Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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Quoique ce soit l'homme et la societe qu'il exprime surtout, le
pittoresque, chez La Bruyere, s'applique deja aux choses de la nature
plus qu'il n'etait ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un
jour favorable la petite ville qui lui parait _peinte sur le penchant de
la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du
prince et du pasteur, le troupeau, repandu par la prairie, qui broute
l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'a lui d'avoir eu
l'idee d'inserer au chapitre du Coeur les deux pensees que voici: "Il y
a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et ou
l'on aimerait a vivre."--"Il me semble que l'on depend des lieux pour
l'esprit, l'humeur, la passion, le gout et les sentiments." Jean-Jacques
et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront
de developper un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour
ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que
traduire poetiquement le mot de La Bruyere, quand il s'ecriera:
Objets inanimes, avez-vous donc une ame
Qui s'attache a notre ame et la force d'aimer?
La Bruyere est plein de ces germes brillants.
Il a deja l'art (bien superieur a celui des _transitions_ qu'exigeait
trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air,
par une sorte de lien cache, mais qui reparait, d'endroits en endroits,
inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'a des
fragments ranges les uns apres les autres, et l'on marche dans un savant
dedale ou le fil ne cesse pas. Chaque pensee se corrige, se developpe,
s'eclaire, par les environnantes. Puis l'imprevu s'en mele a tout
moment, et, dans ce jeu continuel d'entrees en matiere et de sorties,
on est plus d'une fois enleve a de soudaines hauteurs que le discours
continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zenobie, qui agitent votre
empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imagine ou
simplement encadre au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit
dans cette belle personne etroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc.,
est lui-meme un adorable joyau que tout le gout d'un Andre Chenier
n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis Andre
Chenier a dessein, malgre la disparate des genres et des noms; et,
chaque fois que j'en viens a ce passage de La Bruyere, le motif aimable
Elle a vecu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
me revient en memoire et se met a chanter en moi[153].
[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages elevees ou il juge
l'Eloge de La Bruyere par Fabre (_Melanges litteraires_, tome II), a
conteste cet artifice extreme du moraliste ecrivain, que Fabro aussi
avait presente un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caracteres_,
la rhetorique m'echappe, si l'on veut, mais j'y sons deplus en plus la
science de la Muse.]
Si l'on s'etonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de
points au XVIIe siecle, La Bruyere n'y ait pas ete plus invoque et
celebre, il y a une premiere reponse: C'est qu'il etait trop sage, trop
desinteresse et repose pour cela; c'est qu'il s'etait trop applique a
l'homme pris en general ou dans ses varietes de toute espece, et il
parut un allie peu actif, peu special, a ce siecle d'hostilite et de
passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait
disparu. La mode s'etait melee dans la gloire du livre, et les modes
passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siecle, en etant
discret a bon droit sur La Bruyere qui l'avait blesse; Fontenelle, en
demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi
un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, a
Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyere Malezieu, un des familiers
de la maison de Conde, un peu le collegue de notre philosophe dans
l'education de la duchesse du Maine et de ses freres, et qui avait lu le
manuscrit des _Caracteres_ avant la publication; mais Voltaire ne parait
pas s'en etre soucie. Il convenait a un esprit calme et fin comme
l'etait Suard, de reparer cette negligence injuste, avant qu'elle
s'autorisat[154]. Aujourd'hui, La Bruyere n'est plus a remettre a son
rang. On se revolte, il est vrai, de temps a autre, contre ces belles
reputations simples et hautes, conquises a si peu de frais, ce semble;
on en veut secouer le joug; mais, a chaque effort contre elles, de pres,
on retrouve cette multitude de pensees admirables, concises, eternelles,
comme autant de chainons indestructibles: on y est repris de toutes
parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
[Note 154: On peut voir au tome II des Memoires de Garat sur Suard, p.
268 et suiv., avec quel a-propos celui-ci cita et commenta un jour le
chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]
La Bruyere fournirait a des choix piquants de mois et de pensees qui se
rapprocheraient avec agrement de pensees presque pareilles de nos
jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent a
l'improviste les analyses interieures de nos contemporains. J'avais note
un endroit ou il parle des jeunes gens, lesquels, a cause des passions
_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil"
lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lelia_ sur les
promenades solitaires de Stenio. J'avais note aussi sa plainte sur
l'infirmite du coeur humain trop tot console, qui manque _de sources
inepuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais
d'une plainte pareille dans _Atala_. La reverie, enfin, a cote des
personnes qu'on aime, apparait dans tout son charme chez La Bruyere.
