Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Andre remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromede a la
troisieme personne que le poete lui adresse brusquement ces vers:
_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune facon. "C'est tout cela,
ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants
autour de _vous, infortunee Princesse_. Cela ote de la grace." Je ne
crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi a la rhetorique secrete
d'Andre[63].
[Note 63: Il disait encore dans ce meme exquis sentiment de la
diction poetique: "La huitieme epigramme de Theocrite est belle
(Epitaphe de Cleonice); elle finit ainsi: Malheureux Cleonice, sous le
propre coucher des Pleiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la
traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a recu avec elles
(les Pleiades)."]
_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut
representee, pour la premiere fois, en 1786; Andre Chenier put y
assister; il dut etre emu aux tendres sons de la romance de Dalayrac:
Quand le bien-aime reviendra
Pres de sa languissante amie, etc.
Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier
le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporte en
Grece, et ou se retrouve jusqu'a l'echo des rimes de la romance:
"La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut...
elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une
maniere antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un
_quadro_)... et, longtemps apres elle, on chantait cette chanson faite
par elle dans sa folie:
Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.
Non, il est sous la tombe: il attend, il ecoute.
Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;
Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!"
Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrieme
acte d'_Hamlet_ que chante Ophelia dans sa folie: avide et pure abeille,
il se reserve de petrir tout cela ensemble[64]!
[Note 64: Andre etait comme La Fontaine, qui disait:
J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.
Il lisait tout. M. Piscatori pere, qui l'a connu avant la Revolution,
m'a raconte qu'un jour, particulierement, il l'avait entendu causer avec
feu et se developper sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laisse dans
l'esprit de M. Piscatori une impression singuliere de nouveaute et
d'eloquence. Cette etude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait,
s'il en etait besoin, de l'avoir autrefois rapproche longuement de
Regnier.]
Fidele a l'antique, il ne l'etait pas moins a la nature; si, en imitant
les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent,
lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a reellement observe lui-meme.
On sait le joli fragment:
Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,
Le soir remplis de lait trente vases d'argile.
Crains la genisse pourpre, au farouche regard...
Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit:
vu _et fait a Catillon pres Forges le 4 aout 1792 et ecrit a Gournay le
lendemain_. Ainsi le poete se rafraichissait aux images de la nature, a
la veille du 10 aout[65].
[Note 65: On se plait a ces moindres details sur les grands poetes
aimes. A la fin de l'idylle intitulee _la Liberte_, entre le chevrier et
le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencee le vendredi au soir 10,
et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La piece a un peu plus de
cent cinquante vers. On a la une juste mesure de la verve d'execution
d'Andre: elle tient le milieu, pour la rapidite, entre la lenteur un peu
avare des poetes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.]
Deux fragments d'idylles, publies dans l'edition de 1833, se peuvent
completer heureusement, a l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait
negligees; je les retablis ici dans leur ensemble.
LES COLOMBES.
Deux belles s'etaient baisees.... Le poete berger, temoin jaloux de
leurs caresses, chante ainsi:
"Que les deux beaux oiseaux, les colombes fideles,
Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.
Sous leur tete mobile, un cou blanc, delicat,
Se plie, et de la neige effacerait l'eclat.
Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente,
Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
L'une a dit a sa soeur:--Ma soeur...
(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)
L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,
De ce reduit peut-etre ignorent les detours;
Viens...
(Je te choisirai moi-meme les graines que tu aimes, et mon bec
s'entrelacera dans le tien.)
...
L'autre a dit a sa soeur: Ma soeur, une fontaine
Coule dans ce bosquet...
(L'oie ni le canard n'en ont jamais souille les eaux, ni leurs cris...
Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre
tete et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles
se promenent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent,
mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se
polissent leur plumage l'une a l'autre).
Le voyageur, passant en ces fraiches campagnes,
Dit[66]: O les beaux oiseaux! o les belles compagnes!
Il s'arreta longtemps a contempler leurs jeux;
Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;
Sous votre aimable tete, un cou blanc, delicat,
Se plie, et de la neige effacerait l'eclat."
[Note 66: Ce voyageur est-il le meme que le berger du commencement?
ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais
plutot, mais ce n'est pas bien clair.]
L'edition de 1833 (tome II, page 339) donne egalement cette epitaphe
d'un amant ou d'un epoux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de
prose qui eclairent le dessein du poete:
Mes manes a Clytie.--Adieu, Clytie, adieu.
Est-ce toi dont les pas ont visite ce lieu?
Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?
Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
Rever au peu de jours ou j'ai vecu pour toi,
Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,
D'Elysee a mon coeur la paix devient amere,
Et la terre a mes os ne sera plus legere.
Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin
Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adoree;
C'est mon ame qui fuit sa demeure sacree,
Et sur ta bouche encore aime a se reposer.
Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.
Entre autres manieres dont cela peut etre place, ecrit Chenier, en voici
une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des
gemissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme
echevelee, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyee sur
la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit a l'approche du voyageur
qui lit sur la tombe cette epitaphe. Alors il prend des fleurs et
de jeunes rameaux, et les repand sur cette tombe en disant: O jeune
infortunee... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte a
cheval, et s'en va la tete penchee et melancoliquement, il s'en va
Pensant a son epouse et craignant de mourir.
Ce pourrait etre le voyageur qui conte lui-meme a sa famille ce qu'il a
vu le matin.)
Mais c'est assez de fragments: donnons une piece inedite entiere,
une perle retrouvee, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune
Tarentine_. A son brusque debut, on l'a pu prendre pour un fragment,
et c'est ce qui l'aura fait negliger; mais Andre aime ces entrees en
matiere imprevues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui acheve de
chanter:
"Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;
Leve-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue
Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!
Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?"
Nous aimions sa naive et riante folie.
Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,
Maigre, pale, pensif, qui n'avait point parle,
Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zele
Du muet de Samos qu'admire Metaponte,
Dit: "Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?
Des moeurs saintes jadis furent votre tresor.
Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,
Ouvrent leur jeune bouche a des chants adulteres.
Helas! qu'avez-vous fait des maximes austeres
De ce berger sacre que Minerve autrefois
Daignait former en songe a vous donner des lois?"
Disant ces mots, il sort... Elle etait interdite;
Son oeil noir s'est mouille d'une larme subite;
Nous l'avons consolee, et ses ris ingenus,
Ses chansons, sa gaiete, sont bientot revenus.
Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle
(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:
Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier
Le grave Pythagore et son grave ecolier.
[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondee aux environs de Sybaris,
dans le golfe de Tarente, par les Atheniens.]
Parmi les iambes inedits, j'en trouve un dont le debut rappelle, pour la
forme, celui de la gracieuse elegie; c'est un brusque reproche que le
poete se suppose adresse par la bouche de ses adversaires, et auquel il
repond soudain en l'interrompant:
Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brulees
Serpentent des fleuves de fiel."
J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallees,
Cueilli le poetique miel:
Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entiere;
Dans tous mes vers on pourra voir
Si ma muse naquit haineuse et meurtriere.
Frustre d'un amoureux espoir,
Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe
Immole un beau-pere menteur;
Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe
Que j'apprete un lacet vengeur.
Ma foudre n'a jamais tonne pour mes injures.
La patrie allume ma voix;
La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
Et mes fureurs servent les lois.
Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,
Le feu, le fer, arment mes mains;
Extirper sans pitie ces betes veneneuses,
C'est donner la vie aux humains.
Sur un petit feuillet, a travers une quantite d'abreviations et de mots
grecs substitues aux mots francais correspondants, mais que la rime rend
possibles a retrouver, on arrive a lire cet autre iambe ecrit pendant
les fetes theatrales de la Revolution apres le 10 aout; l'exces des
precautions indique deja l'approche de la Terreur:
Un vulgaire assassin va chercher les tenebres,
Il nie, il jure sur l'autel;
Mais, nous, grands, libres, fiers, a nos exploits funebres,
A nos turpitudes celebres,
Nous voulons attacher un eclat immortel.
De l'oubli taciturne et de son onde noire
Nous savons detourner le cours.
Nous appelons sur nous l'eternelle memoire;
Nos forfaits, notre unique histoire,
Parent de nos cites les brillants carrefours.
