Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
C >>
C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 | 35 |
36 |
37 |
38 |
39
Hotes legers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
[Note 167: On peut voir dans la _Decade_, 3e trimestre de l'an XII, p.
377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il resulte cependant que
M. Dumeril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
negligee et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
a obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a
cause avec lui.]
Mais qu'est-il besoin de poeme? ne l'avons-nous pas dans _Seraphine_,
aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapre que les ailes de ces
papillons sans nombre que l'auteur decrit amoureusement et qu'il etale?
Quand on est poete, quand la lumiere se joue dans l'atmosphere sereine
de l'esprit ou en colore a son gre les transparentes vapeurs, il n'est
que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par
_Seraphine_, ont pour muse et pour fee, non pas le _Souvenir_ meme,
beaucoup trop precis et trop distinct, mais l'adorable _Reminiscence_.
C'est bien important, a propos de Nodier, de poser des l'abord en quoi
la reminiscence differe du souvenir. Un amant disait a sa maitresse
qui brulait chaque fois les lettres recues, et qui pourtant s'en
ressouvenait mieux:
Au lieu d'un froid tiroir ou dort le souvenir,
J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,
Qui dans sa vigilance a lui seul se confie,
Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
Les mele a son desir, les plie en mille tours,
Incessamment les change et s'en souvient toujours.
Abus delicieux! confusion charmante!
Passe qui s'embellit de lui-meme et s'augmente!
Foret dont le mystere invite et fait songer,
Ou la Reminiscence, ainsi qu'un faon leger,
T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!
C'est ce faon leger des lointains mysterieux, ce daim a demi fuyant de
l'Egerie secrete, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier
vieillissant a suivi.
Au retour de Novilars, il frequenta a Besancon les cours de l'Ecole
centrale; des 1797, il etait adjoint au bibliothecaire de la ville,
avec de petits appointements qui lui permirent quelque independance.
Jusqu'alors il avait ete plutot timide et d'une allure toute poetique;
il commenca de s'emanciper, et ces vives annees de son adolescence
purent paraitre tres-dissipees et tres-oisives. Son pere l'aurait voulu
avocat; il suivit le droit a Besancon, mais inexactement et sans fruit.
A cette epoque il en etait deja aux romans, soit a les pratiquer, soit a
les ecrire. L'influence de _Werther_ fut tres-grande sur lui et l'exalta
singulierement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un
jeune-France en ce temps-la consistait a obtenir des parents de porter
l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers
acces d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu
l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait
pour ainsi dire le don des langues; il les dechiffrait tres-vite et
d'instinct, et en general il sait tout comme par reminiscence. Rien
d'etonnant que, comme toutes les reminiscences, ses connaissances,
d'autant plus ingenieuses, soient parfois un peu hasardees.
Il se trouva implique en 1799 (an vu) dans quelque petite echauffouree
politique. Il s'agissait d'_un complot contre la surete de l'Etat_.
Condamne d'abord par contumace, il fut ensuite acquitte a la majorite
d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de
bibliothecaire-adjoint; son pere l'envoya a Paris (vers 1800) pour y
continuer ses etudes interrompues; il y porta des romans deja faits, et
y contracta de nouvelles liaisons politiques. Apres un premier sejour
a Paris, il fut rappele a Besancon; c'etait l'epoque ou les emigres
commencaient a rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui etaient
encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles
affections avec les anciennes. Revenu a Paris a l'epoque ou Bonaparte
consul visait de pres a l'empire, il y fit _la Napoleone_ (1802), encore
plus republicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'echafaud de
Sidney_. Il publia presque en meme temps le petit roman des _Proscrits_,
et, dans un genre fort different, une _Bibliographie entomologique_;
il avait ecrit des articles dans un journal d'opposition intitule _le
Citoyen francais_, qui paraissait pendant la premiere annee du Consulat.
