Book review: The Intelligent Investor, by Benjamin Graham
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Film review: Choke
Ad -

Book review: "Autophobia" and "Just After Sunset"
You should not, ?know the price of everything and the value of nothing?. In stock investing, consider yourself part owner of a company, not a trader. When Benjamin Graham first started working on Wall Street in 1914, most investing took the form of

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39



[Note 164: Ceci fait allusion a une anecdote souvent repetee de la
Presentation de l'abbe de Perigord a Versailles.]

Quand les soirees litteraires entre poetes ont pris une tournure
reguliere, qu'on les renouvelle frequemment, qu'on les dispose avec
artifice, et qu'il n'est bruit de tous cotes que de ces interieurs
delicieux, beaucoup veulent en etre; les visiteurs assidus, les
auditeurs litteraires se glissent; les rimeurs qu'on tolere, parce
qu'ils imitent et qu'ils admirent, recitent a leur tour et applaudissent
d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblee non
officiellement poetique, si deux ou trois poetes se rencontrent par
hasard, oh! la bonne fortune! vite un echantillon de ces fameuses
soirees! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est
suspendue, c'est la maitresse de la maison qui vous prie, et deja
tout un cercle de femmes elegantes vous ecoute; le moyen de s'y
refuser?--Allons, poete, executez-vous de bonne grace! Si vous ne
savez pas d'aventure quelque monologue de tragedie, fouillez dans vos
souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus
pudique; entre vos desespoirs, choisissez le plus profond; etalez-leur
tout cela! et le lendemain, au reveil, demandez-vous ce que vous avez
fait de votre chastete d'emotion et de vos plus doux mysteres.

Andre Chenier, que les poetes de nos jours ont si justement apprecie, ne
l'entendait pas ainsi. Il savait echapper aux ovations steriles et a ces
curieux de societe qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf
Soeurs_. Il repondait aux importunites d'usage, qu'_il n'avait rien_, et
que _d'ailleurs il ne lisait guere_. Ses soirees, a lui, se composaient
de son _jeune Abel_, des freres Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:

C'est la le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
Prete une oreille amie et cependant severe.

Cette severite, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant
de prix quand elle se trouve melee a une sympathie affectueuse, ne doit
jamais tourner trop exclusivement a la critique litteraire. Boileau,
dans le cours de la touchante et grave amitie qu'il entretint avec
Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre genie.
S'il avait exerce le meme empire et la meme direction sur La Fontaine,
qu'on songe a ce qu'il lui aurait retranche! L'ami du poete, le
_confident de ses jeunes mysteres_, comme a dit encore Chenier, a besoin
d'entrer dans les menagements d'une sensibilite qui ne se decouvre a lui
qu'avec pudeur et parce qu'elle espere au fond un complice. C'est un
faible en ce monde que la poesie; c'est souvent une plaie secrete qui
demande une main legere: le gout, on le sent, consiste quelquefois a se
taire sur l'expression et a laisser passer. Pourtant, meme dans ces
cas d'une poesie tout intime et mouillee de larmes, il ne faudrait pas
manquer a la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas:
les douleurs celebrees avec harmonie sont deja des blessures a peu pres
cicatrisees, et la part de l'art s'etend bien avant jusque dans les plus
reelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois
faits, tendent d'eux-memes a se produire; ce sont des oiseaux longtemps
couves qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin.
Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit
etre toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'apres votre premiere
emotion passee et votre rougeur, il y a lieu pour lui a un jugement.

Quelques amities solides et variees, un petit nombre d'intimites au sein
des etres plus rapproches de nous par le hasard ou la nature, intimites
dont l'accord moral est la supreme convenance; des liaisons avec les
maitres de l'art, etroites s'il se peut, discretes cependant, qui ne
soient pas des chaines, qu'on cultive a distance et qui honorent;
beaucoup de retraite, de liberte dans la vie, de comparaison rassise et
d'elan solitaire, c'est certainement, en une societe dissoute ou factice
comme la notre, pour le poete qui n'est pas en proie a trop de gloire ni
adonne au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse,
d'inspiration soutenue et d'originalite sans melange. Je me figure que
Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth reste fidele a ses lacs, tous deux
profonds et purs genies interieurs, realisent a leur maniere l'ideal de
cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux.
Rever plus, vouloir au dela, imaginer une reunion complete de ceux qu'on
admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans
cesse et a la fois, voila ce que chaque poete adolescent a du croire
possible; mais, du moment que ce n'est la qu'une scene d'Arcadie, un
episode futur des Champs-Elysees, les parodies imparfaites que la
societe reelle offre en echange ne sont pas dignes qu'on s'y arrete
et qu'on sacrifie a leur vanite. Lors meme que, fascine par les plus
gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontre autour de soi une
portion de son reve et qu'on s'abandonne a en jouir, les mecomptes
ne tardent pas; le cote des amours-propres se fait bientot jour, et
corrompt les douceurs les mieux appretees; de toutes ces affections
subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inevitablement
quelque chose d'amer.

