Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Ce serait mentir a la memoire de M. Ampere que d'omettre de telles
pieces quand on les a sous les yeux, de meme que c'eut ete mentir a la
memoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet
lui-meme ne l'oserait pas.
Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuee de Cessac, president de
la section de la guerre, nomma en vendemiaire an XIII (1804) M. Ampere
repetiteur d'analyse a l'Ecole polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui
ne lui offrait plus que des souvenirs dechirants, et arriva dans la
capitale, ou pour lui une nouvelle vie commence.
De meme qu'en 93, apres la mort de son pere, il n'etait parvenu a sortir
de la stupeur ou il etait tombe que par une etude toute fraiche, la
botanique et la poesie latine, dont le double attrait l'avait ranime,
de meme, apres la mort de sa femme, il ne put echapper a l'abattement
extreme et s'en relever que par une nouvelle etude survenante, qui fit,
en quelque sorte, revulsion sur son intelligence. En tete d'un des
nombreux projets d'ouvrages de metaphysique qu'il a ebauches, je trouve
cette phrase qui ne laisse aucun doute: "C'est en 1803 que je commencai
a m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phenomenes aussi
varies qu'interessants que l'intelligence humaine offre a l'observateur
qui sait se soustraire a l'influence des habitudes." C'etait s'y prendre
d'une facon scabreuse pour tenir fidelement cette promesse de soumission
religieuse et de foi qu'il avait scellee sur la tombe d'une epouse.
N'admirez-vous pas ici la contradiction inherente a l'esprit humain,
dans toute sa naivete? La Religion, la Science, double besoin immortel!
A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
croit-elle sure de son objet et apaisee, que voila l'autre qui se releve
et qui demande pature a son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est
celle qui se croyait sure qui va etre ebranlee ou devoree.
M. Ampere l'eprouva: en moins de deux ou trois annees, il se trouva
lance bien loin de l'ordre d'idees ou il croyait s'etre refugie pour
toujours. L'ideologie alors etait au plus haut point de faveur et
d'eclat dans le monde savant: la persecution meme l'avait rehaussee.
La societe d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, apres lui,
les Academies etrangeres proposaient de graves sujets d'analyse
intellectuelle aux eleves, aux emules, s'il s'en trouvait, des Cabanis
et des Tracy. M. Ampere put aisement etre presente aux principaux de ce
monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degerando. Mais celui
qui eut des lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur
sa pensee, fut M. Maine de Biran, lequel, deja connu par son Memoire de
_l'Habitude_, travaillait a se detacher arec originalite du point de vue
de ses premiers maitres.
_Se savoir soi-meme_, pour une ame avide de savoir, c'est le plus
attrayant des abimes: M. Ampere n'y resista pas. Des floreal an XIII
(1805), un ami bien fidele, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces
avertissements, ou se peignent les craintes de l'amitie redoublees par
une imagination tendre:
"... Ce que vous me dites au sujet de vos succes en metaphysique me
desole. Je vois avec peine qu'a trente ans vous entriez dans une
nouvelle carriere. On ne va pas loin quand on change tous les jours
de route. Songez bien qu'il n'y a que de tres-grands succes qui
puissent justifier votre abandon des mathematiques, ou ceux que vous
avez deja eus presagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais
que vous ne pouvez mettre de frein a votre cerveau.
"Cette ideologie ne fera-t-elle point quelque tort a vos sentiments
religieux? Prenez bien garde, mon cher et tres-cher ami, vous etes
sur la pointe d'un precipice: pour peu que la tete vous tourne, je
ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empecher d'etre inquiet.
Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue
et vous tyrannise. Quelle difference il y a entre nous et Noel!
J'ai retrouve ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi a la
societe que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je
desirerais leur ressembler!..."