Il avait deja fait imprimer a Besancon, en 1801, et tirer a vingt-cinq
exemplaires _Quelques Pensees de Shakspeare_, avec cette epigraphe de
Bonneville:
Genie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
En quittant chaque fois Besancon, Nodier y laissait un ami qu'il
revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il emerveillait de ses
nouveaux recits, au coeur de qui il gravait comme sur l'ecorce du hetre
les chiffres du moment, et que quarante annees ecoulees depuis lors
n'ont pas arrache du meme lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe
comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des
derniers de cette franche et docte race provinciale a la facon du XVIe
siecle, heritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est
reste dans sa ville natale comme un exemplaire depose de la vie premiere
et de l'ame de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les
dorures, mais avec les corrections a la main, avec les marges entieres
precieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _temoins_. Qui donc
n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fideles qui est reste
au toit quand nous l'avons deserte, le pigeon casanier qui garde la
tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de
nous-meme, et celui presque toujours qui nous represente le mieux. Pour
savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop
lasse de s'entendre, qu'il eut fallu interroger, que le temoin memoratif
et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si
pleine de souvenirs (avant que le Genie militaire eut gate Chamars), il
s'epanchait en abondants et naifs recits, et faisait revivre sous les
grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois,
desespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots,
terreurs credules, fuites errantes, une fenetre escaladee, les annees
legeres.
Je me represente Nodier a ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et
puissant d'esperance, ou, ce qui revient au meme, prodigue de desespoir,
il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquete. Il
n'etait pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'a pas lents, un
peu voute et comme affaisse, il s'achemine tous les jours regulierement
par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Academie les
jours de seance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine.
"Vous l'avez rencontre cent fois, vous l'avez coudoye, dit un spirituel
critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi
vous avez remarque sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et
aventureux, _son oeil vif et las_, sa demarche fantasque et pensive."
Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers
reveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi
dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent
irreverencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse
une eglise,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrive tout
fraichement moi-meme de sa Franche-Comte et de son Jura, je lui en
rappelais avec feu quelques grands sites, il m'ecoutait en souriant;
mais j'avais cherche vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher a
cette haute et austere entree dans la montagne apres Pont-d'Ain: ce nom
de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement,
avait deroute a lui-meme sa memoire, et nous avions tourne autour,
sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien denommer.
Il m'avait quitte, il etait loin, lorsque du fond de la seconde cour,
et du seuil meme de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et
vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui etait revenu, et qu'il me lancait
avec une joie fiere en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore
du patre matinal aux echos de la montagne: le Nodier jeune et puissant
etait retrouve!
[Note 168: _Portraits litteraires_, par M. Planche.]
Les soirs meme de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et
embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par megarde, a causer et a
rajeunir, si, debout a la cheminee, il s'engage en un attachant recit
qui ne va plus cesser, a mesure que sa parole elegante et flexible se
deroule, ecoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui
a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'eclaire, la
voix monte, le geste lui-meme, a peine sorti de sa longue indolence, est
eloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.
Dans le Nodier d'aujourd'hui, a travers la fatigue, il y a encore, par
acces, du montagnard elance a haute et large poitrine, de meme que dans
celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours
quelque chose de ce qui a promptement flechi. Les Francs-Comtois
transplantes ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]?
[Note 169: Jouffroy, par exemple.]
Quoi qu'il en soit, lui, il etait tel lorsque ses premiers sejours a
Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures.
J'ajourne pour un instant les echappees politiques: litterairement on le
possede des ce moment-la, d'une maniere complete et circonstanciee, dans
quelques petits ouvrages de lui qui furent concus sous ces coups de
soleil ardents, sous ces premieres lunes sanglantes et bizarres.
_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des emotions d'un coeur souffrant,
suivi des _Meditations du Cloitre_, 1803.
_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803.
_Essais d'un jeune Barde_, 1804.
_Les Tristes_, ou _Melanges tires des tablettes d'un Suicide_, 1806.
