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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Opener -- Vladeck 28 (1): 287 -- QUICK SEARCH: Author: Keyword(s): Year: Vol: Page: , 28, no. 1 (2009): 287-288 doi: 10.1377/hlthaff.28.1.287 2009 by New Online This Article Services Google Scholar PubMed Book Reviews BOOK REVIEWS Assume A Can Opener

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de
faits singuliers, veritables ebauches et materiaux de romans; l'histoire
de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un
savant Anglais, M. Hooker, s'etait plu, dans un journal de son pays,
a developper une comparaison ingenieuse de l'antique retraite de
Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au
temps de Celadon. Cassiodore deja vieux, comme on sait, et degoute de la
cour par la disgrace de Boece, se retira au monastere de Viviers, qu'il
avait bati dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux a
l'etude des anciens manuscrits, surtout a celle des saintes Lettres, a
la culture de la terre et a l'exercice de la piete. Prevost s'etend avec
complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est
evidemment son ideal qu'il retrouve dans ce monastere de Cassiodore;
c'est son Saint-Germain-des-Pres, son La Fleche, mais avec bien
autrement de soleil, d'aisance et d'agrements. Et quant a la
ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Celadon, que l'ecrivain
anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche
aucunement, car il est persuade, dit-il, "que dans l'_Arcadie_ et dans
le pays de Forez, avec des principes de justice et de charite, tels que
la fiction les y represente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
aux habitants, il ne leur manquoit que les idees de religion plus justes
pour en faire des gens tres-agreables au Ciel[100]."

[Note 100: On peut lire a ce sujet une gracieuse lettre de
Mademoiselle, cousine de Louis XIV, a madame de Motteville, ou elle
trace a son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent
egalement de l'_Astree_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant a
l'ideal de Prevost d'apres Cassiodore, par un couvent de carmelites
qu'elle exige dans le voisinage.]

Apres six annees d'exil environ, Prevost eut la permission de rentrer en
France sous l'habit ecclesiastique seculier. Le cardinal de Bissy qui
l'avait connu a Saint-Germain, et le prince de Conti, le protegerent
efficacement; ce dernier le nomma son aumonier. Ainsi retabli dans la
vie paisible, et desormais au-dessus du besoin, Prevost, jeune encore,
partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les
soins de la societe brillante ou il se delassait. Le travail d'ecrire
lui etait devenu si familier que ce n'en etait plus un pour lui: il
pouvait a la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation.
Nous devons dire que les ecrits volumineux dont est remplie la derniere
moitie de sa carriere se ressentent de cette facilite extreme degeneree
en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de
Richardson, de Hume ou de Ciceron qu'il entreprenne; que ce soit une
_Histoire de Guillaume-le-Conquerant_ ou une _Histoire des Voyages_,
c'est le meme style agreable, mais fluidement monotone, qui court
toujours et trop vite pour se teindre de la variete des sujets. Toute
difference s'efface, toute inegalite se nivelle, tout relief se polit
et se fond dans cette veine rapide d'une invariable elegance. Nous
ne signalerons, entre les productions dernieres de sa prolixite, que
l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idee est aussi
delicate qu'indeterminee. Une jeune Grecque d'abord vouee au serail,
puis rachetee par un seigneur francais qui en voulait faire sa
maitresse, resistant a l'amour de son liberateur, et n'etant peut-etre
pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-etre_ surtout,
adroitement menage, que rien ne tranche, que la demonstration environne,
effleure a tout moment et ne parvient jamais a saisir; il y avait la
matiere a une oeuvre charmante et subtile dans le gout de Crebillon
fils: celle de Prevost, quoique gracieuse, est un peu trop executee au
hasard[101]. Prevost vivait ainsi, heureux d'une etude facile, d'un monde
choisi et du calme des sens, quand un leger service de correction de
feuilles rendu a un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eut
songe, et l'envoya encore faire un tour a Bruxelles. Cette disgrace
inattendue fut de courte duree et ne lui valut que de nouveaux
protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti,
qui l'occupa aux materiaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
Daguesseau, de son cote, le chargea de rediger l'_Histoire generale des
Voyages_[102]. Son desinteressement au milieu de ces sources de faveur et
meme de richesse ne se dementit pas; il se refusait aux combinaisons qui
lui eussent ete le plus fructueuses; il abandonnait les profits a son
libraire, avec qui on a remarque (je le crois bien) qu'il vecut toujours
en tres-bonne intelligence. Je crains meme que, comme quelques gens de
lettres trop faciles et abandonnes, il ne se soit mis a la merci du
speculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux
poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetee a
Saint-Firmin, pres de Chantilly, etait sa perspective d'avenir ici-bas,
l'horizon borne et riant auquel il meditait de confiner sa vieillesse.
Il s'y rendait un jour seul par la foret (23 novembre 1763), quand une
soudaine attaque d'apoplexie l'etendit a terre sans connaissance. Des
paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
mort, un chirurgien ignorant proceda sur l'heure a l'ouverture. Prevost,
reveille par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans
d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, ecrit de sa
main, qui contenait ces mots:

Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:

1 deg. L'un de raisonnement:--la Religion prouvee par ce qu'il y a de
plus certain dans les connaissances humaines; methode historique et
philosophique qui entraine la ruine des objections;

2 deg. L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien
de la foi depuis l'origine du Christianisme;

3 deg. Le troisieme de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la
societe.

Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cleveland_, cette vie
romanesque et agitee. Prevost appartient en litterature a la generation
palissante, mais noble encore, qui suivit immediatement et acheva
l'epoque de Louis XIV. C'est un ecrivain du XVIIe siecle dans le XVIIIe,
un _l'abbe Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de
Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de
sculpteurs, cette generation n'en compte guere et ne s'en inquiete pas;
pour tout musicien, elle a le melodieux Rameau. Du fond de ce declin
paisible, Prevost se detache plus vivement qu'aucun autre. Anterieur
par sa maniere au regne de l'analyse et de la philosophie, il ne
copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustre par un
formidable predecesseur; son genre est une invention aussi originale que
naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de
l'autre siecle, la gloire qu'il se developpe ne rappelle que lui.
Il ressuscite avec ampleur, apres Louis XIV, apres cette precieuse
elaboration de gout et de sentiments, ce que d'Urfe et mademoiselle de
Scudery avaient prematurement deploye; et bien que chez lui il se mele
encore trop de convention, de fadeur et de chimere, il atteint souvent
et fait penetrer aux routes secretes de la vraie nature humaine; il
tient dans la serie des peintres du coeur et des moralistes aimables une
place d'ou il ne pourrait disparaitre sans qu'on apercut un grand vide.

Septembre 1831.

[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De
Launay) a M. d'Hericourt: "J'ai commence la Grecque a cause de ce que
vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aisse en a donne
l'idee; mais cela est bien brode, car elle n'avait que trois ou quatre
ans quand on l'amena en France." Mademoiselle Aisse, mademoiselle De
Launay, l'abbe Prevost, trois modeles contemporains des sentiments les
plus naturels dans la plus agreable diction!]

[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait
precedemment donne a l'abbe Prevost la permission d'imprimer les
premiers volumes de _Cleveland_ que sous la condition expresse que
Cleveland se ferait catholique au dernier volume.]

[Note 103: Jean-Jacques, dont c'etait aussi le voeu, mais qui ne s'y
tenait pas, eut occasion, a ses debuts, de rencontrer souvent l'abbe
Prevost chez leur ami commun Mussard, a Passy; il en parle dans ses
_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret
pour les moments heureux passes dans une societe choisie. Enumerant les
amis distingues que s'etait faits l'excellent Mussard: "A leur tete,
dit-il, je mets l'abbe Prevost, homme tres-aimable et tres-simple, dont
le coeur vivifiait ses ecrits dignes de l'immortalite, et qui n'avait
rien dans la societe du coloris qu'il donnait a ses ouvrages." Il est
permis de croire que l'abbe Prevost avait eu autrefois ce _coloris_ de
conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.]


Pour completer cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
_L'Abbe Prevost et les Benedictins_, dans les _Derniers Portraits_; et,
dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le
Buste de l'abbe Prevost_.



