Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui precede l'_Addition a la
Lettre sur les Sourds et Muets_, declare qu'_il n'a jamais eu l'honneur
de voir M. l'abbe de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot
n'etait pas cense auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe
scrupuleux, que l'anecdote des joyeux diners a six sous par tete entre
le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour
cela moins authentique.]

Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'etaient pas ce qu'on
pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait a mademoiselle Voland
(t. II, p. 108), l'aversion qu'il concut de bonne heure pour les faciles
et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonne, necessiteux, ardent,
dont la plume acquit par la suite un renom d'impurete; qui, selon son
propre temoignage, possedait assez bien son Petrone, et des petits
madrigaux infames de Catulle pouvait reciter les trois quarts sans
honte; ce jeune homme echappa a la corruption du vice, et, dans l'age le
plus furieux, parvint a sauver les tresors de ses sens et les illusions
de son coeur. Il dut ce bienfait a l'amour. La jeune fille qu'il aima
etait une demoiselle dechue, une ouvriere pauvre, vivant honnetement
avec sa mere du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,
la desira eperdument, se fit agreer d'elle, et l'epousa malgre les
remontrances economiques de la mere; seulement il contracta ce mariage
en secret, pour eviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient
sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a
juge fort dedaigneusement l'Annette de Diderot, a laquelle il prefere
de beaucoup sa Therese. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes
de grands hommes, il parait en effet que, bonne femme au fond, madame
Diderot etait d'un caractere tracassier, d'un esprit commun, d'une
education vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire a
ses affections. Tous ces facheux inconvenients, que le temps developpa,
disparurent alors dans l'eclat de sa beaute. Diderot eut d'elle jusqu'a
quatre enfants, dont un seul, une fille, survecut. Apres une de ses
premieres couches, il expedia la mere et sans doute aussi le nourrisson
a Langres, pres de sa famille, pour forcer la reconciliation. Ce moyen
pathetique reussit, et toutes les preventions qui avaient dure des
annees s'evanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accable de
nouvelles charges, livre a des travaux penibles, traduisant, aux gages
des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grece_, un
_Dictionnaire de Medecine_, et meditant deja l'Encyclopedie, Diderot se
desenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si
pesamment greve son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix
annees, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute
la seconde moitie de sa vie, quelques femmes telles que madame de
Prunevaux plus passagerement, l'engagerent dans des liaisons etroites
qui devinrent comme le tissu meme de son existence interieure. Madame de
Puisieux fut la premiere: coquette et aux expedients, elle ajouta aux
embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur
le Merite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensees philosophiques_,
l'_Interpretation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les
_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins severe. Madame
Diderot, negligee par son mari, se resserra dans ses gouts peu eleves;
elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha
plus tard a son domestique que par l'education de sa fille. On
comprendra, d'apres de telles circonstances, comment celui des
philosophes du siecle qui sentit et pratiqua le mieux la moralite de la
famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de pere, de fils,
de frere, eut en meme temps une si fragile idee de la saintete du
mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisement
sous quelle inspiration personnelle il fit dire a l'O-taitien dans le
_Supplement au Voyage de Bougainville_: "Rien te parait-il plus insense
qu'un precepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande
une constance qui n'y peut etre, et qui viole la liberte du male et de
la femelle en les enchainant pour jamais l'un a l'autre; qu'une fidelite
qui borne la plus capricieuse des jouissances a un meme individu; qu'un
serment d'immutabilite de deux etres de chair a la face d'un ciel qui
n'est pas un instant le meme, sous des antres qui menacent ruine, au bas
d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur
une pierre qui s'ebranle?" Ce fut une singuliere destinee de Diderot,
et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naive et
contagieuse, d'avoir eprouve ou inspire dans sa vie des sentiments si
disproportionnes avec le merite veritable des personnes. Son premier,
son plus violent amour, l'enchaina pour jamais a une femme qui n'avait
aucune convenance reelle avec lui. Sa plus violente amitie, qui fut
aussi passionnee qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin,
piquant, agreable, mais coeur egoiste et sec[87]. Enfin la plus violente
admiration qu'il fit naitre lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur
fetichiste de son philosophe, comme Brossette l'etait de son poete,
espece de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'atheisme. Femme,
ami, disciple, Diderot se meprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eut
pas ete plus malencontreux que lui; au reste, a part le chapitre de sa
femme, il ne semble guere que lui-meme il se soit jamais avise de ses
meprises.

