Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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[Note 4: Cizeron-Rival, d'apres Brossette, _Recreations
litteraires_.]
On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur
Boileau. Ce n'est pas du tout un poete, si l'on reserve ce titre aux
etres fortement doues d'imagination et d'ame: son _Lutrin_ toutefois
nous revele un talent capable d'invention, et surtout des beautes
pittoresques de detail. Boileau, selon nous, est un esprit sense et
fin, poli et mordant, peu fecond; d'une agreable brusquerie; religieux
observateur du vrai gout; bon ecrivain en vers; d'une correction
savante, d'un enjouement ingenieux; l'oracle de la cour et des lettres
d'alors; tel qu'il fallait pour plaire a la fois a Patru et a M. de
Bussy, a M. Daguesseau et a madame de Sevigne, a M. Arnauld et a madame
de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agreer aux vieux,
pour etre estime de tous honnete homme et d'un merite solide. C'est le
_poete-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais veridique, irascible
a l'idee du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par
sentiment d'equite litteraire a une sorte d'attendrissement moral et
de rayonnement lumineux, comme dans son Epitre a Racine[6]. Celui-ci
represente tres-bien le cote tendre et passionne de Louis XIV et de sa
cour; Boileau en represente non moins parfaitement la gravite soutenue,
le bon sens probe releve de noblesse, l'ordre decent. La litterature et
la poetique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion,
la philosophie, l'economie politique, la strategie et tous les arts du
temps: c'est le meme melange de sens droit et d'insuffisance, de vues
provisoirement justes, mais peu decisives.
[Note 5: Voir l'agreable conversation entre Despreaux, Racine, M.
Daguesseau, l'abbe Renaudot, etc., etc., ecrite par Valincour et
publiee par Adry, a la fin de son edition de la _Princesse de Cleves_
(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du
sceptre, passa la tres-grande moitie de sa vie a converser et a tenir
tete a tout venant: "Il est heureux comme un roi (ecrivait Racine,
1698), dans sa solitude ou plutot son hotellerie d'Auteuil. Je l'appelle
ainsi, parce qu'il n'y a point de jour ou il n'y ait quelque nouvel
ecot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns
les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour
moi, j'aurois cent fois vendu la maison." Ce qui pourtant explique qu'a
la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.]
[Note 6: "La raison, dit Vauvenargues, n'etait pas en Boileau
distincte du sentiment." Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot)
ajoute: "C'etait, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se
sentait saisi de la raison et de la verite. La raison fut son genie;
c'etait en lui un organe delicat, prompt, irritable, blesse d'un mauvais
sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant
comme une partie offensee sitot que quelque chose venait a la choquer."
Cette meme raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, des
quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _benir_ son siecle
apres _Phedre_.]
Il reforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le
code, avec des idees de detail. Brossette le comparait a M. Domat qui
restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui ecrivait du camp
pres de Namur: "La verite est que notre tranchee est quelque chose
de prodigieux, embrassant a la fois plusieurs montagnes et plusieurs
vallees avec une infinite de tours et de retours, autant presque qu'il y
a de rues a Paris." Boileau repondait d'Auteuil, en parlant de la Satire
des Femmes qui l'occupait alors: "C'est un ouvrage qui me tue par la
multitude des transitions, qui sont, a mon sens, le plus difficile
chef-d'oeuvre de la poesie." Boileau faisait le vers a la Vauban; les
transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'etait pas
encore inventee. Son Epitre sur le passage du Rhin est tout a fait un
tableau de Van der Meulen. On a appele Boileau le janseniste de notre
poesie; _janseniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En
effet, la theorie poetique de Boileau ressemble souvent a la theorie
religieuse des eveques de 1682; sage en application, peu consequente aux
principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et
dans la polemique avec Perrault, que se trahit cette infirmite propre
a la logique du sens commun. Perrault avait reproche a Homere une
multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont
autant de marques honteuses qui fletrissent l'expression_. Jaloux de
defendre Homere, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique
de Perrault et d'en decorer son poete a titre d'eloge, au lieu d'oser
admettre que la cour d'Agamemnon n'etait pas tenue a la meme etiquette
de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que
Longin, qui reproche des termes bas a plusieurs auteurs et a Herodote en
particulier, ne parle pas d'Homere: preuve evidente que les oeuvres
de ce poete ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses
expressions sont nobles. Mais voila que, dans un petit traite,
Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beaute du style consiste
principalement dans l'arrangement des mots, a cite l'endroit de
l'Odyssee ou, a l'arrivee de Telemaque, les chiens d'Eumee n'aboient
pas et remuent la queue; sur quoi le rheteur ajoute que c'est bien ici
l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrement; car, dit-il,
la plupart des mots employes sont _tres-vils_ et _tres-bas_. Racine
lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il
la communique a Boileau qui niait les termes pretendus vils et bas,
reproches par Perrault a Homere: "J'ai fait reflexion, lui ecrit Racine,
qu'au lieu de dire que le mot d'ane est en grec un mot tres-noble, vous
pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et
qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _tres-noble_
me parait un peu trop fort." C'est la qu'en etaient ces grands hommes
en fait de theorie et de critique litteraire. Un autre jour, il y
eut devant Louis XIV une vive discussion a propos de l'expression
_rebrousser chemin_, que le roi desapprouvait comme basse, et que
condamnaient a l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau
seul, conseille de son bon sens, osa defendre l'expression; mais il la
defendit bien moins comme nette et franche en elle-meme que comme
recue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt
l'avaient employee.
