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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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Decembre 1833.

[Note 115: Fenimore Cooper.]


M. Jouffroy, que nous tachions ainsi de peindre avec un soin et des
couleurs ou se melait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant
a tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu apres,
un volume posthume de _Nouveaux Melanges philosophiques_; la haine et
l'esprit de parti s'en emparerent. Les funerailles de l'honnete homme
et du sage furent celebrees par des querelles furieuses; l'infamie des
insultes particulieres aux gazettes ecclesiastiques n'y manqua pas. Un
penseur melancolique a dit: "Tenons-nous bien, ne mourons pas; car,
sitot morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira
de marchepied a quelqu'un pour se faire voir et perorer. Trop heureux
si, derriere notre pierre, le lache et le mechant ne s'abritent pas pour
lancer leurs fleches, comme Paris cache derriere le tombeau d'Ilus!"




M. AMPERE

Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les
choses naturelles, en venant au monde est doue d'une organisation
particuliere comme le poete, le musicien. Sa qualite dominante, en
apparence moins speciale, parce qu'elle appartient plus ou moins a
tous les hommes et surtout a un certain age de la vie ou le besoin
d'apprendre et de decouvrir nous possede, lui est propre par le degre
d'intensite, de sagacite, d'etendue. Chercher la cause et la raison des
choses, trouver leurs lois, le tente, et la ou d'autres passent avec
indifference ou se laissent bercer dans la contemplation par le
sentiment, il est pousse a voir au dela et il penetre. Noble faculte
qui, a ce degre de developpement, appelle et subordonne a elle toutes
les passions de l'etre et ses autres puissances! On en a eu, a la fin
du XVIIIe siecle et au commencement du notre, de grands et sublimes
exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres a des rangs
voisins, ont excelle dans cette faculte de trouver les rapports eleves
et difficiles des choses cachees, de les poursuivre profondement, de les
coordonner, de les rendre. Ils ont a l'envi recule les bornes du connu
et repousse la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part
peut-etre cette faculte de l'intelligence avide, cet appetit du savoir
et de la decouverte, et tout ce qu'il entraine, n'a ete plus en saillie,
plus a nu et dans un exemple mieux demontrable que chez M. Ampere qu'il
est permis de nommer tout a cote d'eux, tant pour la portee de toutes
les idees que pour la grandeur particuliere d'un resultat. Chez ces
autres hommes eminents que j'ai cites, une volonte froide et superieure
dirigeait la recherche, l'arretait a temps, l'appesantissait sur des
points medites, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour
se detourner a des emplois moindres. Chez M. Ampere, l'idee meme etait
maitresse. Sa brusque invasion, son accroissement irresistible, le
besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchainements, de
l'approfondir en tous ses points, entrainaient ce cerveau puissant
auquel la volonte ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est
le triomphe, le surcroit, si l'on veut, et l'indiscretion de l'idee
savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y
confond. L'imagination, l'art ingenieux et complique, la ruse des
moyens, l'ardeur meme de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une
idee possede cet esprit inventeur, il n'entend plus a rien autre chose,
et il va au bout dans tous les sens de cette idee comme apres une proie,
ou plutot elle va au bout en lui, se conduisant elle-meme, et c'est lui
qui est la proie. Si M. Ampere avait eu plus de cette volonte suivie,
de ce caractere regulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique,
positif et sec, dont etaient munis les hommes que nous avons nommes, il
ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de
conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant
en quete, le chercheur de causes aussi a nu.

Il est resulte aussi de cela qu'a cote de sa pensee si grande et de sa
science irrassasiable, il y a, grace a cette vocation imposee, a cette
direction imperieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les
instincts primitifs et les passions de coeur conservees, la sensibilite
que s'etait de bonne heure trop retranchee la froideur des autres,
restee chez lui entiere, les croyances morales toujours emues, la
naivete, et de plus en plus jusqu'au bout, a travers les fortes
speculations, une inexperience craintive, une enfance, qui ne semblent
point de notre temps, et toutes sortes de contrastes.

Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce
sont, par exemple, leurs pretentions ou leurs qualites d'hommes d'Etat,
d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignites dont
ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai genie. Voila, si je ne
me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce genie, et,
qui pis est, volontaires. Chez M. Ampere, les contrastes sont sans doute
d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la
vanite du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses egalement y
paraissent, elles restent plus naives et comme touchantes, laissant
subsister l'entiere veneration dans le sourire.

Deux parts sont a faire dans l'histoire des savants: le cote severe,
proprement historique, qui comprend leurs decouvertes positives et ce
qu'ils ont ajoute d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et
puis leur esprit en lui-meme et l'anecdote de leur vie. La solide part
de la vie scientifique de M. Ampere etant retracee ci-apres par un juge
bien competent, M. Littre[116], nous avons donc a faire connaitre, s'il
se peut, l'homme meme, a tacher de le suivre dans son origine, dans
sa formation active, son etendue, ses digressions et ses melanges, a
derouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses
d'ame, et a fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette
elite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.

[Note 116: L'article de M. Littre suivait immediatement le notre dans
la _Revue des Deux Mondes_.]

Andre-Marie Ampere naquit a Lyon le 20 janvier 1775. Son pere,
negociant retire, homme assez instruit, l'eleva lui-meme au village
de Polemieux[117], ou se passerent de nombreuses annees. Dans ce pays
sauvage, montueux, separe des routes, l'enfant grandissait, libre sous
son pere, et apprenait tout presque de lui-meme. Les combinaisons
mathematiques l'occuperent de bonne heure; et, dans la convalescence
d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un
biscuit qu'on lui avait donne. Son pere avait commence de lui enseigner
le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singuliere pour les
mathematiques, il la favorisa, procurant a l'enfant les livres
necessaires, et ajournant l'etude approfondie du latin a un age plus
avance. Le jeune Ampere connaissait deja toute la partie elementaire des
mathematiques et l'application de l'algebre a la geometrie, lorsque le
besoin de pousser au dela le fit aller un jour a Lyon avec son pere. M.
l'abbe Daburon (depuis inspecteur general des etudes) vit entrer alors
dans la bibliotheque du college M. Ampere, menant son fils de onze a
douze ans, tres-petit pour son age. M. Ampere demanda pour son fils
les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils
etaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterne de ne pas savoir le
latin; et le pere dit: "Je les expliquerai a mon fils"; et M. Daburon
ajouta: "Mais c'est le calcul differentiel qu'on y emploie, le
savez-vous?" Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit
de lui donner quelques lecons, et cela se fit.

[Note 117: Un document precis, qui nous est fourni depuis, le fait
naitre a ce village de Polemieux; M. Ampere s'etait dit toujours ne a
Lyon.]

Vers ce temps, a defaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant
avait de lui-meme cherche, m'a-t-on dit, une solution du probleme des
tangentes par une methode qui se rapprochait de celle qu'on appelle
methode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes memes, aux
geometres.

Les soins de M. Daburon tirerent le jeune emule de Pascal de son
embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En meme temps un
ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succes de botanique, lui en
inspirait le gout, et le guidait pour les premieres connaissances. Le
monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrees,
s'ouvrait a lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et
des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres,
particulierement l'Encyclopedie, d'un bout a l'autre. Rien n'echappait
a sa curiosite d'intelligence; et une fois qu'il avait concu, rien ne
sortait plus de sa memoire. Il savait donc et il sut toujours, entre
autres choses, tout ce que l'Encyclopedie contenait, y compris le
blason. Ainsi son jeune esprit preludait a cette universalite de
connaissances qu'il embrassa jusqu'a la fin. S'il debuta par savoir au
complet l'Encyclopedie du XVIIIe siecle, il resta encyclopedique toute
sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte generale
des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan
d'encyclopedie nouvelle.

Il apprit tout de lui-meme, avons-nous dit, et sa pensee y gagna en
vigueur et en originalite; il apprit tout a son heure et a sa fantaisie,
et il n'y prit aucune habitude de discipline.

Fit-il des vers des ce temps-la, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi
qu'il en soit, les mathematiques, jusqu'en 93, l'occuperent surtout. A
dix-huit ans, il etudiait la _Mecanique analytique_ de Lagrange, dont
il avait refait presque tous les calculs; et il a repete souvent qu'il
savait alors autant de mathematiques qu'il en a jamais su.

