Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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Lorsqu'on ne commence a connaitre un grand homme que dans le fort de sa
gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose
nous parait si simple, que souvent on ne s'inquiete pas le moins du
monde de s'expliquer comment cela est advenu; de meme que, lorsqu'on le
connait des l'abord et avant son eclat, on ne soupconne pas d'ordinaire
ce qu'il devra etre un jour: on vit aupres de lui sans songer a le
regarder, et l'on neglige sur son compte ce qu'il importerait le plus
d'en savoir. Les grands hommes eux-memes contribuent souvent a fortifier
cette double illusion par leur facon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs,
ils s'effacent, se taisent, eludent l'attention et n'affectent aucun
rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le
temps n'est pas mur encore; plus tard, salues de tous et glorieux, ils
rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers;
ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le
Nil n'etale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie
de grand ecrivain, de grand poete, est celui-ci: saisir, embrasser et
analyser tout l'homme au moment ou, par un concours plus ou moins
lent ou facile, son genie, son education et les circonstances se sont
accordes de telle sorte, qu'il ait enfante son premier chef-d'oeuvre. Si
vous comprenez le poete a ce moment critique, si vous denouez ce noeud
auquel tout en lui se liera desormais, si vous trouvez, pour ainsi dire,
la clef de cet anneau mysterieux, moitie de fer, moitie de diamant, qui
rattache sa seconde existence, radieuse, eblouissante et solennelle, a
son existence premiere, obscure, refoulee, solitaire, et dont plus d'une
fois il voudrait devorer la memoire, alors on peut dire de vous que vous
possedez a fond et que vous savez votre poete; vous avez franchi avec
lui les regions tenebreuses, comme Dante avec Virgile; vous etes dignes
de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied a travers ses
autres merveilles. De _Rene_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
des premieres _Meditations_ a tout ce que pourra creer jamais M.
de Lamartine, d'_Andromaque_ a _Athalie_, du _Cid_ a _Nicomede_,
l'initiation est facile: on tient a la main le fil conducteur, il ne
s'agit plus que de le derouler. C'est un beau moment pour le critique
comme pour le poete que celui ou l'un et l'autre peuvent, chacun dans un
juste sens, s'ecrier avec cet ancien: _Je l'ai trouve!_ Le poete trouve
la region ou son genie peut vivre et se deployer desormais; le critique
trouve l'instinct et la loi de ce genie. Si le statuaire, qui est aussi
a sa facon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux
l'idee du poete, pouvait toujours choisir l'instant ou le poete se
ressemble le plus a lui-meme, nul doute qu'il ne le saisit au jour et a
l'heure ou le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant
et sombre. A cette epoque unique dans la vie, le genie, qui, depuis
quelque temps adulte et viril, habitait avec inquietude, avec tristesse,
en sa conscience, et qui avait peine a s'empecher d'eclater, est tout
d'un coup tire de lui-meme au bruit des acclamations, et s'epanouit a
l'aurore d'un triomphe. Avec les annees, il deviendra peut-etre
plus calme, plus repose, plus mur; mais aussi il perdra en naivete
d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver a lui:
la fraicheur du sentiment intime se sera effacee de son front; l'ame
prendra garde de s'y trahir: une contenance plus etudiee ou du moins
plus machinale aura remplace la premiere attitude si libre et si vive.
Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe,
qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit
a plus forte raison le faire; il doit realiser par son analyse sagace et
penetrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole.
La statue une fois debout, le type une fois decouvert et exprime, il
n'aura plus qu'a le reproduire avec de legeres modifications dans les
developpements successifs de la vie du poete, comme en une serie de
bas-reliefs. Je ne sais si toute cette theorie, mi-partie poetique et
mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et
tant que les biographes des grands poetes ne l'auront pas presente a
l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute,
mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront
des anecdotes, determineront des dates, exposeront des querelles
litteraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et
d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les pretres du
dieu.
Cela pose, nous nous garderons d'en faire une severe application a
l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M.
Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que
dans celle de Moliere, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et
de lier tout ce qui nous est reste de traditions sur la vie de ces
illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pieces, et de
raconter les debats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce
assez volontiers a la pretention litteraire de juger les oeuvres,
de caracteriser le talent, et s'en tient d'ordinaire la-dessus aux
conclusions que le temps et le gout ont consacrees. Quand les faits sont
clair-semes ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce
point d'y suppleer par les suppositions circonspectes et les inductions
legitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre,
et s'empresse d'arriver a des faits nouveaux: de la chez lui des
intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement
provoque a combler. Les vies completes, poetiques, pittoresques,
_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Moliere, restent a faire;
mais a M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une
scrupuleuse erudition, amasse, prepare, numerote en quelque sorte, les
materiaux longtemps epars. Pour nous, dans le petit nombre d'idees que
nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup
au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre
qui nous les a suggerees.
[Note 14: Ce morceau a ete ecrit a l'occasion de l'_Histoire de la
Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]
L'etat general de la litterature au moment ou un nouvel auteur y debute,
l'education particuliere qu'a recue cet auteur, et le genie propre que
lui a departi la nature, voila trois influences qu'il importe de
demeler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire a chacune sa part, et
determiner nettement ce qui revient de droit au pur genie. Or, quand
Corneille, ne en 1606, parvint a l'age ou la poesie et le theatre durent
commencer a l'occuper, vers 1624, a voir les choses en gros, d'un peu
loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands
noms de poetes, aujourd'hui fort inegalement celebres, lui apparurent
avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Theophile. Ronsard,
mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommee immense,
et representant la poesie du siecle expire; Malherbe vivant, mais deja
vieux, ouvrant la poesie du nouveau siecle, et place a cote de Ronsard
par ceux qui ne regardaient pas de si pres aux details des querelles
litteraires; Theophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'eclat
de ses debuts semblant promettre d'egaler ses devanciers dans un
prochain avenir. Quant au theatre, il etait occupe depuis vingt ans par
un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait meme
pas ses pieces sur l'affiche, tant il etait notoirement le _poete
dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai;
Theophile, par sa tragedie de _Pyrame et Thisbe_, y avait deja porte
coup; Mairet, Rotrou, Scudery, etaient pres d'arriver a la scene. Mais
toutes ces reputations a peine naissantes, qui faisaient l'entretien
precieux des ruelles a la mode, cette foule de beaux esprits de second
et de troisieme ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous
de Maynard et de Racan, etaient perdus pour le jeune Corneille, qui
vivait a Rouen, et de la n'entendait que les grands eclats de la rumeur
publique. Ronsard, Malherbe, Theophile et Hardy, composaient donc a peu
pres sa litterature moderne. Eleve d'ailleurs au college des jesuites,
il y avait puise une connaissance suffisante de l'antiquite; mais les
etudes du barreau, auquel on le destinait, et qui le menerent jusqu'a sa
vingt et unieme annee, en 1627, durent retarder le developpement de ses
gouts poetiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici
l'anecdote invraisemblable racontee par Fontenelle, et surtout sa
conclusion spirituellement ridicule, que c'est a cet amour qu'on doit
le grand Corneille, il est certain, de l'aveu meme de notre auteur, que
cette premiere passion lui donna l'eveil et lui apprit a rimer. Il ne
nous semble meme pas impossible que quelque circonstance particuliere
de son aventure l'ait excite a composer _Melite_, quoiqu'on ait peine a
voir quel role il y pourrait jouer. L'objet de sa passion etait, a ce
qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en
epousant un maitre des comptes de cette ville. Parfaitement belle et
spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne parait pas
qu'elle ait jamais repondu a son amour respectueux autrement que par une
indulgente amitie. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
mais le genie croissant du poete se contenait mal dans les madrigaux,
les sonnets et les pieces galantes par lesquels il avait commence. Il
s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin
de la clef des champs. Cent vers lui coutaient moins_, disait-il, _que
deux mots de chanson_. Le theatre le tentait; les conseils de sa dame
contribuerent sans doute a l'y encourager. Il fit _Melite_, qu'il envoya
au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_,
et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en
1629, pour assister au succes de sa piece.
Le fait principal de ces premieres annees de la vie de Corneille est
sans contredit sa passion, et le caractere original de l'homme s'y
revele deja. Simple, candide, embarrasse et timide en paroles; assez
gauche, mais fort sincere et respectueux en amour, Corneille adore
une femme aupres de laquelle il echoue, et qui, apres lui avoir donne
quelque espoir, en epouse un autre. Il nous parle lui-meme d'un malheur
qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succes ne
l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:
Je me trouve toujours en etat de l'aimer;
Je me sens tout emu quand je l'entends nommer;
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Et, toute mon amour en elle consommee,
Je ne vois rien d'aimable apres l'avoir aimee.
