Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
C >>
C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 | 17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39
De retour en France, Farcy etait desormais un homme acheve: il avait
l'experience du monde, il avait connu la misere, il avait visite et
senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractere etait
mur par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette
derniere metamorphose de son etre lui donnait une sorte d'aisance au
dehors dont il etait fier en secret: "Voici l'age, se disait-il, ou tout
devient serieux, ou ma personne ne s'efface plus devant les autres, ou
mes paroles sont ecoutees, ou l'on compte avec moi en toutes manieres,
ou mes pensees et mes sentiments ne sont plus seulement des reves de
jeune homme auxquels on s'interesse si on en a le temps, et qu'on
neglige sans facon des que la vie serieuse recommence. Et pour moi meme,
tout prend dans mes rapports avec les autres un caractere plus positif;
sans entrer dans les affaires, je ne me defie plus de mes idees ou de
mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que
je les desapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions
demandent une reponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague,
ont un but; je veux influer sur les autres, etc."
En meme temps que cette defiance excessive de lui-meme faisait place
a une noble aisance, l'aprete tranchante dans les jugements et les
opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidite,
cedait chez lui a une vue des choses plus calme, plus etendue et plus
bienveillante. Les elans genereux ne lui manquaient jamais; il etait
toujours capable de vertueuses coleres; mais sa sagesse desesperait
moins promptement des hommes; elle entendait davantage les temperaments
et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier,
ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries
abandonnees, a lui epancher quelque chose de son impartialite
intelligente, il lui arrivait de rencontrer a l'improviste dans l'ame de
Farcy je ne sais quel endroit sensible, petulant, recalcitrant, par ou
cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui echappait; c'etait
comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette
facilite a s'emporter et a s'effaroucher disparaissait de jour en jour
chez Farcy. Il en etait venu a tout considerer et a tout comprendre. Je
le comparerais, pour la sagesse prematuree, a Vauvenargues, et plusieurs
de ses pensees morales semblent ecrites en prose par Andre Chenier:
"Le jeune homme est enthousiaste dans ses idees, apre dans ses
jugements, passionne dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses
actions.
"Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses
actions et ses paroles sont sans consequence.
"Il n'a pas encore d'idees arretees; il cherche a connaitre et vit avec
les livres plus qu'avec les hommes; il ramene tout, par desir d'unite,
par elan de pensee, par ignorance, au point de vue le plus simple et
le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien
intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.
"Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout interet son
droit, toute action son explication et presque son excuse.
"On s'etablit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de
contemplatif dans les premieres annees de la jeunesse; on est un peu
plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a a vivre pour soi,
pour son bien-etre, son plaisir, pour le developpement de toutes ses
facultes, et non-seulement pour realiser un type abstrait et simple; on
vit de tout son corps et de toute son ame, avec des hommes, et non
seul avec des idees. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de
l'action et de la reaction, remplace la conception de l'idee abstraite
et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnee
dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a
vecu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
nos erreurs nous sont connues; l'aprete de nos jugements d'autrefois
nous revient a l'esprit avec honte; on laisse desormais pour le monde
le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-a-dire eclairer les
esprits, moderer les passions."
Il n'etait pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Universite; le
ministere de M. de Vatimesnil ne lui avait donne qu'un court espoir. Il
accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M.
Morin, a Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le
reste du temps il vivait a Paris, jouissant de ses anciens amis et des
nouveaux qu'il s'etait faits. Le monde politique et litteraire etait
alors divise en partis, en ecoles, en salons, en coteries. Farcy regarda
tout et n'epousa rien inconsiderement. Dans les arts et la poesie, il
recherchait le beau, le passionne, le sincere, et faisait la plus grande
part a ce qui venait de l'ame et a ce qui allait a l'ame. En politique,
il adoptait les idees genereuses, propices a la cause des peuples, et
embrassait avec foi les consequences du dogme de la perfectibilite
humaine. Quant aux individus celebres, representants des opinions qu'il
partageait, auteurs des ecrits dont il se nourrissait dans la solitude,
il les aimait, il les reverait sans doute, mais il ne relevait d'aucun,
et, homme comme eux, il savait se conserver en leur presence une liberte
digne et ingenue, aussi eloignee de la revolte que de la flatterie.