La Revolution de 89, en eclatant, avait retenti jusqu'a l'ame du
studieux mais impetueux jeune homme, et il en avait accepte l'augure
avec transport. Il y avait, se plaisait-il a dire quelquefois, trois
evenements qui avaient eu un grand empire, un empire decisif sur sa vie:
l'un etait la lecture de l'Eloge de Descartes par Thomas, lecture
a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les
sciences physiques et philosophiques. Le second evenement etait sa
premiere communion qui determina en lui le sentiment religieux et
catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffacable. Enfin il comptait
pour le troisieme de ces evenements decisifs la prise de la Bastille,
qui avait developpe et exalte d'abord son sentiment liberal. Ce
sentiment, bien modifie ensuite, et par son premier mariage dans une
famille royaliste et devote, et plus tard par ses retours sinceres a la
soumission religieuse et ses menagements forces sous la Restauration,
s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe
et dans son essence. M. Ampere, par sa foi et son espoir constant en la
pensee humaine, en la science et en ses conquetes, est reste vraiment
de 89. Si son caractere intimide se deconcertait et faisait faute, son
intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en
plus, et avec coeur, a la civilisation, a ses bienfaits, a la science
infatigable en marche vers _les dernieres limites, s'il en est, des
progres de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour
beaucoup chez lui le sentiment _liberal_ que le premier eclat de
tonnerre de 89 avait Enflamme.

[Note 118: Preface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.]

D'illustres savants, que j'ai nommes deja, et dont on a releve
frequemment les secheresses morales, conserverent aussi jusqu'au bout,
et malgre beaucoup d'autres cotes moins liberaux, le gout, l'amour
des sciences et de leurs progres; mais, notons-le, c'etait celui des
sciences purement mathematiques, physiques et naturelles. M. Ampere,
different d'eux et plus liberal en ceci, n'omettait jamais, dans son
zele de savant, la pensee morale et civilisatrice, et, en ayant espoir
aux resultats, il croyait surtout et toujours a l'ame de la science.

En meme temps que, deja jeune homme, les livres, les idees et les
evenements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas
d'etre toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le
besoin de l'amitie, d'une communication expansive, active, et de chaque
instant: il lui fallait verser sa pensee et en trouver l'echo autour
de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'ainee, qui avait eu beaucoup
d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilite dans des vers
composes longtemps apres. Ce fut une grande douleur. Mais la calamite de
novembre 93 surpassa tout. Son pere etait juge de paix a Lyon avant le
siege, et pendant le siege il avait continue de l'etre, tandis que la
femme et les enfants etaient restes a la campagne. Apres la prise de
la ville, on lui fit un crime d'avoir conserve ses fonctions; on le
traduisit au tribunal revolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous
les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicite, dans
laquelle il fait ses derniers adieux a sa femme. Ce serait une piece de
plus a ajouter a toutes celles qui attestent la sensibilite courageuse
et l'elevation pure de l'ame humaine en ces extremites. Je cite quelques
passages religieusement, et sans y alterer un mot:

"J'ai recu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a verse un
baume vivifiant sur les plaies morales que fait a mon ame le regret
d'etre meconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
cruelle separation, une patrie que j'ai tant cherie et dont j'ai
tant a coeur la prosperite. Je desire que ma mort soit le sceau
d'une reconciliation generale entre tous nos freres. Je la pardonne
a ceux qui s'en rejouissent, a ceux qui l'ont provoquee, et a ceux
qui l'ont ordonnee. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale,
dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'etendra pas sur
le peu de biens qui nous suffisait, grace a la sage economie et a
notre frugalite, qui fut ta vertu favorite.... Apres ma confiance en
l'Eternel, dans le sein duquel j'espere que ce qui restera de moi
sera porte, ma plus douce consolation est que tu cheriras ma memoire
autant que tu m'as ete chere. Ce retour m'est du. Si du sejour de
l'Eternite, ou notre chere fille m'a precede, il m'etait donne
de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers
enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
jouir d'un meilleur sort que leur pere et avoir toujours devant les
yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opere en nos
coeurs l'innocence et la justice, malgre la fragilite de notre
nature!... Ne parle pas a ma Josephine du malheur de son pere, fais
en sorte qu'elle l'ignore; _quant a mon fils, il n'y a rien que
je n'attende de lui_. Tant que tu les possederas et qu'ils te
possederont, embrassez-vous en memoire de moi: je vous laisse a tous
mon coeur."

