Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors
a ses debuts, publia dans quelque almanach litteraire le recit d'une
_visite_ qu'il avait faite au philosophe, recit piquant, un peu
burlesque, ou les qualites naives de l'original sont prises en
caricature. Diderot s'en montra tres-mecontent. Garat presageait par ce
trait son talent de plume, mais aussi sa legerete morale. Cette _visite
chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses
_Revelations indiscretes du XVIIIe siecle_, est peut-etre le premier
exemple en notre litterature du style _a la Janin_; dans ce genre de
charge fine, l'echantillon de Garat reste charmant.]
Comme artiste et critique, Diderot fut eminent. Sans doute sa theorie du
drame n'a guere de valeur que comme dementi donne au convenu, au faux
gout, a l'eternelle mythologie de l'epoque, comme rappel a la verite des
moeurs, a la realite des sentiments, a l'observation de la nature;
il echoua des qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idee de morale le
preoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en general, dans
toute son esthetique, il meconnut les limites, les ressources propres
et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame
en moraliste, la statuaire et la peinture en litterateur; le style
essentiel, l'execution mysterieuse, la touche sacree, ce je ne sais quoi
d'accompli, d'acheve, qui est a la fois l'indispensable, ce _sine qua
non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne a
l'adresse de la posterite,--sans doute ce coin precieux lui a echappe
souvent; il a tatonne alentour, et n'y a pas toujours pose le doigt
avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont cause de ces eblouissements
d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Terence, pour
Richardson et pour Greuze: voila les defauts. Mais aussi que de verve,
que de raison dans les details! quelle chaude poursuite du vrai, du bon,
de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans
ce siecle irreverent! quelle critique penetrante, honnete, amoureuse,
jusqu'alors inconnue! comme elle epouse son auteur des qu'elle y prend
gout! comme elle le suit, l'enveloppe, le developpe, le choie
et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette a
l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutot a l'auteur
des _Saisons_, a M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres,
est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des
epidermes_); a M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'eloquence, du
style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous
de la mamelle gauche_,
_... Quod laeva in parte mamillae
Nil salit Arcadico juveni..._
JUV.
Demandez a l'abbe Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe,
s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de gout_; au digne,
au sage et honnete Thomas enfin, qui, a l'oppose du meme M. de La Harpe,
_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en
ecrivant _sur les femmes_, a trouve moyen de composer _un si bon, un si
estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.
En prononcant le nom de femmes, nous avons touche la source la plus
abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses
meilleurs morceaux, les plus delicieux d'entre ses _petits papiers_,
sont certainement ceux ou il les met en scene, ou il raconte les
abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou
victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; ou il
peint quelque coin du monde, quelque interieur auquel elles ont ete
melees. Les moindres recits courent alors sous sa plume, rapides,
entrainants, simples, loin d'aucun systeme, empreints, sans affectation,
des circonstances les plus familieres, et comme venant d'un homme qui a
de bonne heure vecu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'ame et
la poesie dessous. De telles scenes, de tels portraits ne s'analysent
pas. Omettant les choses plus connues, je recommande a ceux qui ne l'ont
pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin,
jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de
diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que
desinteresses. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensee
et indulgente; c'est de la raison, de la decence, de l'honnetete, je
dirais presque de la vertu, a la portee d'une jolie actrice, bonne et
franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de
Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux deja pour etre sage),
Horace lui-meme n'aurait pas donne d'autres preceptes, des conseils
mieux pris dans le reel, dans le possible, dans l'humanite; et certes il
ne les eut pas assaisonnes de maximes plus saines, d'indications plus
fines sur l'art du comedien. Ces Lettres a mademoiselle Jodin, publiees
pour la premiere fois en 1821, presageaient dignement celles a
mademoiselle Voland, que nous possedons enfin aujourd'hui. Ici Diderot
se revele et s'epanche tout entier. Ses gouts, ses moeurs, la tournure
secrete de ses idees et de ses desirs; ce qu'il etait dans la maturite
de l'age et de la pensee; sa sensibilite intarissable au sein des plus
arides occupations et sous les paquets d'epreuves de l'_Encyclopedie_;
ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages ou s'ebattait
son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu
d'amis, d'oisivete entremelee d'emotions et de lectures; et puis, au
milieu de cette societe charmante, a laquelle il se laisse aller tout