Mais une autre lettre un peu posterieure (mars 1806) acheve de nous
reveler l'interieur de ces nobles ames troublees et de les eclairer du
dedans par un rayon trop direct, trop prolonge et trop admirable de
nuance, pour que nous le derobions. Nulle part l'auteur d'_Orphee_ n'a
ete plus elegiaque et plus harmonieux, en meme temps que la realite s'y
ajoute et que la souffrance y est presente:
"J'ai recu, mon cher ami, votre enorme lettre; elle m'a horriblement
fatigue. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien a vous
dire, aucun conseil a vous donner. Nous sommes deux miserables
creatures a qui les inconsequences ne coutent rien. Un brasier est
dans votre coeur, le neant s'est loge dans le mien. Vous tenez
beaucoup trop a la vie, et j'y tiens trop peu. Vous etes trop
passionne, et j'ai trop d'indifference. Mon pauvre ami, nous sommes
tous les deux bien a plaindre. Vous avez ete ces jours-ci l'objet de
toutes mes pensees, et voila ce que je crois a votre sujet. Il faut
que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous
aviez formes en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver,
je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette
solitude de tout ce qui tient a vos affections. L'air natal vous
vaudra encore mieux, il sera peut-etre un baume pour votre mal.
Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former a Lyon un
Salon des Arts, qui serait organise a peu pres comme les Athenees de
Paris. Il y aurait differents cours. Camille m'a consulte sur les
professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parle de vous,
je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espece de cours qui
serait bien fait pour reussir: ce serait d'embrasser toutes les
sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y
etre etranger, d'en saisir les faits generaux, d'en faire apercevoir
les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la
philosophie ou la generation de toutes les connaissances humaines
(_toujours l'universalite, on le voit_). Je m'explique sans doute
mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sur qu'outre ce
cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des
cours particuliers, ou travailler a quelque ouvrage. Vous seriez ici
avec vos amis, vous eviteriez les abimes de la solitude, vous vous
retrouveriez peut-etre. Si une fois vous pouviez compter sur une
existence agreable et honorable, vous pourriez vous associer une
femme de votre choix, et qui parviendrait peut-etre a combler
le vide qu'a laisse dans votre coeur la perte de vos anciennes
affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez
me repondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous
repugnerait; mais, de bonne foi, cette repugnance n'est-elle pas un
enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, ou tous les sentiments
s'affaiblissent, ou toutes les douleurs morales finissent, on
trouvera tres-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le
fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilite de nos
sentiments, meme les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui
connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront etudie un peu le
votre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitie peuvent etre quelque
chose pour vous, sauront bien que votre ame expansive a besoin d'une
ame qui reponde a chaque instant a la votre. Ainsi, dans tous les
cas, vous serez justifie: les indifferents, comme vos connaissances
et vos amis, trouveront cela tres-naturel. Voyez, mon cher ami, a
quoi vous etes expose. La solitude ne vous vaut rien, non plus
qu'a moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre
patrie....
"... Au risque de vous facher, je dois vous dire ici la verite. Vous
ne savez pas encore ce que c'est que de resister a vos penchants, et
c'est ainsi que vous vous exposez a les faire devenir de veritables
passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gre de
chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalite qui nous
soumet et nous entraine a chaque instant? Etudiez votre coeur,
descendez dans votre ame, et lorsque vous apercevrez un sentiment
nouveau, cherchez a savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
eteindre un feu de cheminee que ce soit devenu un grand incendie.
Il y a des malheurs sans remede, il faut nous consoler. Il y a des
malheurs que notre faute a occasionnes ou empires, il faut nous
corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce etre des
grandes?... Moderez-vous sur les choses indifferentes de la vie, et
vous parviendrez a etre modere sur les choses importantes..."
Et pour conclusion finale:
"Ceux qui nous connaitraient bien comprendraient la raison des
inconsequences de Jean-Jacques Rousseau."
M. Ampere ne retourna pas a Lyon: il resta a Paris, plus actif d'idees
et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet meme de
cette annee: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M.
Ballanche, au reste, sera la derniere piece confidentielle que nous
nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampere. En
avancant dans le recit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La
pudeur de l'homme mur a quelque chose de plus inviolable, et c'est le
travail surtout qui marque le milieu de la journee. Dans le recit d'une
vie comme dans la vie meme, les sentiments emus, cette brise du matin,
ne reparaissent convenablement qu'au soir.