Si de la theorie poetique de Boileau nous passons a l'application qu'il
en fait en ecrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur
ce point l'idee generale tant de fois enoncee dans cet article. Le style
de Boileau, en effet, est sense, soutenu, elegant et grave; mais cette
gravite va quelquefois jusqu'a la pesanteur, cette elegance jusqu'a la
fatigue, ce bon sens jusqu'a la vulgarite. Boileau, l'un des premiers et
plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des
periphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car
quel miserable progres de versification, comme dit M. Emile Deschamps,
qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou
_carotte_? "Je me souviens, ecrit Boileau a M. de Maucroix, que M. de La
Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il
estimait davantage, c'etaient ceux ou je loue le roi d'avoir etabli la
manufacture des points de France a la place des points de Venise. Les
voici: c'est dans la premiere epitre a Sa Majeste:
Et nos voisins frustres de ces tributs serviles
Que payoit a leur art le luxe de nos villes."
Assurement, La Fontaine etait bien humble de preferer ces vers
laborieusement elegants de Boileau a tous les autres; a ce prix, les
siens propres, si francs et si naifs d'expression, n'eussent guere rien
valu. "Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la mome lettre en parlant
de sa dixieme Epitre, croiriez-vous qu'un des endroits ou tous ceux a
qui je l'ai recitee se recrient le plus, c'est un endroit qui ne dit
autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois
plus pretendre a l'approbation publique? cela est dit en quatre vers,
que je veux bien vous ecrire ici, afin que vous me mandiez si vous les
approuvez:
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
Sous mes faux cheveux blonds deja toute chenue,
A jete sur ma tete avec ses doigts pesants
Onze lustres complets surcharges de deux ans.
"Il me semble que la perruque est assez heureusement frondee dans ces
vers." Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode
a Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son
chapeau_[7]. En general, Boileau, en ecrivant, attachait trop de prix
aux petites choses: sa theorie du style, celle de Racine lui-meme,
n'etait guere superieure aux idees que professait le bon Rollin. "On ne
m'a pas fort accable d'eloges sur le sonnet de ma parente, ecrit Boileau
a Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des
choses de ma facon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas
avoir rien dit de plus gracieux que:
A ses jeux innocents enfant associe,
et
Rompit de ses beaux jours le fil trop delie,
et
Fut le premier demon qui m'inspira des vers.
[Note 7: "Il ne s'est jamais vante, comme il est dit dans le
_Boloeana_, d'avoir le premier parle en vers de notre artillerie, et son
dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs
vers d'anciens poetes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parle
le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en
avoir le premier parle poetiquement, et par de nobles periphrases."
(RACINE fils, _Memoires_ sur la vie de son pere.)]
"C'est a vous a en juger." Nous estimons ces vers fort bons sans doute,
mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une
lettre a Brossette, on lit encore ce curieux passage: "L'autre objection
que vous me faites est sur ce vers de ma Poetique:
De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents.
Vous croyez que
Du Styx, de l'Acheron peindre les noirs torrents,
seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille
un peu prosaique, et qu'un homme vraiment poete ne me fera jamais cette
difficulte, parce que _de Styx et d'Acheron_ est beaucoup plus soutenu
que _du Styx, de l'Acheron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_
seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la
Seine et de la Loire_. Mais ces agrements sont des mysteres qu'Apollon
n'enseigne qu'a ceux qui sont veritablement inities dans son art."
La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Ou en
serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poesie avec
tous ses _mysteres_? Chez Boileau, cette timidite du bon sens, deja
signalee, fait que la metaphore est bien souvent douteuse, incoherente,
trop tot arretee et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue
et comme a pleins bords.
