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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 132: Dirige par M. Daunou.]

[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans a la Balzac, qui
promettent et qui ne tiennent pas.]

Apres qu'il eut renonce a ses _Nouvelles de la Republique des Lettres_,
la faculte critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la
confection et la revision l'occuperent durant dix annees, depuis 1694
jusqu'en 1704. Il publia encore par delassement (1704) la _Reponse aux
Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un
assemblage d'amenites litteraires. Mais ses disputes avec Le Clerc,
Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que
ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une maniere
d'amusement, elles acheverent d'user sa sante si frele et sa _petite
complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue delicate, se prit; il
tomba dans l'indifference et le degout de la vie a cinquante-neuf ans.
Un symptome grave, c'est ce qu'il ecrivait a un ami en novembre 1706,
un mois environ avant sa mort: "Quand meme ma sante me permettroit de
travailler a un supplement du Dictionnaire, je n'y travaillerois
pas; je me suis degoute de tout ce qui n'est point "matiere de
raisonnement..." Bayle degoute de son Dictionnaire, de sa critique, de
son amour des faits et des particularites de personnes, est tout a fait
comme Chaulieu sans amabilite, tel que mademoiselle De Launay nous dit
l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de
details sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres
diverses sont la pour qui le voudra bien connaitre. Comme qualite
qui tient encore a l'essence de son genie critique, il faut noter sa
parfaite independance, independance par rapport a l'or et par rapport
aux honneurs. Il est touchant de voir quelles precautions et quelles
ruses il fallut a milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre:
"Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors tres-inutile; mais
presentement il m'est devenu si necessaire, que je ne saurois plus m'en
passer..." Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd a toute autre
insinuation du grand seigneur son ami. On n'etait pourtant pas loin du
temps ou certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un
louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir diner
chez eux; On se serait arrache Bayle s'il avait voulu, car il etait
devenu, du fond de son cabinet, une espece de roi des beaux esprits. Le
plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse
de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait reellement compose, soit
qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme
jusqu'a avoir besoin d'etre clandestin. Sa sincerite dut souffrir d'etre
si a la gene et reduite a tant de faux-fuyants.

Bayle restera-t-il? est-il reste? demandera quelqu'un; relit-on Bayle?
Oui, a la gloire du genie critique, Bayle est reste et restera autant
et plus que les trois quarts des poetes et orateurs, excepte les
tres-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particuliere,
du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que
cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres
diverses_, preferables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont
une des lectures les plus agreables et commodes. Quand on veut se dire
que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque generation
s'evertue a decouvrir ou a refaire ce que ses peres ont souvent mieux
vu, qu'il est presque aussi aise en effet de decouvrir de nouveau les
choses que de les deterrer de dessous les monceaux croissants de livres
et de souvenirs; quand on veut reflechir sans fatigue sur bien des
suites de pensees vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on
prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et
savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus
supporter que cette lecture d'erudition digeree et facile. La lecture de
Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation legere
des _apres-disnees_ reposees et declinantes, la nourriture ou plutot le
_dessert_ de ces heures mediocrement animees que l'etude desinteressee
colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensite et
l'eclat que par la duree, l'innocence et la surete des sensations,
pourraient se dire les meilleures de la vie[135].

Decembre 1835.

[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M.
Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur
Bayle, a trouve que son Dictionnaire, principal titre de sa renommee,
n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il meritait. Ce n'est pas en effet
en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend a l'apprecier, c'est en s'en
servant. Un homme d'esprit a compare drolement le Dictionnaire de Bayle,
ou le texte disparait sous les notes, a ces petites boutiques
ambulantes lentement trainees par un petit ane qui disparait sous la
multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes etalees sur
chaque point aux regards des passants: ce petit ane, c'est le texte.]

