Book Review: The Dream Gurbaksh Chahal
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The Botox Diaries - by Janice Kaplan and Lynn Schnurnberger
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Mine Are Spectacular - by Janice Kaplan and Lynn Schnurnberger
The dotcom boom years were full of tales of entrepreneurs starting in bedrooms that went on to make millions. Gurbaksh Chahal is one such, setting up an advertising company in his bedroom at 16 and selling it two years later for $40 million. His book,

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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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_Blandus honos, hilarisque tamen cum pondere virtus._

Boileau, plus severe et aussi humain, Boileau, que je me reproche de
n'avoir pas assez loue autrefois sur ce point non plus que sur quelques
autres, a ete inspire de cet esprit de piete solide dans son Epitre a
l'abbe Renaudot. L'admirable caractere de Tiberge, dans _Manon Lescaut_,
en offre en action toutes les lumieres et toutes les vertus reunies. Du
milieu des bouleversements de sa jeunesse et des necessites materielles
qui en furent la suite, Prevost tendit d'un effort constant a cette
sagesse pleine d'humilite, et il merita d'en cueillir les fruits des
l'age mur. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers
maitres, et les impressions qu'il avait recues d'eux ne le quitteront
jamais. Il est possible, a la rigueur, que la philosophie, alors
commencante, l'ait seduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de
La Fleche a son entree chez les benedictins, et que le personnage de
Cleveland represente quelques souvenirs personnels de cette epoque. Mais
au fond c'etait une nature soumise, non raisonneuse, alteree des sources
superieures, encline a la spiritualite, largement credule a l'invisible;
une intelligence de la famille de Malebranche en metaphysique; une de
ces ames qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cecile, _se portent d'une ardeur
etonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
elles-memes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
mesure_, et s'en croient empechees par les _tenebres des sens_ et le
poids de la chair. Il obeit a un elan de cette voix mystique en entrant
chez les benedictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou
peut-etre, parce qu'il s'en defiait beaucoup, il se hata de s'interdire
solennellement toute recidive de defaillance. Le sacrifice une fois
consomme, la conscience lucide lui revint: "Je reconnus, dit-il, que ce
coeur si vif etoit encore brulant sous la cendre. La perte de ma
liberte m'affligea jusqu'aux larmes. Il etoit trop tard. Je cherchai ma
consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'etude; mes
livres etoient mes amis fideles, _mais ils etoient morts comme moi!_"

L'etude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs,
mais melancoliques et toujours uniformes; ce genre d'etude surtout,
heritage demembre des Mabillon, austere, interminable, monotone comme
une penitence, sans melange d'invention et de graces, pouvait suffire
uniquement a la vie d'un dom Martenne, non a celle de dom Prevost. Il y
etait propre toutefois, mais il l'etait aussi a trop d'autres matieres
plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons
de l'Ordre a Saint-Ouen de Rouen, ou il eut une polemique a son
avantage avec un jesuite appele Le Brun; a l'abbaye du Bec, ou, tout en
approfondissant la theologie, il fit connaissance d'un grand seigneur
retire de la cour qui lui donna peut-etre la pensee de son premier
roman; a Saint-Germer, ou il professa les humanites; a Evreux et aux
Blancs-Manteaux de Paris, ou il precha avec une vogue merveilleuse;
enfin a Saint-Germain-des-Pres, espece de capitale de l'Ordre, ou on
l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume
presque entier, dit-on, est de lui. Il commenca des lors, selon toute
apparence, a rediger les _Memoires d'un Homme de qualite_, et en meme
temps, par la multitude d'histoires interessantes qu'il contait a ravir,
il faisait le charme des veillees du cloitre. Un leger mecontentement,
qui n'etait qu'un pretexte, mais en realite ses idees, dont le cours le
detournait plus que jamais ailleurs, l'engagerent a solliciter de Rome
sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour
Cluny qu'il s'arreta. Il obtint sa demande; le bref devait etre fulmine
par l'eveque d'Amiens a un jour marque; Prevost y comptait, et de grand
matin il s'echappa du couvent, en laissant pour les superieurs des
lettres ou il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il
avait ignoree jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulmine, et
sa position de deserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre
issue qu'une fuite en Hollande. Le general de la congregation tenta bien
une demarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prevost, deja
parti, n'en fut pas informe. Ce grand pas une fois fait, il dut en
accepter toutes les consequences. Riche de savoir, rompu a l'etude,
propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et
d'aventures eprouvees ou recueillies qui s'etaient amassees en lui
dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus
abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses
journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le
monde litteraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente
et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six annees, tant
en Hollande qu'en Angleterre. Des les premiers temps de son exil, nous
voyons paraitre de lui les _Memoires d'un Homme de qualite_, un volume
traduit de l'_Histoire universelle_ du president de Thou, une _Histoire
metallique du royaume des Pays-Bas_, egalement traduite. _Cleveland_
vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication
commencee en 1733 ne finit qu'en 1740. Prevost etait deja rentre en
France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci
n'est pas un inventaire exact, ni meme un jugement general des nombreux
ecrits de notre auteur, nous ne nous arreterons qu'a ceux qui nous
aideront a le peindre.