Mais, bien que, d'apres la remarque de Fabre, La Bruyere ait dit que_ le
choix des pensees est invention_, il faut convenir que cette invention
est trop facile et trop seduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
reserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les epoques
et nous arrivent comme des fleches: "Ne penser qu'a soi et au present,
source d'erreur en politique."
Il est principalement un point sur lequel les ecrivains de notre temps
ne sauraient trop mediter La Bruyere, et sinon l'imiter, du moins
l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve
d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a ecrit que pour dire
ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant
une fois de madame Guizot, nous avons indique de combien de pensees
memorables elle avait parseme ses nombreux et obscurs articles, d'ou
il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allat discerner
et detacher. La Bruyere, ne pour la perfection dans un siecle qui la
favorisait, n'a pas ete oblige de semer ainsi ses pensees dans des
ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutot il
les a mises chacune a part, en saillie, sous la face apparente, et comme
on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons etendus.
"L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inegal...; il entre en verve,
mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'ecrit
point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix
revienne?" C'est de cette habitude, de cette necessite de _chanter_ avec
toute espece de voix, d'avoir de la verve a toute heure, que sont nes
la plupart des defauts litteraires de notre temps. Sous tant de formes
gentilles, semillantes ou solennelles, allez au fond: la necessite de
remplir des feuilles d'impression, de pousser a la colonne ou au volume
sans faire semblant, est la. Il s'ensuit un developpement demesure du
detail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au
passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais
dire combien il en resulte, a mon sens, jusqu'au sein des plus grands
talents, dans les plus beaux poemes, dans les plus belles pages en
prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilite, de dexterite, de
main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que
le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de gout
lui-meme peut laisser passer dans la quantite s'il ne prend garde, le
simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en
peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile meme alors que
l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles
productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce
que, parlant au general, l'application ne saurait tomber sur aucun
illustre en particulier. Il y a des endroits ou, en marchant dans
l'oeuvre, dans le poeme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait
s'apercoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'echo le moins
sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque la un
secret de procede qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas
decrediter le metier. L'heureux et sage La Bruyere n'etait point tel en
son temps; il traduisait a son loisir Theophraste et produisait chaque
pensee essentielle a son heure. Il est vrai que ses mille ecus de
pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement a l'hotel de
Conde lui procuraient une condition a l'aise qui n'a point d'analogue
aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure a nos merites
laborieux, son premier petit in-12 devrait etre a demeure sur notre
table, a nous tous ecrivains modernes, si abondants et si assujettis,
pour nous rappeler un peu a l'amour de la sobriete, a la proportion de
la pensee au langage. Ce serait beaucoup deja que d'avoir regret de ne
pouvoir faire ainsi.
Aujourd'hui que l'_Art poetique_ de Boileau est veritablement abroge
et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_
serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la
lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les ames tendres.
La Bruyere, apres cela, a bien d'autres applications possibles par cette
foule de pensees ingenieusement profondes sur l'homme et sur la vie.
A qui voudrait se reformer et se premunir contre les erreurs, les
exagerations, les faux entrainements, il faudrait, comme au premier jour
de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive a le
gouter et on ne le decouvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est deja
soi-meme au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien,
et ayant deja epuise a faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est
beaucoup neanmoins que de savoir se consoler ou meme se chagriner avec
lui.
1er Juillet 1836.