Suivent quelques soins d'economie domestique, quelques avis de
restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probite; le tout
signe en ces mots: _J.-J. Ampere, epoux, pere, ami, et citoyen toujours
fidele_. Ainsi mourut, avec resignation, avec grandeur, et s'exprimant
presque comme Jean-Jacques eut pu faire, cet homme simple, ce negociant
retire, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants
illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
la Revolution, devores par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la
maudissant pas!

Parmi ses notes dernieres et ses instructions d'economie a sa femme, je
trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent a ce fils de
qui il attendait tout: "Il s'en faut beaucoup, ma chere amie, que je te
laisse riche, et meme une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer a ma
mauvaise conduite ni a aucune dissipation. Ma plus grande depense a ete
l'achat des livres et des instruments de geometrie dont notre fils ne
pouvait se passer pour son instruction; mais cette depense meme etait
une sage economie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maitre que lui-meme."

Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou
plutot sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses
facultes. Il etait tombe dans une espece d'idiotisme, et passait sa
journee a faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant
s'y tracat. Il ne sortit de son etat morne que par la botanique, cette
science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques
sur ce sujet lui tomberent un jour sous la main, et le remirent sur
la trace d'un gout deja ancien. Ce fut bientot un enthousiasme, un
entrainement sans bornes; car rien ne s'ebranlait a demi dans cet esprit
aux pentes rapides. Vers ce meme temps, par une coincidence heureuse, un
_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers
d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui revela
la muse latine. C'etait l'ode a Licinius et cette strophe:

Saepius ventis agitatur ingens
Pinus, et celsae graviore casu
Decidunt turres, feriuntque summos
Fulmina montes.

Il se remit des lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poetes
les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce gout, cette science des
poetes se mela passionnement a sa botanique, et devint comme un chant
perpetuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait
tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, recitant
aux vents des vers latins dont il s'enchantait, veritable magie qui
endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces
annees de 94 a 97 furent toutes poetiques, comme celles qui avaient
precede avaient ete principalement adonnees a la geometrie et aux
mathematiques. Nous le verrons bientot revenir a ces dernieres sciences,
y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
de longues annees, a l'ideologie, a la metaphysique, jusqu'a ce que la
physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire:
singuliere alternance de facultes et de produits dans cette intelligence
feconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroit
incessamment.

Celui qui, a dix-huit ans, avait lu la _Mecanique analytique_ de
Lagrange, recitait donc a vingt ans les poetes, se bercait du rhythme
latin, y melait l'idiome toscan, et s'essayait meme a composer des
vers dans cette derniere langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une
description celebre du cheval chez Homere, Virgile et le Tasse[119]: il
aimait a la reciter successivement dans les trois langues.

[Note 119: Homere, Iliade, VI; Virgile, Eneide, XI; et le Tasse,
probablement Jerusalem delivree, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin
de sa prison, est compare au coursier belliqueux qui rompt ses liens.]

Le sentiment de la nature vivante et champetre lui creait en ces moments
toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante
et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en
tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il
ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut leve
seulement plus tard. Il etait myope, et il vint jusqu'a un certain age
sans porter de lunettes ni se douter de la difference. C'est un jour,
dans l'ile Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop
de dessein, un cri d'admiration lui echappa comme a une seconde vue tout
d'un coup revelee: il contemplait pour la premiere fois la nature
dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donne a la
prunelle humaine.

