Book review: The Intelligent Investor, by Benjamin Graham
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Book review: "Autophobia" and "Just After Sunset"
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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'etant
adresse au patre pour le choix d'un certain sentier, le patre, sans
sortir de son silence, fit signe du baton et rentra dans son immobilite.
Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinee culminante sur
la Dole, qu'il avait remarque ce patre sur ce plateau, et que sa
contemplation avait trouve a une heure determinee de sa jeunesse une
forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'etais souvent
figure, en effet, sur un plateau eleve des montagnes, avec moins de
soleil, il est vrai, avec un horizon moins meuble de realites et
d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son
cours sur _la Destinee humaine_, ou il semblait n'indiquer qu'a peine
aux jeunes ames inquietes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors
lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de decembre
1830: "Comme un pasteur solitaire, melancoliquement amoureux du desert
et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans
verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse
a ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse a tout hasard au
bercail, du seul cote ou il peut y en avoir un."

Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il
envisage l'histoire, s'il decrit geographiquement les lieux, c'est par
masses et formes generales, sans scrupule des details, et avec une sorte
de verite ou d'illusion toujours majestueuse. "Les evenements, a-t-il
dit quelque part, sont si absolument determines par les idees, et les
idees se succedent et s'enchainent d'une maniere si fatale, que la seule
chose dont le philosophe puisse etre tente, c'est de se croiser les bras
et de regarder s'accomplir des revolutions auxquelles les hommes peuvent
si peu." Voila tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir,
regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la
Dole est-elle une merveilleuse figure de la destinee de M. Jouffroy.
Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinai dans sa
jeunesse, sa mysterieuse montagne ou la destinee s'est comme offerte aux
yeux, mieux eclairee seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul
ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,
n'est guere que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment
envole.

Dans cette ascension de la Dole, j'ai oublie, pour completer la scene,
de dire qu'outre les deux amis et le patre, il y avait la un vieux
capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, revolutionnaire de
vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le
premier dans le sentier indique, et qu'il voyait les deux amis avoir
peine a se detacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait
de leur lenteur, en criant: "Quand on a vu, on a vu!" Ce capitaine
voltairien, pres du patre, dut paraitre au philosophe le bon sens
goguenard et prosaique, a cote du bon sens naif et profond.

Quelquefois, a travers leurs courses de la journee, il arrivait aux deux
amis de passer a diverses reprises la frontiere; ils se sentaient plus
libres alors, soulages du poids que le regime de ce temps imposait aux
nobles ames, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un
defi et une esperance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque
eteints, qu'avaient allumes les bergers, ils s'asseyaient aupres, et M.
Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les
irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassees de bois vert,
la Providence avait jetes de temps a autre dans le foyer expirant des
civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au
service de sa pensee, de ces grandes images agrestes et naturelles.

En 1821, de retour a Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercerent l'un
sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait
philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-la, secoue tout a fait
l'autorite en matiere religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses elans
politiques ce qu'aurait eu de trop metaphysique et speculatif le cours
d'idees du philosophe. Leur sante a tous deux s'etait fort alteree.
M. Jouffroy acquit des lors cette constitution plus nerveuse et cette
delicatesse fine de complexion, si d'accord avec son ame, mais que
quelque chose de plus robuste avait dissimulee. M. Cousin s'etait engage
dans le carbonarisme et y poussait avec proselytisme; apres quelque
hesitation, les deux amis y entrerent, mais par M. Augustin Thierry,
dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,
Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquerent a aucune des demonstrations
civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et a celui de Camille
Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitue; M. Dubois l'etait deja. En
1823, notre philosophe ecrivait dans la solitude cet article, _Comment
les Dogmes finissent_, ou eclatent la vertu et la foi fremissantes sous
la persecution, ou retentit dans le langage de la philosophie comme un
echo sacre des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais eleve a une plus
grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulee; depuis il
s'est epanche, etendu, elargi, en descendant a la maniere des fleuves,
dont le flot peut s'accroitre, mais ne regagne plus le niveau de la
source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fonde.

