Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Millevoye a surtout merite ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le
cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point a ses
elegies le meme prix, je l'ai dit deja, qu'a ses autres ouvrages
academiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que
c'etait la son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif,
spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation,
ou d'etude par acces et de brusque retraite. Il s'abandonnait a ses
amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cedait outre
mesure aux conseils du dedans; des qu'on lui disait de corriger, il le
faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille elevee, assez blond, il
avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'elegance du
jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour
une promenade de cheval; il ecrivait ses vers au retour de la, ou en
rentrant de quelque dejeuner folatre. Aucune des histoires romanesques,
que quelques biographes lui ont attribuees, n'est exacte; mais il dut
en avoir reellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie piece du
_Dejeuner_ nous raconte bien des matinees de ses printemps. Il essayait
du luxe et de la simplicite tour a tour, et passait d'un entresol
somptueux a quelque riante chambrette d'un village d'aupres de Paris.
Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Apres chaque
livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il
courait de Paris a Abbeville, pour y voir sa mere, sa famille, ses
vieux professeurs; il se remettait au grec pres de ceux-ci. Il aimait
tendrement sa mere; quand elle venait a Paris, elle l'avait tout entier.
Un jour, l'Archi-Chancelier Cambaceres, chez qui il allait souvent,
lui dit: "Vous viendrez diner chez moi demain."--"Je ne puis pas,
Monseigneur, repondit-il, je suis invite."--"Chez l'Empereur donc?"
repliqua le second personnage de l'Empire.--"Chez ma mere," repartit le
poete. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en
reponse a une invitation de M. le Duc, montrait a l'ecuyer du prince, et
qu'il tenait absolument a manger en famille avec ses _pauvres enfants_,
le grand Racine qu'il etait.
[Note 159: On peut lire a ce propos une histoire de cheval assez
agreablement contee par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagenaire_, t. IV, p.
217 et suiv.]
Il reste plaisant toujours que le personnage qu'etait la-bas M. le Duc,
se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambaceres.
Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, tres-repandu, tres-vif au
plaisir, tres-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'etait pas encore
malade et au lait d'anesse, et certaines historiettes que des personnes,
qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu a broder sur son compte, ne
sont, je le repete, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de
legende romanesque qu'on a essaye de rattacher au nom de l'auteur de _la
Chute des Feuilles_ et du _Poete mourant_. Il ne devint malade de la
poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-la il etait seulement delicat
et volontiers melancolique, bien qu'enclin aussi a se dissiper. On doit
croire qu'en avancant dans la jeunesse, et plus pres du moment ou sa
sante allait s'alterer, sa melancolie augmenta, et par consequent son
penchant a l'elegie. Le premier livre des poesies rangees sous ce titre
porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces presages.
C'est alors que les beautes attrayantes, volages, passaient et
repassaient plus souvent devant ses yeux:
Elles me disaient: "Compose
De plus gracieux ecrits,
Dont le baiser, dont la rose,
Soient le sujet et le prix."
A cette voix adoree
Je ne pus me refuser,
Et de ma lyre effleuree
Le chant n'eut que la duree
De la rose ou du baiser.
Dans _le Poete mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire,
les pressentiments vont a la certitude et l'on dirait qu'il a ecrit
cette piece d'adieux, a la veille supreme, comme Gilbert et Andre
Chenier:
Compagnons disperses de mon triste voyage,
O mes amis, o vous qui me futes si chers!
De mes chants imparfaits recueillez l'heritage,
Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous a qui je pardonne.
Femmes! etc., etc....
Le poete de Millevoye meurt pour avoir trop goute de cet arbre ou le
plaisir habite avec la mort; l'extreme langueur s'exhale dans cette voix
parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire a temps
comme un elegiaque plus recent, qui s'ecrie sous une inspiration
semblable:
Otez, otez bien loin toute grace emouvante,
Tous regards ou le coeur se reprend et s'enchante;
Otez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!
Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,
Ces airs, ces tours de tete, o femmes, votre charme;
Doux charme par ou j'ai peri!
[Note 160: Un critique ingenieux l'a exprime plus energiquement que
nous: "Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque;
c'est Narcisse qui s'ecoule en eau par amour."]