[Note 135: On ne sera pas fache de lire ici l'opinion de La Fontaine
sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve a la fin d'une
lettre a M. Simon de Troyes, dans laquelle il decrit a cet ami un diner
et la conversation qu'on y tint (fevrier 1686):

Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;
Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.
Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser
L'occasion d'un trait piquant et satirique,
Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:
Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,
S'il osoit; car il a le gout avec l'etude.
Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;
Il paroit circonspect; mais attendons la fin.
Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
Le Clerc pretend du sien tirer d'autres usages;
Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon
style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,

Et ce fut de moi qu'il partit,
C'est que l'un cherche a plaire aux sages,
L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il leur plait. Vous aurez peut-etre peine a croire Qu'on ait dans un
repas de tels discours tenus:

On tint ces discours; on fit plus,
On fut au sermon apres boire...

Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifferent a
rappeler; Voltaire a tres-bien parle de Bayle en maint endroit, mais
jamais mieux qu'a la fin d'une lettre au Pere Tournemine (1735): "M.
Newton, dit-il, a ete aussi vertueux qu'il a ete grand philosophe:
tels sont pour la plupart ceux qui sont bien penetres de l'amour des
sciences, qui n'en font point un indigne metier, et qui ne les font
point servir aux miserables fureurs de l'esprit de parti. Tel a ete le
docteur Clarke; tel etait le fameux archeveque Tillotson; tel etait
le grand Galilee; tel notre Descartes; tel a ete Bayle, cet esprit si
etendu, si sage et si penetrant, dont les livres, tout diffus qu'ils
peuvent etre, seront a jamais la bibliotheque des nations. Ses moeurs
n'etaient pas moins respectables que son genie. Le desinteressement et
l'amour de la paix comme de la verite etaient son caractere; _c'etait
une ame divine._"



LA BRUYERE

Vers 1687, annee ou parut le livre des _Caracteres_, le siecle de Louis
XIV arrivait a ce qu'on peut appeler sa troisieme periode; les grandes
oeuvres qui avaient illustre son debut et sa plus brillante moitie
etaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais
se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans
cette litterature glorieuse. La premiere, a laquelle Louis XIV ne fit
que donner son nom et que preter plus ou moins sa faveur, lui vint toute
formee de l'epoque precedente; j'y range les poetes et les ecrivains nes
de 1620 a 1626, ou meme avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Moliere,
La Fontaine, madame de Sevigne. La maturite de ces ecrivains repond
ou au commencement ou aux plus belles annees du regne auquel on les
rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une
nourriture anterieures. Une seconde generation tres-distincte et propre
au regne meme de Louis XIV, est celle en tete de laquelle on voit
Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Flechier, Bourdaloue, etc.,
etc., tous ecrivains ou poetes, nes a dater de 1632, et qui debuterent
dans le monde au plus tot vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau
et Racine avaient a peu pres termine leur oeuvre a cette date de
1687; ils etaient tout occupes de leurs fonctions d'historiographes.
Heureusement, Racine allait etre tire de son silence de dix annees par
madame de Maintenon. Bossuet regnait pleinement par son genie en ce
milieu du grand regne, et sa vieillesse commencante en devait longtemps
encore soutenir et rehausser la majeste. C'etait donc un admirable
moment que cette fin d'ete radieuse, pour une production nouvelle de
murs et brillants esprits. La Bruyere et Fenelon parurent et acheverent,
par des graces imprevues, la beaute d'un tableau qui se calmait
sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien
ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire,
etait alors d'une merveilleuse serenite. La chaleur moderee de tant de
nobles oeuvres, l'epuration continue qui s'en etait suivie, la constance
enfin des astres et de la saison, avaient amene l'atmosphere des esprits
a un etat tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui
saurait naitre, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une
pensee ne resterait dans l'ombre, et que tout naitrait dans son vrai
jour. Conjoncture unique! eclaircissement favorable en meme temps que
redoutable a toute pensee! car combien il faudra de nettete et de
justesse dans la nouveaute et la profondeur! La Bruyere en triompha.
Vers les memes annees, ce qui devait nourrir a sa naissance et composer
l'aimable genie de Fenelon etait egalement dispose et comme petri de
toutes parts; mais la fortune et le caractere de La Bruyere ont quelque
chose de plus singulier.