en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimacantes, les
episodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses
recits; madame d'Epinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon
bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole,
aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et
discordant, pres de sa moitie au fin sourire; l'abbe Galiani, _tresor
dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le
monde voudrait en avoir un a la campagne, si on en faisait chez les
tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et
auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus
desesperante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur
les personnages celebres; Voltaire, _ce mechant et extraordinaire enfant
des Delices_, qui a beau critiquer, railler, se demener, et qui _verra
toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans
s'elever sur la pointe du pied, le passeront de la tete, car il n'est
que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet etre incoherent,
_excessif, tournant perpetuellement autour d'une capuciniere ou il se
fourrera un beau matin, et sans cesse ballotte de l'atheisme au bapteme
des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot,
homme, moraliste, peintre et critique, se montre a nu dans cette
Correspondance, si heureusement conservee, si a propos offerte a
l'admiration empressee de nos contemporains. Plus efficacement que nos
paroles, elle ravivera, elle achevera dans leur memoire une image
deja vieillie, mais toujours presente. Nous y renvoyons bien vite les
lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que
nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en meme temps,
comme dedommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand
ecrivain, insere autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont
le mieux soutenu et perpetue de nos jours la tradition de Diderot, pour
la verve chaude et feconde, le genie facile, abondant, passionne, le
charme sans fin des causeries et la bonte prodigue du caractere.
Juin 1831.
[Note 92: On peut voir aussi deux articles detailles sur cette
Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]
[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]
J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
des _Causeries du Lundi_.
L'ABBE PREVOST
On a compare souvent l'impression melancolique que produisent sur nous
les bibliotheques, ou sont entasses les travaux de tant de generations
defuntes, a l'effet d'un cimetiere peuple de tombes. Cela ne nous a
jamais semble plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosite
vague ou un labeur trop empresse, mais guide par une intention
particuliere d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piete
studieuse a accomplir envers une memoire. Si pourtant l'objet de notre
etude ce jour-la, et en quelque sorte de notre devotion, est un de ces
morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet
ne saurait etre ce que nous disons; l'autel alors nous apparait trop
lumineux; il s'en echappe incessamment un puissant eclat qui chasse bien
loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idees de duree et de
vie. La mediocrite, non plus, n'est guere propre a faire naitre en nous
un sentiment d'espece si delicate; l'impression qu'elle cause n'a rien
que de sterile, et ressemble a de la fatigue ou a de la pitie. Mais ce
qui nous donne a songer plus particulierement et ce qui suggere a notre
esprit mille pensees d'une morale penetrante, c'est quand il s'agit d'un
de ces hommes en partie celebres et en partie oublies, dans la memoire
desquels, pour ainsi dire, la lumiere et l'ombre se joignent; dont
quelque production toujours debout recoit encore un vif rayon qui semble
mieux eclairer la poussiere et l'obscurite de tout le reste; c'est
quand nous touchons a l'une de ces renommees recommandables et jadis
brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles
aujourd'hui, dans leur silence, de la beaute d'un cloitre qui tombe, et
a demi couchees, desertes et en ruine. Or, a part un tres-petit nombre
de noms grandioses et fortunes qui, par l'a-propos de leur venue,
l'etoile constante de leurs destins, et aussi l'immensite des choses
humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement,
conservent ce privilege eternel de ne pas vieillir, ce sort un peu
sombre, mais fatal, est commun a tout ce qui porte dans l'ordre des
lettres le titre de talent et meme celui de genie. Les admirations
contemporaines les plus unanimes et les mieux meritees ne peuvent
rien contre; la resignation la plus humble, comme la plus opiniatre
resistance, ne hate ni ne retarde ce moment inevitable, ou le grand
poete, le grand ecrivain, entre dans la posterite, c'est-a-dire ou les
generations dont il fut le charme et l'ame, cedant la scene a d'autres,
lui-meme il passe de la bouche ardente et confuse des hommes a
l'indifference, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus
souvent, est la derniere consecration des monuments accomplis. Sans
doute quelques pelerins du genie, comme Byron les appelle, viennent
encore et jusqu'a la fin se succederont alentour; mais la societe en
masse s'est portee ailleurs et frequente d'autres lieux. Une bien forte
part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge deja dans
l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans
tristesse, soit qu'on l'eprouve pour soi-meme, soit qu'on l'applique a
d'autres, nous devons tacher du moins qu'il nous laisse sans amertume.
