Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Remarquez, voila le mot dit a la mere, treize jours apres le premier
aveu a la fille: marche reguliere des amours antiques et vertueuses!
Je continue en choisissant:
Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mere_) etant sortie, je
parlai un peu a Julie qui me rembourra bien et sortit. Elise (_la
soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler.
Mercredi, 16.--La mere me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Elise
qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grace
les _Lettres provinciales_.
... Vendredi, 9 decembre a dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la
porte en bonnet de nuit et me parla un moment tete a tete dans la
cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
Je revins a Polemieux l'apres-diner."
Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame
Des Houlieres et madame de Sevigne, et _Richelieu_, on vient de le voir,
s'y melent agreablement; les chansons galantes vont leur train: la
trigonometrie n'est pas oubliee. On s'amuse a mesurer la hauteur du
clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de residence de l'amie.
Une eclipse a lieu en ce temps-la, on l'observe. Au retour, l'astronome
amoureux lira une elegie _tres-passionnee_ de Saint-Lambert (_Je ne
sentais aupres des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un
choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prete son etui de mathematiques
au cousin de sa fiancee, et il rapporte _la Princesse de Cleves_. Ses
plus grandes joies, c'est de s'asseoir pres de Julie sous pretexte d'une
partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a
laissee tomber, de baiser une rose qu'elle a touchee, de lui donner la
main a la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin
composer un bouquet de jasmin, de troene, d'aurone et de campanule
double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit
tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigne
dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous
citerons quelques-uns, a cause du mouvement qui les anime et de la grace
du dernier:
Que j'aime a m'egarer dans ces routes fleuries
Ou je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
Que j'aime a repeter aux Nymphes attendries,
Sur l'herbe ou tu t'assis, les vers que tu chantas!
Au bord de ce ruisseau dont les ondes cheries
Ont a mes yeux seduits reflechi tes appas.
Sur les debris des fleurs que les mains ont cueillies,
Que j'aime a respirer l'air que tu respiras!
Les voila ces jasmins dont je t'avais paree;
Ce bouquet de troene a touche les cheveux...
Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine
s'essayait alors, jeune et non sans poesie, a des rimes galantes et
tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour
de ces saisons amoureuses nous est assez designe par une inscription
plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle
complete, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et
Dorothee_, ou extraite d'une page oubliee des _Confessions_:
"Elles vinrent enfin nous voir (_a Polemieux_) a trois heures trois
quarts. Nous fumes dans l'allee, ou je montai sur le grand cerisier,
d'ou je jetai des cerises a Julie, Elise et ma soeur; tout le monde
vint. Ensuite je cedai ma place a Francois, qui nous baissa des branches
ou nous cueillions nous-memes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
le gouter; elle s'assit sur une planche a terre avec ma soeur et Elise,
et je me mis sur l'herbe a cote d'elle. Je mangeai des cerises qui
avaient ete sur ses genoux. Nous fumes tous les quatre au grand jardin
ou elle accepta un lis de ma main. Nous allames ensuite voir le
ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux
mains pour le remonter. Je m'etais assis a cote d'elle au bord du
ruisseau, loin d'Elise et de ma soeur; nous les accompagnames le
soir jusqu'au moulin a vent, ou je m'assis encore a cote d'elle pour
observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une
lumiere charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en
passant pour s'en aller, dans le grand jardin."
Pourtant il fallait penser a l'avenir. Le jeune Ampere etait sans
fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On decida, qu'il
irait a Lyon; on agita meme un moment s'il n'entrerait pas dans le
commerce; mais la science l'emporta. Il donna des lecons particulieres
de mathematiques. Loge grande rue Merciere, chez MM. Perisse, libraires,
cousins de sa fiancee, son temps se partageait entre ses etudes et ses
courses a Saint-Germain, ou il s'echappait frequemment. Cependant,
par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idees
mathematiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les
etudes physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiee depuis quelques
annees, mais de doctrine si recente, saisissait vivement tous les jeunes
esprits savants; et pendant que Davy, comme son frere nous le raconte,
la lisait en Angleterre avec grande emulation et ardent desir d'y
ajouter, M. Ampere la lisait a Lyon dans un esprit semblable. De
grand matin, de quatre a six heures, meme avant les mois d'ete, il se
reunissait en conference avec quelques amis, a un cinquieme etage, place
des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais,
Journel, Bonjour et Barret (depuis pretre et jesuite), tous caracteres
originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour
avoir occasion de les nommer a cote de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
mais on m'assure qu'ils n'etaient pas de la petite reunion meme. On y
lisait a haute voix le traite de Lavoisier, et M. Ampere, qui ne le
connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se recrier a cette exposition
si lucide de decouvertes si imprevues. Au sortir de la seance matinale,
et comme edifie par la science, on s'en allait diligemment chacun a ses
travaux du jour.
