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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 122: Nous noterons encore, pour completer ces indications de
travaux, un Memoire sur la loi de Mariotte, imprime en 1814; un Memoire
sur des proprietes nouvelles des axes de rotation des corps, imprime
dans le Recueil de l'Academie des Sciences; un autre sur les equations
generales du mouvement, dans le Journal de Mathematiques de M. Liouville
(juin 1836).]

[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N...
n'est autre que M. Ampere.]

[Note 124: On la trouve dans la _Bibliotheque universelle_, t. XLIX,
et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopedique_,
Novembre 1832).]

Apres avoir tant fait, tant pense, sans parler des inquietudes
perpetuelles du dedans qu'il se suscitait, on concoit qu'a soixante et
un ans M. Ampere, dans toute la force et le zele de l'intelligence, eut
use un corps trop faible. Parti pour sa tournee d'inspecteur general, il
se trouva malade des Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisee
par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer.
Arrive a Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigne
dans le college, et on esperait prolonger une amelioration legere,
lorsqu'une fievre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, a cinq
heures du matin, entoure et soigne par tous avec un respect filial, mais
en realite loin des siens, loin d'un fils.

Il resterait peut-etre a varier, a egayer decemment ce portrait, de
quelques-unes de ces naivetes nombreuses et bien connues qui composent,
autour du nom de l'illustre savant, une sorte de legende courante, comme
les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampere,
avec des differences d'originalite, irait naturellement s'asseoir entre
La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce
point, nous ne le risquerons pas. M. Ampere savait mieux les choses de
la nature et de l'univers que celles des hommes et de la societe. Il
manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la
proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et
si penetrant au dela, ne savait pas reduire les objets habituels. Son
esprit immense etait le plus souvent comme une mer agitee; la premiere
vague soudaine y faisait montagne; le liege flottant ou le grain de
sable y etait aisement lance jusqu'aux cieux.

Malgre le prejuge vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours
ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut genie,
la nature a, dans plus d'un cas, combine et proportionne l'organisation.
Quelques-uns, armes au complet, outre la pensee puissante interieure,
ont l'enveloppe exterieure endurcie, l'oeil vigilant et imperieux, la
parole prompte, qui impose, et toutes les defenses. Qui a vu Dupuytren
et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte
d'ironie douce, calme, insouciante et egoiste, comme chez Lagrange,
compose un autre genre de defense. Ici, chez M, Ampere, toute la
richesse de la pensee et de l'organisation est laissee, pour ainsi dire,
plus a la merci des choses, et le bouillonnement interieur reste a
decouvert. Il n'y a ni l'enveloppe seche qui isole et garantit, ni le
reste de l'organisation armee qui applique et fait valoir. C'est le pur
savant au sein duquel on plonge.

Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent penetres et
juges par l'esprit superieur auquel ils ne peuvent refuser une espece de
genie, les voila maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, meme
ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'apercoivent qu'il hesite et croit
dependre, ils se sentent superieurs a leur tour a lui par un point
commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampere
aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait a eux, il
s'inquietait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte
pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener,
qui les savent contenir, quand ceux-ci meme les blessent ou les
exploitent. Le caractere, estimable ou non, mais doue de conduite et de
persistance meme interessee, quand il se joint a un genie incontestable,
les frappe et a gain de cause en definitive dans leur appreciation. Je
ne dis pas qu'ils aient tout a fait tort, le caractere tel quel, la
volonte froide et presente, etant deja beaucoup. Mais je cherche a
m'expliquer comment la perte de M. Ampere, a un age encore peu avance,
n'a pas fait a l'instant aux yeux du monde, meme savant, tout le vide
qu'y laisse en effet son genie.

Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut
jamais meilleur, a la fois plus devoue sans reserve a la science, et
plus sincerement croyant aux bons effets de la science pour les hommes?
Combien il etait vif sur la civilisation, sur les ecoles, sur les
lumieres! Il y avait certains resultats reputes positifs, ceux de
Malthus, par exemple, qui le mettaient en colere: il etait tout
_sentimental_ a cet egard; sa philanthropie de coeur se revoltait de
ce qui violait, selon lui, la moralite necessaire, l'efficacite
bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donne avec
mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dut
en menager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins a ce qu'il
y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'etait un
puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Etant un soir avec ses amis
Camille Jordan et Degerando, il se mit a leur exposer le systeme du
monde; il parla treize heures avec une lucidite continue; et comme le
monde est infini, et que tout s'y enchaine, et qu'il le savait de cercle
en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne
l'avait arrete, il parlerait, je crois, encore. O Science! voila bien a
decouvert ta pure source sacree, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu,
a ses lecons, dans les dernieres annees au College de France, se
promenant le long de sa longue table comme il eut fait dans l'allee
de Polemieux, et discourant durant des heures, comprendront cette
perpetuite de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
il etait coutumier de faire, avec une attache a l'idee, avec un oubli de
lui-meme qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque
longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les spheres. Virgile,
en une sublime eglogue, a peint le demi-dieu barbouille de lie, que les
bergers enchainent: il ne fallait pas l'enchainer, lui, le distrait et
le simple, pour qu'il commencat:

Namque canebat, uti magnum per inane coacta
Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,
Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis
Omnia, etc., etc.

Il enchainait de tout les semences fecondes,
Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
Les fleuves descendus du sein de Jupiter...

Et celui qui, tout a l'heure, etait comme le plus petit, parlait
incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parle,
venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est reste et qu'il vit dans notre
memoire, dans notre coeur.

15 fevrier 1837.

(On a fait a cette Notice l'honneur de la joindre a une publication
posthume de M. Ampere; mais comme il ne nous a pas ete donne de la
revoir nous-meme, c'est ici qu'on est plus assure d'en lire le texte
dans toute son exactitude.)



DU GENIE CRITIQUE ET DE BAYLE

La critique s'appliquant a tout, il y en a de diverses sortes selon
les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique
historique, litteraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la
considerant moins dans la diversite des sujets que dans le procede
qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte,
on peut distinguer en gros deux especes de critique, l'une reposee,
concentree, plus speciale et plus lente, eclaircissant et quelquefois
ranimant le passe, en deterrant et en discutant les debris, distribuant
et classant toute une serie d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon,
les Fabricius, les Mabillon, les Freret, sont les maitres en ce
genre severe et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques
litteraires, a proprement parler, qui, a tete reposee, s'exercent sur
des sujets deja fixes et etablis, recherchent les caracteres et les
beautes particulieres aux anciens auteurs, et construisent des Arts
poetiques ou des Rhetoriques, a l'exemple d'Aristote et de Quintilien.
Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime
assez bien, je mets cette faculte plus diverse, mobile, empressee,
pratique, qui ne s'est guere developpee que depuis trois siecles, qui,
des correspondances des savants ou elle se trouvait a la gene, a passe
vite dans les journaux, les a multiplies sans relache, et est devenue,
grace a l'imprimerie dont elle est une consequence, l'un des plus actifs
instruments modernes. Il est arrive qu'il y a eu, pour les ouvrages de
l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours presente,
une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler;
tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilite de la medecine se peut
dire, a plus forte raison, pour ou contre l'utilite de cette critique
pratique a laquelle les bien portants meme, en litterature, n'echappent
pas. Quoi qu'il en soit, le genie critique, dans tout ce qu'il a de
mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est revele. Il s'est
mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les
hasards et les inegalites du metier lui ont souri, les bigarrures et
les fatigues du chemin l'ont flatte. Toujours en haleine, aux ecoutes,
faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans systeme autre
que son instinct et l'experience, il a fait la guerre au jour le jour,
selon le pays, _la guerre a l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-meme,
qui est le genie personnifie de cette critique.