Aussi n'aime-je rien; et nul objet vainqueur
N'a possede depuis ma veine ni mon coeur.
Ce n'est que quinze ans apres, que ce triste et doux souvenir, gardien
de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'epouser
une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de menage,
dont nul ecart ne le distraira au milieu des licences du monde comique
auquel il se trouve forcement mele. Je ne sais si je m'abuse, mais je
crois deja voir en cette nature sensible, resignee et sobre, une naivete
attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse
gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le
vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus a y voir ou, si l'on
veut, a y rever tout cela, que j'apercois le genie la-dessous, et qu'il
s'agit du grand Corneille[15].
[Note 15: On ne s'avise guere d'aller chercher dans les poesies
diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de
_Marie Stuart_, sait reciter et faire valoir a merveille. On y surprend
le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et
grondeur:
STANCES.
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'a mon age
Vous ne vaudrez guere mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plait a faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ride mon front.
Le meme cours des planetes
Regle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous etes,
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez eclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore;
Mais ceux que vous meprisez
Pourroient bien durer encore
Quand ceux-la seront uses.
Ils pourroient sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle
Ou j'aurai quelque credit
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise,
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il est fait comme moi.
Que dites-vous de ce ton? comme il est heroique encore! Malherbe seul
et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diegue, s'il avait
affaire a une coquette, ne parlerait pas autrement.]
Depuis 1620, epoque ou Corneille vint pour la premiere fois a Paris,
jusqu'en 1636, ou il fit representer _le Cid_, il acheva reellement son
education litteraire, qui n'avait ete qu'ebauchee en province. Il se mit
en relation avec les beaux esprits et les poetes du temps, surtout avec
ceux de son age, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait
ignore jusque-la, que Ronsard etait un peu passe de mode, et que
Malherbe, mort depuis un an, l'avait detrone dans l'opinion; que
Theophile, mort aussi, ne laissait qu'une memoire equivoque et avait
decu les esperances, que le theatre s'ennoblissait et s'epurait par
les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en etait plus a beaucoup pres
l'unique soutien, et qu'a son grand deplaisir une troupe de jeunes
rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son heritage.
Corneille apprit surtout qu'il y avait des regles dont il ne s'etait
pas doute a Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles a Paris: de
rester durant les cinq actes au meme lieu ou d'en sortir, d'etre ou
de n'etre pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les
reguliers faisaient a ce sujet la guerre aux deregles et aux ignorants.
Mairet tenait pour; Claveret se declarait contre: Rotrou s'en souciait
peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pieces
qu'il composa en cet espace de cinq annees, Corneille s'attacha a
connaitre a fond les habitudes du theatre et a consulter le gout du
public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tatonnements. Il
fut vite agree de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se
l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le cherissaient et
l'exaltaient a l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une
de ces amities si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalite
ne put jamais refroidir. Moins age que Corneille, Rotrou l'avait
pourtant precede au theatre, et, au debut, l'avait aide de quelques
conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner a
son jeune ami le nom touchant de _pere_; et certes s'il nous fallait
indiquer, dans cette periode de sa vie, le trait le plus caracteristique
de son genie et de son ame, nous dirions que ce fut cette amitie
tendrement filiale pour l'honnete Rotrou, comme, dans la periode
precedente, c'avait ete son pur et respectueux amour pour la femme dont
nous avons parle. Il y avait la-dedans, selon nous, plus de presage de
grandeur sublime que dans _Melite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du
Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins
autant que dans _Medee_.