O gardes de Louis, sous les voutes royales
Par nos menades dechires,
Vos tetes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
Orne nos portes triomphales,
Et ces bronzes hideux, nos monuments sacres.
Tout ce peuple hebete que nul remords ne touche,
Cruel meme dans son repos,
Vient sourire aux succes de sa rage farouche,
Et, la soif encore a la bouche,
Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.
Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence
Dignes de notre liberte,
Dignes des vils tyrans qui devorent la France,
Dignes de l'atroce demence
Du stupide David qu'autrefois j'ai chante!
Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flute
aux dauphins accourus, nous avons touche tous les tons. C'est peut-etre
au lendemain meme de ce dernier iambe rutilant, que le poete, en quelque
secret voyage a Versailles, adressait cette ode heureuse a Fanny:
Mai de moins de roses, l'automne
De moins de pampres se couronne,
Moins d'epis flottent en moissons,
Que sur mes levres, sur ma lyre,
Fanny, tes regards, ton sourire,
Ne font eclore de chansons.
Les secrets pensers de mon ame
Sortent en paroles de flamme,
A ton nom doucement emus:
Ainsi la nacre industrieuse
Jette sa perle precieuse,
Honneur des sultanes d'Ormuz.
Ainsi, sur son murier fertile,
Le ver du Cathay mele et file
Sa trame etincelante d'or.
Viens, mes Muses pour ta parure
De leur soie immortelle et pure
Versent un plus riche tresor.
Les perles de la poesie
Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,
D'un collier le brillant contour.
Viens, Fanny: que ma main suspende
Sur ton sein cette noble offrande...
La piece reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque
qu'un seul vers, et possible a deviner; je me figure qu'a cet appel
flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny
s'est approchee en effet, que la main du poete va poser sur son sein nu
le collier de poesie, mais que tout d'un coup les regards se troublent,
se confondent, que la poesie s'oublie, et que le poete comble s'ecrie,
ou plutot murmure en finissant:
Tes bras sont le collier d'amour[68]!
[Note 68: Ou peut-etre plus simplement:
Ton sein est le trone d'amour!
]
Il resulte, pour moi, de cette quantite d'indications et de glanures que
je suis bien loin d'epuiser, il doit resulter pour tous, ce me semble,
que, maintenant que la gloire de Chenier est etablie et permet, sur son
compte, d'oser tout desirer, il y a lieu veritablement a une edition
plus complete et definitive de ses oeuvres, ou l'on profiterait des
travaux anterieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pense a cet
_ideal_ d'edition pour ce charmant poete, qu'on appellera, si l'on veut,
le classique de la decadence, mais qui est, certes, notre plus grand
classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui
dans les esquisses et les projets d'idylle et d'elegie, je veux
esquisser aussi ce projet d'edition qui est parfois mon idylle. En tete
donc se verrait, pour la premiere fois, le portrait d'Andre d'apres le
precieux tableau que possede M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de
faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poete. Puis on
recueillerait les divers morceaux et les temoignages interessants sur
Andre, a commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans
lesquelles l'auteur du _Genie du Christianisme_ l'a tout d'abord revele
a la France, comme dans l'aureole de l'echafaud. Viendrait alors la
notice que M. de Latouche a mise dans l'edition de 1819, et d'autres
morceaux ecrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que
d'entrer pour une part, mais ou surtout il ne faudrait pas omettre
quelques pages de M. Brizeux, inserees autrefois au _Globe_ sur le
portrait, une lettre de M. de Latour sur une edition de Malherbe annotee
en marge par Andre (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porte ici meme
(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il
se peut, detachees du poetique episode de _Stello_ par M. de Vigny. On
traiterait, en un mot, Andre comme un _ancien_, sur lequel on ne sait
que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement
tous les jugements, les indices et temoignages. Il y aurait a completer
peut-etre, sur plusieurs points, les renseignements biographiques;
quelques personnes qui ont connu Andre vivent encore; son neveu, M.
