Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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Et non-seulement elle n'arrivera pas a ce grand but social qu'elle
presageait et qu'elle parut longtemps meriter d'atteindre; mais on
reconnait meme que la plupart, detournes ou decourages depuis lors, ne
donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles
et de monuments de leur esprit. On les voit ingenieux, distingues,
remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne
et grandir a distance, comme certains de nos peres, auteurs du premier
mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse
devenir le signe representatif, par excellence, de sa generation: soit
que, dans ces partages des grandes renommees aux depens des moyennes, il
se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la realite pour que
les contemporains tres-rapproches s'y pretent; soit qu'en effet parmi
ces natures si diversement douees il n'y ait pas, a proprement parler,
un genie superieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans
l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui intercepte et
attenue ce qui, en d'autres temps, eut ete du vrai genie.
Cependant, si de plus pres, et sans se borner aux resultats exterieurs
qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidelement, on examine et
l'on etudie en eux-memes les esprits distingues[108] dont nous parlons,
que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture
de pensee! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors
superieurs a leur oeuvre, a leur action! On se demande ce qui les
arrete, pourquoi ils ne sont ni plus feconds, eux si faciles, ni plus
certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une enigme, ces
belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui
meritent le plus l'etude et qui appellent longtemps le regard par
l'etendue, la serenite et une sorte de froideur, au premier aspect,
immobile, apparait surtout M. Jouffroy, celui-la meme dont nous avons
signale le premier manifeste eloquent. Dans une generation ou chacun
presque possede a un haut degre la facilite de saisir et de comprendre
ce qui s'offre, son caractere distinctif, a lui par-dessus tous, est
encore la comprehension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit
quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les
esprits distingues de notre siecle, de celle de toutes les qualites
qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'etendue_, il faut
croire que, sur la montagne du Jura ou il est ne, un air plus vif, un
ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure recule l'horizon et
fait un spectacle spacieux dans son ame comme dans sa Prunelle.
[Note 108: Le mot _distingue_, qui revient frequemment dans cet
article et qui s'applique si bien a la generation qu'on y represente, a
commence d'etre pris dans le sens ou on l'emploie aujourd'hui, a partir
de la fin du XVIIe siecle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au
vieux Saint-Evremond: "S'il (_votre recommande_) est amoureux du merite
qu'on appelle ici _distingue_, peut-etre que votre souhait sera rempli;
car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot."
Il parait toutefois que ce mot _distingue_ pris absolument, et sans etre
determine par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'etait
pas encore pleinement autorise a la fin du XVIIIe siecle. Je trouve
dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre
la-dessus, tiree du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand
a mademoiselle Emilie d'Ursel, agee de cinq ans_. Dans des observations
qui suivent, on repond fort bien a ce _gentilhomme flamand_, un peu
puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des ecrits
ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyere, qui font fortune quelque
temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;
et a propos de _distingue_ tout court qui choquait alors beaucoup de
gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par
d'assez bonnes raisons: "On parle d'un peintre et on dit que c'est un
homme _distingue_: on sait bien que ce doit etre par ses tableaux;
pourquoi sera-t-on oblige de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbe Delille
est un homme de lettres _distingue_, est-il quelque Francais qui s'avise
de me demander par quoi?
"Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingue_, absolument, comme on
dit un homme _superieur_? car ce dernier indique une relation meme plus
immediate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les
mots qui n'ont ete employes d'abord qu'avec des regimes s'en separent
ensuite et conservent un sens tres-precis, tres-clair, meme en restant
tout seuls."--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de
l'Academie francaise.]
L'intelligence a un degre excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de
large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifie,
voila donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se declare
a la premiere observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages
lentes et pleines, soit qu'on assiste au developpement continu et
regulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence a un miroir
presque plan, tres-legerement concave, qui a la faculte de s'egaler aux
objets devant lesquels il est place, et meme de les depasser en tous
sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs a
facettes qui tournent et brillent volontiers, ne representant en saillie
qu'une etroite portion de l'objet a la fois; ce n'est pas de ces miroirs
ardents, trop concentriques, d'ou nait bientot la flamme. Car il y a
aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en presence de
l'objet. Elles ne se tiennent pas aisement a le reflechir, elles
l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y
laissent d'eclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,
est sujet a cette maniere. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_
l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de
longanimite dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui
des preliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien
lent.