Le service qu'il reclamait de ses amis, pour ses vers a sauver du
naufrage, Millevoye le rendait alors meme, autant qu'il etait en lui,
a ceux d'Andre Chenier. Le premier, il cita des fragments du poeme de
l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Elegies, de meme que M.
de Chateaubriand avait cite la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce
morceau, par lui signale, d'un poete inconnu, et les autres reliques
qui allaient suivre, effaceraient bientot toutes ses propres tentatives
d'elegie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cite dans
sa candeur: toute jalousie, meme celle de l'art, etait loin de lui. Ce
second livre des Elegies de Millevoye reste bien inferieur au premier,
quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en
lui-meme est faible, et ce poete charmant, melodieux, correct, a besoin
de la sensibilite toujours presente. Comme il a manque, par exemple,
ce beau sujet d'Eschyle desertant Athenes qui lui prefere un rival! Je
cherche, j'attends quelque echo de ce grand vers resonnant d'Eschyle,
et je ne trouve que notre alexandrin clair et flute. Millevoye n'a pas
l'invention du style, l'illumination, l'image perpetuelle et renouvelee;
il a de l'oreille et de l'ame, et, quand il dit en poete amoureux ce
qu'il sent, il touche. Hors de la, il manque sa veine.
Nous avons compare plus d'une fois la muse d'Andre Chenier au portrait
qu'il fait lui-meme d'une de ses idylles, a cette jeune fille, chere a
Pales, qui sait se parer avec un art souverain dans ses graces naives:
De Pange, c'est vers toi qu'a l'heure du reveil
Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:
Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,
Lui disais-je. Aussitot, pour te paraitre belle,
L'eau pure a ranime son front, ses yeux brillants:
D'une etroite ceinture elle a presse ses flancs,
Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tete,
Et sa flute a la main.........
La muse de Millevoye est bergere aussi, mais sans cet art inne qui
se met a tout, et par lequel la fille de Chenier, sous sa corbeille,
s'egale aisement aux reines ou aux deesses. Elle, sensible bergere, pour
emprunter a son poete meme des traits qui la peignent, elle est assez
belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagere ou se sont
oubliees les heures, elle rapporte
Un doux souvenir dans son ame,
Dans ses yeux une douce flamme,
Une feuille dans ses cheveux.
Le troisieme livre d'Elegies de Millevoye se compose d'especes de
romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrees dans
ses poemes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce
_Charlemagne_, cet _Alfred_, ou il en a insere; je trouvais l'ensemble
elegant, monotone et pali, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un
contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la notre encore, qui
me voyait indifferent, se mit a me chanter d'une voix emue, et l'oeil
humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie
d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les
sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vecu, combien pour de
jeunes coeurs, aujourd'hui eteints ou refroidis, cette legere poesie
avait ete une fois la musique de l'ame, et comment on avait use de ces
chants aussi pour charmer et pour aimer. C'etait le temps de la mode
d'Ossian et d'un Charlemagne enjolive, le temps de la fausse Gaule
poetique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours
d'Ampere, de la ballade avant Victor Hugo; c'etait le style de 1813 ou
de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le
_Vous me quittez pour aller a la gloire_ de M. de Segur. Millevoye paya
tribut a ce genre, il en fut le poete le plus orne, le plus melodieux.
Son fabliau d'_Emma_ et d'_Eginhard_ offre toute une allusion
chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge
au depart du chevalier,
Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
Priant tout bas qu'il revienne fidele[161].
[Note 161: Tibulle avait dit, Elegie premiere, livre II:
Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate
Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.
Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arriere-pensee, de
cette duplicite de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais
pathetique et touchante, se rencontre dans Homere au chant XIX de
_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briseis se lamentent autour
du corps de Patrocle, "tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur
soi-meme et sur son propre malheur."]
Il y a loin de la a _la Neige_, qui est le meme sujet traite par M. de
Vigny dans un tout autre style, dans un gout rare et, je crois, plus
durable, mais qui a aussi sa teinte particuliere de 1824, c'est-a-dire
le precieux.
Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la
tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le
poeme de _Charlemagne_); la fee y rappelle au chevalier la bonheur du
premier soir:
L'anneau d'azur du serment fut le gage:
Le jour tomba; l'astre mysterieux
Vint argenter les ombres du bocage,
Et l'univers disparut a nos yeux.