[Note 87: Ceci est trop severe pour Grimm; je suis revenu, depuis, a
de meilleures idees sur son compte, en l'etudiant de pres.]

Tout homme doue de grandes facultes, et venu en des temps ou elles
peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siecle et
l'humanite, d'une oeuvre en rapport avec les besoins generaux de
l'epoque et qui aide a la marche du progres. Quels que soient ses gouts
particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de
hors-d'oeuvre, il doit a la societe un monument public, sous peine
de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinee. Montesquieu par
l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Emile_ et la _Contrat social_,
Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses
travaux, ont rendu temoignage a cette loi sainte du genie, en vertu de
laquelle il se consacre a l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on
en ait dit legerement, n'y a pas non plus manque[88]. On lui accorde
de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie
incomparable, les chaudes esquisses, les riches prets a fonds perdu dans
les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres,
des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait,
c'est-a-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la
Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La
Carliere, les heritiers du cure de Thivet;--ce que nous tenons ici a lui
maintenir, c'est son titre social, sa piece monumentale, l'Encyclopedie!
Ce ne devait etre a l'origine qu'une traduction revue et augmentee du
Dictionnaire anglais de Chalmers, une speculation de librairie. Diderot
feconda l'idee premiere et concut hardiment un repertoire universel
de la connaissance humaine a son epoque. Il mit vingt-cinq ans a
l'executer. Il fut a l'interieur la pierre angulaire et vivante de
cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les
persecutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y etait
attache surtout par convenance d'interet, et dont la Preface ingenieuse
a beaucoup trop assume, pour ceux qui ne lisent que les prefaces, la
gloire eminente de l'ensemble, deserta au beau milieu de l'entreprise,
laissant Diderot se debattre contre l'acharnement des devots, la
pusillanimite des libraires, et sous un enorme surcroit de redaction.
Grace a sa prodigieuse verve de travail, a l'universalite de ses
connaissances, a cette facilite multiple acquise de bonne heure dans
la detresse, grace surtout a ce talent moral de rallier autour de
lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet edifice
audacieux, d'une masse a la fois menacante et reguliere: si l'on cherche
le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait
mieux que personne les defauts de son oeuvre; il se les exagerait meme,
eut egard au temps, et se croyant ne pour les arts, pour la geometrie,
pour le theatre, il deplorait mainte fois sa vie engagee et perdue dans
une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si melee. Qu'il fut
admirablement organise pour la geometrie et les arts, je ne le nie pas;
mais certes, les choses etant ce qu'elles etaient alors, une grande
revolution, comme il l'a lui-meme remarque[89], s'accomplissant dans les
sciences, qui descendaient de la haute geometrie et de la contemplation
metaphysique pour s'etendre a la morale; aux belles-lettres, a
l'histoire de la nature, a la physique experimentale et a l'industrie;
de plus, les arts au XVIIIe siecle etant faussement detournes de leur
but superieur et rabaisses a servir de porte-voix philosophique ou
d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions generales, il
etait difficile a Diderot de faire un plus utile, un plus digne
et memorable emploi de sa faculte puissante qu'en la vouant a
l'Encyclopedie. Il servit et precipita, par cette oeuvre civilisatrice,
la revolution qu'il avait signalee dans les sciences. Je sais d'ailleurs
quels reproches severes et reversibles sur tout le siecle doivent
temperer ces eloges, et j'y souscris entierement; mais l'esprit
antireligieux qui presida a l'Encyclopedie et a toute la philosophie
d'alors ne saurait etre exclusivement juge de notre point de vue
d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en
reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Ecrasons l'infame!_ tout
decisif et inexorable qu'il semble, demande lui-meme a etre analyse et
interprete. Avant de reprocher a la philosophie de n'avoir pas
compris le vrai et durable christianisme, l'intime et reelle doctrine
catholique, il convient de se souvenir que le depot en etait alors
confie, d'une part aux jesuites intrigants et mondains, de l'autre aux
jansenistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranches dans les
parlements, pratiquaient des ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur
la grace, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et
qu'ils realisaient pour les heretiques, dans les culs de basse-fosse des
cachots, l'abime effrayant de Pascal. C'etait la l'_infame_ qui, tous
les jours, calomniait aupres des philosophes le christianisme dont elle
usurpait le nom; l'_infame_ en verite, que la philosophie est parvenue a
_ecraser_ dans la lutte, en s'abimant sous une ruine commune. Diderot,
des ses premieres _Pensees philosophiques_, parait surtout choque de
cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de
Nicole, d'Arnauld et de Pascal prete au Dieu chretien; et c'est au nom
de l'humanite meconnue et d'une sainte commiseration pour ses semblables
qu'il aborde la critique audacieuse ou sa fougue ne lui permit plus de
s'arreter. Ainsi de la plupart des novateurs incredules: au point de
depart, une meme protestation genereuse les unit. L'Encyclopedie ne fut
donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloitre avec des
savants et des penseurs de toute espece distribues a chaque etage. Elle
ne fut pas une pyramide de granit a base immobile; elle n'eut rien de
ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec
lenteur a travers des siecles fervents vers un Dieu adore et beni. On
l'a comparee a l'impie Babel; j'y verrais plutot une de ces tours
de guerre, de ces machines de siege, mais enormes, gigantesques,
merveilleuses, comme en decrit Polybe, comme en imagine le Tasse.
L'arbre pacifique de Bacon y est faconne en catapulte menacante. Il y
a des parties ruineuses, inegales, beaucoup de platras, des fragments
cimentes et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre:
l'edifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour
appliquer ici un mot eloquent de Diderot lui-meme, "la statue de
l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se
detachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en
sont pas d'argile."