Cependant Corneille faisait de frequentes excursions a Rouen. Dans
l'un de ces voyages, il visita un M. de Chalons, ancien secretaire des
commandements de la reine-mere, qui s'y etait retire dans sa vieillesse:
"Monsieur, lui dit le vieillard apres les premieres felicitations, le
genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire
passagere. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traites
dans notre gout par des mains comme les votres, produiraient de grands
effets. Apprenez leur langue, elle est aisee; je m'offre de vous montrer
ce que j'en sais, et, jusqu'a ce que vous soyez en etat de lire par
vous-meme, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro." Ce
fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et des qu'il
eut mis le pied sur cette noble poesie d'Espagne, il s'y sentit a l'aise
comme en une patrie. Genie loyal, plein d'honneur et de moralite,
marchant la tete haute, il devait se prendre d'une affection soudaine
et profonde pour les heros chevaleresques de cette brave nation. Son
impetueuse chaleur de coeur, sa sincerite d'enfant, son devouement
inviolable en amitie, sa melancolique resignation en amour, sa religion
du devoir, son caractere tout en dehors, naivement grave et sentencieux,
beau de fierte et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre
espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en
rendre compte, au gout de sa nation et de son siecle, et s'y crea une
originalite unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en
faisait autour de lui. Ici, plus de tatonnements ni de marche lentement
progressive, comme dans ses precedentes comedies. Aveugle et rapide en
son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux,
au pathetique, comme a des choses familieres, et les produit en
un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui
n'appartient qu'a lui[16]. Au sortir de la premiere representation du
_Cid_, notre theatre est veritablement fonde; la France possede tout
entier le grand Corneille; et le poete triomphant, qui, a l'exemple de
ses heros, parle hautement de lui-meme comme il en pense, a droit de
s'ecrier, sans peur de dementi, aux applaudissements de ses admirateurs
et au desespoir de ses envieux:
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,
Ne les va point queter de reduit en reduit.
Mon travail, sans appui, monte sur le theatre;
Chacun en liberte l'y blame ou l'idolatre.
La, sans que mes amis prechent leurs sentiments,
J'arrache quelquefois des applaudissements;
La, content du succes que le merite donne,
Par d'illustres avis je n'eblouis personne.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beaute ma plume est estimee;
Je ne dois qu'a moi seul toute ma renommee,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'egal[17].
[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris
a l'espagnol. M. Fauriel, dans une lecon, comparant les deux _Cids,_
remarquait, comme difference, l'abrege frequent, rapide, que Corneille
avait fait des scenes plus developpees de l'original: "Chez Corneille,
ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent a l'heure_,
tant ils sont presses de faire le plus de choses dans le moins de
temps!" Corneille sentait son public francais.]
[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:
Nous nous aimons un peu, c'est notre faible a tous.
Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?
Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.]
L'eclatant succes du _Cid_ et l'orgueil bien legitime qu'en ressentit et
qu'en temoigna Corneille souleverent contre lui tous ses rivaux de
la veille et tous les auteurs de tragedies, depuis Claveret jusqu'a
Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les details de cette
querelle, qui est un des endroits les mieux eclaircis de notre histoire
litteraire. L'effet que produisit sur le poete ce dechainement de la
critique fut tel qu'on peut le conclure d'apres le caractere de son
talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, etait un genie pur,
instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque denue des
qualites moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le
poete le don superieur et divin. Il n'etait ni adroit, ni habile aux
details, avait le jugement peu delicat, le gout peu sur, le tact assez
obtus, et se rendait mal compte de ses procedes d'artiste; il se piquait
pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son genie
et son bon sens, il n'y avait rien ou a peu pres, et ce bon sens, qui ne
manquait ni de subtilite ni de dialectique, devait faire mille efforts,
surtout s'il y etait provoque, pour se guinder jusqu'a ce genie, pour
l'embrasser, le comprendre et le regenter. Si Corneille etait venu plus
tot, avant l'Academie et Richelieu, a la place d'Alexandre Hardy par
exemple, sans doute il n'eut ete exempt ni de chutes, ni d'ecarts, ni de
meprises; peut-etre meme trouverait-on chez lui bien d'autres enormites
que celles dont notre gout se revolte en quelques-uns de ses plus
mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent ete uniquement
selon la nature et la pente de son genie; et quand il se serait releve,
quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait
precipite comme en sa region propre, il n'y eut pas traine apres lui
le bagage des regles, mille scrupules lourds et puerils, mille petits
empechements a un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en
l'arretant des son premier pas, en le forcant de revenir sur lui-meme
et de confronter son oeuvre avec les regles, lui derangea pour l'avenir
cette croissance prolongee et pleine de hasards, cette sorte de
vegetation sourde et puissante a laquelle la nature semblait l'avoir
destine. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la
critique; mais il reflechit beaucoup interieurement aux regles et
preceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par
y croire. Les degouts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le
ramenerent a Rouen dans sa famille, d'ou il ne sortit de nouveau qu'en
1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne des l'instant qu'il
y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du
_Cid_, et renoncer de gaiete de coeur a tant de heros magnanimes qui
lui tendaient les bras, mais tourner a cote et s'attaquer a une _Rome
castillane_, sur la foi de Lucain et de Seneque, ces Espagnols,
bourgeois sous Neron, c'etait pour Corneille ne pas profiter de tous
ses avantages et mal interpreter la voix de son genie au moment ou elle
venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins
les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries
amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on pretait a ces vieux
republicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scene,
d'appliquer les maximes d'etat et tout ce jargon politique et
diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naude, et auquel
Richelieu avait donne cours. Corneille se laissa probablement seduire
a ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur meme il
sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers
succes qui marquerent sa carriere durant ses quinze plus belles annees.