Un autre voeu moins chimerique, un desir moins vaste et bien legitime
que forme l'ame en s'ouvrant a la poesie, c'est d'obtenir acces jusqu'a
l'illustre poete contemporain qu'elle prefere, dont les rayons l'ont
d'abord touchee, et de gagner une secrete place dans son coeur. Ah! sans
doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendre a
la melodie, dont les epanchements et les sources murmurantes ont eveille
les notres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui a qui nous
pouvons dire, de vivant a vivant, et dans un aveu trouble, (_con
vergognosa fronte_), ce que Dante adressait a l'ombre du doux Virgile:

Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte
Che spande di parlar si largo tiume?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore
Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;
Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,

sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas
lui etre indifferent de l'entendre. Schiller et Goethe, de nos jours,
presentent le plus haut type de ces incomparables hymenees de genies, de
ces adoptions sacrees et fecondes. Ici tout est simple, tout est vrai,
tout eleve. Heureuses de telles amities, quand la fatalite humaine, qui
se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les
delie, et, consumant la plus jeune, la plus devouee, la plus tendre au
sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A
defaut de ces choix resserres et eternels, il peut exister de poete a
poete une male familiarite, a laquelle il est beau d'etre admis, et
dont l'impression franche dedommage sans peine des petits attroupements
concertes. On se visite apres l'absence, on se retrouve en des lieux
divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares,
des heures de fete, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand
Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement
menees; et c'est sur ce pied de cordialite libre que Moore, Rogers,
Shelley, pratiquaient l'amitie avec lui. En general, moins les
rencontres entre poetes qui s'aiment ont de but litteraire, plus elles
donnent de vrai bonheur et laissent d'agreables pensees. Il y a bien des
annees deja, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse,
et Lamartine qui les avait recus au passage dans son chateau de
Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir
d'ete, une cote verdoyante d'ou la vue planait sur cette riche contree
de Bourgogne; et, au milieu de l'exuberante nature et du spectacle
immense que recueillait en lui-meme le plus jeune, le plus ardent de
ces trois grands poetes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se
racontaient un coin de leur vie dans un age ignore, leurs piquantes
disgraces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliees qui revivent une
derniere fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'eclair
evanoui, retombent a jamais dans l'abime du passe. Voila sans doute une
rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir a souhait
et decorer la memoire; mais il y a loin de ces hasards-la a une soiree
priee a Paris, meme quand nos trois poetes y assisteraient.

Apres tout, l'essentiel et durable entretien des poetes, celui qui ne
leur manque ni ne leur pese jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant,
de sa serenite ideale ni de sa suave autorite, ils ne doivent pas le
chercher trop au dehors; il leur appartient a eux-memes de se le donner.
Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homere ou la
Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et
conversait de longues heures avec les antiques genies. Machiavel nous a
raconte, dans une lettre memorable, comment apres sa journee passee aux
champs, a l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait
a son cabinet, et, depouillant a la porte son habit villageois couvert
d'ordure et de boue, il s'appretait a entrer dignement dans les cours
augustes des hommes de l'antiquite. Ce que le severe historien a si
hautement compris, le poete surtout le doit faire; c'est dans
ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les
imperissables maitres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements
et la poussiere du jour ont enleve a sa foi native, a sa blancheur
privilegiee. La il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les
cinq ou six poetes souverains dont il est epris; il les interroge, il
les entend; il convoque leur noble et incorruptible ecole (_la bella
scuola_), dont toutes les reponses le raffermissent contre les disputes
ambigues des ecoles ephemeres; il eclaircit, a leur flamme celeste, son
observation des hommes et des choses; il y epure la realite sentie dans
laquelle il puise, la separant avec soin de sa portion pesante, inegale
et grossiere; et, a force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_,
suivant l'expression de Chenier, a force d'etre attentif et fidele a la
propre voix de son coeur, il arrive a creer comme eux selon sa mesure,
et a meriter peut-etre que d'autres conversent avec lui un jour.