Les _Memoires d'un Homme de qualite_ nous semblent sans contredit, et
_Manon_ a part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant episode par
post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux
conserve des romans de l'abbe Prevost, celui ou, ne s'etant pas encore
blase sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage a ce
qu'il a senti en lui ou observe alentour. Tandis que, dans ses romans
posterieurs, il se perd en des espaces de lieu considerables et se prend
a des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caracteres hybrides et
dont la vraisemblance, contestable des lors, ne supporte pas un coup
d'oeil aujourd'hui, dans ces Memoires au contraire il nous retrace en
perfection, et sans y songer, les manieres et les sentiments de la bonne
societe vers la fin du regne de Louis XIV. Le cote satirique que prefere
Le Sage manque ici tout a fait; la grossierete et la licence, qui se
faisaient jour a tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune
place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Systeme_, son
Paris de vice et de boue, ou toutes les ordures sont entassees, quoique
d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetees la sans dessein
de les faire ressortir, et d'un bout a l'autre eclairees d'un meme
reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prevost, c'est le monde
honnete et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, apres l'avoir
certainement pratique, l'a regrette beaucoup du fond de la province et
des cloitres; c'est le monde delicat, galant et plein d'honneur, tel que
Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont
decore l'ideal, qui est a portee de la cour, mais qui s'en abstient
souvent; ou Montausier a passe, ou la Regence n'est point parvenue.
Prevost tourne en plein ses recits au noble, au serieux, au pathetique,
et s'enchante aisement. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille
de joie et l'escroc que vous en connaissez, procede en ligne assez
directe de l'_Astree_, de la _Clelie_ et de ceux de madame de La
Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage,
non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis
raconte ce qui lui est arrive, a lui, et ce que d'autres lui ont raconte
d'eux-memes; tout cela se mele et se continue a l'aventure; nulle
proportion de plans; une lumiere volontiers egale; un style delicieux,
rapide, distribue au hasard, quoique avec un instinct de gout inapercu;
enjambant les routes, les intervalles, les preambules, tout ce que nous
decririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien
roulant et les glaces levees; sautant, si l'on est a bord d'un vaisseau,
sur _une infinite de cordages et d'instruments de mer_, sans desirer
ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
s'epanouissant mille fois sur quelques scenes de coeur, renouvelees
a profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas meme encadrees.
L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la
premiere avait reussi, y rattacha l'autre. Dans cette premiere, qui est
la plus courte, apres avoir moralise au debut sur les grandes passions,
les avoir distinguees de la pure concupiscence, et s'etre efforce d'y
saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues,
le marquis raconte les malheurs de son pere, les siens propres, ses
voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivite en Turquie[96], la mort
de sa chere Selima, qu'il y avait epousee et avec laquelle il etait venu
a Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait
dire avec un accent de conviction naive bien aussi penetrant que nos
obscurites fastueuses: "Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter
le nom de plaisir, il est vrai neanmoins qu'ils ont une douceur infinie
pour une personne mortellement affligee[97]." Jete par ce desespoir au
sein de la religion, dans l'abbaye de...., ou il sejourne trois ans, le
marquis en est tire, a force de violences obligeantes, par M. le duc
de..., qui le conjure de servir de guide a son fils dans divers voyages.
Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune
sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor a son
eleve, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet
aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le
_Telemaque_, _la Princesse de Cleves_; pourquoi il lui defend la langue
espagnole; son soin que chez un homme de cette qualite, destine aux
grandes affaires du monde, l'etude ne devienne pas une _passion comme
chez un suppot d'universite_; les eclaircissements qu'il lui donne sur
les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces details
ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des
moeurs et du ton d'alors, fait plus, et a moins de frais, que ne
pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona
Diana, l'assassinat de cette beaute et surtout le mariage au lit de
mort, sont d'un interet qui, dans l'ordre romanesque, repond assez
a celui de _Berenice_ en tragedie. Apres le voyage d'Espagne et de
Portugal, et durant la traversee pour la Hollande, M. de Renoncour
rencontre inopinement dans le vaisseau ses deux neveux, les fils
d'Amulem, frere de Selima; et cette gracieuse _turquerie_, jetee au
travers de nos gentilshommes francais, ne cause qu'autant de surprise
qu'il convient. Arrive a terre, le digne gouverneur rejoint son
beau-frere lui-meme, et les voila se racontant leurs destinees mutuelles
depuis la separation. Il y est parle, entre autres particularites,
d'une certaine Oscine, a qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepte,
d'etre, en l'epousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98].
Quant a ces fils d'Amulem, a ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
que le plus charmant des deux est une niece qu'on avait deguisee de la
sorte pour la surete du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de
sa Diana, n'a pas pris garde a ce piege innocent, et, a force d'aimer
son jeune ami Memisces, il devient, sans le savoir, infidele a la
memoire de ce qu'il a tant pleure. En general, ces personnages sont
oublieux, mobiles, adonnes a leurs impressions et d'un laisser-aller qui
par instants fait sourire; l'amour leur nait subitement d'un clin
d'oeil comme chez des oisifs et des ames inoccupees; ils ont des
songes merveilleux; ils donnent ou recoivent des coups d'epee avec une
incroyable promptitude; ils guerissent par des poudres et des huiles
secretes; ils s'evanouissent et renaissent rapidement a chaque acces de
douleur ou de joie. C'est l'espece du gentilhomme poli de ce temps-la
que le romancier nous a quelque peu arrangee a sa maniere. Le jeune
Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la
derniere abjection, conservent les caracteres essentiels de ce type et
le realisent egalement sous ses revers les plus opposes. Le premier,
malgre ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
involontaires, prelude deja a tous les honneurs de la vertu d'un
Grandisson; le chevalier, apres quelques escroqueries et un assassinat
de peu de consequence, demeure sans contredit le plus prevenant par sa
bonne mine et le plus honnete des infortunes. La demarcation entre les
deux marquis, entre le marquis simple homme de qualite et le marquis
fils de duc, est tranchee fidelement; la prerogative ducale reluit dans
toute la splendeur du prejuge. L'embarras du bon M. de Renoncour quand
son eleve veut epouser sa niece, les representations qu'il adresse a la
pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublie ce qu'il
est ne?_ son recours en desespoir de cause au pere du marquis, au
noble duc, qui recoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop
impossible, et l'effleure avec une legerete de grand ton qui serait a
nos yeux le supreme de l'impertinence; ces traits-la, que l'age a rendus
piquants, ne coutaient rien a l'abbe Prevost, et n'empruntaient aucune
intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de
l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prevost n'a
voulu que rendre son heros perplexe et interessant: le comique s'y est
glisse a son insu, mais un comique delicat a saisir, tempere d'amenite,
que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il
s'en mele dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.