[Note 88: C'est une retractation partielle, une rectification de
ce que j'avais ecrit precedemment dans un article du _Globe_, dont je
reproduis ici le debut:

"Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappe par son
admirable justesse: Werther compare l'homme de genie qui passe au milieu
de son siecle, a un fleuve abondant, rapide, aux crues inegales,
aux ondes parfois debordees; sur chaque rive se trouvent d'honnetes
proprietaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs
jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent
toujours que le fleuve ne deborde au temps des grandes eaux et ne
detruise leur petit bien-etre; ils s'entendent donc pour lui pratiquer
des saignees a droite et a gauche, pour lui creuser des fosses, des
rigoles; et les plus habiles profitent meme de ces eaux detournees pour
arroser leur heritage, et s'en font des viviers et des etangs a leur
fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et interessee de tous
les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un genie superieur
n'apparait peut-etre dans aucun cas particulier avec plus d'evidence que
dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On etait dans un
siecle d'analyse et de destruction, on s'inquietait bien moins d'opposer
aux idees en decadence des systemes complets, reflechis, desinteresses,
dans lesquels les idees nouvelles de philosophie, de religion, de morale
et de politique s'edifiassent selon l'ordre le plus general et le plus
vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce a
quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain
les grands esprits de l'epoque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tenterent
de s'elever a de hautes theories morales ou scientifiques; ou bien
ils s'egaraient dans de pleines chimeres, dans des utopies de reveurs
sublimes; ou bien, infideles a leur dessein, ils retombaient malgre eux,
a tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en
breche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui etait
et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il
voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette
tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler
comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position
fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses
facultes sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable
au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si
abondant en lui-meme, disparut presque au milieu de toutes les saignees
et de tous les canaux par lesquels on le detourna. La gene et le besoin,
une singuliere facilite de caractere, une excessive prodigalite de vie
et de conversation, la camaraderie encyclopedique et philosophique, tout
cela soutira continuellement le plus metaphysicien et le plus artiste
des genies de cette epoque. Grimm, dans sa _Correspondance litteraire_,
d'Holbach dans ses predications d'atheisme, Raynal dans son _Histoire
des deux Indes_, detournerent a leur profit plus d'une feconde artere de
ce grand fleuve dont ils etaient riverains. Diderot, bon qu'il etait
par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout a tous, se
laissait aller a cette facon de vivre; content de produire des idees, et
se souciant peu de leur usage, il se livrait a son penchant intellectuel
et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, a penser d'abord, a
penser surtout et toujours, puis a parler de ses pensees, a les ecrire
a ses amis, a ses maitresses; a les jeter dans des articles de journal,
dans des articles d'encyclopedie, dans des romans imparfaits, dans des
notes, dans des memoires sur des points speciaux; lui, le genie le plus
synthetique de son siecle, il ne laissa pas de monument.