1831.



CHARLES NODIER[165]

[Note 165: Au moment ou cette reimpression (1844) s'acheve, la mort,
qui se hate, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus
consacrees a un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour eviter
la disproportion entre les volumes, on a mis a la fin du tome premier ce
que l'ordre naturel eut fait placer a la fin du second.)]

Le titre de _litterateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul
pourtant qui definisse avec exactitude certains esprits, certains
ecrivains. On peut etre litterateur, sans etre du tout historien, sans
etre decidement poete, sans etre romancier par excellence. L'historien
est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les
grandes routes et tient le centre du pays. Le poete recherche les
sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du
foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et
les _belles-lettres_ peuvent n'etre que fort secondaires pour eux, et
l'historien lui-meme, qui s'en passe moins aisement, y voit surtout
l'usage positif et severe. On peut etre litterateur aussi, sans devenir
un erudit critique a proprement parler; le metier et le talent d'erudit
offrent quelque chose de distinct, de precis, de consecutif et de
rigoureux. Un litterateur, dans le sens vague et flottant ou je le
laisse, serait au besoin et a plaisir un peu de tout cela, un peu ou
beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
litterateur aime les livres, il aime la poesie, il s'essaye aux romans,
il s'egaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille
sans cesse a l'erudition; il abonde surtout aux particularites, aux
circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note a la facon de
Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversites, de
ces trente rayons d'une petite bibliotheque choisie, sans faire un choix
lui-meme et en touchant a tout: voila ses delices. Il y a plus: poete,
romancier, prefacier, commentateur, biographe, le litterateur est
volontiers a la fois amateur et necessiteux, libre et commande; il
obeira maintes fois au libraire, sans cesser d'etre aux ordres de sa
propre fantaisie. Cette necessite qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne
se l'avoue: dans son imprevu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eut
pas donne d'une autre maniere; elle supplee par acces et fait emulation
en quelque sorte a son imagination meme. Sa vie intellectuelle ainsi,
dans sa variete et son recommencement de tous les jours, est le
contraire d'une specialite, d'une voie droite, d'une chaussee reguliere.
Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
voulussent pas de litterateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les
philosophes, les erudits, les linguistes, les _speciaux_, tous tant
qu'ils sont, encaisses dans leur rainure (en laquelle une fois entres,
notez-le bien, ils arrivent le plus souvent a l'autre bout par la force
des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits
justement etablis sont d'abord assez de l'avis des parents, et
professent eux-memes une sorte de dedain pour le litterateur, tel que je
le laisse flotter, et pour ce peu de carriere regulierement tracee, pour
cette ecole buissonniere prolongee a travers toutes sortes de sujets et
de livres; jusqu'a ce qu'enfin ce litterateur errant, par la multitude
de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilite de
sa plume, la richesse et la fertilite de ses miscellanees, se fasse un
nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considerable que
celle des trois quarts des speciaux; et alors il est une puissance a son
tour, il a cours et credit devant tous, il est reconnu.

Nul ecrivain de nos jours ne saurait mieux preter a nous definir d'une
maniere vivante le litterateur indefini, comme je l'entends, que ce
riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier.

Ce qui caracterise precisement son personnage litteraire, c'est de
n'avoir eu aucun parti special, de s'etre essaye dans tout, de facon
a montrer qu'il aurait pu reussir a tout, de s'etre porte sur maints
points a certains moments avec une vivacite extreme, avec une
surexcitation passionnee, et d'avoir ete vu presque aussitot ailleurs,
philologue ici, romanesque la, bibliographe et wertherien, academique
cet autre jour avec effusion et solennite, et le lendemain ou la veille
le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un melange anime
de Gabriel Naude et de Cazotte, legerement cadet de Rene et d'Oberman,
representant tout a fait en France un essai d'organisation depaysee de
Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Francais a travers tout, Comtois d'accent
et de saveur de langage, comme La Monnoye etait Bourguignon, mariant le
_Menagiana_ a _Lara_, curieux a etudier surtout en ce que seul il
semble lier au present des arriere-fonds et des lointains fuyants de
litterature, donnant la main de Bonneville a M. de Balzac, et de Diderot
a M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie litteraire, c'est
une riche, brillante et innombrable armee, ou l'on trouve toutes
les bannieres, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le
quartier-general.