MILLEVOYE
Quand on cherche, dans la poesie de la fin du XVIIIe siecle et dans
celle de l'Empire, des talents qui annoncent a quelque degre ceux de
notre temps et qui y preparent, on trouve Le Brun et Andre Chenier,
comme visant deja, l'un a l'elevation et au grandiose lyrique, l'autre
a l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poetes en
vers), dans les tons, encore timides, de l'elegie melancolique et de la
meditation reveuse, Fontanes et Millevoye. Le poete du _Jour des Morts_
et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des precurseurs de Lamartine
comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est Andre
Chenier pour tout un cote de l'ecole de l'art. Ce role de precurseur, en
relevant par la precocite ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou
d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire litteraire, quelque chose
qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile,
qui n'a en rien l'ambition de ce role et qui ignore absolument qu'elle
le remplit; s'il se produit en oeuvres legeres, courtes, inachevees,
mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une breve jeunesse,
il devient tout a fait interessant. C'est la le sort de Millevoye; c'est
la pensee que son nom harmonieux suggere. Entre Delille qui finit et
Lamartine qui prelude, entre ces deux grands regnes de poetes, dans
l'intervalle, une pale et douce etoile un moment a brille; c'est lui.
Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de
force et de nerf que Millevoye, mais qui etait, a quelques egards aussi,
simple precurseur d'un art eclatant, Le Brun tente des voies ardues,
heurte a toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, apres plus de bruit
que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont
a aucun temps triomphe. Il y a dans cette destinee quelque chose de
toujours _a cote_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes,
connu par des debuts poetiques purs et touchants, s'en retire bientot,
s'endort dans la paresse, et s'eclipse dans les dignites: c'est la une
fin non poetique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas.
Andre Chenier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais energique
pourtant et passionnee, vaincu violemment et intercepte avant l'heure,
a son harmonie a la fois delicate et grande. Millevoye, en son moindre
geste, a la sienne egalement. Chez lui, l'accord est parfait entre le
moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'egaye, il
soupire, et, dans son gemissement s'en va, un soir, au vent d'automne,
comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce
plainte; il incline la tete, comme fait la marguerite coupee par la
charrue, ou le pavot surcharge par la pluie. De tous les jeunes poetes
qui ne meurent ni de desespoir, ni de fievre chaude, ni par le couteau,
mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des
fleurs dont c'etait le terme marque, Millevoye nous semble le plus aime,
le plus en vue, et celui qui restera.
Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poetes, et si nous
ne le sommes pourtant pas decidement, il existe ou il a existe une
certaine fleur de sentiments, de desirs, une certaine reverie premiere,
qui bientot s'en va dans les travaux prosaiques, et qui expire dans
l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts
des hommes, comme un poete qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.
Millevoye est au dehors comme le type personnifie de ce poete jeune qui
ne devait pas vivre, et qui meurt, a trente ans plus ou moins, en chacun
de nous[155].
[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adresse, a l'occasion de ce
passage, de tres-aimables vers auxquels j'ai repondu. (Voir dans les
_Pensees d'Aout_.)]
Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits
sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est ne a Abbeville
le 24 decembre 1782, et par consequent, s'il vivait aujourd'hui, il
aurait a peu pres le meme age (un peu moins) que Beranger. Il recut
tous les soins affectueux et l'education de famille; son pere etait
negociant; un oncle, frere de son pere, qui logeait sous le meme toit,
donna a l'enfant les premieres notions de latin, et on l'envoya bientot
suivre les classes au college. Il en profita jusqu'en 94, ou ce college
fut supprime. Deux de ses maitres, qui s'etaient fort attaches a lui,
bons humanistes et hellenistes, lui continuerent leurs soins. L'enfant
avait annonce sa vocation precoce par de petites fables en vers
francais, et les dignes professeurs, emerveilles, favoriserent cette
disposition plutot que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son
pere a l'age de treize ans; dix ans apres, il celebrait cette douleur,
encore sensible, dans l'elegie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il
reporta sur sa mere une plus vive tendresse. Des sentiments de famille
naturels et purs, une facilite de talent non combattue, bientot
l'emotion rapide, mobile, du plaisir et de la reverie, c'est la le fonds
entier de sa jeunesse, ce sont les caracteres qui, en simples et legers
delineaments, pour ainsi dire, vont passer de l'ame de Millevoye dans sa
poesie.
Il vint a Paris age de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours
de belles-lettres professe a l'Ecole centrale des Quatre-Nations par M.
Dumas. Il trouva en ce nouveau maitre, qui succedait cette annee-la a M.
de Fontanes, un eleve affaibli, mais encore suffisant, de la mome ecole
litteraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha a lui et l'entoura
de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains.