M. ANDRIEUX

M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes
d'une generation litteraire qui eut bien son prix et sa gloire. Ne a
Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de
langue que s'il etait ne a Reims, a Chateau-Thierry ou a deux pas de la
Sainte-Chapelle. Ayant acheve ses etudes et son droit a Paris avant la
Revolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, a composer pour
le theatre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de
sensibilite coulante et facile que le premier, avec bien moins de
saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae
naris_, plus nourri de l'antiquite, avec plus de critique enfin et de
gout que tous deux, il preluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce
grec un peu _dix-huitieme siecle_, qu'_Anacharsis_ avait mis a la mode;
en 1787, il prit tout a fait rang par les _Etourdis_, le plus aimable et
le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le veritable role de
M. Andrieux, sa veritable specialite, au milieu de cette gaie et douce
amitie qui l'unissait a Ducis, Collin et Picard, c'etait d'etre leur
juge, leur conseiller intime, leur Despreaux familier et charmant,
l'arbitre des graces et des elegances dans cette petite reunion,
heritiere des traditions du grand siecle et des souvenirs du souper
d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait raye de l'ongle un mot, une pensee,
une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien a redire;
Collin obeissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eut manque d'un
si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-meme en vers
grondants et males qui rappellent assez la veine de Corneille:

J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;
C'est a toi de regler ma fougue impetueuse,
De contenir mes bonds sous une bride heureuse,
Et de voir sans peril, asservi sous ta loi,
Mon genie, encor vert, galoper devant toi.
Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,
Imposer a ma muse une marche timide.
Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,
Sachant marcher son pas, sache aussi s'elancer.
Loin de nous le mesquin, l'etroit et le servile!
Ainsi, comme a Collin, tu pourras m'etre utile.

[Note 104: Un jour il disait a propos de Suard: "Sa preface de La
Bruyere, c'est son Cid." On peut retourner cet agreable mot. Le Cid
d'Andrieux, ce sont ses _Etourdis_; il y laissa presque tout son
aiguillon.]

C'etait en general a la diction que se bornait cette surveillance
de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les
questions plus elevees et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit;
quelques maximes generales, quelques preceptes de tradition suffisaient;
mais on savait alors en diction, en fait de vrai et legitime langage,
mille particularites et nuances qui vont se perdant et s'oubliant
chaque jour dans une confusion, inevitable peut-etre, mais certainement
facheuse. M. Andrieux etait maitre consomme pour l'appreciation de
ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie
francaise la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que tres-court et
tres-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un
chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Beranger, un brin de thym
a cote du brin de serpolet. On voit dans une piece fugitive a son ami
Deschamps, auteur de _la Revanche forcee_, quelle difference essentielle
l'habile connaisseur etablit entre Grecourt et Chaulieu, et meme entre
Bernis et Grecourt. Si ces distinctions, que nous sentons a peine
aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et
insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _a-peu-pres_, dont on
ne se rend plus compte, sont un symptome invariable de decadence en
litterature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idees plus larges, de
theories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-etre a ce
sujet des litteratures qui se decomposent, comme des corps organiques en
dissolution, lesquels donnent alors acces en eux par tous les pores aux
elements generaux, l'air, la lumiere, la chaleur: ces corps humains et
vivants etaient mieux portants, a coup sur, quand ils avaient assez
de loisir et de discernement pour songer surtout a la decence de la
demarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et a la beaute
des ongles.

Dans les changements proposes pour _Polyeucte_ et _Nicomede_, et ou il
ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se
montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission
d'oter, en soufflant, quelques grains de poussiere a son beau cothurne.
Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux
dans ses proportions vraies, et le doux air d'espieglerie qui s'y mele
n'y messied pas.

M. Andrieux avait donc recu en naissant un grain de notre sel attique,
une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement a profit,
il les a sagement menages jusqu'au bout. Il etait erudit, studieux avec
friandise, intimement verse dans Horace, dont il donnait d'agreables et
familieres traductions, sachant tant soit peu le grec, et par consequent
beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps:
car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et,
quelques annees plus tard, la generation litteraire suivante, dite
_litterature de l'Empire_, et dont etait M. de Jouy, sut a peine le
latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que
d'etre ne dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce
qui etait germanique, avait moins de repugnance pour la litterature
anglaise, et il la posseda, comme avait fait Suard, par le cote
d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poetes du siecle
de la reine Anne.