Admirable jeunesse, age audacieux, saison feconde, ou tout s'exalte et
coexiste a la fois, qui aime et qui medite, qui scrute et decouvre, et
qui chante, qui suffit a tout; qui ne laisse rien d'inexplore de ce qui
la tente, et qui est tentee de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse a
jamais regrettee, qui, a l'entree de la carriere, sous le ciel qui lui
verse les rayons, a demi penchee hors du char, livre des deux mains
toutes ses rapes et pousse de front tous ses coursiers!
Le mariage de M. Ampere et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu,
religieusement et secretement encore, le 15 thermidor an VII (aout
1799), et civilement quelques semaines apres. M. Ballanche, par un
epithalame en prose, celebra, dans le mode antique, la felicite de son
ami et les chastes rayons de l'etoile nuptiale du soir se levant _sur
les montagnes de Polemieux_. Pour le nouvel epoux, les deux premieres
annees se passerent dans le meme bonheur, dans les memes etudes. Il
continuait ses lecons de mathematiques a Lyon, et y demeurait avec sa
femme, qui d'ailleurs etait souvent a Saint-Germain. Elle lui donna un
fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientot
la sante de la mere declina, et quand M. Ampere fut nomme, en decembre
1801, professeur de physique et de chimie a l'Ecole centrale de l'Ain,
il dut aller s'etablir seul a Bourg, laissant a Lyon sa femme souffrante
avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous
les yeux, et qui comprennent les deux annees qui suivirent, jusqu'a la
mort de sa femme, representent pour nous, avec un interet aussi intime
et dans une revelation aussi naive, le journal qui preceda le mariage
et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la serie de ses
travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans
interruption. A peine arrive a Bourg, il mit en etat le cabinet de
physique, le laboratoire de chimie, et commenca du mieux qu'il put, avec
des instruments incomplets, ses experiences. La chimie lui plaisait
surtout: elle etait, de toutes les parties de la physique, celle qui
l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en
exprime avec charme: "Ma chimie, ecrit-il, a commence aujourd'hui: de
superbes experiences ont inspire une espece d'enthousiasme. De douze
auditeurs, il en est reste quatre apres la lecon, je leur ai assigne
des emplois, etc." Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientot
particulierement lie avec lui; M. Clerc, professeur de mathematiques,
qui s'etait mis tard a cette science, et qui n'avait qu'entame les
parties transcendantes, mais homme de candeur et de merite, devint le
collaborateur de M. Ampere dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
_Lecons elementaires sur les series et autres formules indefinies_. Cet
ouvrage, qui avait ete mene presque a fin, n'a jamais paru. C'est vers
ce temps que M. Ampere lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de
60,000 francs propose par Bonaparte, en ces termes: "Je desire donner
en encouragement une somme de 60,000 francs a celui qui, par ses
experiences et ses decouvertes, fera faire a l'electricite et au
galvanisme un pas comparable a celui qu'ont fait faire a ces sciences
Franklin et Volta,... mon but special etant d'encourager et de fixer
l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, a
mon sens, le chemin des grandes decouvertes." M. Ampere, aussitot cet
exemplaire du _Moniteur_ recu de Lyon, ecrivait a sa femme: "Mille
remerciments a ton cousin de ce qu'il m'a envoye, c'est un prix de
60,000 francs que je tacherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
precisement le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que
j'ai commence d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma
theorie par de nouvelles experiences." Cet ouvrage, interrompu comme le
precedent, n'a jamais ete acheve. Il s'ecrie encore avec cette bonhomie
si belle quand elle a le genie derriere pour appuyer sa confiance: "Oh!
mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycee de
Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content,
car tu ne manqueras plus de rien..." Ce fut Davy qui gagna le prix par
sa decouverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
electrique, et par sa decomposition des terres. Si M. Ampere avait fait
quinze ans plus tot ses decouvertes electro-magnetiques, nul doute qu'il
n'eut au moins balance le prix. Certes, il a repondu aussi directement
que l'illustre Anglais a l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des
grandes decouvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de
Napoleon.
