Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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Il se reservait pourtant de grands et sombres tableaux a retracer:
"Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce
que partout on a appele les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau
bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays
ont ete immoles pour un eclat de tonnerre ou telle autre cause!...
Partout sur des autels j'entends mugir Apis,
Beler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis."
Mais voici le genie d'expression qui se retrouve: "Des opinions
puissantes, un vaste echafaudage politique ou religieux, ont souvent ete
produits par une idee sans fondement, une reverie, un vain fantome,
Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons
La cavale agitee erre dans les vallons,
Et, n'ayant d'autre epoux que l'air qu'elle respire,
Devient epouse et mere au souffle du Zephire."
J'abrege les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait
aime a etendre plus qu'il ne convient a nos directions d'idees et a nos
desirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, a ne
pas vouloir penetrer familierement dans sa secrete pensee:
"La plupart des fables furent sans doute des emblemes et des apologues
des sages (expliquer cela comme Lucrece au livre III). C'est ainsi
que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mysteres...
initiations. Le peuple prit au propre ce qui etait dit au figure. C'est
ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poete Lucile, conservee
par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):
Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta
Vera putant[52]...
Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son proces a
lui-meme, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus
excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant
esse, hi Deos_[53]."
[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au serieux
et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux
prennent pour verites toutes les chimeres.]
[Note 53: "Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
autres les prennent pour des Dieux."--L'opposition entre ces pensees
d'Andre et celles que nous ont laissees Vauvenargues ou Pascal, s'offre
naturellement a l'esprit; lui-meme il n'est pas sans y avoir songe, et
sans s'etre pose l'objection. Je trouve cette note encore: "Mais quoi?
tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de
sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire:
beaucoup d'hommes, invinciblement attaches aux prejuges de leur enfance,
mettent leur gloire, leur piete, a prouver aux autres un systeme avant
de se le prouver a eux-memes. Ils disent: Ce systeme, je ne veux point
l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de maniere
ou d'autre, il faut que je le demontre.--Alors, plus ils ont d'esprit,
de penetration, de savoir, plus ils sont habiles a se faire illusion, a
inventer, a unir, a colorer les sophismes, a tordre et defigurer tous
les faits pour en etayer leur echafaudage... Et pour ne citer qu'un
exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui
regarde la metaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une
autre methode." Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que
pour Andre, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphere d'alors, et,
pour ainsi dire, a travers Condorcet.--Dans les fragments de memoires
manuscrits de Chenedolle, qui avait beaucoup vecu avec des amis de notre
poete, je trouve cette note isolee et sans autre explication: "Andre
Chenier etait athee avec delices."]
Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien,
le tableau des premieres miseres, des egarements et des anarchies de
l'humanite commencante. Les deluges, qu'il s'etait d'abord propose de
mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouve leur
cadre dans celui-ci:
"Peindre les differents deluges qui detruisirent tout... La
mer Caspienne, lac Aral et mer Noire reunis... l'eruption par
l'Hellespont... Les hommes se sauverent au sommet des montagnes:
Et velus inventa est in montibus anchora summis.
(_Ovide_, Met., liv. XV.)
La ville d'_Ancyre_ fut fondee sur une montagne ou l'on trouva une
ancre." Il voulait peindre les autels de pierre, alors poses au bord
de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les
membres des grands animaux primitifs errant au gre des ondes, et leurs
os, deposes en amas immenses sur les cotes des continents. Il ne voyait
dans les pagodes souterraines, d'apres le voyageur Sonnerat, que les
habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient,
sous terre, les fureurs du soleil. Il eut explique, par quelque chose
d'analogue peut-etre, la base impie de la religion des Ethiopiens et le
voeu presume de son fondateur:
Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude
Un peuple tout entier peut se faire une etude,
L'etablir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
Blasphemer de concert les augustes presents.
A ces epoques de tatonnements et de delires, avant la vraie civilisation
trouvee, que de vies humaines en pure perte depensees! "Que de
generations, l'une sur l'autre entassees, dont l'amas
Sur les temps ecoules invisible et flottant
A trace dans celle onde un sillon d'un instant!"