A partir de 1814, M. Andrieux professa au College de France, comme,
depuis plusieurs annees deja, il professait a l'interieur de l'Ecole
Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimes de la
jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute
sa vie. Nous serions peu a meme d'en parler au long, les ayant trop
inegalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant ete imprime
jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M.
Andrieux y deploya dans un cadre plus general les qualites precieuses
de critique, de finesse delicate, de malice inoffensive et ingenieuse,
qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers
avaient joui. Sincerement bonhomme, quoiqu'il affectat un peu cette
ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien
dites, causeur toujours ecoute [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant
par le ton ou l'a-propos les verites et les conseils qui, sur ses
levres, n'etaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent
qui pouvait sembler de mediocre haleine, ce que bien des talents plus
forts ont trouve trop long et trop lourd; il a fourni une carriere non
interrompue de dix-huit annees de professorat; et, comme il le disait
lui-meme a sa derniere lecon, il est mort presque sur la breche.

[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain a propos de cette voix
faible de M. Andrieux, qui n'etait qu'un filet et qu'un souffle: "Il se
fait entendre a force de se faire ecouter."]

Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il
avait du bon comedien; il lisait en perfection, avec un art infini, il
jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une
mimique qui n'etait qu'a lui, il tenait son auditoire en suspens, il
excellait a mettre en scene et comme en action de petits preceptes, de
jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.

Dans les querelles litteraires qui s'etaient elevees durant les
dernieres annees, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait etre douteuse;
cette opinion lui etait dictee par ses antecedents, ses souvenirs, la
nature de son gout, les qualites qu'il avait, et aussi par l'absence de
celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'alterait
jamais, meme en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les
innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il
aurait raille M. Poinsinet, en homme de grace et d'urbanite; point de
gros mot ni de tonnerre.

M. Andrieux est reste fidele, toute sa vie, aux doctrines philosophiques
et politiques de sa jeunesse. Il melait volontiers a son enseignement
des preceptes evangeliques qui rappelaient la maniere morale de
Bernardin de Saint-Pierre: il prechait l'amour des hommes et
l'indulgence, comme il convenait a l'ami de Collin l'optimiste, du bon
Ducis, et au peintre d'Helvetius. Politiquement, M. Andrieux a fait
preuve d'une constante fermete qui ne s'est jamais dementie, soit au
fort de la Revolution ou il se maintint par d'exces, soit au sein du
Tribunal ou il lutta contre l'usurpation despotique et merita d'etre
elimine, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa
delicatesse un peu frele et son amenite extreme furent toujours exemptes
de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des
principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractere, et plus
fort peut-etre que son talent; mais ce talent lui-meme etait rare. M.
Andrieux avait recu un don peu abondant, mais distingue et precieux;
il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la
litterature francaise, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _gout_.

17 mai 1833.

[Note 106: Il ecrivait a M. Parent-Real, son ancien collegue
au Tribunal, le 20 novembre 1831: "Nous avons vu quarante ans de
revolutions: pensez-vous que nous soyons a la fin? Nous avons vu aussi
tous les gouvernements qui se sont succede l'un apres l'autre, etre
aveugles, egoistes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils
tombes.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime
innocente, est livree, comme Promethee, au bec eternel des vautours."
Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le
discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononca a l'Academie
francaise, en venant y succeder a l'aimable auteur des _Etourdis_: "M.
Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux
hommes d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande
consideration, content de son siecle, content de voir la Revolution
francaise triomphante sans desordres et sans exces." M. Andrieux, a tort
ou a raison, etait moins optimiste que son spirituel panegyriste ne l'a
cru.]