Bayle, oblige de sortir de France comme calviniste relaps, refugie a
Rotterdam, ou ses ecrits de tolerance alienerent bientot de lui le
violent Jurieu, persecute alors et tracasse par les theologiens de sa
communion, Bayle mort la plume a la main en les refutant, a rempli un
grand role philosophique dont le XVIIIe siecle interpreta le sens en le
forcant un peu, et que M. Leroux a bien cherche a retablir et a preciser
dans un excellent article de son _Encyclopedie_. Ce n'est pas ce qui
nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne releverons en lui que
les traits essentiels du genie critique qu'il represente a un degre
merveilleux dans sa purete et son plein, dans son empressement
discursif, dans sa curiosite affamee, dans sa sagacite penetrante, dans
sa versatilite perpetuelle et son appropriation a chaque chose: ce
genie, selon nous, domine meme son role philosophique et cette mission
morale qu'il a remplie; il peut servir du moins a en expliquer le plus
naturellement les phases et les incertitudes.

Bayle, ne au Carlat, dans le comte de Foix, en 1647, d'une famille
patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux etudes,
au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis a l'academie
de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causee par ses
lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main,
mais relisait Plutarque et Montaigne de preference. Etant passe a
vingt-deux ans a l'academie de Toulouse, il se laissa gagner a
quelques livres de controverse et a des raisonnements qui lui parurent
convaincants, et, ayant abjure sa religion, il ecrivit a son frere
aine une lettre tres-ardente de proselytisme pour l'engager a venir a
Toulouse se faire instruire de la verite. Quelques mois plus tard, ce
zele du jeune Bayle s'etait refroidi; les doutes le travaillaient, et,
dix-sept mois apres sa conversion, sortant secretement de Toulouse, il
revint a sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il
n'y etait d'abord: "Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie
la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son epingle du
jeu qu'il n'y laisse quelque chose." Bayle laissa dans cette premiere
ecole qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de
proselytisme; a partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun
apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion,
d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse;
je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne
reside pas essentiellement dans l'ame, dans la pensee, et qui a son
auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette
dose de chaleur de sang resiste au premier echec, au premier coup de
tete, et se perpetue jusqu'a un age plus ou moins avance. Quand cela va
trop loin et dure obstinement, c'est presque une infirmite de l'esprit
sous l'apparence de la force, c'est une veritable incapacite de murir.
Il y a des natures poetiques ou philosophiques qui restent jusqu'au
bout, et a travers leurs diverses transformations, toujours opiniatres,
incandescentes, a la merci du temperament. Bayle, autrement favorise
et petri selon un plus doux melange, se trouva, des sa premiere flamme
jetee, une nature tout aussitot reduite et consommee, et a partir de la
il ne perdit plus jamais son equilibre. Premiere disposition admirable
pour exceller au genie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique
ou meme trop convaincu, ou epris d'une autre passion quelconque.