Quoi qu'il en ait dit dans la note citee plus haut, M. Ampere, si
fortement occupe de metaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les
mathematiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son
zele. Six memoires sur differents sujets de mathematiques inseres tant
dans le _Journal de l'Ecole polytechnique_ que dans le Recueil de
l'Institut (des savants etrangers), determinerent le choix que fit de
lui, en 1814, l'Academie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nomme
secretaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806),
il suivait assidument les travaux de ce comite, et ne devint secretaire
honoraire que lorsqu'il eut donne sa demission en faveur de M. Thenard,
dont la position alors etait moins etablie que la sienne. Il fut de
plus successivement nomme inspecteur general de l'Universite (1808), et
professeur d'analyse et de mecanique a l'Ecole polytechnique (1809),
ou il n'avait ete jusque-la qu'a titre de repetiteur, professant par
interim. En un mot, sa vie de savant s'etendait sur toutes les bases.
Dans l'histoire des sciences physico-mathematiques, comme va le faire
connaitre M. Littre, la memoire de M. Ampere est a jamais sauvee de
l'oubli, a cause de sa grande decouverte sur l'electro-magnetisme en
1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand
esprit, qui s'est occupe de metaphysique pendant plus de trente ans, ne
doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
lui-meme, le metaphysicien profond pres de qui il se place, n'a laisse
qu'un temoignage imparfait de sa pensee dans son ancien traite de
_l'Habitude_ et dans le recent volume publie par M. Cousin[120]. Apres M.
de Tracy, a cote de M. de Biran, M. Ampere venait pourtant a merveille
pour reparer une lacune. M. Cousin a remarque que ce qui manque a
la philosophie de M. de Biran, ou la _volonte_ rehabilitee joue le
principal role, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_,
distincte comme faculte, avec tout son cortege d'idees generales, de
conceptions. Nul plus que M. Ampere n'etait propre a introduire dans le
point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle
qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considere sa tournure
metaphysique, il n'etait pas, comme M. de Biran, la _volonte_ meme, dans
sa persistance et son unite progressive; il etait surtout l'_idee_. Sans
nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la meconnaitre
dans toutes ses varietes et ses nuances, combien il etait propre,
ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran a intervenir avec
l'_intelligence_[121], et a remeubler ainsi l'ame de ses concepts les plus
divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de
richesse et de realite que les philosophes eclectiques qui ont suivi,
lesquels, n'etant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathematiciens,
ni autre chose que psychologues, sont toujours restes par rapport aux
classes des _idees_ dans une abstraction et dans un vague qui depeuple
l'ame et en mortifie, a mon gre, l'etude. Par malheur, si M. de Biran
se tient trop etroitement a cette volonte retrouvee, a cette causalite
interne ressaisie, comme a un axe sur et a un sommet, d'ou emane tout
mouvement, M. Ampere, moins retenu et plus ouvert dans sa metaphysique,
alla et deriva au flot de l'idee. A travers ce domaine infini de
l'intelligence, dans la sphere de la raison et de la reflexion, comme
dans une demeure a lui bien connue, il alla changeant, remuant,
deplacant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se
succedaient a son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est
mort sans nous avoir suffisamment explique la derniere, nous laissant
sur le fond de sa pensee dans une confusion qui n'etait pas en lui.
[Note 120: M. Naville, de Geneve, depositaire des manuscrits de Maine
de Biran, en a publie, depuis, des portions considerables.]
[Note 121: Nous pourrions citer, d'apres les plus anciens papiers et
projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes
de cette large part faite a l'_intelligence_, qui corrigeait tout a
fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et
l'environnait d'une extreme etendue. Ainsi ce debut qu'on trouve a un
_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: "L'homme, sous le point
de vue intellectuel, a la faculte d'acquerir et celle de conserver. La
faculte d'acquerir se subdivise en trois principales: il acquiert
par ses sens, par le deploiement de l'activite motrice qui nous fait
decouvrir les causes, par la reflexion qu'on peut definir la faculte
d'apercevoir des relations, qui s'applique egalement aux produits de la
sensibilite et a ceux de l'activite. On apercoit des relations entre les
premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation
des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les
phenomenes que presente l'intelligence en quatre systemes: le systeme
sensitif, le systeme actif, le systeme comparatif et le systeme
etiologique." Dans un resume des idees psychologiques de M. Ampere,
redige en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: "On peut
rapporter tous les phenomenes psychologiques a trois systemes: sensitif,
cognitif, intellectuel." Ce systeme cognitif et ce systeme intellectuel,
qui semblent un double emploi, sont differents pour lui, en ce qu'il
attribue seulement au systeme cognitif la distinction du _moi_ et du
_non-moi_, qui se tire de l'activite propre de l'etre d'apres M.
de Biran: il reservait au systeme intellectuel, proprement dit, la
perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de
rigueur, la lacune signalee par M. Cousin chez M. de Biran etait au
moins sentie et comblee, plutot deux fois qu'une.]