M. Dumas, dans une notice qu'il a ecrite sur Millevoye, nous apprend
lui-meme qu'il eut a le ramener d'une admiration un peu excessive
pour Florian a des modeles plus serieux et plus solides. Ses etudes
terminees, le jeune homme songea a prendre un etat; il essaya du barreau
et entra quelque temps dans une etude de procureur. Il sortit de la
pour etre commis libraire dans la maison Treuttel et Wuertz, esperant
concilier son gout d'etude avec ce commerce des livres. Le pastoral
Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye
etait, au fond du magasin, absorbe dans une lecture, le chef passa et
lui dit: "Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire."
Apres deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y
renonca. Il avait d'ailleurs amasse en portefeuille un certain nombre de
pieces legeres; il avait compose son _Passage du mont Saint-Bernard_,
une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnee par l'Academie de Lyon,
et sa piece des _Plaisirs du Poete_. Il publia ces essais de 1801 a
1804[156], et ne vecut plus que de la vie litteraire, et aussi de la vie
du monde, tout entier au moment et au Caprice.
[Note 156: Dans _la Decade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n deg.
du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poete et autres
premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et
bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poete y est bien prise.]
Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les
genres de poesie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera
assez les juger. On y trouverait de la facilite toujours, mais trop
d'indecision et de paleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il
ne s'est pas assez connu lui-meme, et a sans cesse accorde aux conseils
une grande part dans ses choix. Ayant commence tres-jeune a produire et
a publier, dans un temps ou le peu de concurrence des talents et un gout
vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement a la mode, il
a subi l'inconvenient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa
rhetorique, en public, dans les concours d'academie. Il y a nombre de
ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours,
qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout
a fait incompetente a prononcer. On a pu trouver ingenieux, dans le
temps, cet endroit de son poeme d'_Austerlitz_, ou il parle noblement de
la baionnette en vers:
La, menacant de loin, le bronze eclate et tonne;
Ici frappe de pres le poignard de Bayonne.
Tel passage du _Voyageur_, cite par M. Dumas, a pu exciter
l'enthousiasme de Victorin Fabre, genereux emule, qui y voyait l'un des
beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible a nous autres, nes
d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres defauts, d'avoir pour
ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais meme la
moindre preference. La faible couleur est si passee, que le discernement
n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_
rimes d'apres Lucien, ses tragedies, ses traductions de l'_Iliade_ ou
des _Eglogues_ selon la maniere de l'abbe Delille, nous semblent, chez
lui, des themes plus ou moins etrangers, que la circonstance academique
ou le gout du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se
laissant dire peut-etre que la gloire serieuse etait de ce cote. Nous
nous en tiendrons a sa gloire aimable, a ce que sa seule sensibilite
lui inspira, a ce qui fait de lui le poete de nos melancolies et de nos
romances.
Les poetes particulierement (notons ceci) sont tres-sujets a rencontrer
d'honnetes personnes, d'ailleurs instruites et sensees, mais qui ne
semblent occupees que de les detourner de leur vrai talent. Les trois
quarts des pretendus juges, ne se formant idee de la valeur des oeuvres
que d'apres les genres, conseilleront toujours au poete aimable, leger,
sensible, quelque chose de grand, de serieux, d'important; et ils
seront tres-disposes a attacher plus de consideration a ce qui les aura
convenablement ennuyes. La posterite n'est pas du tout ainsi; il lui
est parfaitement indifferent, a elle, qu'on ait cultive d'une maniere
estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle
vous prend et vous classe sans facon pour votre part originale et
neuve, si petite que vous l'ayez apportee[157]. Que Millevoye, tente
par l'immense succes des _Georgiques_ de Delille et par l'esperance
d'arriver, avec un grand ouvrage, a l'Academie, ait termine un chant de
plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu;
et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup.
Sans croire faire injure au tendre poete, nous sommes deja ici de la
posterite dans nos indifferences, dans nos preferences.
[Note 157: Il y a une piquante epigramme de Martial ou ce qu'il dit de
ses Epigrammes memes peut s'appliquer aux elegies, a toute cette poesie
vivante et vraie: "Tu crois, dit-il a un de ces estimables conseillers,
que mes epigrammes n'ont rien de serieux; mais c'est le contraire;
celui-la veritablement n'est pas serieux qui nous vient chanter pour la
centieme fois avec emphase le festin de Teree ou de Thyeste... C'est
pourtant la ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore
sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit."
Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.]
Son premier recueil d'Elegies est de 1812; il en avait compose la
plupart dans les annees qui avaient precede, et sa _Chute des Feuilles_,
par ou le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux
Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Elegie, qu'il a ajoute
en tete, Millevoye, qui se plait a suivre l'histoire de cette veine de
poesie en notre litterature, marque assez sa predilection et la trace ou
il a essaye de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine,
il cite les passages de sensibilite et de plainte qu'il rapporte a
l'elegie; et, quels que soient les eloges sans reserve qu'il donne
a Parny, le maitre recent du genre, on prevoit qu'il pourra faire
entendre, a son tour, quelque nouvel et mol accent. L'elegie chez
Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle,
unique pourtant, energique et interessante, conduite dans ses incidents
divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du cote
de l'execution et du style pour garder sa beaute. C'est une variete
d'emotions et de sujets elegiaques, selon le sens grec du genre, une
demeure abandonnee, un bois detruit, une feuille qui tombe, tout ce qui
peut preter a un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].
[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que
probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note
ecrite sur lui en toute sincerite dans un livret de _Pensees_: "Le grand
tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poeme de _la Guerre des
Dieux_: il subit par la le sort de Piron a cause de son ode, de Laclos
pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommee politique pour son
_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'echappe, pour sa _Pucelle_, qu'a
la faveur de ses cent autres volumes ou elle se noie, le sort qu'un
immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplie le
nombre de certains couplets sans aveu. On evite de s'occuper de Parny
comme de Laclos. La mode ayant change en poesie, les nouveaux venus le
meprisent, les moraux le conspuent, personne ne le defend. Ceux qui ont
assez de gout encore pour l'apprecier, ont aussi le bon gout de ne pas
le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se
consacrera. Et quelle vigueur pourtant par eclairs! quel plus beau
mouvement, quel plus desole delire que dans l'etincelante elegie:
J'ai cherche dans l'absence un remede a mes maux!....
"Il a de la passion; Millevoye n'en a pas."]
La perle du recueil, la piece dont tous se souviennent, comme on se
souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle,
est la premiere, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigee, on ne
sait pourquoi, a diverses reprises, et en a donne jusqu'a deux variantes
consecutives. Je me hate de dire que la seule version que j'admette et
que j'admire, c'est la premiere, celle qui a obtenu le prix aux Jeux
Floraux, et qui est d'ordinaire releguee parmi les notes. Cette piece
que chacun sait par coeur, et qui est l'expression delicieuse d'une
melancolie toujours sentie, suffit a sauver le nom poetique de
Millevoye, comme la piece de Fontenay suffit a Chaulieu, comme celle du
_Cimetiere_ suffit a Gray.
Anacreon n'a laisse qu'une page
Qui flotte encor sur l'abime des temps,
a dit M. Delavigne d'apres Horace. Millevoye a laisse au courant du flot
sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne
plus mourir. On m'apprenait dernierement que cette _Chute des Feuilles_,
traduite par un poete russe, avait ete de la retraduite en anglais par
le docteur Bowring, et de nouveau citee en francais, comme preuve, je
crois, du genie reveur et melancolique des poetes du Nord. La pauvre
feuille avait bien voyage, et le nom de Millevoye s'etait perdu en
chemin. Une pareille inadvertance n'est facheuse que pour le critique
qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne
peut veritablement s'en separer. Ce bonheur qu'ont certains poetes
d'atteindre, un matin, sans y viser, a quelque chose de bien venu, qui
prend aussitot place dans toutes les memoires, merite qu'on l'envie,
et faisait dire dernierement devant moi a l'un de nos chercheurs moins
heureux: "Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poeme, s'ecriait-il;
quelque chose d'art, si petit que ce fut de dimension, mais que la
perfection ait couronne, et dont a jamais on se souvint; voila ce que
je tente, ce a quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or
marque a mon nom, et qui s'ajouterait a cette richesse des ages, a ce
tresor accumule qui deja comble la mesure!..." Et mon inquiet poete
ajoutait: "Oh! rien que _le Cimetiere_ de Gray, _la Jeune Captive_ de
Chenier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!"
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