Mais le poete veut sortir de ces tenebres, il en veut tirer l'humanite.
Et ici se serait placee probablement son etude de l'homme, l'analyse des
sens et des passions, la connaissance approfondie de notre etre, tout le
parti enfin qu'en pourront tirer bientot les habiles et les sages. Dans
l'explication du mecanisme de l'esprit humain, git l'esprit des lois.
Andre, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrece,
eut ete le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses
notes, a cet egard, ne laissent aucun doute. Il eut insiste sur les
langues, sur les mots: "rapides Protees, dit-il, ils revetent la
teinture de tous nos sentiments. Ils dissequent et etalent toutes les
moindres de nos pensees, comme un prisme fait les couleurs."
Mais les beautes d'idees ici se multiplient; le moraliste profond se
declare et se termine souvent en poete:
"Les memes passions generales forment la constitution generale des
hommes. Mais les passions, modifiees par la constitution particuliere
des individus, et prenant le cours que leur indique une education
vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumiere ou la
nuit. Ce sont memes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipere;
dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
aigrit la plus douce liqueur."
"L'etude du coeur de l'homme est notre plus digne etude:
Assis au centre obscur de cette foret sombre
Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part
Nous y pouvons au loin plonger un long regard."
Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du
labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poete n'est pas immobile
longtemps:
"En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai
assignees, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:
Ainsi dans les sentiers d'une foret naissante,
A grands cris elancee, une meute pressante,
Aux vestiges connus dans les zephyrs errants,
D'un agile chevreuil suit les pas odorants.
L'animal, pour tromper leur course suspendue,
Bondit, s'ecarte, fuit, et la trace est perdue.
Furieux, de ses pas caches dans ces deserts
Leur narine inquiete interroge les airs,
Par qui bientot frappes de sa trace nouvelle,
Ils volent a grands cris sur sa route fidele."
La pensee suivante, pour le ton, fait songer a Pascal; la brusquerie du
debut nous represente assez bien Andre en personne, causant:
"L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec
lui. C'est bete. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme
s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a use la vie est inquiet
et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usat a
son tour. Il crie: Tout est vanite!--Oui, tout est vain sans doute, et
cette manie, cette inquietude, cette fausse philosophie, venue malgre
toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le
reste."
"La terre est eternellement en mouvement. Chaque chose nait, meurt et
se dissout. Cette particule de terre a ete du fumier, elle devient un
trone, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpetuelle,
dit Montaigne (a cette occasion, les conquerants, les bouleversements
successifs des invasions, des conquetes, d'ici, de la...). Les hommes ne
font attention a ce roulis perpetuel que quand ils en sont les victimes:
il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport
qu'elles ont avec lui. Affecte d'une telle maniere, il appelle un
accident un bien; affecte de telle autre maniere, il l'appellera un mal.
La chose est pourtant la meme, et rien n'a change que lui.
Et si le bien existe, il doit seul exister!"
Je livre ces pensees hardies a la meditation et a la sentence de chacun,
sans commentaire. Andre Chenier rentrerait ici dans le systeme de
l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en
abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutot a
l'ethique de Spinosa, de meme que sa physiologie corpusculaire allait a
la philosophie zoologique de Lamarck.
Le poete se proposait de clore le morceau des sens par le developpement
de cette idee: "Si quelques individus, quelques generations, quelques
peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empeche que
l'ame et le jugement du genre humain tout entier ne soient portes a la
vertu et a la verite, comme le bois d'un arc, quoique courbe et plie un
moment, n'en a pas moins un desir invincible d'etre droit et ne s'en
redresse pas moins des qu'il le peut. Pourtant, quand une longue
habitude l'a tenu courbe, il ne se redresse plus; cela fournit un autre
embleme:
. . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54].
. . . . . . . .Et traine
Encore apres ses pas la moitie de sa chaine."
[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui,
apres de violents efforts, arrache sa chaine, mais en tire un long bout
apres lui.]