Il semble aujourd'hui, a ouir certaines gens, que _le Globe_ n'eut pour
but que de faire arriver plus commodement au pouvoir messieurs les
doctrinaires grands et petits, apres avoir passe six longues annees a
s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront a leur place ces
ignorances et ces injures. M. Dubois, destitue, traduisait la Chronique
de Flodoard pour la collection de M. Guizot, ecrivait quelques articles
aux _Tablettes universelles_, qui trop tot manquerent, se devorait enfin
dans l'intimite d'hommes fervents, etouffes comme lui, et dans
les conversations brulantes de chaque jour. M. Leroux, qui, apres
d'excellentes etudes faites a Rennes au meme college que M. Dubois,
et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus
puissantes et les plus ubereuses d'aujourd'hui, etait simplement ouvrier
typographe, M. Leroux avait imagine, avec M. Lachevardiere, imprimeur,
d'entreprendre un journal utile, compose d'extraits de litterature
etrangere, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et
instructifs rassembles avec choix. Il communiqua son cadre d'essai a M.
Dubois, qui jugea que, dans cette simple idee de magasin a l'anglaise,
il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une
portion de doctrine, y introduire les questions de liberte litteraire,
se poser contre la litterature imperiale, et, sans songer a la politique
puisqu'on etait en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle
et philosophique. Des deux idees combinees de MM. Leroux et Dubois,
naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue a l'occasion
de l'autre, etait evidemment l'idee active, saillante et necessaire;
aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractere de sa propre physionomie.
M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'execution de son
projet; et toute cette matiere de voyages, de faits etrangers, de
particularites scientifiques, qui occupa longtemps les premieres pages
du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, etait menagee
par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M.
Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position
bien inferieure a ses rares merites et a sa portee d'esprit; par
modestie, par fierte, cachant des convictions entieres sous une bonhomie
qu'on aurait du forcer, il s'effaca trop; quatre ou cinq morceaux de
fonds qu'il se decida a y ecrire frapperent beaucoup, mais ne l'y
assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le materiel du
journal, mais en fait d'idees il y passa toujours plus ou moins pour un
reveur. Ses opinions, afin de prevaloir, avaient besoin d'arriver par M.
Dubois[112].

[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la
maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements a l'egard de M.
Leroux aient change a mesure qu'il changeait lui-meme. Ce n'est plus de
sa modestie qu'il semblerait a propos de venir parler aujourd'hui. Lui
aussi il est entre a pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Ocean
Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son detroit de Magellan. Nous
l'avions connu et aime homme _distingue_, nous l'abandonnons revelateur
et prophete. Mais nous irions jusqu'a regretter de l'avoir connu et
loue, quand nous le voyons provoquer l'outrage, a propos de Jouffroy
mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de
cet homme excellent, quand nous le voyons deverser l'amertume sur
l'irreprochable et integre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux
veut faire de Jouffroy son _precurseur_ comme il a fait de M. Cousin son
_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de repeter ici que, nonobstant toutes
les variations subsequentes, cet historique du _Globe_ reste d'une
parfaite exactitude.]

M. Dubois s'etait donc mis a l'oeuvre en septembre 1824, seconde de M.
Leroux, et moyennant les avances financieres de M. Lachevardiere. MM.
Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M.
Trognon travailla aussi des les premiers numeros. Comme il y avait
exposition de peinture au debut, M. Thiers se chargea d'en rendre
compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au
journal. M. Merimee donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa
collaboration. Quelques jeunes gens, eleves distingues de MM. Jouffroy
et Damiron, entrerent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et
Duchatel, qui n'etaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers.
Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils etaient lies, ainsi
que leurs maitres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-etre de loin
avec M. Royer-Collard; personne dans cette reunion commencante
n'en etait aux prejuges brutaux et aux declamations ineptes du
_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, ame du journal, un vif sentiment
revolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, des que la Censure
fut levee, cette pointe genereuse perca en toute occasion. M. de
Remusat, le plus doctrinaire assurement des redacteurs du _Globe_ par la
subtilite de son esprit, par ses habitudes et ses liens de societe, ne
toucha longtemps que des sujets de pure litterature et de poesie; ce
qu'il faisait avec une souplesse bien elegante. M. Duvergier de Hauranne
n'avait pas a un moindre degre la preoccupation litteraire, et son zele
spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et
d'Irlande, a des points delicats de la controverse romantique. Ce n'est
guere a M. Magnin toujours net et progressif, ou a M. Ampere survenu
plus tard et adonne aux excursions studieuses, qu'on imputera un role
dans la pretendue ligue. _Le Globe_ n'a pas ete fonde et n'a pas grandi
sous le patronage des doctrinaires, c'est-a-dire des trois ou quatre
hommes eminents a qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M.
Lachevardiere, l'idee de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voila les
donnees primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,
des proscrits de l'Universite, ce furent les vrais fondateurs; la
generation des salons qui s'y joignit ensuite n'etouffa jamais l'autre.