Mais une autre idee, une idee purement mathematique, vint alors a la
traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-meme:
"Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'etais propose un probleme
de mon invention, que je n'avais point pu resoudre directement, mais
dont j'avais trouve par hasard une solution dont je connaissais la
justesse sans pouvoir la demontrer. Cela me revenait souvent dans
l'esprit, et j'ai cherche vingt fois a trouver directement cette
solution. Depuis quelques jours cette idee me suivait partout.
Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule
de considerations curieuses et nouvelles sur la theorie des
probabilites. Comme je crois qu'il y a peu de mathematiciens en
France qui puissent resoudre ce probleme en moins de temps, je ne
doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine
de pages ne me fut un bon moyen de parvenir a une chaire de
mathematiques dans un lycee. Ce petit ouvrage d'algebre pure, et ou
l'on n'a besoin d'aucune figure, sera redige apres-demain; je le
relirai et le corrigerai jusqu'a la semaine prochaine, que je te
l'enverrai..."
Et plus loin:
"J'ai travaille fortement hier a mon petit ouvrage. Ce probleme est
peu de chose en lui-meme, mais la maniere dont je l'ai resolu et les
difficultes qu'il presentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
propre d'ailleurs a faire juger de ce que je puis faire en ce
genre..."
Et encore:
"J'ai fait hier une importante decouverte sur la theorie du jeu en
parvenant a resoudre un nouveau probleme plus difficile encore que
le precedent, et que je travaille a inserer dans le meme ouvrage,
ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau
commencement plus court que l'ancien.... Je suis sur qu'il me
vaudra, pourvu qu'il soit imprime a temps, une place de lycee; car,
dans l'etat ou il est a present, il n'y a guere de mathematiciens
en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le
pense, pour que tu ne le dises a personne."
Le memoire, qui fut intitule _Essai sur la theorie mathematique du jeu_,
et qui devait etre termine en une huitaine, subit, selon l'habitude
de cette pensee ardente et inquiete, un grand nombre de refontes, de
remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi
toujours retarde. Rien ne nous a mis plus a meme de juger combien ce qui
dominait chez M. Ampere, des le temps de sa jeunesse, etait l'abondance
d'idees, l'opulence de moyens, plutot que le parti pris et le choix. Il
voyait tour a tour et sans relache toutes les faces d'une idee, d'une
invention; il en parcourait irresistiblement tous les points de vue; il
ne s'arretait pas.
Je m'imagine (que les mathematiciens me pardonnent si je m'egare), je
m'imagine qu'il y a dans cet ordre de verites, comme dans celles de
la pensee plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la
meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus
necessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien
que La Bruyere; il trouve des verites aussi difficiles, aussi rares,
je le crois; mais La Bruyere exprime d'un mot ce que l'autre etend. En
analyse mathematique, il en doit etre ainsi: le style y est quelque
chose. Or, tout style (la verite de l'idee etant donnee) est un choix
entre plusieurs expressions; c'est une decision prompte et nette, un
coup d'Etat dans l'execution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange,
avaient cette expression prompte, nette, elegante, cette economie
continue du developpement, qui s'alliait a leur fecondite interieure et
la servait a merveille. Autant que je puis me le figurer par l'exterieur
du procede dont le fond m'echappe, M. Ampere etait plutot en analyse un
inventeur fecond, egal a tous en combinaisons difficiles, mais retarde
par l'embarras de choisir; il etait moins decidement _ecrivain_.