Parmi le petit nombre d'articles qu'il insera vers cette epoque au
_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre a faire
apprecier l'etendue de ses idees politiques et la mesure de son
independance personnelle.
Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait
inexperimente encore, et faible, et presque enfant, c'etait l'amour;
cet amour que, durant les tiedes nuits etoilees du tropique, il avait
soupconne devoir etre si doux; cet amour dont il n'avait guere eu en
Italie que les delices sensuelles, et dont son ame, qui avait tout
anticipe, regrettait amerement la puissance tarie et les jeunes tresors.
Il ecrivait dans une note:
"Je rends graces a Dieu;
"De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;
"De ce qu'il m'a fait Francais;
"De ce qu'il m'a fait plutot spirituel et spiritualiste que le
contraire, plutot bon que mechant, plutot fort que faible de caractere.
"Je me plains du sort,
"Qui ne m'a donne ni genie, ni richesse, ni naissance.
"Je me plains de moi-meme,
"Qui ai dissipe mon temps, affaibli mes forces, rejete ma pudeur
naturelle, tue en moi la foi et l'amour."
Non, Farcy, ton regret meme l'atteste, non, tu n'avais pas rejete ta
pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton ame! Mais
chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisement cede par le
cote sensuel, s'etait comme infiltree et developpee outre mesure dans
l'esprit, et, au lieu de la male assurance virile qui charme et qui
subjugue, au lieu de ces rapides etincelles du regard,
Qui d'un desir craintif font rougir la beaute[77],
elle s'etait changee avec l'age en defiance de toi-meme, en repugnance a
oser, en promptitude a se decourager et a se troubler devant la beaute
superbe. Non, tu n'avais pas tue l'amour dans ton coeur; tu en etais
plutot reste au premier, au timide et novice amour; mais sans la
fraicheur naive, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le
mystere; avec la disproportion de tes autres facultes qui avaient muri
ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacite
judicieuse qui te representait les inconvenients, les difficultes et les
suites; de tes sens fatigues qui n'environnaient plus, comme a dix-neuf
ans, l'etre unique de la vapeur d'une emanation lumineuse et odorante;
ce n'etait pas l'amour, c'etait l'harmonie de tes facultes et de leur
developpement que tu avais brisee dans ton etre! Ton malheur est celui
de bien des hommes de notre age.
[Note 77: Lamartine.]
Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait
en idees et ce qu'il avait eprouve en sentiments devait cesser dans son
ame, et qu'il etait temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tete,
chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un defi, il
se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, a cette epoque, une
femme connue par ses ouvrages, par l'agrement de son commerce et sa
beaute[78], s'imaginant qu'il en etait epris, et tachant, a force de
soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimat trop
obscurement, soit que la preoccupation de cette femme distinguee fut
ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux.
Pourtant il l'etait, quoique moins profondement qu'il n'eut fallu
pour que cela fut une passion. Voici quelques vers commences que nous
trouvons dans ses papiers:
Therese, que les Dieux firent en vain si belle,
Vous que vos seuls dedains ont su trouver fidele,
Dont l'esprit s'eblouit a ses seules lueurs,
Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,
Et qui revez d'amour comme on reve de gloire,
L'oeil fier et non voile de pleurs;
Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,
Qui n'aimez qu'a compter, comme une reine altiere,
La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;
Vous a qui leurs cent voix sont douces a comprendre,
Mais qui n'eutes jamais une ame pour entendre
Des voeux qu'on murmure plus bas;
Therese, pour longtemps adieu!.....
[Note 78: Le respect nous empeche de la nommer; mais Beranger l'a
chantee, et tous ses amis la reconnaitront ici sous le nom d'Hortense.]
La suite manque, mais l'idee de la piece avait d'abord ete crayonnee
en prose. Les vers y auraient peu ajoute, je pense, pour l'eclat et
le mouvement; ils auraient retranche peut-etre a la fermete et a la
concision.
"Therese, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que
d'aimer; pour qui la beaute n'est qu'une puissance, comme le courage et
le genie;
"Therese, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui revez d'amour
comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;
"Therese, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses
hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire,
que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;
"Therese, pour longtemps adieu! car j'espererais en vain aupres de vous
de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce
qu'il m'offre;
"Car, ou mon amour est dedaigne, mon orgueil n'accepte pas d'autre
place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par
mes respects.
