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by Janice Kaplan and Lynn Schnurnberger deals with two women in their 40s, searching for meaning in their lives while battling the issue of age. Jessica Taylor, the central character in , has been divorced for more than ten years from an extremely

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 125: Bayle a-t-il ete l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit
les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux
Memoires d'Histoire, de Critique et de Litterature_, par l'abbe
d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partages. (Voir
les memes _Memoires_, t. VII, page 47.)]

En tete d'une des lettres de sa _Critique generale_, Bayle nous dit
avoir remarque, des ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien
jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Academie francaise_ de
Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherche, en lisant
un livre, l'esprit et le genie de l'auteur que le sujet meme qu'on y
traitait. Bayle applique cette methode au Pere Maimbourg; et nous, au
milieu de tous ces ouvrages si _bigarres de pensees_, de ces ouvrages
pareils a des _rivieres qui serpentent_, nous appliquerons la methode
a Bayle lui-meme, nous occupant de sa personne plus que des objets
nombreux ou il se disperse[126].

[Note 126: Sur le caractere de Bayle, on peut lire quelques pages
agreables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]

Bayle, d'apres ce qu'on vient de voir, a toujours tres-peu reside a
Paris, malgre son vif desir. Il y passa quelques mois comme precepteur,
en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta
dans l'intervalle de son retour de Sedan a son depart pour Rotterdam:
mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle
societe de ces annees brillantes; son langage et ses habitudes s'en
ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que
Bayle parait a la fois en avance et en retard sur son siecle, en retard
d'au moins cinquante ans par son langage, sa facon de parler, sinon
provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue,
interminable, a la latine, a la maniere du XVIe siecle, a peu pres
impossible a bien ponctuer[127]; en avance par son degagement d'esprit et
son peu de preoccupation pour les formes regulieres et les doctrines que
le XVIIe siecle remit en honneur apres la grande anarchie du XVIe.
De Toulouse a Geneve, de Geneve a Sedan, de Sedan a Rotterdam, Bayle
contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siecle sans y
entrer. Il y a de ces existences pareilles a des arches de pont qui,
sans entrer dans le plein de la riviere, l'embrassent et unissent, les
deux rives. Si Bayle eut vecu au centre de la societe lettree de son
age, de cette societe polie que M. Roederer vient d'etudier avec une
minutie qui n'est pas sans agrement, et avec une predilection qui ne
nuit pas a l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675,
c'est-a-dire au moment de la culture la plus chatiee de la litterature
de Louis XIV, avait passe ses heures de loisir dans quelques-uns des
salons d'alors, chez madame de La Sabliere, chez le president Lamoignon,
ou seulement chez Boileau a Auteuil, il se fut fait malgre lui une
grande revolution en son style. Eut-ce ete un bien? y aurait-il gagne?
Je ne le crois pas. Il se serait defait sans doute de ses vieux termes
_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit
qu'il voudrait bien aller de temps en temps a Paris _se ravictuailler
en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parle de madame de
La Sabliere comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours a ses
trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et
les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redouble de scrupules pour
eviter dans son style _les equivoques, les vers, et l'emploi dans la
meme periode d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans
la preface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement
qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant ose
ecrire _a toute bride_ (madame de Sevigne disait _a bride abattue_) ce
qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fache
de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprevues,
pittoresques, malgre leur melange. Il me rappelle le vieux Pasquier
avec un tour plus degage, ou Montaigne avec moins de soin a aiguiser
l'expression. Ecoutez-le disant a son frere cadet qui le consulte: "Ce
qui est propre a l'un ne l'est pas a l'autre; il faut donc faire la
guerre a l'oeil et se gouverner selon la portee de chaque genie... il
faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur facheux,
se faire expliquer sans remission tout ce qu'il plait de demander."
Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait
jamais longtemps attendre, rachete de reste cette _phrase longue_ que
Voltaire reprochait aux jansenistes, qu'avait en effet le grand Arnauld,
mais que le Pere Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-meme remarque,
a ce sujet des periodes du Pere Maimbourg, que ceux qui s'inquietent si
fort des regles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbe
Flechier ou le Pere Bouhours, se depouillent de tant de graces vives et
animees, qu'ils perdent plus d'un cote qu'ils ne gagnent de l'autre.
Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _periodes_
du Pere Maimbourg, n'a pas echappe a son tour au defaut de trop ecourter
la phrase; ou plutot Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne
regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et etendue,
cette liberte de facon a la Montaigne, qui est, il l'avoue ingenument,
_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_.
Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il
ne l'eut pas fait a Paris; il eut pris garde davantage, il eut voulu se
polir; cela eut bride et ralenti sa critique.