Une grande inquietude de M. Ampere allait a savoir si toutes les
formules de son memoire etaient bien nouvelles, si d'autres, a son insu,
ne l'avaient pas devance. Mais a qui s'adresser pour cette question
delicate? Il y avait a l'Ecole centrale de Lyon un professeur de
mathematiques, M. Roux, egalement secretaire de l'Athenee. C'est de lui
que M. Ampere attendit quelque temps cette reponse avec anxiete, comme
un veritable oracle. Mais il finit par decouvrir que les connaissances
du bon M. Roux en mathematiques n'allaient pas la. Enfin, M. de Lalande
etant venu a Bourg vers ce temps, M. Ampere lui presenta son travail, ou
plutot le travail, lu a une seance de la Societe d'emulation de l'Ain, a
laquelle M. de Lalande assistait, fut remis a l'examen d'une commission
dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, apres de grands eloges
fort sinceres, finit par demander a l'auteur des exemples en nombre de
ses formules algebriques, ajoutant que c'etait pour mettre dans son
rapport les resultats a la portee de tout le monde: "J'ai conclu de tout
cela, ecrit M. Ampere, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de
suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances
en mathematiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste a faire
imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
d'un ouvrage d'ecolier." A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar,
charges d'organiser les lycees dans cette partie de la France, vinrent a
Bourg, et M. Ampere trouva dans M. Delambre le juge qu'il desirait et un
appui efficace. Le memoire sur la _Theorie mathematique du jeu_, alors
imprime, donna au savant examinateur une premiere idee assez haute du
jeune mathematicien. Un autre memoire sur l'_Application a la mecanique
des formules du calcul des variations_, compose en tres-peu de jours
a son intention, et qu'il entendit dans une seance de la Societe
d'emulation, ajouta a cette idee. Le nouveau memoire que nous venons de
mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulierement
une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg a Lyon,
et dans laquelle il faillit etre perdu), copie enfin au net, fut porte a
Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de
sa tournee. Celui-ci le presenta a l'Institut, et le fit lire a M. de
Laplace. Cependant M. Ampere, nomme professeur de mathematiques et
d'astronomie, avait passe, selon son desir, au Lycee de Lyon.
Mais d'autres evenements non moins importants, et bien contraires,
s'etaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux
continus a Bourg, de ses lecons a l'Ecole centrale, et des lecons
particulieres qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement a quel
point allait la preoccupation morale, la sollicitude passionnee qui
remplissait ses lettres de chaque jour. Il ecrit regulierement par
chaque voyage du messager, la poste etant trop couteuse. Ces details
d'economie, de tendresse, l'avarice ou il est de son temps, l'effusion
de ses souvenirs et de ses inquietudes, l'espoir, dans lequel il vit,
d'aller a Lyon a quelque courte vacance de Paques, tout cela se mele,
d'une bien piquante et touchante facon, a son memoire de mathematiques,
au recit de ses experiences chimiques, aux petites maladresses qui
parfois y eclatent, aux petites supercheries, dit-il, a l'aide
desquelles il les repare. Mais il faut citer la promenade entiere d'un
de ses grands jours de conge: dans le commencement de la lettre, il
vient de s'ecrier comme un ecolier: _Quand viendront les vacances!_
"... J'en etais a cette exclamation quand j'ai pris tout a coup
une resolution qui te paraitra peut-etre singuliere. J'ai voulu
retourner avec le paquet de tes lettres dans le pre, derriere
l'hopital, ou j'avais ete les lire avant mes voyages de Lyon, avec
tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont
j'avais, ce jour-la, fait provision, et j'en ai recueilli au
contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres
sont douces a lire! il faut avoir ton ame pour ecrire des choses qui
vont si bien au coeur, sans le vouloir, a ce qu'il semble. Je suis
reste jusqu'a deux heures assis sous un arbre, un joli pre a droite,
la riviere, ou flottaient d'aimables canards, a gauche et devant
moi. Derriere etait le batiment de l'hopital. Tu concois que j'avais
pris la precaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma
lettre pour aller a midi faire cette partie, que je n'irais pas
diner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dine en ville; mais,
comme j'avais bien dejeune, je m'en suis mieux trouve de ne diner
que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si
a mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai
voulu me promener et herboriser. J'ai remonte la Ressouse dans les
pres, et, en continuant toujours d'en cotoyer le bord, je suis
arrive a vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le
lointain a une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de
parcourir. Arrive la, la riviere, par un detour subit, m'a ote toute
esperance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc
fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village
de Ceyzeriat, plantee de peupliers d'Italie qui en font une superbe
avenue;... j'avais a la main un paquet de plantes."