"Mon age n'est point fait a ces empressements paisibles, a ce partage si
nombreux; je sais mal, aupres de la beaute, separer l'amitie de l'amour;
j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement aupres de vous.
"Une ame plus faible ou plus tendre accueillera peut-etre celui que
d'autres ont dedaigne; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une
autre image charmera mes tristesses reveuses, et je ne verrai plus vos
levres dedaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.
"Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux ou la
nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps ou mon coeur
sera paisible, ou mes yeux seront distraits aupres de vous! Adieu
jusques a nos vieux jours!"
Il sourirait a notre fantaisie de croire que la scene suivante se
rapporte a quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait
marque le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit,
le tableau que Farcy a trace de souvenir est un chef-d'oeuvre de
delicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple
et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas
conte autrement.
"19 _juin_.--Helene se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur;
elle lanca sur Gherard un regard plein de dedain, tandis que ses levres
se contractaient, agitees par la colere. Elle retomba sur le divan, a
demi assise, a demi couchee, appuyant sa tete sur une main, tandis que
l'autre etait fort occupee a ramener les plis de sa robe.--Gherard jeta
les yeux sur elle; a l'instant toute sa colere se changea en confusion.
Il vint a quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminee, emu et
inquiet. Apres un moment de silence: "Helene, lui dit-il d'une voix
troublee, je vous ai affligee, et pourtant je vous jure..."--"Moi,
monsieur? non, vous ne m'avez point affligee; vos offenses n'ont pas ce
pouvoir sur moi."--"Helene, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi,
je l'avoue; mais pardonnez-moi..."--"Vous pardonner!... Je n'ai pour
vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai deja oublie vos paroles."
"Gherard s'approcha vivement d'elle:--"Helene, lui dit-il en cherchant a
s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens..."--"Laissez-moi,
lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne
vous suffit-il pas d'une injure?"
"Gherard s'en revint tristement a la cheminee, cachant son front dans
ses mains, puis tout a coup se retourna, les yeux humides de larmes; il
se jeta a ses pieds, et ses mains s'avancaient vers elle, de sorte qu'il
la serrait presque dans ses bras.
"Oui, s'ecria-t-il, je vous ai offensee, je le sais bien; oui, je suis
rude, grossier; mais je vous aime, Helene; oh! cela, je vous defie d'en
douter. Et si vous n'avez pas pitie de moi, vous qui etes si bonne,
Helene, qui reconciliez ceux qui se haissent..." Et voyant qu'elle se
defendait faiblement: "Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des
reproches, punissez-moi, chatiez-moi, j'ai tout merite. Oui, vous devez
me chatier comme un enfant grossier. Helene, dit-il en osant poser son
visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'apres
m'avoir puni, vous me pardonnez."
"Gherard etait beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux
d'Helene, tandis que l'autre s'offrait ainsi a la peine. Il etait la,
tombe a ses pieds avec grace, et elle ne se sentit pas la force de
l'obliger a s'eloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage;
puis sa tete s'abaissa elle-meme avec sa main: elle sourit doucement en
le voyant ainsi penche sans etre vue de lui. Et sans le vouloir, et en
se laissant aller a son coeur et a sa pensee, qui achevaient le tableau
commence devant ses yeux, sur le visage de Gherard, au lieu de sa main,
elle posa ses levres.
"Elle se leva au meme instant, effrayee de ce qu'elle avait fait, et
cherchant a se degager des bras de Gherard qui l'avaient enlacee. Le
coeur de Gherard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient
chercher les yeux d'Helene sous leurs paupieres abaissees. "Oh! ma belle
amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chretien, j'aurais
baise la main qui m'eut frappe; voudriez-vous m'empecher d'achever ma
penitence?" Et plus hardi a mesure qu'elle etait plus confuse, il la
serra dans ses bras, et il rendit a ses levres qui fuyaient les siennes,
le baiser qu'il en avait recu.