[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle a son point
de depart. On en peut prendre un echantillon dans une de ses lettres
(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est
a tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y
fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la facon du XVIe
siecle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non academique; il ne
s'en defit jamais. En avancant pourtant et a force d'ecrire, sa phrase,
si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle
s'epura, s'allegea beaucoup, et souvent meme se troussa fort lestement.]

Une des conditions du genie critique dans la plenitude ou Bayle nous le
represente, c'est de n'avoir pas d'_art_ a soi, de _style_: hatons-nous
d'expliquer notre pensee. Quand on a un style a soi, comme Montaigne,
par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus
soucieux de la pensee qu'on exprime et de la maniere aiguisee dont on
l'exprime, que de la pensee de l'auteur qu'on explique, qu'on developpe,
qu'on critique; on a une preoccupation bien legitime de sa propre
oeuvre, qui se fait a travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois a ses
depens. Cette distraction limite le genie critique. Si Bayle l'avait
eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le gout
des _Essais_, et n'eut pas ecrit ses _Nouvelles de la Republique des
Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus,
quand on a un _art_ a soi, une poesie, comme Voltaire, par exemple, qui
certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, a coup sur,
depuis Bayle, on a un gout decide, qui, quelque souple qu'il soit,
atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derriere soi
a l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-la. On en fait
involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son
fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon
Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'equilibre meme;
une parfaite idee de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit
humain, et que tout est possible, et que rien n'est sur. De style, il
en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter a la
lutte comme Courier, La Bruyere ou Montaigne lui-meme; il en avait
suffisamment, malgre ses longueurs et ses parentheses, grace a ses
expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que
pour la clarte et la nettete du sens: heureux critique! Enfin il n'avait
pas d'_art_, de _poesie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je
crois, jamais fait un vers francais en sa jeunesse, de meme qu'il n'a
jamais reve aux champs, ce qui n'etait guere de son temps encore, ou
qu'il n'a jamais ete amoureux, passionnement amoureux d'une femme, ce
qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et
consiste, pour les ouvrages ou il se deguise, a dispenser mille petites
circonstances, a assortir mille petites adresses afin de mieux divertir
le lecteur et de lui colorer la fiction: il previent lui-meme son frere
de ces artifices ingenieux, a propos de la _Lettre des Cometes_.

Je veux enumerer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou
de dons superieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui
se soit rencontre dans son genre, rien n'etant venu a la traverse pour
limiter ou troubler le rare developpement de sa faculte principale, de
sa passion unique. Quant a la religion d'abord, il faut bien avouer
qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'etre religieux
avec ferveur et zele en cultivant chez soi cette faculte critique et
discursive, relachee et accommodante. Le metier de critique est comme un
voyage perpetuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de
pays, par curiosite. Or, comme on sait,