La jolie eglise de Brou n'est pas oubliee ailleurs dans ses recits.
Voila bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine
et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exiles en province, et
souffrant de ces belles annees contenues, si bien employees du reste et
si decisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un
homme de genie pauvre, obscur alors, et s'efforcant comme eux; ils
apprendraient a redoubler de foi dans l'etude, dans les affections
severes: ils s'enhardiraient pour l'avenir.
Les idees religieuses avaient ete vives chez le jeune Ampere a l'epoque
de sa premiere communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cesse
completement dans les annees qui suivirent; mais elles s'etaient
certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste
les reveillerent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que
M. Ampere etait religieux, qu'il etait croyant au christianisme, comme
d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en general, que ces
savants resterent constamment fermes et calmes dans la naivete et la
profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu,
pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est necessaire de
lire le journal de sa vie pour decouvrir sa lutte perpetuelle et ses
combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est
presque autant tourmente que Pascal. M. Ampere etait de ceux-ci, de
ceux que l'epreuve tourmente, et, quoique sa foi fut reelle et qu'en
definitive elle triomphat, elle ne resta ni sans eclipses ni sans
vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:
"... J'ai ete chercher dans la petite chambre au-dessus du
laboratoire, ou est toujours mon bureau, le portefeuille en soie,
J'en veux faire la revue ce soir, apres avoir repondu a tous les
articles de ta derniere lettre, et t'avoir priee, d'apres une suite
d'idees qui se sont depuis une heure succede dans ma tete, de
m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout a l'heure.
L'etat de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui
se noierait dans son crachat... Les idees de Dieu, d'Eternite,
dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et,
apres bien des pensees et des reflexions singulieres dont le detail
serait trop long, je me suis determine a te demander le _Psautier
francais_ de La Harpe, qui doit etre a la maison, broche, je crois,
en papier vert, et un livre d'_Heures_ a ton choix."
Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment
de cet homme de genie qui se noie, nous dit-il, en sa pensee comme _en
son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui denotent un retour
pratique: "Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe
ou je veux aller demander la guerison de ma Julie." Et encore: "Je
veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous
deux."--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours a la reunion avec sa
femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycee de
Lyon, et s'ecriait: "Ah! Lycee, Lycee, quand viendras-tu a mon secours?"
Le Lycee vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les
dernieres lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi:
17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne
plus quitter ma Julie.
... 15 mai, dimanche.--Je fus a l'eglise de Polemieux, pour la
premiere fois depuis la mort de ma soeur.
... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a decide du reste de ma
vie.
14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait a l'hopital. J'entrai
dans l'eglise d'ou sortait un mort. Communion spirituelle.
... 13 juillet, mercredi, _a neuf heures du matin!_
(Suivent les deux versets:)
Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia
circumdabit.
Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
Amen.
C'est sous le coup menacant de cette douleur, et a l'extremite de toute
esperance, que dut etre ecrite la priere suivante, ou l'un des versets
precedents se retrouve:
"Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir cree, rachete, et eclaire de
votre divine lumiere en me faisant naitre dans le sein de l'Eglise
catholique. Je vous remercie de m'avoir rappele a vous apres mes
egarements; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous
voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient
consacres. M'oterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en etes le
maitre, o mon Dieu! mes crimes m'ont merite ce chatiment. Mais peut-etre
ecouterez-vous encore la voix de vos misericordes: _Multa flagella
peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espere en vous, o mon Dieu! mais je
serai soumis a votre arret, quel qu'il soit. J'eusse prefere la mort;
mais je ne meritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger
dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passee dans la douleur
me merite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu
de misericorde, daignez me reunir dans le ciel a ce que vous m'aviez
permis d'aimer sur la terre!"
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