C'est le quartier-general, en effet, la discipline seule qui de bonne
heure a manque a ces recrues genereuses et faciles, a ces ardentes
levees de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop
vite, la plupart, ont plie. Je me figure une armee en bataille d'avant
Louvois; chaque compagnie s'est deployee sous son chef a sa guise;
chaque capitaine, chaque colonel a etale son echarpe et sa casaque de
fantaisie. En tout, Nodier a ete un peu ainsi; s'il etudie la botanique
ou les insectes,--ces brillants coleopteres a qui sa plume deroba leurs
couleurs,--dans le pli de science ou il se joue, c'est a un point de
vue particulier toujours et sans tant s'inquieter des classifications
generales et des grands systemes naturels: Jean-Jacques de meme en etait
a la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
cultive, s'en tient volontiers a la chimie d'avant Lavoisier, comme il
reviendrait a l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; apres
l'_Encyclopedie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un
contemporain de Court de Gebelin, non pas des Grimm ou des Humboldt.
C'est toujours ce corps d'armee d'avant le grand ordonnateur Louvois.

On dirait que dans sa destinee prodigue, dans cette vocation mobile
qui aime a s'epandre hors du centre, il se reflete quelque chose de
la destinee de sa province elle-meme, si tard reunie. Il y a en lui,
litterairement parlant, du Comtois d'avant la reunion, du federaliste
girondin.

A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de revolution et de
coupures si frequentes? Qu'on songe a la date de sa naissance. Nous
aurons a rappeler tout a l'heure les impressions de son enfance precoce,
les orages de son adolescence emancipee, cette vie de frontiere aux
lisieres des monts, aux annees d'emigration et d'anarchie, entre le
Directoire expirant et l'Empire qui n'etait pas ne; car c'est bien alors
que son imagination a pris son pli ineffacable, et que l'ideal en lui a
grands traits hasardeux, s'est forme. L'honneur de Nodier dans l'avenir
consistera, quoi qu'il en soit, a representer a merveille cette epoque
convulsive ou il fut jete, cette generation litteraire, adolescente
au Consulat, coupee par l'Empire, assez jeune encore au debut de
la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de
contre-temps historique: ou _trop tot ou trop tard!_

_Trop tot_; car si elle eut tarde jusqu'a la Restauration, si elle eut
debute fraichement a l'origine, elle aurait eu quinze annees de pleine
liberte et d'ouverte carriere a courir tout d'une haleine.--_Trop tard_;
car si elle se fut produite aussi bien vers 1780, si elle fut entree en
scene le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire
virile en ces dix annees, de prendre rang et consistance avant les
orages de 89.

Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus ete elle-meme,
c'est-a-dire une generation poetique jetee de cote et interceptee par un
char de guerre, une generation vouee a des instincts qu'exalterent et
reprimerent a l'instant les choses, et dont les rares individus parurent
d'abord marques au front d'un pale eclair egare. _Helas! nous aurions
pu etre!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain melancolique,
recemment cite par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les
existences. Seulement ici, de ces existences litteraires d'alors qui ont
manque et qui _auraient pu etre_, il en est une qui a surgi, qui,
malgre tout, a brille, qui, sans y songer, a herite a la longue de ces
infortunes des autres et des siennes propres, qui les resume en soi avec
eclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
subsistant. Cela fait aussi une gloire.

J'insiste encore, car, pour le litterateur, c'est tout si on le peut
rattacher a un vrai moment social, si on peut sceller a jamais son nom a
un anneau quelconque de cette grande chaine de l'histoire. Quelle fut,
a les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique
des generations qui arrivaient a la virilite en 89, et de celles qui
y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberte, la
tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte
qu'on peut dire, en abregeant, que les generations politiques et
revolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les
generations obeissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot
d'ordre _le devoir_. Or, nos generations, a nous, romanesques et
poetiques, n'ont guere eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_.

Mais que devinrent les eclaireurs avances, les enfants perdus de nos
generations encore lointaines, lorsque, s'ebattant aux dernieres soirees
du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du
Consulat, et croyant deja a la plenitude de leur printemps, ils furent
pris par l'Empire, separes par lui de leur avenir espere, et enfermes
de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de
Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166].