Il n'a rien, a le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de
decourager; c'est un des mille cotes de la loi universelle. Ne nous
y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit,
l'exageration de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Premunis
par la contre bien des agitations insensees, sachons nous tenir a un
calme grave, a une habitude reflechie et naturelle, qui nous fasse tout
gouter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, degagee
des preoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sinceres des
changeantes saillies du jour et des jargons bigarres qui passent, nous
etablisse dans la situation intime la meilleure pour y epancher le
plus de ces verites reelles, de ces beautes simples, de ces sentiments
humains bien menages, dont, sous des formes plus ou moins neuves
et durables, les ages futurs verront se confirmer a chaque epreuve
l'eternelle jeunesse.
Cette reflexion nous a ete inspiree au sujet de l'abbe Prevost, et nous
croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le
plus naturellement a lui-meme, s'il pouvait se contempler dans le passe.
Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carriere, il ait
jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, a un moment determine,
eclate de la plenitude d'un disque eblouissant, et qu'on appelle la
gloire; plutot que la gloire, il eut de la celebrite diffuse, et posseda
les honneurs du talent, sans monter jusqu'au genie. Ce fut pourtant, si
l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis
XIV, ce fut, a tout prendre, un heureux et facile genie, d'un savoir
etendu et lucide, d'une vaste memoire, inepuisable en oeuvres, egalement
propre aux histoires serieuses et aux amusantes, renomme pour les graces
du style et la vivacite des peintures, et dont les productions, a peine
ecloses, faisaient, disait-on alors, _les delices des coeurs sensibles
et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours
prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les
continuait sous son nom, ce qui est arrive pour le _Cleveland_; les
libraires demandaient _du l'abbe Prevost_, comme precedemment du
Saint-Evremond; lui-meme, il ne les laissait guere en souffrance, et
ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire generale des
Voyages_, vont beaucoup au dela de cent volumes. De tous ces estimables
travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de creations, que
reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse
nous nous sommes trouves a portee de quelque ancienne bibliotheque de
famille, nous avons pu lire _Cleveland_, _le Doyen de Killerine_, les
_Memoires d'un Homme de qualite_, que nous recommandaient nos oncles
ou nos peres; mais, a part une occasion de ce genre, on les estime sur
parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
presque jamais jusqu'a la fin, pas plus que pour l'_Astree_ ou pour
_Clelie_; la maniere en est deja trop loin de notre gout, et rebute par
son developpement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui
reussisse toujours dans son accorte negligence, et dont la fraicheur
sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre echappe en un jour
de bonheur a l'abbe Prevost, et sans plus de peine assurement que les
innombrables episodes, a demi reels, a demi inventes, dont il a seme ses
ecrits, soutient a jamais son nom au-dessus du flux des annees, et le
classe de pair, en lieu sur, a cote de l'elite des ecrivains et des
inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un
mois dans leur vie, ou a la fois leur coeur s'est trouve plus abondant,
leur timbre plus pur, leur regard doue de plus de transparence et de
clarte, leur genie plus familier et plus present; ou un fruit rapide
leur est ne et a muri sous cette harmonieuse conjonction de tous
les astres interieurs; ou, en un mot, par une oeuvre de dimension
quelconque, mais complete, ils se sont eleves d'un jet a l'ideal
d'eux-memes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin
Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on merite
toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de resume
admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence a croire que,
sans cette tour solitaire de Rene, qui s'en detache et monte dans la
nue, l'edifice entier de Chateaubriand se discernerait confusement a
distance[94]. L'abbe Prevost, sous cet aspect, n'a rien a envier a tous
ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point
sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste a jamais,
et, en depit des revolutions du gout et des modes sans nombre qui en
eclipsent le vrai regne, elle peut garder au fond sur son propre
sort cette indifference folatre et languissante qu'on lui connait.
Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-etre et par
trop simple de metaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement
moderne se sera evapore, quand l'enluminure fatigante aura pali, cette
fille incomprehensible se retrouvera la meme, plus fraiche seulement par
le contraste. L'ecrivain qui nous l'a peinte restera apprecie dans le
calme, comme etant arrive a la profondeur la plus inouie de la passion
par le simple naturel d'un recit, et pour avoir fait de sa plume, en
cette circonstance, un emploi cher a certains coeurs dans tous les
temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il
n'atteindra du moins que quand, le gout des choses saines etant epuise,
il n'y aura plus de regret a mourir.
[Note 94: J'ecrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce
leger M. de Lomenie (qui n'est qu'un echo de son monde), d'avoir attendu
la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensee a son sujet,
ne m'ont pas bien lu. Beranger, au contraire, avait fort remarque ce
passage, et il s'amusait quelquefois a taquiner M. de Chateaubriand sur
ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]
Mais si la posterite s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, a
cette breve comprehension d'un homme, a ce releve rapide d'une oeuvre,
il y a, jusque dans son sein, des curiosites plus scrupuleuses et plus
patientes qui eprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir a
la connaissance des portions disparues, et de retrouver epars dans
l'ensemble, plus melanges sans doute mais aussi plus etales, la plupart
des merites dont la piece principale se compose. On veut suivre dans la
continuite de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte,
l'etoffe et la qualite de ce genie dont on a deja vu le plus brillant
echantillon, mais un echantillon, apres tout, qui tient etroitement au
reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que
nous tachons de faire aujourd'hui pour l'abbe Prevost. Un attrait tout
particulier, des qu'on l'a entrevu, invite a s'informer de lui et a
desirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
decente de son langage, laissent transpirer a son insu une sensibilite
interieure profondement tendre, et, sous la generalite de sa morale
et la multiplicite de ses recits, il est aise de saisir les traces
personnelles d'une experience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut
pour lui le premier de ses romans et comme la matiere de tous les
autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siecle, en avril 1697, a Hesdin
dans l'Artois, d'une honnete famille et meme noble; son pere etait
procureur du roi au bailliage. Le jeune Prevost fit ses premieres etudes
chez les jesuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa
rhetorique au college d'Harcourt, a Paris. On le soigna fort a cause des
rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jesuites l'avaient
deja entraine au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idees
de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualite de
simple volontaire. La derniere guerre de Louis XIV tirait a sa fin; les
emplois a l'armee etaient devenus tres-rares; mais il avait l'esperance,
commune a une infinite de jeunes gens, d'etre avance aux premieres
occasions; et, comme lui-meme il l'a dit par la suite en reponse a ceux
qui calomniaient cette partie de sa vie, "il n'etoit pas si disgracie
du cote de la naissance et de la fortune qu'il ne put esperer de
faire heureusement son chemin." Las pourtant d'attendre, et la guerre
d'ailleurs finissant, il retourna a La Fleche chez les peres jesuites,
qui le recurent avec toutes sortes de caresses; il en fut seduit au
point de s'engager presque definitivement dans l'Ordre; il composa, en
l'honneur de saint Francois Xavier, une ode qui ne s'est pas conservee.
Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de
la retraite, il reprit le metier des armes _avec plus du distinction_,
dit-il, _et d'agrement_, avec quelque grade par consequent, lieutenance
ou autre. Les details manquent sur cette epoque critique de sa vie[95].