[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maitre Salem veut
le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chretien, s'eleve
contre l'impurete sensuelle sanctionnee par Mahomet, Salem lui fait
le raisonnement que voici: "Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se
communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoitre a eux que par
des figures. La premiere loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie.
Il ne leur proposoit, pour motif et pour recompense de la vertu, que des
plaisirs charnels et des felicites grossieres. La loi des chretiens, qui
a suivi celle des Juifs, etoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle
donnoit tout a l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps...
C'est un second etat par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les
hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps,
comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans
l'Evangile des chretiens, c'est la felicite du corps et de l'esprit que
l'Alcoran promet tout a la fois aux veritables croyants." Il est curieux
que Salem, c'est-a-dire notre abbe Prevost, ait concu une maniere
d'union des lois juive et chretienne au sein de la loi musulmane, par un
raisonnement tout pareil a celui qui vient d'etre si hardiment developpe
de nos jours dans le saint-simonisme.]

[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aisse (1728):
"Il y a ici un nouveau livre intitule _Memoires d'un Homme de qualite
retire du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
pages en fondant en larmes." Ce n'est que de la premiere partie des
_Memoires d'un Homme de qualite_ que peut parler mademoiselle Aisse; 190
pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?]

[Note 98: Il est question dans la _Cleopatre_ de La Calprenede d'une
grande dame que Tiridate sauve a la nage, au moment ou elle se noyait
pres du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve etre _une des plus
importantes personnes de la terre_.]

J'aime beaucoup moins le _Cleveland_ que les _Memoires d'un Homme de
qualite_: dans le temps on avait peut-etre un autre avis; aujourd'hui
les invraisemblances et les chimeres en rendent la lecture presque aussi
fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir a cette geographie
fabuleuse, a cette nature de _Pyrame et Thisbe_, vaguement remplie de
rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les
raisonnements philosophiques d'une haute melancolie que se font en
plusieurs endroits Cleveland et le comte de Clarendon. L'examen a
peu pres psychologique, auquel s'applique le heros au debut du livre
sixieme, nous montre la droiture lumineuse, l'elevation sereine des
idees, compatibles avec les consequences pratiques les plus arides et
les plus ameres. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des
maux reels y est vivement mise a nu, et la tentative de suicide par ou
finit Cleveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralite
plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a du alors le sembler a son
auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois
grands romans de Prevost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse
parfois et se prolonge sans discretion, reste en somme infiniment
agreable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de
Killerine, passablement ridicule a la maniere d'Abraham Adams, avec ses
deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial
et embarrasse de ses freres et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une
poule qui, par megarde, a couve de petits canards; il est sans cesse
occupe d'aller de Dublin a Paris pour ramener l'un ou l'autre qui
s'ecarte et se lance sur le grand etang du monde. Ce genre de vie,
auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus
amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scene de boudoir
ou la coquette essaye de le seduire, ou bien lorsque, remplissant un
role de femme dans un rendez-vous de nuit, il recoit, a son corps
defendant, les baisers passionnes de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbe
Desfontaines, dans ses _Observations sur les Ecrits modernes_, parmi de
justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est
montre de trop severe humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'a
sa famille. Pour sa famille, je ne repondrais pas qu'il l'amusat
constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en
vouloir quand il nous dit: "Je lui prouvai par un raisonnement sans
replique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable,
fidelite necessaire, etoient autant de chimeres que la religion et
l'ordre meme de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?"
Malgre les demonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose,
dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins a son frere Patrice
qu'en depit du sort qui le separait de son amante, ils etaient, lui et
elle, dignes d'envie, _et que des peines causees par la fidelite et la
tendresse meritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le
Doyen de Killerine_ est peut-etre de tous les romans de Prevost celui ou
se decele le mieux sa maniere de faire un livre. Il ne compose pas avec
une idee ni suivant un but; il se laisse porter a des evenements
qui s'entremelent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui,
la-dessus, serpentent comme les rivieres aux contours des vallees.
Chez lui, le plan des surfaces decide tout; un flot pousse l'autre;
le phenomene domine; rien n'est concu par masse, rien n'est assis ni
organise.