[Note 166: On peut lire dans _les Meditations du Cloitre_, qui font
suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi:
"Voila une generation tout entiere, etc., etc."]

Deux seuls grands esprits souvent cites resisterent a cet Empire et lui
tinrent tete, M. de Chateaubriand et madame de Stael. Mais remarquez
bien qu'ils etaient tres au complet, et comme en armes, quand il
survint. M. de Chateaubriand se faisait deja homme en 89; dix ans
d'exil, d'emigration et de solitude acheverent de le tremper. Madame de
Stael, de meme, ne put etre supprimee par l'Empire, auquel elle etait
anterieure de position prise et de renommee fondee. Nes dix ou quinze
ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux
chefs de la pensee eussent-ils fait tete aussi fermement a l'assaut? Du
moins, on l'avouera, les difficultes pour eux eussent ete tout autres.

Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermediaire genie dont
nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit etre ne a Besancon le 29
avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-meme;
le contrariant Querard le fait naitre en 1783 seulement; Weiss, son ami
d'enfance, le suppose ne en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
parfaitement eclairci, et je le livre aux elucubrations des Mathanasius
futurs. Son pere, avocat distingue, avait ete de l'Oratoire et avait
professe la rhetorique a Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique
maitre de ce fils adore (fils naturel, je le crois), dont l'education
ainsi resta presque entierement privee et qui ne parut au college que
dans les classes superieures. Le jeune Nodier suivit pourtant a Besancon
les cours de l'Ecole centrale et fut eleve de M. Ordinaire, de M. Droz.
Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu a nous
les peindre, ne sont-elles pas une reflexion fort elargie, une pure
refraction du souvenir a distance au sein d'une vaste et mobile
imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de
chercher a suivre le reel biographique dans ce qui est surtout vrai
comme impression et comme peinture, et d'y decolorer a plaisir ce que le
charmant auteur a si richement fondu et deploye. Ce que nous demandons
a l'enfance et a la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits
positifs et d'incidents sans importance que ses emotions memes et ses
songes; or, de sa part, les souvenirs legerement _romances_ nous les
rendent d'autant mieux.

Les premiers sentiments du jeune Nodier le pousserent tout a fait dans
le sens de la Revolution. Son pere fut le second maire constitutionnel
de Besancon; M. Ordinaire avait ete le premier. L'enfant, des onze ou
douze ans, prononcait des discours au club. Une deputation de ce club de
Besancon alla rendre visite au general Pichegru qui avait repousse les
Autrichiens, du cote de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux
commissaires le demanderent a son pere: "Donnez-nous-le, nous le ferons
voyager!" Pichegru lui fit accueil et l'assit meme sur ses genoux, car
l'enfant, tres-jeune, etait de plus tres-mince et petit, il n'a grandi
que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-general et
partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut feconde pour sa
jeune ame; mille tableaux s'y graverent, mille couleurs la remplirent.
Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aime. Mais lorsqu'ensuite, dans
son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout a parler de Pichegru
comme d'une pure victime, comme d'un bon Francais et d'un loyal
defenseur du sol, il fut moins fidele a l'information de l'histoire qu'a
la reconnaissance et au pieux desir.

Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien
officier du genie, force de quitter Besancon par suite du decret qui
interdisait aux ci-devant nobles le sejour dans les places de guerre,
alla habiter Novilars, chateau a deux lieues de la; il emmena le jeune
Nodier avec lui. C'etait un savant, un sage, une espece de Linne
bisontin. Il donna a l'enfant des lecons de mathematiques et d'histoire
naturelle, mais l'eleve ne mordit qu'a cette derniere. C'est la qu'il
commenca ses etudes entomologiques, ses collections, s'attachant aux
coleopteres particulierement: il y acquit des connaissances reelles,
decouvrit l'organe de l'ouie chez les insectes: une dissertation publiee
a Besancon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Dumeril confirma depuis
cette opinion, ou meme, selon son jeune et jaloux devancier, s'en
empara: il y eut reclamation dans les journaux[167]. Des ce temps, Nodier
avait commence un poeme sur les charmants objets de ses etudes; on
en citait de jolis vers que quelques memoires, en le voulant bien,
retrouveraient peut-etre encore. Je n'ai pu saisir que les deux
premiers:

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.