Rarement a courir le monde
On devient plus homme de bien;

rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupe du but
invisible. Il faut dans la piete un grand jeune d'esprit, un
retranchement frequent, meme a l'egard des commerces innocents et
purement agreables, le contraire enfin de se repandre. La facon dont
Bayle etait religieux (et nous croyons qu'il l'etait a un certain degre)
cadrait a merveille avec le genie critique qu'il avait en partage. Bayle
etait religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de
ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prieres
publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de resignation
et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il
avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur
comme a de bons temoins de ses pensees, plusieurs de celles ou il parle
de la perte de sa place respirent un ton de moderation qui ne semble pas
tenir seulement a une humeur calme, a une philosophie modeste, mais bien
a une soumission mieux fondee et a un veritable esprit de christianisme.
En d'autres endroits voisins des precedents, nous le savons,
l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans
le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser
coexister a son heure et a son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait
pas [129]. Nous aimons donc a trouver que le mot de _bon Dieu_ revient
souvent dans ses lettres d'un accent de naivete sincere. Apres cela, la
religion inquiete mediocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule
aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui parait
divertissante. Dans une lettre, tout a cote d'une belle phrase
sincere sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de
La Mothe-Le-Vayer avec ses obscenites: "_Sed omnia sana sanis_."
ajoute-t-il tout aussitot, et le voila satisfait. Si, par impossible,
quelque bel esprit janseniste avait entretenu une correspondance
litteraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui
suivent? "M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a compose en francois
les Vies de quatre Peres de l'Eglise grecque, vient de publier celle de
saint Ambroise, l'un des Peres de l'Eglise latine. M. Ferrier, bon poete
francois, vient de faire imprimer les _Preceptes galants_: c'est une
espece de traite semblable a l'_Art d'aimer_ d'Ovide." Et quelques
lignes plus bas: "On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Cleves_.
Vous avez oui parler sans doute de deux decrets du pape, etc." Plus
ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altere la candeur et
l'expansion critique de Bayle.

[Note 128: _Nouvelles de la Republique des Lettres_, avril 1684.]

[Note 129: Voir une lettre interessante (_Oeuv. div._, I, 184) ou il
explique pourquoi il n'etait pas en bonne odeur de religion.--L'illustre
Joseph de Maistre, si acharne aux athees, ne s'est pas montre trop
rigoureux a l'endroit de Bayle: "Bayle meme, le pere de l'incredulite
moderne, ne ressemble point a ses successeurs. Dans ses ecarts les plus
condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader,
encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie
moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent meme il
est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans
l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_)." _Principe generateur des
Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui
a son application en divers sens: "Tout est dans Bayle, mais il faut
l'en tirer." (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a
cru.)]

Si nous osions nous egayer tant soit peu a quelqu'un de ces badinages
chez lui si frequents, nous pourrions soutenir que la faculte critique
de Bayle a ete merveilleusement servie par son manque de desir amoureux
et de passion galante[130]. Il est facheux sans doute qu'il se soit laisse
aller a quelque licence de propos et de citations. L'obscenite de
Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle meme des savants qui
s'emancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains
devots n'en gardent pas non plus dans l'expression, des qu'il s'agit de
ces choses, et l'on a remarque qu'ils aiment a salir la volupte, pour en
degouter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime
guere la femme; il ne songe pas a se marier: "Je ne sais si un certain
fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte
de soins, un gout excessif pour l'etude et une humeur un peu portee au
chagrin, ne me feront toujours preferer l'etat de garcon a celui d'homme
marie." Il n'eprouve pas meme au sujet de la femme et contre elle cette
espece d'emotion d'un savant une fois trompe, de l'_antiquaire_ dans
Scott, contre le _genre-femme_. Un jour a Coppet, en 1672, c'est-a-dire
a vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il preta a
une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas:
"Fache de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le
_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de
la tortue. Certes, voila bien "des gens propres a devorer les
bibliotheques!" Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il ecrit a
mademoiselle Minutoli; et, a cet effet, il se pavoise de bel esprit, se
raille de son incapacite a dechiffrer les modes, lui cite, pour etre
leger, deux vers de Ronsard sur les cornes du belier, et les applique a
un mari: "Au reste, mademoiselle, dit-il a un endroit, le coup de dent
que vous baillez a celui qui vous a louee, etc." L'etat naturel et
convenable de Bayle a l'egard du sexe est un etat d'indifference et
de quietisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se
ressouvienne de Ronsard ou de Brantome pour tacher de se faire un ton a
la mode. S'il a perdu a ce manque d'emotions tendres quelque delicatesse
et finesse de jugement, il y a gagne du temps pour l'etude [131], une plus
grande capacite pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du
critique, et l'ignorance de ces degouts qui ont fait dire a La Fontaine:
_Les delicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbe
Prevost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut
pas sans en souffrir.