A l'egard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux
manieres. Tout esprit est plus ou moins arme, en presence des idees,
du bouclier ou miroir de la reflexion, et du glaive de l'invention, de
l'action penetrante et remuante: reflechir et oser. Le genie consiste
dans l'alliance proportionnee des deux moyens, avec la predominance
d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa premiere
periode, il se servait aussi du glaive qui simplifie, debarrasse et
ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille eclairs,
quand il tranchait cette perilleuse question, _Comment les Dogmes
finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits,
laquelle a recu chez lui une application plus prompte, c'est dans le
miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par
degres replie et qu'il se deploie aujourd'hui de preference. Le miroir
en son sein est devenu plus large, plus net et plus repose que jamais,
d'une serenite admirable, bien qu'un peu glacee, un beau lac de Nantua
dans ses montagnes.
Mais tout lac, en refletant les objets, les decolore et leur imprime
une sorte d'humide frisson conforme a son onde, au lieu de la chaleur
naturelle et de la vie. Il y a ainsi a dire que l'intelligence
exclusivement etalee decolore le monde, en refroidit le tableau et est
trop sujette a le reflechir par les aspects analogues a elle-meme, par
les pures abstractions et idees qui s'en detachent comme des ombres.
Il y a a dire que l'intelligence, si fidele qu'elle soit, ne donne pas
tout, que son miroir le plus etendu ne represente pas suffisamment
certains points de la realite, meme dans la sphere de l'esprit. Le
tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonte et de
pensee penetrante dont nous avons parle, se reflechissent assez peu et
tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont
reellement de valeur et d'effet dans le progres commun. Il faut avoir
agi beaucoup par les idees et continuer d'agir et de pousser le glaive
devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place a distance
a pourtant de poids et d'effet dans la melee, Or, M. Jouffroy, dans ses
lucides et placides representations d'intelligence, en est venu souvent
a ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquee aux hommes
par les hommes, a ne croire que mediocrement a l'efficacite d'un genie
individuel vivement employe. L'energie des forces initiales l'atteint
peu. Il est trop question avec lui, au point de vue ou il se place, de
se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, a l'heure la plus
ardente de sa jeunesse, peignant la noble elite dont il faisait partie,
ecrivait: "L'esperance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les
apotres predestines, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du
monde... Ils ont foi a la verite et a la vertu, ou plutot, par une
providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces
deux images imperissables de la Divinite, sans lesquelles le monde ne
saurait aller longtemps, se sont emparees de leurs coeurs pour revivre
par eux et pour rajeunir l'humanite."
Et c'est ici, peut-etre, que s'explique un coin de l'enigme que nous
nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si superieures
a leur action et a leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans
l'atmosphere de cette periode du siecle quelque chose qui coupe et
attenue des talents, capables en d'autres epoques de monter au genie, et
quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose
qui procure aux esprits l'etendue, ce n'est, je le crains, qu'un
meme fait diversement exprime; car cette etendue si precoce, cette
intelligence ouverte et traversee, qui se laisse, faire et accueille
tour a tour ou a la fois toutes choses, est l'inverse de la
concentration necessaire au genie, qui, si elargi qu'il soit, tient
toujours de l'allure du glaive.