Je recommanderai encore, d'apres mon ami qui la chantait a ravir, la
romance intitulee _le Tombeau du Poete persan_, et ce dernier couplet ou
la fille du poete expire sous le cypres paternel:
Sa voix mourante a son luth solitaire
Confie encore un chant delicieux,
Mais ce doux chant, commence sur la terre,
Devait, helas! s'achever dans les cieux.
Il y a certes dans ces accents comme un echo avant-coureur des premiers
chants de Lamartine, qui devait dire a son tour en son _Invocation_:
Apres m'avoir aime quelques jours sur la terre,
Souviens-loi de moi dans les cieux.
En general, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces elegies de son
premier livre ou il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie piece du
_Dejeuner_ meme, me font l'effet de ce que pouvaient etre plusieurs des
premiers vers de Lamartine, de ces vers legers qu'a une certaine epoque
il a brules, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment
chretien dans l'elegie, remonta a des hauteurs inconnues depuis
Petrarque. Millevoye n'etait qu'un epicurien poete, qui avait eu Parny
pour maitre, quoique deja plus reveur.
Si l'on pouvait apporter de la precision dans de semblables apercus, je
m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la reverie, pour
l'amour filial, pour la melodie, pour les instincts du gout, l'ame, le
talent de Millevoye est comme la legere esquisse, encore epicurienne,
dont le genie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chretien.
En refaisant le _Poete mourant_ dans de grandes proportions lyriques
et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes
_Meditations_ semble avoir pris soin lui-meme de manifester toute notre
idee et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui,
disons seulement que l'un n'y eteint pas entierement l'autre. Le _Poete
mourant_ de Millevoye, a distance du chantre merveilleux, garde son
accent, garde son timide et plus terrestre parfum; eglantier de nos
climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].
[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine
delicatement exprime dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M.
Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou
romances, par sa derniere surtout, celle du _Beffroi_, donne le ton et
la _note_ aux premieres de madame Desbordes-Valmore.]
Millevoye a jete, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une
certaine quantite d'epigrammes d'un tour heureux, d'une pensee fine ou
tendre. Le huitain du _Phenix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment
une petite elegie. Il a fait quelques epigrammes proprement dites, sans
fiel; de ce nombre une _epitaphe_ qui pourrait bien avoir trait a Suard.
C'aurait ete, au reste, sa seule inimitie litteraire, et elle ne parait
pas avoir ete bien vive, pas plus vive que son objet.
Si Millevoye n'avait pas de passions litteraires, il en eut encore moins
de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a
essaye de faire de lui un pieux Francais devoue au trone legitime. Un
autre biographe, apres 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous
le montrer comme un fidele de l'Empire. Millevoye avait chante l'un, et
commencait a feter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de
bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui,
comme dans l'Eglogue, etait le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un
poete elegiaque.
Millevoye s'etait marie dans son pays vers 1813; epoux et pere, sa vie
semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait a diner quelques amis a
Epagnette, pres d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le
clocher qu'on apercevait dans le lointain etait celui du Pont-Remi ou
de Long, deux prochains villages. Obeissant a l'une de ces promptes
saillies comme il en avait, le poete se leva de table a l'instant, et
dit de seller son cheval pour faire lui-meme cette reconnaissance, cette
espece de course au clocher. Mais a peine etait-il en route, que le
cheval, qu'il n'avait pas monte depuis longtemps, le renversa. Il eut
le col du femur casse, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit,
determinerent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 aout 1816. Il
avait passe les six dernieres semaines a Neuilly, et ne revint a Paris
que tout a la fin; la veille de sa mort, il avait demande et lu des
pages de Fenelon.
Son souvenir est reste interessant et cher; ce qui a suivi de brillant
ne l'a pas efface. Toutes les fois qu'on a a parler des derniers eclats
harmonieux d'une voix puissante qui s'eteint, on rappelle le chant du
cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura a parler des premiers
accords doucement expirants, signal d'un chant plus melodieux, et
comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le
rossignol, le nom de Millevoye se presentera. Il est venu, il a fleuri
aux premieres brises; mais l'hiver recommencant l'a interrompu. Il a sa
place assuree pourtant dans l'histoire de la poesie francaise, et sa
_Chute des Feuilles_ en marque un moment.