On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyere, et cette
obscurite ajoute, comme on l'a remarque, a l'effet de son oeuvre, et, on
peut dire, au bonheur piquant de sa destinee. S'il n'y a pas une
seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la
publication, ne soit venue et restee en lumiere, il n'y a pas, en
revanche, un detail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le
rayon du siecle est tombe juste sur chaque page du livre, et le visage
de l'homme qui le tenait ouvert a la main s'est derobe.

Jean de La Bruyere etait ne dans un village proche Dourdan, en 1639,
disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui
le fait mourir a cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de
1644[136], La Bruyere aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi
tous les fruits successifs de ces riches annees murirent pour lui et
furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hater, la chaleur
feconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'annees d'etude
ou de loisir durant lesquelles il dut se borner a lire avec douceur et
reflexion, allant au fond des choses et attendant! Il resulte d'une note
ecrite vers 1720 par le Pere Bougerel ou par le Pere Le Long, dans des
memoires particuliers qui se trouvaient a la bibliotheque de l'Oratoire,
que La Bruyere a ete de cette congregation[137]. Cela veut-il dire qu'il
y fut simplement eleve ou qu'il y fut engage quelque temps? Sa premiere
relation avec Bossuet se rattache peut-etre a cette circonstance. Quoi
qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de tresorier de France a
Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'ou, l'appela pres
de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyere passa le reste de
ses jours a l'hotel de Conde a Versailles, attache au prince en qualite
d'homme de lettres avec mille ecus de Pension.

[Note 136: On sait enfin maintenant, apres bien des tatonnements, et
d'une maniere positive, que La Bruyere est ne a Paris et y a ete
baptise le 17 aout 1645. Le registre des naissances de la paroisse
Saint-Christophe-en-Cite eu fait foi.]

[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives
du Royaume.]

D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le celebre auteur, mais
dont la parole a de l'autorite, nous dit en des termes excellents:
"On me l'a depeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'a vivre
tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et
des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours dispose
a une joie modeste, et ingenieux a la faire naitre; poli dans ses
manieres et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition,
meme celle de montrer de l'esprit[138]." Le temoignage de l'academicien se
trouve confirme d'une maniere frappante par celui de Saint-Simon,
qui insiste, avec l'autorite d'un temoin non suspect d'indulgence,
precisement sur ces memes qualites de bon gout et de sagesse: "Le
public, dit-il, perdit bientot apres (1696) un homme illustre par son
esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux
dire La Bruyere, qui mourut d'apoplexie a Versailles, apres avoir
surpasse Theophraste en travaillant d'apres lui et avoir peint les
hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caracteres_ d'une maniere
inimitable. C'etoit d'ailleurs un fort honnete homme, de tres-bonne
compagnie, simple, sans rien de pedant et fort desinteresse. Je
l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son age et
sa sante pouvoient faire esperer de lui." Boileau se montrait un peu
plus difficile en fait de ton et de manieres que le duc de Saint-Simon,
quand il ecrivait a Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce
sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir a Auteuil et m'a lu quelque
chose de son _Theophraste_. C'est un fort honnete homme a qui il ne
manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agreable qu'il a
envie de l'etre. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du merite."
Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyere etait deja, un
peu a ses yeux un homme des generations nouvelles, un de ceux en qui
volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit apres nous, et
autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.

[Note 138: J'hesite presque a glisser cette parole de Menage, moins
bon juge: elle concorde pourtant: "Il n'y a pas longtemps que M. de La
"Bruyere m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
"assez de temps pour le bien connoitre. Il m'a paru que ce _n'etoit "pas
un grand parleur." (_Menagiana_, tome III.)--On a oppose depuis a cette
idee qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyere quelques mots tires de
lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il resulterait
que La Bruyere etait sujet a des acces de joie extravagante; c'est peu
probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots
par les cheveux. Mais enfin il parait bien qu'il etait tres-gai par
moments.]