Mais voila que nous sommes deja en plein a peindre l'homme, et nous
n'avons pas encore donne l'idee de sa philosophie, de son role dans la
science, de la methode qu'il y apporte, et des resultats dont il peut
l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'a peine ces endroits
reguliers sur lesquels notre incompetence est grande; d'autres les
traiteront ou les ont assez traites. M. Leroux, dans un bien remarquable
article[109], a entame, avec le philosophe et le psychologiste, une
discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait
egalement. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous
affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble
et necessaire exercice, une gymnastique de la pensee que doit pratiquer
pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est
perpetuellement a recommencer pour chaque generation depuis trois mille
ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts
lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos
tetes a leur vrai point les questions eternelles, mais elle ne les
resout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de verites
de detail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais
dans la pretention principale qui la constitue, et qui s'adresse a
l'abime infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai
a peu pres comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: "Pourvu que ce
soit exprime a merveille, et qu'il y ait bien des verites, de saines et
precieuses observations de detail, il m'est egal a bord de quel systeme
et a la suite de quelle methode tout cela est embarque." Ce n'est donc
pas le philosophe eclectique, le regulateur de la methode des faits de
conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son
modeste ami M. Damiron, s'est installe a demeure dans la psychologie
d'abord conquise, sillonnee, et bientot laissee derriere par M. Cousin,
et qui y regne aujourd'hui a peu pres seul comme un vice-roi emancipe,
ce n'est pas ce representant de la science que nous discuterons en
M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui,
l'ecrivain, le penseur, une des figures interessantes et assez
mysterieuses qui nous reviennent inevitablement dans le cercle de notre
epoque, un personnage qui a beaucoup occupe notre jeune inquietude
contemplative, une parole qui penetre, et un front qui fait rever.
[Note 109: _Revue encyclopedique_.]
[Note 110: _Revue du Progres social_.]
[Note 111: Ce que j'ai avance de la philosophie me semble surtout vrai
de la psychologie. La psychologie en elle-meme (si je l'ose dire), a
part un certain nombre de verites de detail et de remarques fines qu'on
en peut tirer, ne sert guere qu'au sentiment solitaire du contemplateur
et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpetuellement a
recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pecheur
a la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord
d'une riviere doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans
l'eau, et apercoit mille nuances particulieres a son visage. Son
illusion est de croire pouvoir aller au dela de ce sentiment
d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de
l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de peche, le poisson,
c'est sa propre image, c'est soi-meme, au moindre effort et au moindre
ebranlement, tout se trouble, la proie s'evanouit, le phenomene a saisir
n'est deja plus.]
M. Theodore Jouffroy est ne en 1796, au hameau des Pontets pres de
Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale
de cultivateurs. Son grand-pere, qui vecut tard, et dont la jeunesse
s'etait passee en quelque charge de l'ancien regime, avait conserve
beaucoup de solennite, une grandeur polie et presque seigneuriale dans
les manieres. La famille etait si unie, que les biens de l'oncle et du
pere de M. Jouffroy resterent _indivis_, malgre l'absence de l'oncle qui
etait commercant, jusqu'a la mort du pere. Il fit ses premieres etudes a
Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle pretre; de la il partit pour
Dijon, ou il suivit le college sans y etre renferme, lisant beaucoup a
part des cours, et se formant avec independance. Il avait un gout marque
pour les comedies, et essaya meme d'en composer. Recu eleve de l'Ecole
Normale par l'inspecteur-general, M. Roger, qui fut frappe de son
savoir; il vint a Paris en 1813. Sa haute taille, ses manieres simples
et franches, une sorte de rudesse apre qu'il n'avait pas depouillee,
tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui
etait fier d'en etre; ses camarades lui donnerent le sobriquet de
_Sicambre_. Ses premiers essais a l'Ecole attestaient une lecture
immense, et particulierement des etudes historiques tres-nourries. Un
grand mouvement d'emulation animait alors l'interieur de l'Ecole; les
eleves provinciaux, entres l'annee precedente, MM. Dubois, Albrand aine,
Cayx, etc., s'etaient mis en devoir de lutter avec les eleves parisiens,
jusque-la en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron,
Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, acheverent de constituer
en bon pied les provinciaux. Cette premiere annee se passa pour eux a
des exercices historiques et litteraires; il fallait la revolution de
1814 pour qu'une specialite philosophique put etre creee au sein de
l'Ecole par M. Cousin. MM. La Romiguiere et Boyer-Collard n'avaient
professe qu'a la Faculte des Lettres, mais aucun enseignement
philosophique approprie ne s'adressait aux eleves; M. Cousin eut, en
1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent
ses premiers disciples.