J'y ajouterais le roman intitule _les Proscrits_, si on pouvait se le
procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adele_, qui, publie beaucoup plus
tard, remonte pour la premiere idee et l'ebauche de la composition a ces
annees de prelude. En relisant ces divers ecrits, en tachant, s'il se
peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de
ressaisir l'edition originale (car dans les volumes des _oeuvres
completes_ la physionomie particuliere de ces petits recueils s'est
perdue et comme fondue), on surprend a merveille les affinites
sentimentales et poetiques de Nodier dans leurs origines.
[Note 170: On le peut assez aisement, car il a ete reimprime en 1820
(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejete depuis avec raison,
comme trop juvenile et peu digne de ses _Oeuvres completes_. Les autres
ouvrages dont je parle en dispensent.]
Il est d'avant _Rene_, bien qu'il n'eclate qu'un peu apres et a cote. Il
n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naitre, bien qu'il le lise de
bonne heure et qu'il l'admire aussitot; mais si Oberman et Rene sont
pour lui des freres aines et plus muris, ce ne sont pas ses parents
directs, ses peres. Nodier, au debut, se rattache plus directement a
Saint-Preux, mais a Saint-Preux germanise, vaporise, wertherise. Il a lu
aussi _les dernieres Aventures du jeune d'Olban_, publiees en 1777, et
il s'en ressent d'une maniere sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on,
que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un
tres-reel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
on est tout surpris a l'examiner de pres: les drames de Diderot, de
Mercier, les traductions et les prefaces de Le Tourneur, celles de
Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y
repondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en etait.
Or Ramond, depuis membre grave des assemblees politiques, de l'Academie
des Sciences, et historien si eminent des Pyrenees, Ramond jeune,
nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la litterature
allemande murissante, en fut legerement enivre. Sejournant en Suisse et
dans une sorte d'exil commande, a ce qu'il semble, par quelque passion
malheureuse, il publia a Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune
d'Olban_ qui finissent a la Werther par un coup de pistolet, et l'annee
suivante il publia encore, dans la meme ville, un volume d'Elegies
alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de
facture; on y lit cette rustique approbation signee du bailli du lieu:
_Permis d'imprimer les Elegies ci-devant_. Nodier, a la veille du
_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il
ajouta meme a son _Peintre_, par maniere d'epilogue, une piece intitulee
_le Suicide et les Pelerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier
chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'ecrire (bien que Ramond
en ait montre dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison a
faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est
le meme fonds de sentimentalite.
[Note 171: Il a pousse la complaisance et la longanimite du souvenir
jusqu'a donner une edition des _Aventures de d'Olban_, avec notice,
1829, chez Techener.]
Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dedies par Nodier a Nicolas
Bonneville; c'est a lui surtout, a ses _apres et sauvages, mais fieres
et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait du d'etre
initie au theatre allemand. Bonneville avait debute jeune par des
poesies originales ou l'on remarque de la verve; ensuite il s'etait
livre au travail de traducteur. Vers 1786, en tete d'un _Choix de petits
romans imites de l'allemand_, il avait mis pour son compte une preface
ou il pousse le cri famelique et orgueilleux des genies meconnus. Il n'y
manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et etale avec vigueur.
Il est l'un des premiers qui aient commence d'entonner cette lugubre
et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont
l'opiniatre refrain revient a redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La
Revolution le dispersa violemment hors de la litterature[172]. Voila bien
quelques-uns des precurseurs parmi cette generation wertherienne d'avant
89, dont fut encore Granville, aussi decousu, plus malheureux que
Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et
quelque peu troue qui se dechira tout a fait entre ses mains. Granville,
auteur du _Dernier Homme_, poeme en prose dont Nodier s'est fait depuis
l'editeur, et que M. Creuse de Lesser a rime, Granville, atteint comme
Gilbert d'une fievre chaude, se noya le 1er fevrier 1805 a Amiens, dans
le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.
[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans
_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du
_Dernier Banquet des Girondins_.]