[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu
n'est pas une objection a ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me
parait fort possible) que l'abbe d'Olivet ait ete bien informe, et que
son recit, consigne dans les _Memoires_ de D'Artigny, merite quelque
attention, il en resulterait que Bayle, age de vingt-huit ans alors,
derogea un moment, aupres de la femme avenante du ministre, aux
habitudes de son humeur et au regime de toute sa vie. L'occasion aidant,
il n'etait pas besoin de grande passion pour cela.]

[Note 131: Dans une note de son article _Erasme_ du _Dictionnaire
critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont
obligees de sauver les apparences, il dit de ce ton de naivete un peu
narquoise qui lui va si bien: "Elles exigent des preliminaires, elles se
font assieger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un
benefice qui demande residence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une
fois dans cette espece d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un
morceau de chaine qui forme bientot une nouvelle captivite. Aussi on
m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres a la
main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]

On lit dans la preface du _Dictionnaire critique_: "Divertissements,
parties de plaisir, jeux, collations, voyages a la campagne, visites et
telles autres recreations necessaires a quantite de gens d'etude, a ce
qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps." Il
etait donc utile a Bayle de ne point aimer la campagne; il lui etait
utile meme d'avoir cette sante frele, ennemie de la bonne chere, ne
sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,
l'obligeaient souvent a des jeunes de trente et quarante heures
continues. Son serieux habituel, plus voisin de la melancolie que de
la gaiete, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni a la
bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et
on aurait ete pres alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se
sentit toujours peu porte aux mathematiques; ce fut la seule science
qu'il n'aborda pas et ne desira pas posseder. Elle absorbe en effet,
detourne un esprit critique, chercheur et a la piste des particularites;
elle dispense des livres, ce qui n'etait pas du tout le fait de Bayle.
La dialectique, qu'il pratiqua d'abord a demi par gout et a demi par
metier (etant professeur de philosophie), finit par le passionner et par
empieter un peu sur sa faculte litteraire. Il a dit de Nicole et l'on
peut dire de lui que "sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux
derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre a composer des
pieces d'eloquence." Ce desinteressement ou il etait pour son propre
compte dans l'eloquence et la poesie le rendait d'autre part plus
complet, plus fidele dans son office de rapporteur de la republique
des lettres. Il est curieux surtout a entendre parler des poetes et
pousseurs de beaux sentiments, qu'il considere assez volontiers comme
une espece a part, sans en faire une classe superieure. Pour nous qui en
introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranche
tant d'autres qualites, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne
pouvons nous empecher de sourire des melanges et associations bizarres
que fait Bayle, bizarres pour nous a cause de la perspective, mais
prompts et naifs reflets de son impression contemporaine: le ballet de
_Psyche_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine
et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragedies tres-achevees_; Bossuet
cote a cote avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigenie_ et sa preface
qu'il aime presque autant que la piece, a cote de _Circe_, opera a
machines. En rendant compte de la reception de Boileau a l'Academie,
il trouve que "M. Boileau est d'un merite si distingue qu'il eut ete
difficile a messieurs de l'Academie de remplir aussi avantageusement
qu'ils ont fait la place de M. de Bezons." On le voit, Bayle est
un veritable republicain en litterature. Cet ideal de tolerance
universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans
un Etat divise en dix religions comme dans une cite partagee en diverses
classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_,
il la realise dans sa republique des livres, et, quoiqu'il soit plus
aise de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les
hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su
tant concilier et tant gouter.