Je me suis demande souvent si M. Jouffroy avait bien rencontre sa
vocation la plus satisfaisante en s'adonnant a la philosophie; je me
le suis demande toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou
descriptives ou sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu
traiter de l'Art et du Beau avec une delicatesse si sentie et une
expansion qui semble augmentee par l'absence, _ripae ulterioris amore_,
ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matieres qu'il
deduit avec une lucidite constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'ame
sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exile. Mais
non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi
de toutes ses facultes cachees, si quelques portions pittoresques ou
passionnees restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait
evidemment pour cette reflexion vaste et eclaircie. Son tort, si nous
osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le
genie actif qui s'y melait a l'origine, d'avoir efface l'imagination
platonique qui pretait sa couleur aux objets et baignait a son gre les
horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le
bien, il a pris sa science au serieux et a voulu que rien de temeraire
et de hasarde n'y restat. La reserve a empiete de jour en jour sur
l'audace. En proie durant quinze annees a cet inquietant probleme de
la destinee humaine, il a voulu mettre ordre a ses doutes, a ses
conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calme, mais
il s'y est refroidi. Sa raison est demeuree victorieuse, mais quelque
chose en lui a regrette la flamme, et son regard parait souffrant. Nous
disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare merite
moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une
contrition.
Le retour de l'ile d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs
des volontaires royaux a la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout
simplement que ces jeunes philosophes n'etaient pas bonapartistes, et
qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable a la pensee
que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo
Ortis, insere au _Courrier Francais_ en 1819, je trouve exprime a nu, et
avec une fermete de style a la Salluste, ce sentiment d'opposition aux
conquetes et a la force militaire: "Un peuple ne doit tirer l'epee que
pour defendre ou conquerir son independance. S'il attaque ses voisins
pour les soumettre a son pouvoir, il se deshonore; s'il envahit leur
territoire sous le pretexte d'y fonder la liberte, on le trompe ou il se
trompe lui-meme. Violer tous les droits d'une nation pour les retablir,
est a la fois l'inconsequence la plus etrange et l'action la plus
injuste.
"L'amour de la liberte commenca la Revolution francaise; l'Europe,
desavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son
admiration. Mais bientot les applaudissements cesserent. La justice
avait ete foulee aux pieds par les factions; la liberte devait perir
avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques
annees, pour accrediter aupres du peuple des chefs ambitieux et servir
d'instrument a l'etablissement du despotisme.
"Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et
l'heroisme de nos soldats prostitue. L'epee francaise devait etre
plantee sur la frontiere delivree, pour avertir l'Europe de notre
justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie.
Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout,
mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter."
Ce que M. Jouffroy exprimait si energiquement en 1819, il ne le sentait
pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une premiere invasion et a la
menace d'une seconde. Ses craintes realisees, et dans toute l'amertume
du role de vaincu, il reprit avec ses amis les etudes philosophiques; un
sentiment exalte de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils
etaient dans leur periode stoique, dans cette periode de Fichte, par
ou passent d'abord toutes les ames vertueuses. M. Jouffroy gagna le
doctorat avec deux theses remarquables, l'une sur _le Beau et le
Sublime_, et l'autre sur _la Causalite_. A partir de 1816, il devint
maitre de conferences a l'Ecole, et fut en meme temps attache au college
Bourbon jusqu'en 1822, epoque ou M. Corbiere, qui avait brise l'Ecole,
le destitua aussi de ses fonctions au college. M. Jouffroy, au sortir de
l'Ecole, entretenait une correspondance active d'idees et d'epanchements
avec ses amis disperses en province, avec MM. Damiron et Dubois
particulierement, qu'on avait envoyes a Falaise, et ensuite avec ce
dernier, a Limoges. C'etaient souvent des saillies d'imagination
philosophique, non pas sur un tel point special et borne, mais sur
l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinee future, le role
des planetes dans l'ascension des ames, et l'esperance de rejoindre
en ces Elysees superieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus
aimes, Platon ou Montaigne. On surprend la tout a nu l'homme qui plus
tard, et deja tempere par la methode, n'a pu s'empecher de lancer
ses ingenieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre
plusieurs lecons de son cours a la question de _la vie anterieure_.