Je demande pardon de remuer de si tristes frenesies; mais il le faut,
puisque c'est de la genealogie litteraire. Remarquez que le secret
du malheur de ces ecrivains tourmentes est en grande partie dans la
disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, a proprement
parler, c'est-a-dire de pouvoir createur, de faculte expressive, de mise
en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laisse que des
lambeaux aussi dechires que leur vie, des canevas informes que les
imaginations enthousiastes ont eu besoin de revetir de couleurs
complaisantes, de leurs propres couleurs a elles, pour les admirer.
Ce fut sans doute un malheur de Nodier au debut, que de Se prendre de
ce cote, et de se trouver engage par je ne sais quelle fascination
irresistible vers ces faux et troublants modeles. Je concois et j'admets
qu'a l'entree de la vie, les premieres affections, meme litteraires, ne
soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la
Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commencant explique tres-bien
comme quoi il n'y a de veritable enfance qu'au village, ou du moins en
province, dans des coins a part, bien loin des rendez-vous des capitales
et de la rue Saint-Honore. De meme en litterature, en poesie, les
premieres impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres,
s'attachent a des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais
qui nous ont touche un matin par quelque coin penetrant, comme le son
d'une certaine cloche, comme un nid imprevu au rebord d'un buisson,
_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit
solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les
_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Elyseennes_ de Gleizes, peuvent
toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Meme
plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais,
preferer _Valerie_ a Sophocle; on peut, et en l'avouant, preferer le
_Lac_ des _Meditations_ a _Phedre_ elle-meme. Dans l'enfance donc et
dans l'adolescence encore, rien de mieux litterairement, poetiquement,
que de se plaire, durant les recreations du coeur, a quelques sentiers
favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tot ou
tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-a-dire les
admirations legitimes et consacrees, a mesure qu'on avance, on ne les
evite pas impunement; tout ce qui compte y a passe, et l'on y doit
passer a son tour: ce sont les voies sacrees qui menent a la Ville
eternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine.
Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui,
jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler,
qu'a la traverse, et ne s'y enfonca a aucun moment en droiture. Je ne
sais quelle fatalite de destinee ou quel tourbillon romanesque, du
_Peintre de Saltzbourg_ a _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les
precipices ou sur les lisieres, a droite ou a gauche de ces grandes
lignes ou convergent en definitive les seules et vraies figures du poeme
humain comme de l'histoire. Par un genereux mais decevant instinct, il
s'en alla accoster d'emblee, en litterature comme en politique, ceux
surtout qui etaient dehors et qui lui parurent immoles, Bonneville ou
Granville, comme Oudet et Pichegru.
Et plus tard, tout a fait mur et le plus ingenieux des sceptiques, ne
voudra-t-il pas rehabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre
Homere.
Jeune, deux choses entre autres le sauverent et permirent qu'a la fin,
arrive a son tour, repose ou du moins assis, et comptant devant lui les
debris amasses, il se fit une richesse. Et d'abord, si sincere qu'il se
montrat dans le transport d'expression de ses douleurs juveniles, il
etait trop poete pour que son imagination, a certains moments, ne les
lui exagerat point beaucoup, et, a d'autres moments aussi, ne les
vint pas distraire et presque guerir. Sa sensibilite, temperee par la
fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un serieux aussi continu que
de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps meme du
_Peintre de Saltzbourg_, il ecrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_,
reminiscence tres-egayee d'une generation legere qui avait eu, comme il
l'a tres-bien dit, _Faublas_ pour _Telemaque_. J'aime peu a tous egards
ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
modele par des cotes non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je
ne sais en ce genre-la de vraiment delicat que le petit conte: _Point
de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne
trouvera nulle part a le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la
melancolie etait raillee, et il y etait fait justice des Werthers a la
mode, de facon a rassurer contre les autres ecrits de l'auteur lui-meme.
Il ne manque souvent a l'ardeur fievreuse de la jeunesse et a ces
fumeuses exaltations de tete, qu'une soupape de surete qui empeche
l'explosion et retablisse de temps en temps l'equilibre: _le dernier
Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, des l'origine, cette espece de
garantie etait trouvee.