"Ou plutot ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit
unique et substantiel est empreint en tous ces fragments epars, le
lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie,
amour et admiration, recompose aisement ce qui est jete dans un desordre
apparent, reconstruit ce qui est inacheve, et finit par embrasser d'un
coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette
figure forte, bienveillante et hardie, coloree par le sourire, abstraite
par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de
toutes nos tetes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du
Schiller tout ensemble."]

[Note 89: _Interpretation de la Nature_.]

L'atheisme de Diderot, bien qu'il l'affichat par moments avec une
deplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement
pris au mot, se reduit le plus souvent a la negation d'un Dieu mechant
et vengeur, d'un Dieu fait a l'image des bourreaux de Calas et de La
Barre. Diderot est revenu frequemment sur cette idee, et l'a presentee
sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantot,
comme dans l'entretien avec la marechale de Broglie, c'est un jeune
Mexicain qui, las de son travail, se promene un jour au bord du grand
Ocean; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre
pose sur le rivage; il s'y couche, et, berce par la vague, rasant du
regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mere sur je ne
sais quelle contree situee au dela et peuplee d'habitants merveilleux
lui repassent en idee comme de folles chimeres; il n'y peut croire, et
cependant le sommeil vient avec le balancement et la reverie, la planche
se detache du rivage, le vent s'accroit, et voila le jeune raisonneur
embarque. Il ne se reveille qu'en pleine eau. Un doute s'eleve alors
dans son esprit: s'il s'etait trompe en ne croyant pas! si sa grand'mere
avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il
touche a la plage inconnue. Le vieillard, maitre du pays, est la qui le
recoit a l'arrivee. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu
pincee avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incredule? ou bien
ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insense par les cheveux et se
complaire a le trainer durant une eternite sur le rivage[90]?--Tantot,
comme dans une lettre a mademoiselle Voland, c'est un moine, galant
homme et point du tout enfroque, avec qui son ami Damilaville l'a fait
diner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'etait une des
plus puissantes affections de l'homme: "Un coeur paternel, repris-je;
non, il n'y a que ceux qui ont ete peres qui sachent ce que c'est; c'est
un secret heureusement ignore, meme des enfants." Puis continuant,
j'ajoutai: "Les premieres annees que je passai a Paris avaient ete fort
peu reglees; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon pere, sans
qu'il fut besoin de la lui exagerer. Cependant la calomnie n'y avait
pas manque. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion
d'aller le voir se presenta. Je ne balancai point. Je partis plein
de confiance dans sa bonte. Je pensais qu'il me verrait, que je me
jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que
tout serait oublie. Je pensai juste." La, je m'arretai et je demandai a
mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: "Soixante
lieues, mon pere; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais
trouve mon pere moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il
y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si
loin?--Et s'il avait ete dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?..."
En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournes au ciel; et mon
religieux, les yeux baisses, meditait sur mon apologue."

[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: "... En
considerant avec effroi ces demarches temeraires et vagabondes de la
plupart des hommes, qui les menent a la mort eternelle, je m'imagine de
voir une ile epouvantable, entouree de precipices escarpes qu'un nuage
epais empeche de voir, et environnee d'un torrent de feu qui recoit tous
ceux qui tombent du haut de ces precipices. Tous les chemins et tous les
sentiers se terminent a ces precipices, a l'exception d'un seul, mais
tres-etroit et tres-difficile a reconnoitre, qui aboutit a un pont par
lequel on evite le torrent de feu et l'on arrive a un lieu de surete et
de lumiere... Il y a dans cette ile un nombre infini d'hommes a qui l'on
commande de marcher incessamment. Un vent impetueux les presse et ne
leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les
chemins n'ont pour fin que le precipice; qu'il n'y en a qu'un seul ou
ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est tres-difficile a
remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces miserables, sans
songer a chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils
le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne
s'occupent que du soin de leur equipage, du desir de commander aux
compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque
divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent
insensiblement vers le bord du precipice, d'ou ils sont emportes dans
ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un
tres-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui,
l'ayant decouvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant
ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin a un lieu de surete
et de repos." L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du
traite _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scene de
_carnage spirituel_, dans laquelle n'eclate pas moins ce qu'on a droit
d'appeler le _terrorisme de la Grace_: on concoit que Diderot ait trouve
ces doctrines funestes a l'humanite, et qu'il ait voulu faire a son
tour, sous image d'ile et d'ocean, une contre-partie au tableau de
Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une ile
deserte, et les hommes y sont egalement de _miserables egares_.]