M. JOUFFROY

Il y a une generation qui, nee tout a la fin du dernier siecle, encore
enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est emancipee et a pris la robe
virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette generation dont l'age
actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalite lutta, sous
la Restauration, contre l'ancien regime politique et religieux, occupe
aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Academies, les sommites
du pouvoir ou de la science. La Revolution de 1830, a laquelle cette
generation avait tant pousse par sa lutte des quinze annees, s'est faite
en grande partie pour elle, et a ete le signal de son avenement. Le gros
de la generation dont il s'agit constituait, par un melange d'idees
voltairiennes, bonapartistes et semi-republicaines, ce qu'on appelait le
liberalisme. Mais il y avait une elite qui, sortant de ce niveau de bon
sens, de prejuges et de passions, s'inquietait du fond des choses et du
terme, aspirait a fonder, a achever avec quelque element nouveau ce
que nos peres n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexperience des
commencements. Dans l'appreciation philosophique de l'homme, dans la vue
des temps et de l'histoire, cette jeune elite eclairee se croyait, non
sans apparence de raison, superieure a ses adversaires d'abord, et aussi
a ses peres qui avaient defailli ou s'etaient retrecis et aigris a la
tache. Le plus philosophe et le plus reflechi de tous, dans une de ces
pages merveilleuses qui s'echappent brillamment du sein prophetique
de la jeunesse et qui sont comme un programme ideal qu'on ne remplit
jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette elite ecrivait
en 1823[107]: "Une generation nouvelle s'eleve qui a pris naissance au
sein du scepticisme dans le temps ou les deux partis avaient la parole.
Elle a ecoute et elle a compris... Et deja ces enfants ont depasse leurs
peres et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait
pressentir a eux: ils s'attachent a cette perspective ravissante avec
enthousiasme, avec conviction, avec resolution... Superieurs a tout
ce qui les entoure, ils ne sauraient etre domines ni par le fanatisme
renaissant, ni par l'egoisme sans croyance qui couvre la societe... Ils
ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur epoque; ils
comprennent ce que leurs peres n'ont point compris, ce que leurs tyrans
corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une revolution, et
ils le savent parce qu'ils sont venus a propos."

[Note 107: L'article, ecrit en 1823, n'a ete publie qu'en 1825, dans
_le Globe_.]

Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions
citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le
plus general assurement qui ait formule les esperances de la jeune elite
persecutee, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble,
encore plus que le dogme politique; il annoncait en termes expressifs la
religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui
ne s'est plus retrouvee que dans la tentative neo-chretienne du
saint-simonisme. Vers ce meme temps de 1823, de memorables travaux
historiques, appliques soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit a l'epoque
moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points
ces pretentions de la generation nouvelle, qui visait a expliquer et a
dominer le passe, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fonde en
1824, vint operer une sorte de revolution dans la critique, et, par
son vif et chaleureux eclectisme, realisa une certaine unite entre des
travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapproches sans cela. Sur
la masse constitutionnelle et liberale, fonds estimable mais assez peu
eclaire de l'Opposition, il s'organisa donc une elite nombreuse et
variee, une brillante ecole a plusieurs nuances; philosophie, histoire,
critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'etude et de la pensee
avait ses hommes. Je n'indique qu'a peine l'art, parce que, bien que
sorti d'un mouvement parallele, il appartient a une generation un peu
plus recente, et, a d'autres egards, trop differente de celle que
nous voulons ici caracteriser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la
Restauration, et grace aux travaux et aux luttes enhardies de cette
jeunesse deja en pleine virilite, le spectacle de la societe francaise
etait mouvant et beau: les esperances accrues s'etaient a la fois
precisees davantage; elles avaient perdu peut-etre quelque chose de ce
premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,
en 1823, a l'exaltation solitaire et aux persecutions; mais l'avenir
restait bien assez menacant et charge d'augures pour qu'il y eut place
encore a de vastes projets, a d'heroiques pressentiments. On allait a
une revolution, on se le disait; on gravissait une colline inegale, sans
voir au juste ou etait le sommet, mais il ne pouvait etre loin. Du haut
de ce sommet, et tout obstacle franchi, que decouvrirait-on? C'etait la
l'inquietude et aussi l'encouragement de la plupart; car, a coup sur, ce
qu'on verrait alors, meme au prix des perils, serait grand et consolant.
On accomplirait la derniere moitie de la tache, on appliquerait la
verite et la justice, on rajeunirait le monde. Les peres avaient du
mourir dans le desert, on serait la generation qui touche au but et
qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le
dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitot, a surgi
au detour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut
l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute reflexion.
Or, ce rideau de terrain n'etant plus la pour borner la vue, lorsque
l'etonnement et le tumulte de la victoire furent calmes, quand la
poussiere tomba peu a peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant
soi eut cesse de remplir les regards, qu'apercut-on enfin? Une espece de
plaine, une plaine qui recommencait, plus longue qu'avant la derniere
colline, et deja fangeuse. La masse liberale s'y rua pesamment comme
dans une Lombardie feconde; l'elite fut debordee, deconcertee, eparse.
Plusieurs qu'on reputait des meilleurs firent comme la masse, et
pretendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, a ceux qui avaient
espere mieux, que ce ne serait pas cette generation si pleine de
promesses et tant flattee par elle-meme, qui arriverait.

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