On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment a penser et qui
revele la teinte a la direction de ses sentiments durant les orages de
sa premiere jeunesse: "Quelques annees se passerent, dit-il (a ce metier
des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes
de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des precautions qui
m'echapperent. Je laisse a juger quels devoient etre, depuis l'age de
vingt a vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a
compose le _Cleveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin
d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le
nom que je donne a l'Ordre respectable ou j'allai m'ensevelir, et ou
je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis
ignorerent ce que j'etois devenu." Cet Ordre respectable dont il parle,
et dans lequel il entra a l'age de vingt-quatre ans environ, est celui
des Benedictins de la congregation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six
ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduite de l'etude; nous
le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette ame passionnee, et par trop
maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer a rien; elle
etait du nombre de ces natures deliees qu'on traverse et qu'on ebranle
aisement sans les tenir; elle avait puise dans l'ingenuite de son propre
fonds et avait developpe en elle, par l'excellente education qu'elle
avait recue, mille sentiments honnetes, delicats et pieux, capables, ce
semble, a volonte, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
dans la retraite, et elle ne savait se resoudre ni a l'un ni a l'autre
de ces partis; elle en essayait continuellement tour a tour; la
fragilite se perpetuait sous les remords; le monde, ses plaisirs,
la variete de ses evenements, de ses peintures, la tendresse de ses
liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations
irresistibles pour ce coeur trop tot sevre, et, d'une autre part, aucun
de ces biens ne parvenait a le remplir au moment de la jouissance. Le
repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi
toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis
extremes dont l'austerite ne tardait pas a mollir; et, apres une lutte
nouvelle, en un sens contraire au precedent, il retombait encore de
la cellule dans les aventures. On a conserve de lui le fragment d'une
lettre ecrite a l'un de ses freres au commencement de son entree chez
les benedictins; elle se rapporte au temps de son sejour a Saint-Ouen,
vers 1721. Il y touche cet etat moral de son ame en traits ingenus
et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas gueri: "Je connois la
foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour
son repos de ne point m'appliquer a des sciences steriles qui le
laisseraient dans la secheresse et dans la langueur; il faut, si je
veux etre heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
l'impression de grace qui m'y a amene; il faut que je veille sans cesse
a eloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'apercois que trop tous
les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment
de vue la grande regle, ou meme si je regardois avec la moindre
complaisance certaines images qui ne se presentent que trop souvent a
mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me seduire,
quoiqu'elles soient a demi effacees. Qu'on a de peine, mon cher frere,
a reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa
foiblesse; et qu'il en coute a combattre pour la victoire, quand on a
trouve longtemps de la douceur a se laisser vaincre!"
[Note 95: Le biographe de l'edition de 1810, qui est le meme que
celui de l'edition de 1783, a copie sur ce point le biographe qui a
publie les _Pensees de l'abbe Prevost_ en 1764, et qui lui-meme s'en
etait tenu aux explications inserees dans le nombre 47 du _Pour et
Contre_.--On a imprime dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prevost
etant tombe amoureux d'une dame, a Hesdin probablement, son pere, qui
voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir a la porte de la
dame pour morigener son fils au passage, et que celui-ci, dans la
rapidite du mouvement qu'il fit pour s'echapper, heurta si violemment
son pere que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas
la une calomnie atroce, c'est un conte, et Prevost a bien assez
de catastrophes dans sa vie sans celle-la. (Voir dans la _Decade
philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prevost
d'Exiles, qui dement et refute peremptoirement cette anecdote sur son
grand-oncle).]
L'ideal de l'abbe Prevost, son reve des sa jeunesse, le modele de
felicite vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournerent longtemps pour
lui des erreurs trop vives, c'etait un melange d'etude et de monde, de
religion et d'honnete plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions
a flatter le tableau. Une fois engage dans des liens indissolubles, il
tacha que toute image trop emouvante et trop propice aux desirs fut
soigneusement bannie de ce plan un peu chimerique, ou le devoir etait la
mesure de la volupte. On aime a s'etendre avec lui, en plus d'un
endroit des _Memoires d'un Homme de qualite_ et de _Cleveland_, sur ces
promenades meditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu
des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces
conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquees_,
nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la
vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempere, on le voit;
accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne a la
fois la pratique de la morale et la croyance des mysteres_, d'ailleurs
nullement farouche, fonde sur la Grace et sur l'amour, fleuri
d'atticisme, ayant passe par le noviciat des jesuites et s'en etant
degage avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant.
Gresset, dans plusieurs morceaux de ses epitres, nous en donnerait
quelque idee que Prevost certainement ne desavouerait pas:
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