_Polyeucte, Pompee, le Menteur, Rodogune, Heraclius, Don Sanche_ et
_Nicomede_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation
espagnole par _le Menteur_, comedie dont il faut admirer bien moins le
comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement
et la fantaisie; il rentra encore dans le genie castillan par
_Heraclius_, surtout par _Nicomede_ et _Don Sanche_, ces deux admirables
creations, uniques sur notre theatre, et qui, venues en pleine Fronde,
et par leur singulier melange d'heroisme romanesque et d'ironie
familiere, soulevaient mille allusions malignes ou genereuses, et
arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu apres ces
triomphes, qu'en 1653, afflige du mauvais succes de _Pertharite_, et
touche peut-etre de sentiments et de remords chretiens, Corneille
resolut de renoncer au theatre. Il avait quarante-sept ans; il venait
de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de
Jesus-Christ_, et voulait consacrer desormais son reste de verve a des
sujets pieux.
Corneille s'etait marie des 1640; et, malgre ses frequents voyages a
Paris, il vivait habituellement a Rouen en famille. Son frere Thomas
et lui avaient epouse les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons
contigues. Tous deux soignaient leur mere veuve. Pierre avait six
enfants; et comme alors les pieces de theatre rapportaient plus aux
comediens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'etait pas sur les lieux
pour surveiller ses interets, il gagnait a peine de quoi soutenir sa
nombreuse famille. Sa nomination a l'Academie francaise n'est que de
1647. Il avait promis, avant d'etre nomme, de s'arranger de maniere a
passer a Paris la plus grande partie de l'annee; mais il ne parait pas
qu'il l'ait fait. Il ne vint s'etablir dans la capitale qu'en 1662, et
jusque-la il ne retira guere les avantages que procure aux academiciens
l'assiduite aux seances. Les moeurs litteraires du temps ne
ressemblaient pas aux notres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
d'implorer et de recevoir les liberalites des princes et seigneurs.
Corneille, en tete d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'etre a Son
Eminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Academie avait
_l'honneur d'etre a M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit a la
reine Laodice, en parlant de Nicomede qu'il ne connait pas: _Cet
homme est-il a vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'etre les
_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mene a
expliquer et a excuser dans notre illustre poete ces singulieres
dedicaces a Richelieu, a Montauron, a Mazarin, a Fouquet, qui ont si
mal a propos scandalise Voltaire, et que M. Taschereau a reduites
fort judicieusement a leur veritable valeur. Vers la meme epoque, en
Angleterre, les auteurs n'etaient pas en condition meilleure et on
trouve la-dessus de curieux details dans les _Vies des poetes_ par
Johnson et les Memoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de
Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre ou
le celebre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de
compliments que d'ecus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de
Corneille; et quand meme elles auraient commence a passer d'usage, sa
pauvrete et ses charges de famille l'eussent empeche de s'en affranchir.
Sans doute il en souffrait par moments, et il deplore lui-meme quelque
part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a
peine a descendre; mais, chez lui, la necessite etait plus forte que les
delicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de
son pathetique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les
relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son
discours de reception a l'Academie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de
mauvais gout, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut
juger de la sorte sa dedicace a Montauron, la plus attaquee de toutes,
et ridicule meme lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure
et de convenance; il insista lourdement la ou il devait glisser; lui,
pareil au fond a ses heros, entier par l'ame, mais brise par le sort, il
se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble
front. Qu'y faire? Il y avait en lui, melee a l'inflexible nature du
vieil _Horace_, quelque partie de la nature debonnaire de _Pertharite_
et de _Prusias_; lui aussi, il se fut ecrie en certains moments, et sans
songer a la plaisanterie:
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