Le public, qui aime a faire le moins de frais possible en renommee, et
qui est dur a accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir,
tenta d'en expliquer le succes, et presque le talent, par l'influence
invisible et supreme de quelques personnages souvent cites. Ces
personnages etaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette
bienveillance, temperee de blame frequent ou meme d'epigrammes legeres,
ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financierement,
lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout a fait politique, M.
Lachevardiere retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les
doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au
cautionnement; mais c'etait un simple placement de fonds sans enjeu.
Du reste, occupes de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais
contribue de leur plume a l'illustration du journal; une seule fois,
s'il m'en souvient, M. Guizot ecrivit une colonne officieuse sur un
tableau de M. Gerard; peut-etre a-t-il recidive pour quelque autre cas
analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M.
de Broglie n'y a jamais ecrit. Les pretendus patrons hantaient si peu ce
lieu-la, qu'il a ete possible a l'un des redacteurs assidus de n'avoir
pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur
visage. La verdeur de certains articles allait, de temps a autre,
eveiller leur severite et raviver les nuances. M. Royer-Collard reprouva
hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamne,
quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-meme, bien que plus
rapproche du journal par son age et par ses amis, s'en separait crument
dans la conversation; il ne repondait pas de ses disciples, il censurait
leur marche, et savait marquer plus d'un defaut avec quelque trait de
cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_
ne lui paya jamais qu'en respects.

Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il
devint expressement politique, c'est-a-dire sous les ministeres
Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermete de ton
qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassees. Le ministere
Martignac y fut attaque de bonne heure avec une exigence dont MM. de
Remusat, Duchatel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui
de s'etonner. La question des Jesuites et de la liberte absolue
d'enseignement preta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, a une
controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le
moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Remusat,
qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet,
durant la prison de M. Dubois, ne detourna pas un seul instant le
journal de la ligne extreme ou il etait lance; vers cette fin de la
lutte, toutes les pensees n'en faisaient qu'une pour la delivrance, il
semblait meme qu'il y eut dans cette redaction du _Globe_ des vues et
des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au
debut du _National_, developpait sa theorie constitutionnelle, et venait
professer Delorme comme resume de son Histoire de la Revolution, ces
articles ingenieux etaient regardes comme de purs jeux de forme et
des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire
et sociale; et ce n'etait pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,
c'etait M. Duchatel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence
marquee, division au _Globe_ en quelque matiere, cette dissidence
portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'ecole
romantique des poetes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et
le gagner comme organe a elle; mais elle y avait des allies et des
intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui ecrit ces lignes,
penchaient plus ou moins du cote novateur en poesie; MM. Dubois,
Duvergier, de Remusat, et l'ensemble de la redaction, etaient en
mefiance, quoique generalement bienveillants. Tous ces petits mouvements
interieurs se dessinerent avec feu a l'occasion du drame de _Hernani_,
qui eut pour resultat d'augmenter la bienveillance. Mais, helas!
rapprochement litteraire, union politique, tout cela manqua bientot.

Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il etait le philosophe
generalisateur, le dogmatique par excellence, de meme que M. Damiron
etait le psychologue analyste et sagace, de meme que M. Dubois etait
le politique emu et acere, le critique chaleureux. Independamment des
articles recueillis dans le volume des _Melanges_, M. Jouffroy en a
ecrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de geographie, et y a porte
sa large maniere. Il cherchait a tirer des antecedents historiques, des
conditions geographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de
leur mouvement et de leur destinee. Les resultats les plus generaux de
ses meditations a ce sujet sont consignes dans deux lecons d'un cours
particulier professe par lui en 1826 (_de l'Etat actuel de l'Humanite_).
Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion
active et stimulante, l'appel a l'energie morale d'un chacun; il n'y
imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme
et le quietisme brahmanique aux assistants eclaires, sous peine
de decheance aveugle et de fatuite. Au contraire, il y marquait
l'initiative a la civilisation chretienne, et le devoir d'agir a chacun
de ses membres; il y disait avec plainte: "Comment aurions-nous des
hommes politiques, des hommes d'Etat, quand les questions dont la
solution reflechie peut seule les former ne sont pas meme poses, pas
meme soupconnees de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu
de regarder a l'horizon, ils regardent a leurs pieds; quand, au lieu
d'etudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et
dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquietent, ils
ne s'occupent que des details du menage national?... Nous ne concevons
pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires
politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans
un autre, avant d'avoir songe a se poser ces grandes questions.... Je
sais que la marche de l'humanite est tracee, et que Dieu n'a pas laisse
son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques
hommes: mais ce que nous ne pouvons empecher ni faire, nous pouvons du
moins le retarder ou le precipiter par notre mauvaise ou bonne conduite.
Dans les larges cadres de la destinee que la Providence a faite au
monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le
devouement des heros et l'egoisme des laches."

C'etait dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honore, a l'ouverture
d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction
universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours prives
etaient fort recherches; quelques esprits deja murs, des camarades du
maitre, des medecins depuis celebres, une elite studieuse des salons,
plusieurs representants de la jeune et future pairie, composaient
l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement etait
petit, et une reunion plus apparente serait aisement devenue suspecte
avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, a ces
predications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et
discretion; il semblait qu'on y vint puiser a une science nouvelle et
defendue, qu'on y anticipat quelque chose de la foi epuree de l'avenir.
Quand les quinze ou vingt auditeurs s'etaient rassembles lentement, que
la clef avait ete retiree de la porte exterieure, et que les derniers
coups de sonnette avaient cesse, le professeur, debout, appuye a la
cheminee, commencait presque a voix basse, et apres un long silence. La
figure, la personne meme de M. Jouffroy est une de celles qui frappent
le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de melancolique, de
reserve, qui fait naitre l'idee involontaire d'un mysterieux et noble
inconnu. Il commencait donc a parler; il parlait du Beau, ou du Bien
moral, ou de l'immortalite de l'ame; ces jours-la, son teint plus
affaibli, sa joue legerement creusee, le bleu plus profond de son
regard, ajoutaient dans les esprits aux reminiscences ideales du
_Phedon_. Son accent, apres la premiere moitie assez monotone, s'elevait
et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait
de rayons. Son eloquence deployee prolongeait l'heure et ne pouvait se
resoudre a finir. Le jour qui baissait agrandissait la scene; on ne
sortait que croyant et penetre, et en se felicitant des germes recus.
Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifie ce qu'on
attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement
prive, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].

[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poesies de Joseph Delorme deux
pieces adressees a M. Jouffroy, qui n'y est pas nomme, l'une a M***: _O
vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le
Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que
cette derniere piece a ete egalement inspiree par lui.--Dans une
derniere edition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une
lettre de Jouffroy adressee a l'auteur; il s'etait en partie reconnu.]

M. Jouffroy en etait, en ces annees-la, a cette periode heureuse ou luit
l'etoile de la jeunesse, a la periode de nouveaute et d'invention; il se
sentait, a l'egard de chaque verite successive, dans la fraicheur d'un
premier amour; depuis, il se repete, il se souvient, il developpe. Le
malheur a voulu qu'avec sa facilite de parler et son indolence d'ecrire,
il ait improvise ses lecons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle
part ete fixees dans leur verve delicate et leur vivacite naissante. M.
Jouffroy se determine malaisement a ecrire, bien qu'une fois a l'oeuvre
sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publie d'original que la
preface en tete des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles,
la plupart recueillis dans les _Melanges_: l'introduction promise des
Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et demonstrateur eloquent
encore plus qu'ecrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste,
convie peu M. Jouffroy; il souffre evidemment et retarde le plus
possible de s'y emprisonner; il la deborde toujours. La lutte etroite,
la joute de la pensee et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point
a la fermete de Pascal; sa forme, a lui, quand il lui en faut une, est
belle et ample, mais lachee, comme on dit.