Le troisieme chant devait embrasser la politique et la religion utile
qui en depend, la constitution des societes, la civilisation enfin, sous
l'influence des illustres sages, des Orphee, des Numa, auxquels le
poete assimilait Moise. Les fragments, deja imprimes, de l'_Hermes_, se
rapportent plus particulierement a ce chant final: aussi je n'ai que peu
a en dire.
"Chaque individu dans l'etat sauvage, ecrit Chenier, est un tout
independant; dans l'etat de societe, il est partie du tout; il vit de
la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poetes chaque germe, chaque
element est seul et n'obeit qu'a son poids; mais quand tout cela est
arrange, chacun est un tout a part, et en meme temps une partie du grand
tout. Chaque monde roule sur lui-meme et roule aussi autour du centre.
Tous ont leurs lois a part, et toutes ces lois diverses tendent a une
loi commune et forment l'univers...
Mais ces soleils assis dans leur centre brulant,
Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,
Ne gardent point eux-meme une immobile place:
Chacun avec son monde emporte dans l'espace,
Ils cheminent eux-meme: un invincible poids
Les courbe sous le joug d'infatigables lois,
Dont le pouvoir sacre, necessaire, inflexible,
Leur fait poursuivre a tous un centre irresistible."
C'etait une bien grande idee a Andre que de consacrer ainsi ce troisieme
chant a la description de l'ordre dans la societe d'abord, puis a
l'expose de l'ordre dans le systeme du monde, qui devenait l'ideal
reflechissant et supreme.
Il etablit volontiers ses comparaisons d'un ordre a l'autre: "On peut
comparer, se dit-il, les ages instruits et savants, qui eclairent ceux
qui viennent apres, a la queue etincelante des cometes."
Il se promettait encore de "comparer les premiers hommes civilises, qui
vont civiliser leurs freres sauvages, aux elephants prives qu'on envoie
apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers."--Hasard
charmant! l'auteur du _Genie du Christianisme_, celui meme a qui l'on
a du de connaitre d'abord l'etoile poetique d'Andre et _la Jeune
Captive_[55], a rempli comme a plaisir la comparaison desiree, lorsqu'il
nous a montre les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en
pirogues, avec les nouveaux catechumenes qui chantaient de saints
cantiques: "Les neophytes repetaient les airs, dit-il, comme des oiseaux
prives chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux
sauvages."
[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette piece de madame de
Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui Andre avait ete attache
a l'ambassade d'Angleterre: elle-meme avait directement connu le
poete.--La piece de _la Jeune Captive_ avait ete deja publiee dans _la
Decade_ le 20 nivose an III, moins de six mois apres la mort du poete;
mais elle y etait restee comme enfouie.]
Le poete, pour completer ses tableaux, aurait parle prophetiquement de
la decouverte du Nouveau-Monde: "O Destins, hatez-vous d'amener ce grand
jour qui... qui...; mais non, Destins, eloignez ce jour funeste, et,
s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!" Et il aurait fletri les horreurs
qui suivirent la conquete. Il n'aurait pas moins presage Gama et
triomphe avec lui des perils amonceles que lui opposa en vain
Des derniers Africains le Cap noir des Tempetes!
On a l'epilogue de l'_Hermes_ presque acheve: toute la pensee
philosophique d'Andre s'y resume et s'y exhale avec ferveur:
O mon fils, mon _Hermes_, ma plus belle esperance;
O fruit des longs travaux de ma perseverance,
Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,
Qui m'as coute des soins et si doux et si lents;
Confident de ma joie et remede a mes peines;
Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
Compagnon bien-aime de mes pas incertains,
O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?
Une mere longtemps se cache ses alarmes;
Elle-meme a son fils veut attacher ses armes:
Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espere?
Jadis, enfant cheri, dans la maison d'un pere
Qui te regardait naitre et grandir sous ses yeux,
Tu pouvais sans peril, disciple curieux,
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
Donner un libre essor a ta langue naive.
Plus de pere aujourd'hui! Le mensonge est puissant,
Il regne: dans ses mains luit un fer menacant.
De la verite sainte il deteste l'approche;
Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
Tout mensonge qu'il est, ne le fasse palir.