Gabriel de Chenier, a qui deja nous devons tant pour ce travail, a
conserve des traditions de famille bien precises. Une note qu'il me
communique m'apprend quelques particularites de plus sur la mere des
Chenier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua a jamais aux
mers de Byzance l'etoile d'Andre. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle
etait propre soeur (chose piquante!) de la grand'mere de M. Thiers. Il
se trouve ainsi qu'Andre Chenier est oncle, a la mode de Bretagne, de M.
Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, apres coup, un
pronostic. Andre a pris de la Grece le cote poetique, ideal, reveur, le
culte chaste de la muse au sein des doctes vallees: mais n'y aurait-il
rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacite, des hardiesses
et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'Etat qui
parurent vers la fin de la guerre du Peloponese, et, pour tout dire en
bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de
la parole athenienne?
Mais je reviens a mon idylle, a mon edition oisive. Il serait bon
d'y joindre un petit precis contenant, en deux pages, l'histoire des
manuscrits. C'est un point a fixer (prenez-y garde), et qui devient
presque douteux a l'egard d'Andre, comme s'il etait veritablement un
ancien. Il s'est accredite, parmi quelques admirateurs du poete, un
bruit, que l'edition de 1833 semble avoir consacre; on a parle de trois
portefeuilles, dans lesquels il aurait classe ses diverses oeuvres par
ordre de progres et d'achevement: les deux premiers de ces portefeuilles
se seraient perdus, et nous ne possederions que le dernier, le plus
miserable, duquel pourtant on aurait tire toutes ces belles choses. J'ai
toujours eu peine a me figurer cela. L'examen des manuscrits restants
m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile a concevoir. Je
trouve, en effet, sans sortir du residu que nous possedons, les diverses
manieres des trois pretendus portefeuilles: par exemple, l'idylle
intitulee _la Liberte_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de
prose, puis en vers, avec la date precise du jour et de l'heure ou elle
fut commencee et achevee. La preface que le poete aurait esquissee pour
le portefeuille perdu, et qui a ete introduite pour la premiere fois
dans l'edition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet
de choix et de copie au net, comme en meditent tous les auteurs. Bref,
je me borne a dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai
jamais bien concus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que
jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela
pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chenier, depositaire des
traditions de famille, et temoin des premiers depouillements. Je tiens
de lui une note detaillee sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel,
tres-peu jaloux de contredire. Andre Chenier voulait ressusciter la
Grece; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un
manuscrit grec retrouve au XVIe siecle, venir allumer, entre amis, des
guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].
[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parle
d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait a consulter,
ainsi que le docte possesseur. Je crois neanmoins qu'il ne faudrait pas,
en fait de variantes, remettre en question ce qui a ete un parti pris
avec gout. Toute edition d'ecrits posthumes et inacheves est une espece
de toilette qui a demande quelques epingles: prenez garde de venir
epiloguer apres coup la-dessus.]
Voila pour les preliminaires; mais le principal, ce qui devrait
former le corps meme de l'edition desiree, ce qui, par la difficulte
d'execution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le
commentaire courant qui y serait necessaire, l'indication complete des
diverses et multiples imitations, qui donc l'executera? L'erudition, le
gout d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait
besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne
que nous avons porte a Andre. On ne se figure pas jusqu'ou Andre a
pousse l'imitation, l'a compliquee, l'a condensee; il a dit dans une
belle epitre:
Un juge sourcilleux, epiant mes ouvrages,
Tout a coup, a grands cris, denonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
Il s'admire et se plait de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaitre
Mille de mes larcins qu'il ignore peut-etre.
Mon doigt sur mon manteau lui devoile a l'instant
La couture invisible et qui va serpentant,
Pour joindre a mon etoffe une pourpre etrangere...
Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons ete _vers lui_, et
lui-meme nous a etonne par la quantite de ces industrieuses coutures
qu'il nous a revelees ca et la: _junctura callidus acri_. Quand il n'a
l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Medee:
Au sang de ses enfants, de vengeance egaree,
Une mere plongea sa main denaturee, etc.,
il se souvient d'Ennius, de Phedre, qui ont imite ce morceau; il se
souvient des vers de Virgile (eglogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois
traduits etant au college. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi
de ces reminiscences a triple fond, de ces imitations a triple _suture_.