[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aine: tire a tres peu d'exemplaires.]
Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous
ces faux modeles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y
attachant, et qui ne devaient bientot plus vivre que par lui, c'est tout
simplement le talent, le don, le jeu d'ecrire, la faculte et le bonheur
d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maitre, a laisser
courir tout cela.
On peut se donner l'agrement, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, des
la troisieme ou quatrieme page, une certaine phrase infinie qui commence
par ces mots: "Quand Jeannie, de retour du lac..." Jamais ruban
soyeux fut-il plus flexueusement devide, jamais soupir de lutin
plus amoureusement file, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus
incroyablement affine et allonge sous les doigts d'une reine Mab? Eh
bien! quand on est destine a ecrire cette phrase-la, ou celles encore de
la magique danse des castagnettes dans _Ines de las Sierras_, on eprouve
trop de dedommagement secret a decrire meme ses erreurs, meme ses
desespoirs, pour ne pas devoir leur echapper bientot et leur survivre.
Nodier ecrivain, s'il faut le definir, c'est proprement un _Arioste_ de
la phrase. Or, si Werther qu'on semble au debut, quand je ne sais quel
Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.
Ces fines qualites de style se presageaient deja vivement dans _le
Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guere conserve d'interet que par
la. A travers le chimerique de l'action, le vague et l'exalte des
caracteres, on y peut relever quelques tableaux de nature qui
rappelaient alors les touches encore recentes de Bernardin de
Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand
et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ predestine, a de bonne heure
excelle a revetir les formes et les teintes d'alentour: une de ses
images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on,
quelque temps les rayons dont elle a ete penetree. _Le Peintre de
Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons
a lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datee du 10 octobre:
"Oui, je le repete, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec
ses astres pales et ses phenomenes desastreux, me promet plus de
ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours..." Si cette
page se fut trouvee aussi bien dans l'_Emile_ ou dans le _Genie du
Christianisme_, elle aurait ete mainte fois citee. Je note encore une
admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces
traits de maitre: "... Chaque heure qui s'approche amene d'autres
scenes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer.
Toutes les forets s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les
ruisseaux se rident, et tous les echos soupirent."
De plus en plus, en avancant, le style de Nodier, avec une grace et
une souplesse qui ne seront qu'a lui et qui composeront son caractere,
atteindra a peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets
soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans
doute, dans toute scene, les grands traits saillants et simples
qu'une multitude de surfaces nuancees et d'intervalles qui semblaient
indefinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume
saisira le vol des goelands qui s'elevent a perte de vue et redescendent
_en roulant sur eux-memes, comme le fuseau d'une bergere echappe a sa
main_[174]. Ainsi, a un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et
mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le
reve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est
tout a fait tel, parfois rapide et plus souvent berce.
[Note 174: Chap. IV.]
[Note 175: Chap. V.]
Le roman d'_Adele_, que je rapporte a cette premiere epoque de Nodier,
s'ouvre avec interet et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des
emigres en province y est assez fidelement rendu. Les declamations meme
sur la noblesse, sur les inegalites sociales, sur les sciences, ces
traces presentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du
moment. Bien des pages y sont delicieuses de simplicite et de fraicheur:
celle, par exemple, a la date du 17 avril, sur les fleurs preferees et
les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit deja ce choix de l'_ancolie_
qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de
Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Eden, un
reve adolescent de chaumiere; et puis (8 mai) l'ascension a la Dole, le
_Chalet des Faucilles_, ce joli nid a romans qu'on appelle pays de Vaud,
et l'eblouissante splendeur des monts d'au dela, de laquelle on peut
rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amelie_, la plus flottante
description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchatel;
car c'est le triomphe de cette plume amusee d'avoir a derouler ainsi des
reseaux tour a tour scintillants ou Vaporeux.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 | 35 |
36 |
37 |
38 |
39