Bayle alla continuer ses etudes a Geneve en 1670, et il y devint
precepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la republique,
et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence a
connaitre le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M.
Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes
serieuses et appliquees. On etablit des conferences de jeunes gens, pour
lesquelles il s'essaie a deployer ses ressources de bel esprit, ses
premiers lieux communs d'erudition, et ou M. Basnage, autre illustre
jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste a des sermons, a des
experiences de philosophie naturelle, et, a propos des experiences de
M. Chouet sur le venin des viperes et sur la pesanteur de l'air, il
remarque que c'est la le genie du siecle et des philosophes modernes.
A l'occasion des controverses et querelles entre les theologiens de sa
religion, il enonce deja sa maxime de garder toujours _une oreille pour
l'accuse_. A vingt-quatre ans, sa tolerance est fondee autant qu'elle le
sera jamais. La philosophie peripateticienne, qu'il avait apprise
chez les jesuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en
presence du systeme de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez
pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller
s'etablir en Hollande, il laissera echapper son secret: "Le
cartesianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le
regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir a
expliquer certains effets naturels... Plus j'etudie la philosophie,
"plus j'y trouve d'incertitude. La difference entre les sectes ne va
qu'a quelque probabilite de plus ou de moins. Il n'y en a point encore
qui ait frappe au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont
grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi
bien que dans celles de la grace. Ainsi vous pouvez dire a M. Gaillard
(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans
entetement, et qui regarde Aristote, Epicure, Descartes, comme des
inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que
l'on veut chercher plutot un tel qu'un tel amusement d'esprit." C'est
ainsi qu'on le voit engager ses cousins a prendre le plus qu'ils
pourront de philosophie peripateticienne, sauf a s'en defaire ensuite
quand ils auront goute la nouvelle: "Ils garderont de celle-la la
methode de pousser vivement et subtilement une objection et de repondre
nettement et precisement aux difficultes." Ce mot que Bayle a lache, de
prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on
cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez
lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son genie. Ce
mot lui revient souvent; le cote de l'amusement de l'esprit le frappe,
le seduit en toute chose. Il prend plaisir a voir _les petites Furies_
qui se logent dans les ecrits des theologiens, dans les attaques de M.
Spanheim et les reponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par
correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en
voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le
sent, est chose essentielle pour lui. Il se met a la fenetre et
regarde passer chaque chose; les nouvelles memes l'_amusent_. Il est
_nouvelliste a toute outrance_; sa curiosite est _affamee_ par les
victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frere par le recit de la mort du
comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire
_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes
fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences
tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines
matieres, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non;
mais il note leur scrupule, de meme qu'il exprime son plaisir. Cette
indifference du fond, il faut bien le dire, cette tolerance prompte,
facile, aiguisee de plaisir, est une des conditions essentielles du
genie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste a courir
au premier signe sur le terrain d'un chacun, a s'y trouver a l'aise, a
s'y jouer en maitre et a connaitre de toutes choses. Il avertit en un
endroit son frere cadet qu'il lui parle des livres sans aucun egard a la
bonte ou a l'utilite qu'on en peut tirer: "Et ce qui me determine a vous
en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai
lus, ou que j'en ai oui parler."

Bayle ne peut s'empecher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blame,
et retombe toujours: "Le dernier livre que je vois, ecrit-il de Geneve
a son frere, est celui que je prefere a tous les autres." Langues,
philosophie, histoire, antiquite, geographie, livres galants, il se
jette a tout, selon que ces diverses matieres lui sont offertes: "D'ou
que cela procede, il est certain que jamais amant volage n'a plus
souvent change de maitresse, que moi de livres." Il attribue ces
echappees de son esprit a quelque manque de discipline dans son
education: "Je ne songe jamais a la maniere dont j'ai ete conduit dans
mes etudes, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'age
au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors
qu'il faut faire son emplette." Il regrette le temps qu'il a perdu jeune
a chasser les cailles et a hater les vignerons (ce dut etre pourtant un
pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et
il ne put guere jouir des champs que pendant la saison qu'il passa,
affaibli de sante, aux bords de l'Ariege); il regrette mome le temps
qu'il a employe a etudier six ou sept heures par jour, parce
qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il etudiait sans cesse par
_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_
_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide
avant de se disperser aux friandises. "Je vous l'ai deja dit, ecrit-il
encore a son frere, la demangeaison de savoir en gros et en general
diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne
laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai ete autrefois touche de cette
meme avidite, et je puis dire qu'elle m'a ete fort prejudiciable." Mais
voila, au moment meme du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il
voudrait tout savoir, meme les details rustiques, lui qui tout a l'heure
regrettait le temps perdu a la chasse; il demande mainte observation a
son frere sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le
presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et
aboutissants de chaque famille: "Je sais bien que la genealogie ne fait
pas votre etude, comme elle aurait ete ma marotte si j'eusse ete d'une
fortune a etudier selon ma fantaisie." Il complimente son frere et se
rejouit de le voir touche de la meme passion que lui, _de connoitre
jusqu'aux moindres particularites des grands hommes_. A propos de ses
migraines frequentes, ce n'est pas l'etude qui en est cause, suivant
lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup a ce qu'il lit: "Je ne sais
jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la
seconde periode. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit....
Aussi pressens-je que, quand meme je pourrois rencontrer dans la suite
quelque emploi a grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je
lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis
c'est tout." Ces passages et bien d'autres encore temoignent a quel
degre Bayle possedait l'instinct, la vocation critique dans le sens ou
nous la definissons.