1er Juin 1837.
DES SOIREES LITTERAIRES
ou
LES POETES ENTRE EUX.
Les soirees litteraires, dans lesquelles les poetes se reunissent pour
se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraiches
premices, ne sont pas du tout une singularite de notre temps. Cela s'est
deja passe de la sorte aux autres epoques de civilisation raffinee;
et du moment que la poesie, cessant d'etre la voix naive des races
errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a forme un art ingenieux
et difficile, dont un gout particulier, un tour delicat et senti,
une inspiration melee d'etude, ont fait quelque chose d'entierement
distinct, il a ete bien naturel et presque inevitable que les hommes
voues a ce rare et precieux metier se recherchassent, voulussent
s'essayer entre eux et se dedommager d'avance d'une popularite
lointaine, desormais fort douteuse a obtenir, par une appreciation
reciproque, attentive et complaisante. En Grece, en cette patrie
longtemps sacree des Homerides, lorsque l'age des vrais grands hommes et
de la beaute severe dans l'art se fut par degres evanoui, et qu'on
en vint aux mille caprices de la grace et d'une originalite combinee
d'imitation, les poetes se rassemblerent a l'envi. Fuyant ces brutales
revolutions militaires qui bouleversaient la Grece apres Alexandre,
on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des
Ptolemees; et la ils fleurirent, ils brillerent aux yeux les uns des
autres; ils se composerent en pleiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en
sortit rien que de maniere et de faux; le charmant Theocrite en etait.
A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de meme. Ovide avait a
regretter, du fond de sa Scythie, bien des succes litteraires dont il
etait si vain, et auxquels il avait sacrifie peut-etre les confidences
indiscretes d'ou la disgrace lui etait venue. Stace, Silius, et ces
_mille et un_[163] auteurs et poetes de Rome dont on peut demander les
noms a Juvenal, se nourrissaient de lectures, de reunions, et les tiedes
atmospheres des soirees d'alors, qui soutenaient quelques talents
timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de
mediocres qui n'aurait pas du naitre. Au Moyen-Age, les troubadours nous
offrent tous les avantages et les inconvenients de ces petites
societes directement organisees pour la poesie: eclat precoce, facile
efflorescence, ivresse gracieuse, et puis debilite, monotonie et fadeur.
En Italie, des le XIVe siecle, sous Petrarque et Boccace, et, plus tard,
au XVe au XVIe, les poetes se reunirent encore dans des cercles a demi
poetiques, a demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si
complique a la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons
toutefois qu'au XIVe siecle, du temps de Petrarque et de Boccace, a
cette epoque de grande et serieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait
tout ensemble de retrouver l'antiquite et de fonder le moderne avenir
litteraire, le but des rapprochements etait haut, varie, le moyen
indispensable, et le resultat heureux, tandis qu'au XVIe siecle il
n'etait plus question que d'une flatteuse recreation du coeur et de
l'esprit, propice sans doute encore au developpement de certaines
imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant
deja de bien pres aux abus des academies pedantes, a la corruption des
_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refleta par
une imitation rapide dans toutes les autres litteratures, en Espagne, en
Angleterre, en France; partout des groupes de poetes se formerent,
des ecoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des
innovations chargees d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baif,
furent les chefs de cette ligue poetique, qui, bien qu'elle ait echoue
dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'etablissement de
notre litterature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet
engouement idolatre, de ces largesses d'admiration puisees dans un fonds
d'enthousiasme et de candeur, se perpetuerent jusqu'a mademoiselle de
Scudery, et s'eteignirent a l'hotel de Rambouillet. Le bon sens qui
succeda, et qui, grace aux poetes de genie du XVIIe siecle, devint un
des traits marquants et populaires de notre litterature, fit justice
d'une mode si fatale au gout, ou du moins ne la laissa subsister que
dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siecle,
la philosophie, en imprimant son cachet a tout, mit bon ordre a ces
recidives de tendresse auxquelles les poetes sont sujets si on les
abandonne a eux-memes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte
toutes les activites, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-meme
en separer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hotel
de Rambouillet ou des poetes a la suite de la Pleiade, ce serait au
XVIIIe siecle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan
Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une debauche d'atheisme entre
eux.