Cette epoque de sentiment et de poesie fut complete pour le jeune
Ampere. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les
papiers de tous genres amasses devant nous et qui nous sont confies,
tresor d'un fils. Il ecrivit beaucoup de vers francais et ebaucha une
multitude de poemes, tragedies, comedies, sans compter les chansons,
madrigaux, charades, etc. Je trouve des scenes ecrites d'une tragedie
d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragedie de _Conradin_, d'une
_Iphigenie en Tauride_..., d'une autre piece ou paraissaient Carbon et
Sylla, d'une autre ou figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un
poeme moral sur la vie; des vers qui celebrent l'Assemblee constituante;
une ebauche de poeme sur les sciences naturelles; un commencement assez
long d'une grande epopee intitulee _l'Americide_, dont le heros etait
Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux
ou trois feuillets de sa grosse ecriture d'ecolier, de cette ecriture
qui avait comme peur sans cesse de ne pas etre assez lisible; et la
tirade s'arrete brusquement, coupee le plus souvent par des _x_ et _y_,
par la _formule generale pour former immediatement toutes les puissances
d'un polynome quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il
construisait aussi une espece de langue philosophique dans laquelle il
fit des vers; mais on a la-dessus trop peu de donnees pour en parler. Ce
qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose ou manque,
non pas la facilite, mais l'art, ce que prouve cette litterature
poetique, blasonnee d'algebre, c'est l'etonnante variete, l'exuberance
et inquietude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la
direction definitive n'etait pas trouvee. Le soulevement s'essayait
sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment
superieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la
jeunesse, manquait encore, et le coeur allait eclater.

Je trouve sur une feuille, des longtemps jaunie, ces lignes tracees. En
les transcrivant, je ne me permets point d'en alterer un seul mot, non
plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait:

"Parvenu a l'age ou les lois me rendaient maitre de moi-meme, mon
coeur soupirait tout bas de l'etre encore. Libre et insensible
jusqu'a cet age, il s'ennuyait de son oisivete. Eleve dans une
solitude presque entiere, l'etude et la lecture, qui avaient fait
si longtemps mes plus cheres delices, me laissaient tomber dans une
apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature
repandait dans mon ame une inquietude vague et insupportable. Un
jour que je me promenais apres le coucher du soleil, le long d'un
ruisseau solitaire..."

Le fragment s'arrete brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau?
Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et
sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire
naive de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'a la
mort de l'objet aime. Qui le croirait? ou plutot, en y reflechissant,
pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu charge de
pensees et de rides, et qui semblait n'avoir du vivre que dans le monde
des nombres, il a ete un energique adolescent: la jeunesse aussi l'a
touche, en passant, de son aureole; il a aime, il a pu plaire; et tout
cela, avec les ans, s'etait recouvert, s'etait oublie; il se serait
peut-etre etonne comme nous, s'il avait retrouve, en cherchant quelque
memoire de geometrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_
enseveli.

Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et
du pasteur Walter, revenez a notre memoire pour faire accompagnement
naturel et pour sourire avec nous a cette autre jeunesse! Si Euler ou
Haller ont aime, s'ils avaient ecrit dans un registre leurs journees
d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi?

Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la premiere fois.

Samedi, 20 aout.--Je suis alle chez elle, et on m'y a prete les
_Novelle morali_ de Soave.

... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier etant parti la veille, je suis
alle rendre les _Novelle morali_; on m'a donne a choisir dans la
bibliotheque; j'ai pris madame Des Houlieres, je suis reste un
moment seul avec elle.

Dimanche, 4.--J'ai accompagne les deux soeurs apres la messe, et
j'ai rapporte le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle
serait seule, sa mere et sa soeur partant le mercredi.

... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je
fis la conversation avec elle et Genie. Je promis des comedies pour
le lendemain.

Samedi, 17.--Je les portai, et je commencai a ouvrir mon coeur.

Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames apres la messe.

Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
esperances et la defense d'y retourner avant le retour de sa mere.

Samedi, 24.--Je fus rendre le troisieme volume de Bernardin avec
madame Des Houlieres; je rapportai le quatrieme et _la Dunciade_, et
le parapluie.

Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la
trouvai dans le jardin sans oser lui parler.

Vendredi, 30.--Je portai la quatrieme volume de Bernardin et Racine;
je m'ouvris a la mere, que je trouvai dans la salle a mesurer de la
toile.

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