Ce genie, dans son ideal complet (et Bayle realise cet ideal plus
qu'aucun autre ecrivain), est au revers du genie createur et poetique,
du genie philosophique avec systeme; il prend tout en consideration,
fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf a revenir bientot.
Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de systeme n'admet volontiers
que ce qui est analogue a son point de vue, a sa predilection. Le genie
critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de preoccupe, aucun
_quant a soi_. Il ne reste pas dans son centre ou a peu de distance;
il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son
academie; il ne craint pas de se mesallier; il va partout, le long des
rues, s'informant, accostant; la curiosite l'alleche, et il ne s'epargne
pas les regals qui se presentent. Il est, jusqu'a un certain point, tout
a tous, comme l'Apotre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme
dans le critique veritablement doue. Mais gare aux retours! que Jurieu
se mefie[125]! l'infidelite est un trait de ces esprits divers et
intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les cotes
d'une question, ils ne se font pas faute de se refuter eux-memes et de
retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas change
de role, se deguisant tantot en nouveau converti, tantot en vieux
catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensee faire
route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait
suffire a la celerite et aux revirements toujours justes de son esprit
mobile, empresse, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et
le champ defini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empecher,
comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes
d'auteurs_. Le voila peint d'un mot.

Bayle s'ennuya beaucoup durant son sejour a Coppet, ou il etait
precepteur des fils du comte de Dhona. Le precurseur de Voltaire
pressentait-il, dans ce chateau depuis si celebre, l'influence contraire
du genie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs,
qu'il n'avait aucun tour reveur dans l'esprit, rien qui le consolat dans
le commerce avec la nature. Plus melancolique que gai de temperament,
mais parce qu'il etait _de petite complexion_, avec de l'agrement et
du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'etude, la
conversation des lettres et philosophes. Son desir de Paris et de tout
ce qui l'en pourrait rapprocher etait grand. Il a maintes fois exprime
le regret de n'etre pas ne dans une ville capitale, et il confesse dans
sa _Reponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a ete eclaire sur les
ressources de Paris pour avoir senti le prejudice de la privation. Il
quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idee de se rapprocher a tout
prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des
bibliotheques: "J'ai fait comme toutes les grandes armees qui sont sur
pied, pour ou contre la France, elles decampent de partout ou elles
ne trouvent point de fourrages ni de vivres." Precepteur a Rouen et
mecontent encore, precepteur a Paris enfin, mais sans liberte, sans
loisir, introduit aux conferences qui se tenaient chez M. Menage, et
connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses
liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie a Sedan, et dut
se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu negliges pour
les lettres. Pendant toutes ces annees, sa faculte critique ne se
fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint
veritablement auteur que par sa _Lettre sur les Cometes_ (1682). Un an
auparavant, sa chaire de philosophie a Sedan avait ete supprimee, et
apres quelque sejour a Paris il s'etait decide a accepter une chaire
de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui a Rotterdam. Sa
_Critique generale de l'Histoire du Calvinisme du Pere Maimbourg_ parut
cette meme annee 1682, et jusqu'en decembre 1706, epoque de sa mort, sa
carriere, a l'ombre de la statue d'Erasme, ne fut plus marquee que par
des ecrits, des controverses litteraires ou philosophiques; apres ses
disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, apres son
petit demele avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les
plus graves evenements pour lui furent ses demenagements (en 1688 et en
1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa
chaire, en 1693, lui fut moins facheuse a supporter qu'il n'aurait
semble, et, dans la moderation de ses gouts, il y vit surtout l'occasion
de loisir et d'etude libre qui lui en revenait; il se felicite presque
d'echapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui
regnent dans toutes les academies.

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