Le Francois, ne malin, forma le vaudeville,
Agreable indiscret, qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche et s'accroit en marchant.
Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en
bouche_ et _s'accroit en marchant_? Ailleurs Boileau dira:
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,
comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent,
mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce
fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, etait reellement
un fou prive de raison; il fera _monter la trop courte beaute sur des
patins_, comme si une _beaute_ pouvait etre _longue_ ou _courte_. Encore
un coup, chez Boileau la metaphore evidemment ne surgit presque jamais
une, entiere, indivisible et tout armee: il la compose, il l'acheve a
plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on apercoit la
trace des soudures[8]. A cela pres, et nos reserves une fois posees,
personne plus que nous ne rend hommage a cette multitude de traits
fins et solides, de descriptions artistement faites, a cette moquerie
temperee, a ce mordant sans fiel, a cette causerie melee d'agrement et
de serieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous
est impossible pourtant de ne pas preferer le style de Regnier ou de
Moliere.
[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera
des modifications apportees a cette theorie trop absolue que je donnais
ici de la metaphore. La metaphore, je suis venu a le reconnaitre, n'a
pas besoin, pour etre legitime et belle, d'etre si completement armee de
pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur materielle si soutenue
jusque dans le moindre detail. S'adressant a l'esprit et faite avant
tout pour lui figurer l'idee, elle peut sur quelques points laisser
l'idee elle-meme apparaitre dans les intervalles de l'image. Ce defaut
de cuirasse, en fait de metaphore, n'est pas d'un grand inconvenient; il
suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit
la beaute de l'image employee, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une
image, et que c'est a l'idee surtout qu'il a affaire. Il en est de la
perfection metaphorique un peu comme de l'illusion scenique a laquelle
il ne faut pas trop sacrifier dans le sens materiel, puisque l'esprit
n'en est jamais dupe. Il y a meme de l'elegance vraie et du gallicisme
dans l'incomplet de certaines metaphores.]
[Note 9: Dans son eloge de Despreaux (_Hist. de l'Acad. des
Inscript._), M. de Boze a dit tres-judicieusement: "Nous croyons qu'il
est inutile de vouloir donner au public une idee plus particuliere des
Satires de M. Despreaux. Qu'ajouterions-nous a l'idee qu'il en a deja?
Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations,
combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naitre
dans notre langue! et de la notre, combien en ont-elles fait passer dans
celle des etrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agreablement
exerce la memoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il
fut aujourd'hui plus aise de restituer, si toutes les copies et toutes
les editions en etoient perdues."]
Que si maintenant on nous oppose qu'il n'etait pas besoin de tant de
detours pour enoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien
des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous
n'avons pretendu rien inventer; que nous avons seulement voulu
rafraichir en notre esprit les idees que le nom de Boileau reveille,
remettre ce celebre personnage en place, dans son siecle, avec ses
merites et ses imperfections, et revoir sans prejuges, de pres a la fois
et a distance, le correct, l'elegant, l'ingenieux redacteur d'un code
poetique abroge.
Avril 1829.
Comme correctif a cet article critique, on demande la permission
d'inserer ici la piece de vers suivante, qui est posterieure de pres de
quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jete la pierre aux
statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute reponse, a droit
maintenant de faire remarquer qu'en ecrivant _les Larmes de Racine_ et
_la Fontaine de Boileau_, il a temoigne, tres-incompletement sans doute,
de son admiration sincere pour ces deux poetes, mais qu'en cela meme il
a donne bien autant de gages peut-etre que ne l'ont fait certains de ses
accusateurs.
LA FONTAINE DE BOILEAU[10]
[Note 10: Il est indispensable, en lisant la piece qui suit, d'avoir
presente a la memoire l'Epitre VI de Boileau a M. de Lamoignon, dans
laquelle il parle de Baville et de la vie qu'on y mene.]
EPITRE
A MADAME LA COMTESSE MOLE.
Dans les jours d'autrefois qui n'a chante Baville?
Quand septembre apparu delivrait de la ville
Le grave Parlement assis depuis dix mois,
Baville se peuplait des hotes de son choix,
Et, pour mieux animer son illustre retraite,
Lamoignon conviait et savant et poete.
Guy Patin accourait, et d'un eclat soudain
Faisait rire l'echo jusqu'au bout du jardin,
Soit que, du vieux Senat l'ame tout occupee,
Il poignardat Cesar en proclamant Pompee,
Soit que de l'antimoine il contat quelque tour.
Huet, d'un ton discret et plus fait a la cour,
Sans zele et passion causait de toute chose,
Des enfants de Japhet, ou meme d'une rose.