"Elle alla s'asseoir a quelques pas de lui, et l'heureux Gherard, pour
dissiper le trouble qu'il avait cause, commenca a l'entretenir de ses
projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--"Gherard,
lui dit-elle apres un long silence, ces folies d'aujourd'hui,
oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment..."--"Ah! dit
Gherard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh!
promettez-moi que cet instant passe, vous ne vous en souviendrez pas
pour me faire expier a force de froideur et de reserve un bonheur si
grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis a une ecole trop severe
pour que je ne tremble pas de paraitre fier d'une faveur."
"Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage." Et
Gherard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur."
Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loue une petite
maison dans le charmant vallon d'Aulnay, pres de Fontenay-aux-Roses ou
l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le
voisinage des bois, l'amitie de quelques habitants du vallon, peut-etre
aussi le souvenir des noms celebres qui ont passe la, les parfums
poetiques que les camelias de Chateaubriand ont laisses alentour, tout
lui faisait d'Aulnay un sejour de bonne, de simple et delicieuse vie. Il
realisait pour son compte le voeu qu'un poete de ses amis avait laisse
echapper autrefois en parcourant ce joli paysage:
Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!
Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre
Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tresse,
Tiendrait mon lendemain a la veille enlace!
La, mille fleurs sans nom, delices de l'abeille;
La, des pres tout remplis de fraise et de groseille;
Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;
Des chataigniers en rond sous le coteau des aulnes;
Les sentiers du coteau melant leurs sables jaunes
Au vert doux et touffu des endroits non frayes,
Et grimpant au sommet le long des flancs rayes;
Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules
Plus qu'a demi noyes, et cachant leurs epaules
Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;
De petits horizons nuances de rougeurs;
De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages
Entrevus d'assez loin a travers des feuillages;
Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,
Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,
Vivre sans souvenir!.........
Dans cette retraite heureuse et variee, l'ame de Farcy s'ennoblissait de
jour en jour; son esprit s'elevait, loin des fumees des sens, aux plus
hautes et aux plus sereines pensees. La politique active et quotidienne
ne l'occupait que mediocrement, et sans doute, la veille des
Ordonnances, il en etait encore a ses meditations metaphysiques et
morales, ou a quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans
laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
ici les dernieres pensees ecrites sur son journal; elles sont empreintes
d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
"Chacun de nous est un artiste qui a ete charge de sculpter lui-meme sa
statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont
se forme notre image. C'est a la nature a decider si ce sera la statue
d'un adolescent, d'un homme mur ou d'un vieillard. Pour nous, tachons
seulement qu'elle soit belle et digne d'arreter les regards. Du reste,
pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce
soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Venus de Praxitele."
"Voyageur, annonce a Sparte que nous sommes morts ici pour obeir a ses
saints commandements."
"Ils moururent irreprochables dans la guerre comme dans l'amitie[79]."
[Note 79: Cette epitaphe et la precedente se trouvent citees par
Jean-Jacques au livre IV de l'_Emile_.]
"Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, general des armees
espagnoles, qui a ete heureux dans ce qu'il a entrepris contre les
ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles."
Peut-etre, apres tout, ces nobles epitaphes de heros ne lui
revinrent-elles a l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
Ordonnances a l'insurrection, et comme un echo naturel des heroiques
battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures apres midi,
a la nouvelle du combat, il arrivait a Paris, rue d'Enfer, chez son ami
Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit a une panoplie
d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un
sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
et lui recommandait la prudence: "Eh! qui se devouera, madame, lui
repondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons
pas?" Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui
parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaite; il vit quelques
amis: les conjectures etaient contradictoires. Il courut au bureau du
_Globe_, et de la a la maison de sante de M. Pinel, a Chaillot, ou M.
Dubois, redacteur en chef du journal, etait detenu. Les troupes royales
occupaient les Champs-Elysees, et il lui fallut passer la nuit dans
l'appartement de M. Dubois. Son idee fixe, sa crainte etait le manque de
direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signales, et il
n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin a la ville, par le
faubourg et la rue Saint-Honore, de compagnie avec M. Magnin; chemin
faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colere au coeur et
aussi l'espoir. Arrive a la rue Dauphine, il se separa de M. Magnin en
disant: "Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laisse ici pres,
et me battre." Il revit pourtant dans la matinee M. Cousin, qui voulut
le retenir a la mairie du onzieme arrondissement, et M. Geruzez, auquel
il dit cette parole d'une magnanime equite: "Voici des evenements dont,
plus que personne, nous profiterons; c'est donc a nous d'y prendre part
et d'y aider[80]." Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
cote du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la
rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est a l'angle de cette rue et de
la rue Saint-Honore; Farcy, qui debouchait au coin de la rue de Rohan et
de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas
d'une balle dans la poitrine. C'est la, et non, comme on l'a fait, a la
porte de l'hotel de Nantes, que devrait etre placee la pierre funeraire
consacree a sa memoire. Farcy survecut pres de deux heures a sa
blessure. M. Littre, son ami, qui combattait au meme rang et aux pieds
duquel il tomba, le fit transporter a la distance de quelques pas, dans
la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena precisement M.
Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait
rien: Farcy parla peu, bien qu'il eut toute sa presence d'esprit. M.
Loyson lui demanda s'il desirait faire appeler quelque parent, quelque
ami; Farcy dit qu'il ne desirait personne; et comme M. Loyson insistait,
le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas
informe a temps pour venir. Une fois seulement, a un bruit plus violent
qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eut le
dessous et ne fut refoule; on le rassura; ce furent ses dernieres
paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-meme, sans ivresse
comme sans regret. (29 juillet 1830.)
[Note 80: C'est tout a fait le meme raisonnement genereux qui anime,
dans Homere, Sarpedon s'adressant a Glaucus au moment de l'assaut du
camp (_Iliade_, XII): "O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
honores en Lycie et par le siege, et par les mets et les coupes
d'honneur? pourquoi tous nous considerent-ils comme des dieux, et a quel
titre, aux rives du Xanthe, possedons-nous notre grand domaine, riche en
vergers et en terres fecondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous
faut faire tete au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la
melee, afin qu'au moins chacun des notres dise, etc., etc..." Pour Farcy
les avantages a conquerir avaient certes moins de splendeur, et le grand
_domaine_, c'eut ete une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et
plus est noble l'heroisme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est
pur le sentiment du devoir.]
Le corps fut transporte et inhume au Pere-Lachaise, dans la partie du
cimetiere ou reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et
entre autres M. Guigniaut, prononcerent de touchants adieux.
Les amis de Farcy n'ont pas ete infideles au culte de la noble victime;
ils lui ont eleve un monument funeraire qui devra etre replace au
veritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits
sur la toile. M. Cousin lui a dedie sa traduction des _Lois_ de Platon,
se souvenant que Farcy etait mort en combattant pour les _lois_. Et
nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].
[Note 81: Deux poetes genereux et delicats, dont l'un avait connu
Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et
Brizeux, ont consacre a sa memoire des vers que nous n'avons garde
d'omettre dans cette liste d'hommages funebres. Voici ceux de M.
Deschamps:
Que ne suis-je couche dans un tombeau profond,
Perce comme Farcy d'une balle de plomb,
Lui dont l'ame etait pure, et si pure la vie,
Sans troubles ni remords egalement suivie!
Lui qui, lorsque j'etais dans l'_ile Procida_,
Sur le bord de la mer un matin m'aborda,
Me parla de Paris, de nos amis de France,
De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...
Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,
Lut dans Andre Chenier: _O Sminthee Apollon!_
Et quand il eut fini cette belle lecture,
Emu par le climat et la douce nature,
Se leva brusquement, et me tendant la main,
Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.
M. Brizeux a dit:
A LA MEMOIRE DE GEORGE FARCY.
Il adorait
La France, la Poesie et la Philosophie.
Que la patrie conserve son nom!
(Victor Cousin.)
Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaitre,
Toi que si jeune encore on citait comme un maitre.
Pauvre coeur qui d'un souffle, helas! t'intimidais,
Attentif a cacher l'or pur que tu gardais!
Un soir, en nous parlant de Naple et de ses greves,
Beaux pays enchantes ou se plaisaient tes reves,
Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;
Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,
Tu devins brusque et sombre, et te mordis la levre,
Fantasque, impatient, retif comme la chevre!
Ainsi tu te plaisais a secouer la main
Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.
Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,
Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.
Paix a toi, noble coeur! ici tu fus pleure
Par un ami bien vrai, de toi-meme ignore;
La-haut, rejouis-toi! Platon parmi les Ombres
Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.
]
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 | 17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39