Ce meme Saint-Simon, qui regrettait La Bruyere et qui avait plus d'une
fois cause avec lui[139], nous peint la maison de Conde et M. le Duc en
particulier, l'eleve du philosophe, en des traits qui reflechissent sur
l'existence interieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc
(1710), il nous dit avec ce feu qui mele tout, et qui fait tout voir a
la fois: "Il etoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux,
mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine a
s'accoutumer a lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes
d'une excellente education (_je le crois bien_), de la politesse et
des graces meme quand il vouloit, mais il vouloit tres-rarement...
Sa ferocite etoit extreme, et se montroit en tout. C'etoit une meule
toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis
n'etoient jamais en surete, tantot par des insultes extremes, tantot par
des plaisanteries cruelles en face, etc." A l'annee 1697, il raconte
comment, tenant les Etats de Bourgogne a Dijon a la place de M. le
Prince son pere, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitie des
princes et une bonne lecon a ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en
effet, pousse Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser
sa tabatiere de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui
offrit a boire; le pauvre _Theodas_ si naif, si ingenu, si bon
convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
vomissements[140]. Tel etait le petit-fils du grand Conde et l'eleve de La
Bruyere. Deja le poete Sarasin etait mort autrefois sous le baton d'un
Conti dont il etait secretaire. A la maniere energique dont Saint-Simon
nous parle de cette race des Condes, on voit comment par degres en elle
le heros en viendra a n'etre plus que quelque chose tenant du chasseur
ou du sanglier. Du temps de La Bruyere, l'esprit y conservait une grande
part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, "M. le Prince
l'avoit presque toujours a Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le
mettoit de toutes ses parties, c'etoit de toute la maison de Conde a qui
l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pieces d'esprit
en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et
de plaisanteries." La Bruyere dut tirer un fruit inappreciable, comme
observateur, d'etre initie de pres a cette famille si remarquable alors
par ce melange d'heureux dons, d'urbanite brillante, de ferocite et de
debauche[141]. Toutes ses remarques sur les _heros_ et les _enfants des
Dieux_ naissent de la: il y a toujours dissimule l'amertume: "Les
enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des regles de la nature et
en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des
annees. Le merite chez eus devance l'age. Ils naissent instruits, et ils
sont plus tot des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
l'enfance." Au chapitre des _Grands_, il s'est echappe a dire ce qu'il
avait du penser si souvent: "L'avantage des Grands sur les autres hommes
est immense par un endroit: je leur cede leur bonne chere, leurs riches
ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains,
leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir a
leur service des gens qui les egalent par le coeur et par l'esprit,
et qui les passent quelquefois." Les reflexions inevitables que le
scandale, des moeurs princieres lui inspirait n'etaient pas perdues, on
peut le croire, et ressortaient moyennant detour: "Il y a des miseres
sur la terre qui saisissent le coeur: il manque a quelques-uns jusqu'aux
aliments; ils redoutent l'hiver; ils apprehendent de vivre. L'on mange
ailleurs des fruits precoces: l'on force la terre et les saisons pour
fournir a sa delicatesse. De simples bourgeois, seulement a cause
qu'ils etaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la
nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes
extremites, je me jette et me refugie dans la mediocrite." Les _simples
bourgeois_ viennent la bien a propos pour endosser le reproche, mais je
ne repondrais pas que la pensee ne fut ecrite un soir en rentrant d'un
de ces soupers de demi-dieux, ou M. le Duc _poussait de Champagne_
Santeul[142].

[Note 139: Une pensee inevitable nait, de ce rapprochement: Quand La
Bruyere et le duc de Saint-Simon causaient ensemble a Versailles dans
l'embrasure d'une croisee, lequel des deux etait le peintre de son
siecle? Ils l'etaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre
alors avoue, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu
voiles et mysterieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin,
et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux
a nu.]