En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse
les sciences _noologiques_, soit publiee, et dans l'esperance surtout
qu'un fils, seul capable de debrouiller ces precieux papiers, s'y
appliquera un jour, nous ne dirons ici que tres-peu, occupe surtout a
ne pas etre infidele. M. Ampere, dans une note ou nous puisons, nous
indique lui-meme la premiere marche de son esprit. Il voulait appliquer
a la psychologie la methode qui a si bien reussi aux sciences physiques
depuis deux siecles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais
en quoi consistait l'appropriation du moyen a la science nouvelle?
Ici M. Ampere parle d'_une difficulte premiere qui lui semblait
insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la
solution_. Cette difficulte tenait sans doute a la connaissance
originelle de l'idee de cause et a la distinction du _moi_ d'avec le
monde exterieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le
fondement de nos connaissances, il a commence par rejeter l'existence
_objective_ et qu'il a ete disciple de Kant: "Mais repousse bientot,
dit-il, par ce nouvel idealisme comme Reid l'avait ete par celui
de Hume, je l'ai vu disparaitre devant l'examen de la nature des
connaissances objectives generalement admises." Tout ceci, on le voit,
n'est qu'indique par lui, et laisse a desirer bien des explications.
Quoi qu'il en soit, en s'efforcant constamment de classer les faits
de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampere en vint aux quatre
points de vue et aux deux epoques principales qui les embrassent, tels
qu'il les a exposes dans la preface de son _Essai sur la Philosophie des
Sciences_. Ceux qui ont frequente l'ecole des psychologues distingues
de notre age, et qui ont aussi entendu les lecons dans lesquelles M.
Ampere, au College de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire
combien, dans sa description et son denombrement des divers groupes de
faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et
peuplee que dans les distinctions de facultes, justes sans doute, mais
nues et un peu steriles, de nos autres maitres. Des l'abord, dans la
psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilite_, _raison_, _activite
libre_, et on suit chacune separement, toujours occupe, en quelque
sorte, de preserver l'une de ces facultes du contact des autres, de peur
qu'on ne les croie melees en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampere
y allait plus librement et par une methode plus vraiment naturelle. Si
Bernard de Jussieu, dans ses promenades a travers la campagne, avait dit
constamment en coupant la tige des plantes: "Prenons bien garde, ceci
est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas
l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la seve;" il aurait fait
une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas
tout, et les trois quarts des divers caracteres qui president a la
formation de ses groupes naturels lui auraient echappe dans leur vivant
ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampere appelle
l'_ideogenie_, serait venue, dans sa methode, plus tard a fond; mais
elle ne serait venue qu'apres le denombrement et le classement complet,
mais surtout la preoccupation des facultes distinctes ne scindait pas,
des l'abord, les groupes analogues, et ne les empechait pas de se
multiplier a ses regards dans leur diversite.
La quantite de remarques neuves et ingenieuses, de points profonds
et piquants d'observation, qui remplissaient une lecon de M. Ampere,
distrayaient aisement l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maitre
oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tot ou tard a travers
ces detours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine,
en pleine et haute philosophie anterieure au XVIIIe siecle; on se serait
cru, a cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz,
des Malebranche, des Arnauld; il les citait a propos, familierement,
meme les secondaires et les plus oublies de ce temps-la, M. de La
Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitot avec le
contemporain tres-present de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait
fait un interessant chapitre, independamment de tout systeme et de tout
lien, des cas psychologiques singuliers et des veritables decouvertes
de detail dont il semait ses lecons. J'indique en ce genre le phenomene
qu'il appelait de _concretion_, sur lequel on peut lire l'analyse de
M. Roulin inseree dans l'_Essai de classification des Sciences_.
Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de
_miscellanees_ psychologiques, comme il en a fait un sur des
singularites d'histoire naturelle.