Un des ecueils de ce gout si vif pour les livres eut ete l'engouement et
une certaine idee exageree de la superiorite des auteurs, quelque chose
de ce que n'evitent pas les subalternes et caudataires en ce genre,
comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naivete, n'a rien de
cela. On lui reprochait d'abord d'etre trop prodigue de louanges; mais
il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans
l'expression envers les auteurs ne lui deroberent jamais le fond. Son
bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition litteraire pour les
illustres: "J'ai assez de vanite, ecrit-il a son frere, pour souhaiter
qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour etre bien
aise qu'a la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau cote d'un
auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu
personnellement plus de personnes celebres par leurs ecrits, vous verrez
que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre..." C'est
dans une lettre suivante a ce meme frere cadet qui se melait de le
vouloir pousser a je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant:
"Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurite et un etat mediocre et
tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu
souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouve agreable:
voila deux choses douces que bien des gens aiment." Toute la
delicatesse, toute la sagacite de Bayle, se peuvent apprecier dans ce
trait et dans le precedent.

L'equilibre et la prudence que nous avons notes en lui, cette humeur
de tranquillite et de paresse dont il fait souvent profession, ne
l'induisirent jamais a aucun de ces menagements pour lui-meme, a rien de
cet egoisme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi
dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le meticuleux propre a certaines
natures analytiques et sceptiques, est chose etrangere a sa veine.
Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualite grandement
distinctive, il se montre abondant, prodigue et genereux, comme tous les
genies.

Le moment le plus actif et le plus fecond de cette vie si egale fut vers
l'annee 1686. Bayle, age de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles
de la Republique des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_,
contre les persecutions de Louis XIV, preparait son _Commentaire
philosophique_, et en meme temps, dans une note qu'il redigeait _Nouv.
de la Rep. des Lett._, mars 1686, sur son ecrit anonyme de _la France
toute catholique_, note plus moderee et plus avouable assurement que
celle que l'abbe Prevost inserait dans son _Pour et Contre_ sur
son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesuree et
spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, apres avoir tance
les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientot _toucher
cette corde des violences_ avec les protestants eux-memes qui n'en
etaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu a des _represailles_.
La _Reponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_,
toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitie
de la carriere de Bayle, etait ainsi presagee. La maladie qui lui
survint l'annee suivante (1687), par exces de travail, le forca de
se dedoubler, en quelque sorte, dans ce role a la fois litteraire et
philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la Republique des
Lettres_. Peu auparavant, il ecrivait a l'un de ses amis, en reponse a
certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter
sa fonction de journaliste, qu'il n'en etait point las du tout, qu'il
n'y avait pas d'apparence qu'il le fut de longtemps, et que c'etait
l'occupation qui convenait le mieux a son humeur. Il disait cela apres
trois annees de pratique, au contraire de la plupart des journalistes
qui se degoutent si vite du metier. C'etait chez lui force de vocation.
Au temps qu'il etait encore professeur de philosophie, il eprouvait un
grand ennui a l'arrivee de tous les livres de la foire de Francfort,
si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui
otassent le loisir de cette pature. Il s'etait pris d'admiration et
d'emulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour
ceux que continuait de donner a Paris M. l'abbe de La Roque, pour les
_Actes des Erudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il
se placa tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie,
moderee, penetrante, par ses analyses exactes, ingenieuses, et meme par
les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et
la maniere seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des
traces encore a la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites
notes ou chaque mot est pese dans la balance de l'ancienne et
scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnete joaillier
d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est republicaine de
Hollande, qui va a pied, qui s'excuse de ses defauts aupres du public
sur ce qu'elle a peine a se procurer les livres, qui prie les auteurs
de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les
curieux de les preter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas
en effet (si surtout on la compare a la notre et a son eclat que je
ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et
vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir?
D'elle a nous, c'est toute la difference de l'ancien au nouveau notaire,
si bien marquee l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des
Pois_[133].

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