Deja plein du sujet qu'il allait meditant,
Rapin[11] vantait le parc et celebrait l'etang.
Mais voici Despreaux, amenant sur ses traces
L'agrement serieux, l'a-propos et les graces.
O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,
Veux-tu bien, Despreaux, que je parle de toi,
Que j'en parle avec gout, avec respect supreme,
Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!
Fier de suivre a mon tour des hotes dont le nom
N'a rien qui cede en gloire au nom de Lamoignon,
J'ai visite les lieux, et la tour, et l'allee
Ou des facheux ta muse epiait la volee;
Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;
La fontaine surtout, chere au vallon d'en bas,
La fontaine en tes vers _Polycrene_ epanchee,
Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachee_[12],
Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,
Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_.
Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,
Le long de ces coteaux qu'un bois leger couronne,
Nous allions, repassant par ton meme chemin
Et le reconnaissant, ton Epitre a la main.
Moi, comme un converti, plus devot a ta gloire.
Epris du flot sacre, je me disais d'y boire:
Mais, helas! ce jour-la, les simples gens du lieu
Avaient fait un lavoir de la source du dieu,
Et de femmes, d'enfants, tout un cercle a la ronde
Occupaient la naiade et m'en alteraient l'onde.
Mes guides cependant, d'une commune voix,
Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,
Hautes cimes longtemps a l'entour respectees,
Qu'un dernier possesseur a terre avait jetees.
Malheur a qui, docile au cupide interet,
Deshonore le front d'une antique foret,
Ou depouille a plaisir la colline prochaine!
Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!
Etait-ce donc presage, o noble Despreaux,
Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
Et ravageant l'ombrage ou s'egaya ta muse?
Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,
Et que, reverdissant en plus d'une saison,
On finit, a son tour, par joncher le gazon,
Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,
Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?
Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.
Fut d'enseigner leur siecle et de le maintenir,
De lui marquer du doigt la limite tracee,
De lui dire ou le gout moderait la pensee,
Ou s'arretait a point l'art dans le naturel,
Et la dose de sens, d'agrement et de sel,
Ces talents-la, si vrais, pourtant plus que les autres
Sont sujets aux rebuts des temps comme les notres,
Bruyants, emancipes, prompts aux neuves douceurs,
Grands ecoliers riant de leurs vieux professeurs.
Si le meme conseil preside aux beaux ouvrages,
La forme du talent varie avec les ages,
Et c'est un nouvel art que dans le gout present
D'offrir l'eternel fond antique et renaissant.
Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idee
Fut toujours de justesse et d'a-propos guidee,
Qui d'abord epuras le beau regne ou tu vins,
Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?
J'aime ces questions, cette vue inquiete,
Audace du critique et presque du poete.
Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
Sortir chez nous du cercle ou ta raison s'est plu.
Tout poete aujourd'hui vise au parlementaire;
Apres qu'il a chante, nul ne saura se taire:
Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;
Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.
Il faudrait bien les suivre, o Boileau, pour leur dire
Qu'ils egarent le souffle ou leur doux chant s'inspire,
Et qui differe tant, meme en plein carrefour,
Du son rauque et menteur des trompettes du jour.
Dans l'epoque, a la fois magnifique et decente,
Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,
Le vrai gout dominant, sur quelques points borne,
Chassait du moins le faux autre part confine;
Celui-ci hors du centre usait ses represailles;
Il n'aurait affronte Chantilly ni Versailles,
Et, s'il l'avait ose, son impudent essor
Se fut brise du coup sur le balustre d'or.
Pour nous, c'est autrement: par un confus melange
Le bien s'allie au faux, et le tribun a l'ange.
Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:
Lequel de nos meilleurs peut s'en croire a l'abri?
Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;
L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte;
Tel meme qu'on admire en a sa goutte au front,
Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.
Comment tout demeler, tout denoncer, tout suivre,
Aller droit a l'auteur sous le masque du livre,
Dire la clef secrete, et, sans rien diffamer,
Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?
Voila, cher Despreaux, voila sur toute chose
Ce qu'en songeant a toi souvent je me propose,
Et j'en espere un peu mes doutes eclaircis
En m'asseyant moi-meme aux bords ou tu t'assis.
Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,
J'aime a te voir d'ici parlant de notre monde
A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:
Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?
Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;
A Baville aussi bien on t'en eut vu sourire,
Et tu tachais plutot d'en detourner le cours,
Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,
De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,
Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,
Un concert de vertu, d'eloquence et d'honneur,
Et quel vrai but conduit l'honnete homme au bonheur.