Mais la verite seule est une, est eternelle;
Le mensonge varie, et l'homme trop fidele
Change avec lui: pour lui les humains sont constants,
Et roulent de mensonge en mensonge flottants...
Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplee: "Mais quand le temps
aura precipite dans l'abime ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que
plusieurs siecles se seront ecoules l'un sur l'autre dans l'oubli, avec
tout l'attirail des prejuges qui appartiennent a chacun d'eux, pour
faire place a des siecles nouveaux et a des erreurs nouvelles...
Le francais ne sera dans ce monde nouveau
Qu'une ecriture antique et non plus un langage;
Oh! si tu vis encore, alors peut-etre un sage,
Pres d'une lampe assis, dans l'etude plonge,
Te retrouvant poudreux, obscur, demi ronge,
Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:
Il verra si du moins tes feuilles innocentes
Meritaient ces rumeurs, ces tempetes, ces cris
Qui vont sur toi, sans doute, eclater dans Paris;...
alors, peut-etre... on verra si... et si, en ecrivant, j'ai connu
d'autre passion
Que l'amour des humains et de la verite!"
Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la
philosophie du XVIIIe siecle, exprime aussi l'entiere inspiration de
l'_Hermes_. En somme, on y decouvre Andre sous un jour assez nouveau,
ce me semble, et a un degre de passion philosophique et de proselytisme
serieux auquel rien n'avait du faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais
j'ai hate d'en revenir a de plus riantes ebauches, et de m'ebattre avec
lui, avec le lecteur, comme par le passe, dans sa renommee gracieuse.
Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses
d'idylles ou d'elegies, pourraient fournir matiere a un triage complet;
j'y ai glane rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout,
c'est de ne conserver aucun doute sur la maniere de travailler d'Andre;
c'est d'assister a la suite de ses projets, de ses lectures, et de
saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il preparait.
Il voulait introduire le genie antique, le genie grec, dans la poesie
francaise, sur des idees ou des sentiments modernes: tel fut son voeu
constant, son but reflechi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les
anciens_, a-t-il ecrit en tete d'un petit fragment du poeme d'Oppien sur
_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de
plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme
un jet d'eau a sa source, et par dela le Louis XIV: sans trop s'en
douter, et avec plus de gout, il tente de nouveau l'oeuvre de
Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui
contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple,
meme de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle
d'Andre; c'etait son livre de chevet et son breviaire. C'est de la qu'il
a tire sa jolie epigramme traduite d'Evenus de Paros:
Fille de Pandion, o jeune Athenienne, etc.[58];
et cette autre epigramme d'Anyte:
O Sauterelle, a toi, rossignol des fougeres, etc.[59],
qu'il imite en meme temps d'Argentarius. La petite epitaphe qui commence
par ce vers:
Bergers, vous dont ici la chevre vagabonde, etc.[60],
est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Leonidas de Tarente. En comparant
et en suivant de pres ce qu'il rend avec fidelite, ce qu'il elude, ce
qu'il rachete, on voit combien il etait penetre de ces graces. Ses
papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une
epigramme de Platon sur Pan qui joue de la flute, il en remarque
le dernier vers ou il est question des _Nymphes hydriades_; je ne
connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se
propose de ne pas s'en tenir la avec elles. Il copie de sa main une
epigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressee aux
_Nymphes hamadryades_ par un certain Cleonyme qui leur dedie des statues
dans un lieu plante de pins. Ainsi il va quetant partout son butin
choisi. Tantot, ce sont deux vers d'une petite idylle de Meleagre sur le
printemps:
L'alcyon sur les mers, pres des toits l'hirondelle,
Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomele;
tantot, c'est un seul vers de Bion (Epithalame d'Achille et de
Deidamie):
Et les baisers secrets et les lits clandestins;
il les traduit exactement et se promet bien de les enchasser quelque
part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les
excellents vers de Denys le geographe, ou celui-ci peint les femmes de
Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles
qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaites_,
... Lacte mero mentes perculsa novellas;
_et les vents, fremissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines
leurs tuniques elegantes_. Il voulait imiter l'idylle de Theocrite dans
laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un patre; chez
Andre, c'eut ete une contre-partie probablement; on aurait vu une fille
des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous
preferez
Aux belles de nos champs vos belles citadines.