Saint Jerome appelle quelque part saint Hilaire, eveque de Poitiers, _le
Rhone de l'eloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutot une Loire
epanouie qu'un Rhone impetueux, comme elle lent, large, inegalement
profond, noyant demesurement ses rives.

M. Jouffroy, entre a la Chambre depuis deux ans, a montre peu
d'inclination pour la politique, et s'est a peine efforce d'y reussir.
On le concoit; dans ses habitudes de pensee et de parole, il a besoin
d'espace et de temps pour se derouler, et de silence en face de lui.
Il avait contre son debut, dans cette assemblee assez vulgaire, d'etre
suspect de metaphysique des le moindre preambule. Et pourtant la parole,
hardiment prise en deux ou trois occasions, eut vaincu ce prejuge; M.
Jouffroy aurait eu beau jeu a entamer la question europeenne selon ses
idees de tout temps, a tracer le role oblige de la France, et a fletrir
pour le coup la politique _de menage_ a laquelle on l'assujettit: il
n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait predomine et
l'ait decourage de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si
ouverte a entendre, il ait souri sur son banc avec dedain[114].

[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est decide a parler, et il l'a
fait avec le succes que nous presagions, bien que dans un sens un peu
different de celui qui nous semblait probable a cette date de decembre
1833, et que nous eussions prefere.]

Car, malgre tout le progres de la disposition contemplative, il y a en
M. Jouffroy le cote dedaigneux, ironique, l'ancien cote actif refoule,
qui se fait sentir amerement par retours, et qui tranche, comme un
eclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme,
qui fut severe au passe, hostile aux revelations, l'adversaire railleur
du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le
gene, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie
du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement
susceptible et chatouilleux, la levre qui s'amincit et se pince, une
rougeur rapide a une joue qui soudain palit.

Mais il y a tout aussitot et tres-habituellement le cote bon,
plebeien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux
intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous
demontre au long des clartes et sait y demeler de nouvelles finesses;
une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend interet,
qui ne se degoute ni ne s'emousse plus. L'idee de devoir preside a
cette noble partie de l'ame que nous peignons; si le premier mouvement
s'echappe quelquefois, la seconde pensee repare toujours.

Outre les travaux et ecrits ulterieurs qu'on a droit d'esperer de M.
Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous
empecher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement
propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproche a
quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes
persuade qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un tresor de
psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine
par la un jour! il s'y fondera a cote de la science une gloire plus
durable; Petrarque doit la sienne a ses vers vulgaires, qui seuls ont
vecu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a deja projete),
ce serait un lieu sur pour toute sa psychologie reelle, qui consiste,
selon nous, en observations detachees plutot qu'en systeme; ce serait
un refuge brillant pour toutes les facultes poetiques de sa nature qui
n'ont pas donne. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce
_Woldemar_ non subtil, bien superieur a l'autre de Jacobi. L'exposition
serait lente, spacieuse, aeree, comme celles de l'Americain dont
l'auteur a tant aime la prairie et les mers[115]. Il y aurait des l'abord
des paturages inclines et de ces tableaux de moeurs antiques que savent
les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette
region avec harmonie et beaute. Le heros, l'amant, flotterait de
la passion a la philosophie, et on le suivrait pas a pas dans ses
defaillances touchantes et dans ses reprises genereuses. Comme l'amitie,
comme l'amour naissant qui s'y cache, se revetiraient d'un coloris sans
fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mysteres par des aspects
aplanis! Comme les pales et arides intervalles s'etendraient avec
tristesse jusqu'au sein des vertes annees! Que la lutte serait longue,
marquee de sacrifice, et que le triomphe du devoir couterait de pleurs
silencieux! Allez, osez, o Vous dont le drame est deja consomme au
dedans; remontez un jour en idee cette Dole avec votre ami vieilli; et
la, non plus par le soleil du matin, mais a l'heure plus solennelle du
couchant, reposez devant nous le melancolique probleme des destinees;
au terme de vos recits abondants et sous une forme qui se grave,
montrez-nous le sommet de la vie, la derniere vue de l'experience, la
masse au loin qui gagne et se deploie, l'individu qui souffre comme
toujours, et le divin, l'inconsole desir ici-bas du poete, de l'amant et
du sage!

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