A partir de 1816, la petite societe philosophique qui se reunissait chez
M., de Biran avait pris plus de suite, et l'emulation s'en melait. On y
remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Anime par
les discussions frequentes, M. Ampere etait pres, vers 1820, de produire
une exposition de son systeme de philosophie, lorsque l'annonce de la
decouverte physique de M. Oersted le vint ravir irresistiblement dans un
autre train de pensees, d'ou est sortie sa gloire. En 1829, malade et
reparant sa sante a Orange, a Hieres, aux tiedeurs du Midi, il revint,
dans les conversations avec son fils, a ses idees interrompues; mais
ce ne fut plus la metaphysique seulement, ce fut l'ensemble des
connaissances humaines et son ancien projet d'universalite qu'il se
remit a embrasser avec ardeur. L'Epitre en vers que lui a adressee son
fils a ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru,
sont du moins ici de publics et permanents temoignages. M. Ampere, en
meme temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette
saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donne de ressentir un
certain calme, ce dut etre alors. En reportant son regard, du haut de la
montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont
il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au
bonheur serein du sage et reconnaitre en souriant ses domaines. Il n'est
pas jusqu'aux vers latins, adresses a son fils en tete du tableau, qui
n'aient du lui retracer un peu ses souvenirs poetiques de 95, un temps
plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
cesse en lui: ses inquietudes, du moins, etaient plus bas. Depuis
des annees, les chagrins interieurs, les instincts infinis, une
correspondance active avec son ancien ami le Pere Barret, le souffle
meme de la Restauration, l'avaient ramene a cette foi et a cette
soumission qu'il avait si bien exprimee en 1803, et dont il relut sans
doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'a la fin, et pendant les
annees qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans
plus d'effort, et de maniere a frapper d'etonnement et de respect, la
foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensee humaine et
l'adoration envers la parole revelee.
Outre cette vue superieure par laquelle il saisissait le fond et le lien
des sciences, M. Ampere n'a cesse, a aucun moment, de suivre en detail,
et souvent de devancer et d'eclairer, dans ses apercus, plusieurs de
celles dont il aimait particulierement le progres. Des 1809, au sortir
de la seance de l'Institut du lundi 27 fevrier (j'ai sous les yeux sa
note ecrite et developpee), il n'hesitait pas, d'apres les experiences
rapportees par MM. Gay-Lussac et Thenard, et plus hardiment qu'eux, a
considerer le chlore (alors appele acide muriatique oxygene) comme un
corps simple. Mais ce n'etait la qu'un point. En 1816, il publiait dans
les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des
corps simples, y donnant le premier essai de l'application a la
chimie des methodes qui ont tant profite aux sciences naturelles.
Il etablissait entre les proprietes des corps une multitude de
rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phenomenes
encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces
explications ont ete verifies depuis par les experiences. La
classification elle-meme a ete admise par M. Chevreul dans le
_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base a celle
qu'a adoptee M. Beudant dans son _Traite de Mineralogie_. Toujours
eclaire par la theorie, il lisait a l'Academie des Sciences, peu apres
sa reception, un memoire sur la double refraction, ou il donnait la
loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'experience eut fait
connaitre qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy
Saint-Hilaire sur la presence et la transformation de la vertebre dans
les insectes attira la sagacite, toujours prete, de M. Ampere, et lui
fit ajouter a ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses,
qui se trouvent consignees au tome second des _Annales des Sciences
naturelles_[123]. Lorsque M. Ampere reproduisit cette vue en 1832, a son
cours du College de France, M. Cuvier, contraire en general a cette
maniere _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au meme
College, dans sa chaire voisine, le collegue qui faisait incursion
au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de
discussion, que M. Ampere, en repondant, gardait de meme, et auquel il
ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eut ete quelqu'un
de moindre: noble contradiction de vues, ou plutot noble echange, auquel
nous avons assiste, entre deux grandes lumieres trop tot disparues! Si
une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggere a M. Ampere
ses vues sur l'organisation des insectes, la decouverte de M. Gay-Lussac
sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz
compose et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir,
sur la structure atomique et moleculaire des corps inorganiques, une
theorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De meme, une idee de
Herschel, se combinant en lui avec les resultats chimiques de Davy,
lui suggerait une theorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
theorie a ete lucidement exposee dans cette _Revue_ meme _des Deux
Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idee de la maniere de ce
vaste et libre esprit: l'hypothese antique retrouvee dans sa grandeur,
l'hypothese a la facon presque des Thales et des Democrite, mais portant
sur des faits qui ont la rigueur moderne.
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