Son Bacchus, _Viens, o divin Bacchus, o jeune Thyonee!_ est un compose
du Bacchus des _Metamorphoses_, de celui des _Noces de Thetis et de
Pelee_; le Silene de Virgile s'y ajoute a la fin[70]. Quand on relit
un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait Andre par coeur, les
imitations sortent a chaque pas. Dans ce fragment d'elegie:
Mais si Plutus revient, de sa source doree,
Conduire dans mes mains quelque veine egaree,
A mes signes, du fond de son appartement,
Si ma blanche voisine a souri mollement...,
je croyais n'avoir affaire qu'a Horace:
Nunc et latentis proditor intimo
Gratus puellae risus ab angulo;
et c'est a Perse qu'on est plus directement redevable:
... Visa est si forte pecunia, sive
[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inedits sur Bacchus:
C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,
Au visage de vierge, au front ceint de vendange,
Qui dompte et fait courber sous son char gemissant
Du Lynx aux cent couleurs le front obeissant...
J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de
l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils decorent:
Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...
Vous, du blond Anio Naiade au pied fluide;
Vous, filles du Zephire et de la Nuit humide,
Fleurs...
Syrinx parle et respire aux levres du berger...
Et le dormir suave au bord d'une fontaine...
Et la blanche brebis de laine appesantie...,
et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguise d'Horace, a l'adresse
prochaine de quelque sot,
Grand rimeur aux depens de ses ongles ronges.
]
Candida vicini subrisit molle puella,
Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .
On a quelquefois trouve bien hardi ce vers du _Mendiant_:
Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines;
il est traduit des _Noces de Thetis et de Pelee_:
Queis permulsa domus jucundo risit odore.
On est tente de croire qu'Andre avait devant lui, sur sa table, ce poeme
entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la meme forme le poeme
mythologique. Puis, deux vers plus loin a peine, ce n'est plus Catulle;
on est en plein Lucrece:
Sur leurs bases d'argent, des formes animees
Elevent dans leurs mains des torches enflammees...
Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.
Mais ce Lucrece n'est lui-meme ici qu'un echo, un reflet magnifique
d'Homere (_Odyssee_, liv. VII, vers 100). Andre les avait tous presents
a la fois.--Jusque dans les endroits ou l'imitation semble le mieux
couverte, on arrive a soupconner le larcin de Promethee. L'humble Phedre
a dit:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit
Fons prima multos: rara mens intelligit
Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;
et Chenier:
. . . . . . L'inventeur est celui...
Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_,
Etale et fait briller leurs richesses secretes.
N'est-ce la qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du
prosaique _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un
echantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.
Au sein de cette future edition difficile, mais possible, d'Andre
Chenier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveaute les profils un
peu evanouis de tant de poetes antiques; on ferait passer devant soi
toutes les fines questions de la poetique francaise; on les agiterait a
loisir. Il y aurait la, peut-etre, une gloire de commentateur a saisir
encore; on ferait son oeuvre et son nom, a bord d'un autre, a bord
d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.
Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derriere la haie qu'on ne
franchira pas, c'est la le train de la vie.
Ai-je trop presume pourtant, en un moment de grandes querelles
politiques et de formidables assauts, a ce qu'on assure[71], de croire
interesser le monde avec ces debris de melodie, de pensee et d'etude,
uniquement propres a faire mieux connaitre un poete, un homme, lequel,
apres tout, vaillant et genereux entre les genereux, a su, au jour
voulu, a l'heure du danger, sortir de ses doctes vallees, combattre sur
la breche sociale, et mourir?
1er Fevrier 1839.
[Note 71: C'etait le moment de ce qu'on a appele la _Coalition_, dans
laquelle les gagnants de Juillet, sous pretexte qu'on n'avait pas le
vrai gouvernement parlementaire, s'etaient mis a assieger le ministere
et a le vouloir renverser coute que coute, comme si la dynastie etait
assez fondee et de force a resister au contre-coup.]
GEORGE FARCY[72]
[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
Farcy, publie chez M. Hachette (1831).]
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