[Note 163: Cet article avait d'abord ete ecrit pour _le Livre des Cent
et Un_. On y repondait indirectement et sans amertume a un article _de
la Camaraderie litteraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le
tres-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de
partial et d'exagere.]
Pour etre juste toutefois, n'oublions pas que cette epoque fut le regne
de ce qu'on appelait _poesie legere_, et que, depuis le quatrain du
marquis de Sainte-Aulaire jusqu'a _la Confession de Zulme_, il naquit
une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les
in-folio de l'_Encyclopedie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des
soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil a une poesie distincte ni a
une secte isolee de poetes. Ce genre leger etait plutot le rendez-vous
commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des
mousquetaires, des philosophes, des geometres et des abbes. Les lectures
d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu a petit bruit _entre soi_. Un
auteur de tragedie ou comedie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je
suppose, obtenait un salon a la mode, ouvert a tout ce qu'il y avait de
mieux; c'etait un sur moyen, pour peu qu'on eut bonne mine et quelque
debit, de se faire connaitre; les femmes disaient du bien de la piece;
on en parlait a l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et
le jeune auteur, ainsi pousse, arrivait s'il en etait digne. Mais il
fallait surtout assez d'intrepidite et ne pas sortir des formes recues.
Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,
essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire etait simple et la voix
du lecteur tremblait; tout le monde bailla, et, au bout d'un demi-quart
d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on
mette les chevaux a ma voiture_!
De nos jours, la poesie, en reparaissant parmi nous, apres une absence
incontestable, sous des formes quelque peu etranges, avec un sentiment
profond et nouveau, avait a vaincre bien des perils, a traverser bien
des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux
precurseur de cette poesie a la fois eclatante et intime, et ce qu'il
lui fallut de genie opiniatre pour croire en lui-meme et persister. Mais
lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'acheve: il
n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas.
De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, apres lui, ont
senti le besoin de se rallier; de s'entendre a l'avance, et de preluder
quelque temps a l'abri de cette societe orageuse qui grondait alentour.
Ces sortes d'intimites, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art
aux epoques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles
soutiennent dans les commencements, et a une certaine saison de la vie
des poetes, contre l'indifference du dehors; elles permettent a quelques
parties du talent, craintives et tendres, de s'epanouir, avant que le
souffle aride les ait sechees. Mais des qu'elles se prolongent et se
regularisent en cercles arranges, leur inconvenient est de rapetisser,
d'endormir le genie, de le soustraire aux chances humaines et a ces
tempetes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se
croit oblige de rendre avec une prodigalite de roi. Il suit de la que
le sentiment du vrai et du reel s'altere, qu'on adopte un monde de
convention et qu'on ne s'adresse qu'a lui. On est insensiblement pousse
a la forme, a l'apparence; de si pres et entre gens si experts, nulle
intention n'echappe, nul procede technique ne passe inapercu; on
applaudit a tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la
composition, chaque eclair d'image est remarque, salue, accueilli. Les
endroits qu'un ami equitable noterait d'un triple crayon, les faux
brillants de verre que la serieuse critique rayerait d'un trait de son
diamant, ne font pas matiere d'un doute en ces indulgentes ceremonies.
Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un detail
hasarde, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence
semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est
etonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est
bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de
Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelee,
l'idee de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet general de l'oeuvre,
ne saurait trouver place; rien de largement naif ni de plein ne
se reflechit dans ce miroir grossissant, taille a mille facettes.
L'artiste, sur ces reunions, ne fait donc aucunement l'epreuve du
public, meme de ce public choisi, bienveillant a l'art, accessible aux
vraies beautes, et dont il faut en definitive remporter le suffrage.
Quant au genie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien
graves inquietudes. Le jour ou un sentiment profond et passionne le
prend au coeur, ou une douleur sublime l'aiguillonne, il se defait
aisement de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous
les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger
est plutot pour ces timides et melancoliques talents, comme il s'en
trouve, qui se defient d'eux-memes, qui s'ouvrent amoureusement aux
influences, qui s'impregnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de
confiance credule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-la, ils peuvent
avec le temps, et sous le coup des infatigables eloges, s'egarer en des
voies fantastiques qui les eloignent de leur simplicite naturelle. Il
leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discretement a la faveur,
d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion
reservee ou ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi
par le commerce d'amis eclaires qui ne soient pas poetes.
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