[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page
296), on lit un recit detaille de cette mort de Santeul par La Monnoye;
temoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement a l'appui du dire de
Saint-Simon: Santeul s'etait leve le 4 aout, encore gai et bien portant;
il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze
heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
La Monnoye, qui devait diner avec lui ce jour-la, le vint voir dans
l'apres-midi et le trouva moribond; il causa meme du malade avec M. le
Duc, qui temoigna s'y interesser beaucoup. Apres cela, les symptomes
extraordinaires rapportes par La Monnoye, et les reponses peu nettes des
medecins, aussi bien que le traitement employe, s'accorderaient assez
avec le recit de Saint-Simon; on concoit que la chose ait ete etouffee
le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatiere
avalee au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain
onze heures du matin; c'est un cas de medecine legale que je laisse aux
experts.]

[Note 141: La Bruyere descendait d'un ancien ligueur, tres-fameux
dans les Memoires du temps, et qui joua a Paris un des grands roles
municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
petit-fils, precepteur d'un Bourbon, ait pu etudier de si pres la race.
Notre moraliste dut songer, en souriant, a cet aieul qu'il ne nomme pas,
un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyere des Croisades dont il
plaisante. Voir dans la _Satyre Menippee_ de Le Duchat les nombreux
passages ou il est question de ces La Bruyere, pere et fils (car ils
etaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe
fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans
l'experience secrete et la maturite du penseur.]

[Note 142: Bien des passages de Mme de Stael (De Launay) viennent a
l'appui de ce qu'a du sentir La Bruyere; ainsi dans une lettre a Mme
Du Deffand (17 septembre 1747): "Les Grands, a force de s'etendre,
deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
etude de les contempler, je ne sais rien qui ramene plus a la
philosophie." Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui
contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condes:
"Elle, a fait dire a une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes
etoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en
eux a decouvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les
autres hommes._"]

La Bruyere, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idee de
traduire Theophraste, et il pensa a glisser a la suite et a la faveur
de sa traduction quelques-unes de ses propres reflexions sur les moeurs
modernes. Cette traduction de Theophraste n'etait-elle pour lui qu'un
pretexte, ou fut-elle vraiment l'occasion determinante et le premier
dessein principal? On pencherait plutot pour cette supposition moindre,
en voyant la forme de l'edition dans laquelle parurent d'abord les
_Caracteres_, et combien Theophraste y occupe une grande place. La
Bruyere etait tres-penetre de cette idee, par laquelle il ouvre son
premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard
apres plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il
se declare de l'avis que nous avons vu de nos jours partage par Courier,
lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les
imiter quelquefois: "On ne sauroit en ecrivant rencontrer le parfait,
et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation." Aux
anciens, La Bruyere ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme
ayant enleve a leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau.
C'est dans cette disposition qu'il commence a _glaner_, et chaque epi,
chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensee du
difficile, du mur et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec
gravite, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siecle ou il
ecrit. Ce n'etait plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui
avaient porte les grands coups vivaient. Moliere etait mort; longtemps
apres Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres
restaient la ranges. Quels noms! quel auditoire auguste, consomme,
deja un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours a
l'Academie, La Bruyere lui-meme les a enumeres en face; il les avait
passes en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces
Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _ecueil des
mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retire dans son balustre_, qui les domine
tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient
aussi demander la gloire! La Bruyere a tout prevu, et il ose. Il sait la
mesure qu'il faut tenir et le point ou il faut frapper. Modeste et sur,
il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier
coup, sa place qui ne le cede a aucune autre est gagnee. Ceux qui, par
une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en
etat_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection
d'un ouvrage_, ceux-la eprouvent une emotion, d'eux seuls concevable, en
ouvrant la petite edition in-12, d'un seul volume, annee 1688, de trois
cent soixante pages, en fort gros caracteres, desquelles Theophraste,
avec le discours preliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant
que, sauf les perfectionnements reels et nombreux que recurent les
editions suivantes, tout La Bruyere est deja la.

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