La troisieme elegie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poete
suppose Sulpice eploree, s'adressant a son amant Cerinthe et le
rappelant de la chasse, tentait aussi Andre et il en devait mettre une
imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus
esquisses sur lesquels nous l'entendrons lui-meme:
"Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants
charlatans qui demandaient pour la Mere des Dieux, et aussi de ceux qui,
a Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire
les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumone et
qu'Athenee a conservees."
[Note 56: Edition de 1833, tome II, page 319.]
[Note 57: M. Patin, dans sa lecon d'ouverture publiee le 16 decembre
1838 (_Revue de Paris_), a rapproche exactement la tentative de Chenier
de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.]
[Note 58: Edition de 1833, tome II, page 344.]
[Note 59: _Ibid._, page 344.]
[Note 60: _Ibid._, page 327.]
[Note 61: A mesure qu'il en augmente son tresor, il n'est pas
toujours sur de ne pas les avoir employes deja: "Je crois, dit-il en
un endroit, avoir deja mis ce vers quelque part, mais je ne puis me
souvenir ou."]
Il etait si en quete de ces gracieuses chansons, de ces _noels_ de
l'antiquite, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poesie
chinoise, a peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire
habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou
du moins ce qui en reste. Deux pieces, citees dans le treizieme volume
de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraitre, l'avaient
surtout charme. Dans une ode sur l'amitie fraternelle, il releve
les paroles suivantes: "Un frere pleure son frere avec des larmes
veritables. Son cadavre fut-il suspendu sur un abime a la pointe d'un
rocher ou enfonce dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un
tombeau."
"Voici, ajoute-t-il, une chanson ecrite sous le regne d'Yao, 2,350 ans
avant Jesus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs
appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au
travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans
les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des
fruits de mon champ. Qu'ai-je a gagner ou a perdre a la puissance de
l'Empereur?"
Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout
lui servait a ses fins ingenieuses; il extrayait de partout la Grece.
Est-ce un emprunt, est-ce une idee originale que ces lignes riantes que
je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? "O ver luisant
lumineux,... petite etoile terrestre,... ne te retire point encore....
prete-moi la clarte de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend
dans le bois!"
Pindare, cite par Plutarque au _Traite de l'Adresse et de l'Instinct des
Animaux_, s'est compare aux dauphins qui sont sensibles a la musique;
Andre voulait encadrer l'image ainsi: "On peut faire un petit _quadro_
d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il
jouera sur deux flutes:
Deux flutes sur sa bouche, aux antres, aux Naiades,
Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oreades,
Repetent des amours. . . . . . . . . . . . .
Et les dauphins accourent vers lui." En attendant, il avait traduit, ou
plutot developpe, les vers de Pindare:
Comme, aux jours de l'ete, quand d'un ciel calme et pur
Sur la vague aplanie etincelle l'azur,
Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage
Ou, sous des doigts legers, une flute aux doux sons
Vient egayer les mers de ses vives chansons;
Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Andre, dans ses notes, emploie, a diverses reprises, cette expression:
_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela parait vouloir dire un petit
tableau peint; car il etait peintre aussi, comme il nous l'a appris dans
une elegie:
Tantot de mon pinceau les timides essais
Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succes.
Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous
l'ombrage, au bord d'une mer etincelante, et les dauphins arrivant aux
sons de sa double flute divine! En l'indiquant, j'y vois comme un defi
que quelqu'un de nos jeunes peintres relevera[62].
[Note 62: Peut-etre aussi le poete n'emploie-t-il, en certains cas,
cette expression de _Quadro_ que metaphoriquement et par allusion a son
petit cadre poetique.]
Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromede exposee au
bord des flots, qui appelle la muse d'Andre: il cite et transcrit les
admirables vers de Manilius a ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_;
ce supplice d'ou la grace et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant
visage confus, allant chercher une blanche epaule qui le derobe:
Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis
Molliter ipsa suae custos est sola figurae.
Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.
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