litteraire aime avant tout les lettres pour elles-memes; il les aime
pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimere:
_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui deplait, et
s'en va egarer ses belles annees dans les sentiers. Les sujets qu'il
choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui
arrivent point par le bruit du dehors et comme un echo de l'opinion
populaire; ils tiennent plutot a quelque fibre de son coeur, ou il ne
les demande qu'a l'echo des bois. Ce sont parfois des poursuites, des
entrainements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux
et qui ne songent qu'a arriver ne se rendent pas bien compte, et
auxquels ils sourient non sans quelque pitie. Patience! tout cela un
jour s'acheve et se compose. Cet interet qui manquait d'abord au sujet,
le talent le lui imprime, et il le cree pour ceux qui viennent apres
lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-la, et l'elite
des generations humaines saura le gouter. Qui donc plus que Nodier a
prodigue en litterature, meme en critique, ces creations piquantes,
imprevues, non point si passageres qu'on pourrait le croire? elles
s'ajouteront au depot des pieces curieuses et delicates, dont les
connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.
Nous disons que Nodier fut toujours le meme jusqu'a la fin, toujours le
Nodier des jeunes annees; nous devons faire remarquer pourtant que sa
vie litteraire se peut diviser en deux parts sensiblement differentes.
Il ne vint s'etablir a Paris qu'au commencement de la Restauration, et,
pendant ces annees politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
a cette imagination si vive le calme souriant ou nous l'avons vu depuis.
En usant alors a la hate ce surplus des passions dont le milieu de
la vie se trouve souvent comme embarrasse, il se preparait a cette
indifference du sage, a cette bienveillance finale, inalterable, a peine
aiguisee d'une legere ironie. Fixe a l'Arsenal depuis 1824, il put, pour
la premiere fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
par l'orage; sa maturite d'ecrivain date de la. Il etait de ces natures
excellentes qui, comme les vins genereux, s'ameliorent et se bonifient
encore en avancant. Plus sa destinee continua depuis ce premier moment
de s'etablir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en
vigueur, en louable et libre emploi. Nomme il y a dix ans a l'Academie
francaise, il y trouva une carriere toute preparee et enfin reguliere
pour ses facultes serieuses, pour ses etudes les plus cheries. Ce qu'il
avait entrepris et deja execute de travaux et d'articles pour le nouveau
Dictionnaire historique de la langue francaise ne saurait etre apprecie
en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien
certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence
voues au technique et a une sorte de secheresse, toute la grace et la
fertilite de ses developpements; il n'avait pas seulement la science de
la philologie, il en avait surtout la muse[192].
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