Ainsi donc, ce jour-la, venant de ta fontaine,
Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,
Nous foulions lentement ces doux pres arroses,
Nous perdions le sentier dans les endroits boises,
Puis sa trace fuyait sous l'herbe epaisse et vive:
Est-ce bien ce cote? n'est-ce pas l'autre rive?
A trop presser son doute, on se trompe souvent;
Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant
Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,
Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:
On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;
Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.
Et riant, conversant de rien, de toute chose,
Retenant la pensee au calme qui repose,
On voyait le soleil vers le couchant rougir,
Des saules _non plantes_ les ombres s'elargir,
Et sous les longs rayons de cette heure plus sure
S'eclairer les vergers en salles de verdure,
Jusqu'a ce que, tournant par un dernier coteau,
Nous eumes retrouve la route du chateau,
Ou d'abord, en entrant, la pelouse apparue
Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13],
Jeune fille demain en sa tendre saison,
Orgueil et cher appui de l'antique maison,
Fleur de tout un passe majestueux et grave,
Rejeton precieux ou plus d'un nom se grave,
Qui refait l'esperance et les fraiches couleurs,
Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,
Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tete,
Apres les jours charges de gloire et de tempete,
Porte legerement tout ce poids des aieux,
Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
Au chateau du Marais, ce 22 aout 1843.
[Note 11: Auteur du poeme latin des _Jardins_: voir au livre III un
morceau sur Baville, et deux odes latines du meme. Voir aussi Huet,
_Poesies_ latines et _Memoires_.]
[Note 12: Une _rachee_: on appelle ainsi les rejetons nes de la
racine apres qu'on a coupe le tronc. Les ormes qui ombrageaient
autrefois la fontaine avaient probablement ete coupes pour repousser en
_rachee_: de la le nom.]
[Note 13: Mademoiselle de Champlatreux, depuis duchesse d'Ayen.]
Pour completer enfin la serie de mes _retractations_ ou _retouches_ sur
Despreaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des
_Causeries du Lundi_ et qui a ete reproduit en tete d'une edition meme
de Boileau; et puis encore le chapitre a lui consacre au tome V de
_Port-Royal_. Etes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?
PIERRE CORNEILLE
En fait de critique et d'histoire litteraire, il n'est point, ce me
semble, de lecture plus recreante, plus delectable, et a la fois plus
feconde en enseignements de toute espece, que les biographies bien
faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et seches, ces
notices exigues et precieuses, ou l'ecrivain a la pensee de briller,
et dont chaque paragraphe est effile en epigramme; mais de larges,
copieuses, et parfois meme diffuses histoires de l'homme et de ses
oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a du
faire; le suivre en son interieur et dans ses moeurs domestiques aussi
avant que l'on peut; le rattacher par tous les cotes a cette terre, a
cette existence reelle, a ces habitudes de chaque jour, dont les grands
hommes ne dependent pas moins que nous autres, fond veritable sur lequel
ils ont pied, d'ou ils partent pour s'elever quelque temps, et ou ils
retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractere
complexe d'analyse et de poesie, s'entendent et se plaisent fort a ces
excellents livres. Walter Scott declare, pour son compte, qu'il ne sait
point de plus interessant ouvrage en toute la litterature anglaise que
l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commencons
aussi a estimer et a reclamer ces sortes d'etudes. De nos jours, les
grands hommes dans les lettres, quand bien meme, par leurs memoires
ou leurs confessions poetiques, ils seraient moins empresses d'aller
au-devant des revelations personnelles, pourraient encore mourir, fort
certains de ne point manquer apres eux de demonstrateurs, d'analystes et
de biographes. Il n'en a pas ete toujours ainsi; et lorsque nous venons
a nous enquerir de la vie, surtout de l'enfance et des debuts de nos
grands ecrivains et poetes du dix-septieme siecle, c'est a grand'peine
que nous decouvrons quelques traditions peu authentiques, quelques
anecdotes douteuses, dispersees dans les _Ana_. La litterature et la
poesie d'alors etaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient
guere le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres
affaires; les biographes s'etaient imagine, je ne sais pourquoi, que
l'histoire d'un ecrivain etait tout entiere dans ses ecrits, et leur
critique superficielle ne poussait pas jusqu'a l'homme au fond du poete.
D'ailleurs, comme en ce temps les reputations etaient lentes a se faire,
et qu'on n'arrivait que tard a la celebrite, ce n'etait que bien
plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque
admirateur empresse de son genie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait
de penser a sa biographie; ou encore cet historien etait quelque parent
pieux et devoue, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de
son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son
pere. De la, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de
Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent
aux yeux, et en particulier une legerete courante sur les premieres
annees litteraires, qui sont pourtant les plus decisives.
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