C'etaient encore, dans cette correspondance, des retours de desir vers
le pays natal, vers la montagne d'ou il tirait sa source, et le besoin
de peindre a ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels
dont il etait sevre: "Qui vous dira la fraicheur de nos fontaines,
la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les
balancements de nos sapins, le vetement de brouillard que chaque matin
ils prennent, et la funebre obscurite de leurs ombres? et l'hiver, dans
la tempete, les tourbillons de neige souleves, les chemins disparus sous
de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut
de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que
les familles s'assemblent au bruit des toits ebranles, et prient Dieu
pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?"
En 1820, ayant perdu son pere, il revit ce Jura tant desire, et toute
sa chere Helvetie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, place alors
a Besancon, et lui-meme atteint de cruelles douleurs et pertes
domestiques, y cherchait un allegement dans l'entretien de l'amitie et
dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a
ecrit et a bien voulu nous lire un recit de cette epoque de sa vie ou
son ame et celle de M. Jouffroy se confondirent si etroitement. Un tel
morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, ou revivent
a cote des circonstances individuelles les emotions religieuses et
politiques d'alors, serait la revelation biographique la plus directe,
tant sur les deux amis que sur toute la generation d'elite a laquelle
ils appartiennent. Mais il faut se borner a une pale idee. Apres avoir
reconnu et salue le toit patriarcal, le bois de sapins en face, a
gauche, qui projette en montant ses _funebres ombres_, avoir foule la
mousse epaisse, les humides lisieres ou sont les fraises, et s'etre
assis derriere le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit des le
berceau une levre eloquente, il s'agissait pour les deux amis de se
donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les
montrer; pour M. Dubois, de les decouvrir;--car c'etait tout au plus si
ce dernier les avait, en venant, apercues de loin a l'horizon dans la
brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami
un matin, des avant le lever du soleil, a travers les vallees et les
prairies, jusqu'a la pente de la Dole qu'ils gravirent. La Dole est le
point culminant du Jura, et ou le Doubs prend sa source. En montant par
un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus
haut sans rien decouvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte
au plateau du sommet, tout se declare. C'est ce qui eut lieu pour M.
Dubois, a qui son guide habile menageait la surprise: "Toutes les Alpes,
comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!" L'amphitheatre
glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Leman, dans un coin la
Savoie rabaissee au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel
que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de decrire; la
vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manieres,
voila ce qui l'assaillit d'abord et le stupefia. M. Jouffroy, plus
familier a l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de
l'immobile extase de l'ami qu'il avait guide; il reportait son regard
avec sourire tantot sur le spectacle eclatant, et tantot sur le
visage ebloui; il etait comme satisfait de sa lente demonstration si
magnifiquement couronnee, il etait satisfait de sa montagne. A quelques
pas en avant, un patre debout, les bras croises et appuye sur son baton,
semblait aussi absorbe dans la grandeur des choses; le philosophe en fut
vivement frappe, et dit: "Il y a en cette ame que voila toutes les memes
impressions que dans les notres."--Les images nombreuses et si belles
dans la bouche de M. Jouffroy, ou le patre intervient souvent, datent de
cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son emouvant discours
sur _la Destinee humaine_: "Le patre reve comme nous a cette infinie
creation dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans
cette chaine d'etres dont les extremites lui echappent; entre lui et les
animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui
arrive de se demander si, de meme qu'il est superieur a eux, il n'y
aurait pas d'autres etres superieurs a lui..., et de son propre droit,
de l'autorite de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornee,
il a l'audace de poser au Createur cette haute et melancolique question:
Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le role que je joue ici-bas?"
Dans ses lecons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont ete nulle part
recueillies, M. Jouffroy disait frequemment d'une voix penetree: "Tout
parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-meme, le mineral le plus
informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mysterieux; et ce
langage, le patre, dans sa solitude, l'entend, l'ecoute, le sait autant
et plus que le savant et le philosophe, autant que le poete!"
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