Diderot a expose ses idees sur la substance, la cause et l'origine des
choses dans l'_Interpretation de la Nature_, sous le couvert de
Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans
l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Reve_ singulier qu'il prete a ce
philosophe. Il nous suffira de dire que son materialisme n'est pas un
mecanisme geometrique et aride, mais un vitalisme confus, fecond et
puissant, une fermentation spontanee, incessante, evolutive, ou, jusque
dans le moindre atome, la sensibilite latente ou degagee subsiste
toujours presente. C'etait l'opinion de Bordeu et des physiologistes,
la meme que Cabanis a depuis si eloquemment exprimee. A la maniere
dont Diderot sentait la nature exterieure, la nature pour ainsi dire
_naturelle_, celle que les experiences des savants n'ont pas encore
torturee et falsifiee, les bois, les eaux, la douceur des champs,
l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il
devait etre profondement religieux par organisation, car nul n'etait
plus sympathique et plus ouvert a la vie universelle. Seulement, cette
vie de la nature et des etres, il la laissait volontiers obscure,
flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelee au sein des
germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des
forets, s'exhalant avec les bouffees des brises; il ne la rassemblait
pas vers un centre, il ne l'idealisait pas dans l'exemplaire radieux
d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage
qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'annees avant de mourir,
l'_Essai sur la Vie de Seneque_, il s'est plu a traduire le passage
suivant d'une lettre a Lucilius, qui le transporte d'admiration: "S'il
s'offre a vos regards une vaste foret, peuplee d'arbres antiques, dont
les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelaces vous derobent
l'aspect du ciel, cette hauteur demesuree, ce silence profond, ces
masses d'ombre que la distance epaissit et rend continues, tant de
signes ne vous _intiment_-ils pas la presence d'un Dieu?" C'est Diderot
qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le meme
ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu
d'oubli peut-etre de ses propres exces cyniques et philosophiques, mais
aussi un degout amer, un desaveu formel du materialisme immoral et
corrupteur. J'aime qu'il reproche a La Mettrie de n'avoir pas _les
premieres idees des vrais fondements de la morale_, "de cet arbre
immense dont la tete touche aux cieux, et dont les racines penetrent
jusqu'aux enfers, ou tout est lie, ou la pudeur, la decence, la
politesse, les vertus les plus legeres, s'il en est de telles,
sont attachees comme la feuille au rameau, qu'on deshonore en l'en
depouillant." Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la
vertu avec Helvetius et Saurin; il en fait a mademoiselle Voland un
recit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconsequence du
siecle. Ces messieurs niaient le sens moral inne, le motif essentiel et
desinteresse de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. "Le plaisant,
ajoute-t-il, c'est que, la dispute a peine terminee, ces honnetes gens
se mirent, sans s'en apercevoir, a dire les choses les plus fortes en
faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et a faire eux-memes
la refutation de leur opinion. Mais Socrate, a ma place, la leur aurait
arrachee." Il dit en un endroit au sujet de Grimm: "La severite des
principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une a l'usage
des souverains." Toutes ces idees excellentes sur la vertu, la morale
et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le
recueillement et l'espece de solitude qu'il tacha de se procurer durant
les annees souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis etaient
morts, les autres disperses; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient
souvent. Aux conversations desormais fatigantes, il preferait la robe de
chambre et sa bibliotheque du cinquieme sous les tuiles, au coin de la
rue Taranne et de celle de Saint-Benoit; il lisait toujours, meditait
beaucoup et soignait avec delices l'education de sa fille. Sa vie
bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui etre
d'un grand apaisement interieur; et toutefois peut-etre, a de certains
moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux pere:
"Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais
je trouve que ma tete repose plus doucement encore sur celui de la
religion et des lois."--Il mourut en juillet 1784[91].

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