_Le Pour et Contre_, "ouvrage periodique d'un gout nouveau, dans lequel
on s'explique librement sur ce qui peut interesser la curiosite du
public en matiere de sciences, d'arts, de livres, etc., etc.,
sans prendre aucun parti et sans offenser personne," demeura
consciencieusement fidele a son titre. Il ressemble pour la forme aux
journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et
de soigne, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
Quelques numeros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc,
continuateur de Prevost, ne doivent pas etre mis sur son compte. La
litterature anglaise y est jugee fort au long dans la personne des plus
celebres ecrivains; on y lit des notices detaillees sur Roscommon,
Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et
copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et
d'une comedie de Steele. Prevost avait etudie sur les lieux, et admirait
sans reserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son
theatre. Les ouvrages, alors recents, de Le Sage, de madame de Tencin,
de Crebillon fils, de Marivaux, sont critiques par leur rival, a mesure
qu'ils paraissent, avec une surete de gout qui repose toujours sur un
fonds de bienveillance; on sent quelle preference secrete il accordait
aux anciens, a D'Urfe, meme a mademoiselle de Scudery, et quel regret il
nourrissait de _ces romans etendus, de ces composes enchanteurs_; mais
il n'y a trace nulle part de susceptibilite litteraire ni de jalousie
de metier. Il ne craint pas meme a l'occasion (generosite que l'on aura
peine a croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
ses confreres, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand
Prevost a eu a parler de lui-meme et de ses propres livres, il l'a fait
de bonne grace, et ne s'est pas chicane sur les eloges. Je trouve,
dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se
termine ainsi: ".... Quel art n'a-t-il pas fallu pour interesser le
lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes
disgraces qui arrivent a cette fille corrompue!... Au reste, le
caractere de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni
reflexions sophistiques; c'est la nature meme qui ecrit. Qu'un auteur
empese et farde paroit fade en comparaison! Celui-ci ne court point
apres l'esprit ou plutot apres ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un
style laconiquement constipe, mais un style coulant, plein et expressif.
Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies
et des sentiments naturels[99]." Une ou deux fois Prevost fut appele sur
le terrain de la defense personnelle, et il s'en tira toujours avec
dignite et mesure. Attaque par un jesuite du _Journal de Trevoux_ au
sujet d'un article sur Ramsay, il repliqua si decemment que les jesuites
sentirent leur tort et desavouerent cette premiere sortie. Il releva
avec plus de verdeur les calomnies de l'abbe Lenglet-Dufresnoy; mais sa
justification morale l'exigeait, et on doit a cette necessite heureuse
quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les
evenements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionne encore et ce qui
resulte, quoique plus vaguement, du meme passage, c'est que, depuis son
sejour en Hollande, Prevost n'avait pas ete gueri de cette inclination
a la tendresse d'ou tant de souffrances lui etaient venues. Sa figure,
dit-on, et ses agrements avaient touche une demoiselle protestante d'une
haute naissance, qui voulait l'epouser. _Pour se soustraire a cette
passion indiscrete_, ajoute son biographe de 1764, Prevost passa en
Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on
a droit de conjecturer qu'il ne se defendait qu'a demi contre une si
furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accuse de s'etre laisse
enlever par une belle: Prevost repondit que de tels enlevements
n'allaient qu'aux _Medor_ et aux _Renaud_, et il exposa en maniere de
refutation le portrait suivant, trace de lui par lui-meme: "Ce _Medor_,
si cheri des belles, est un homme de trente-sept a trente-huit ans,
qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens
chagrins; qui passe quelquefois des semaines entieres dans son cabinet,
et qui emploie tous les jours sept ou huit heures a l'etude; qui cherche
rarement les occasions de se rejouir; qui resiste meme a celles qui lui
sont offertes, et qui prefere une heure d'entretien avec un ami de
bon sens a tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps
agreables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente education,
mais peu galant; d'une humeur douce, mais melancolique; sobre enfin et
regle dans sa conduite. Je me suis peint fidelement, sans examiner si ce
portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse."

[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance
qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
parle, deux pages plus loin, de la _Bibliotheque des Romans_ de Gordon
de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout
a fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacre a une defense
personnelle, est bien expressement de Prevost. Mais on doit croire
que Prevost, alors en Angleterre, ne parla la premiere fois de la
_Bibliotheque des Romans_ que d'apres quelques renseignements et sans
l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'eloge, qui ne dement
pas la paternite presumee, ce numero ou il est question de _Manon
Lescaut_ fait partie d'une serie dont Prevost s'est avoue le redacteur.
Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas ecrit ainsi, sans plus de
facon, des articles d'eloges sur ses propres romans?]

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