Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve
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C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I
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Sans les dons de Venus quelle serait la vie?
Des l'instant ou Venus me doit etre ravie,
Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].
[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les
effets de la perfection et de la decadence des lettres. (_Edit._ de M.
Robert.)]
[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'elegie XXXIII sont une
imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de
l'elegiaque Mimnerme: Chenier les a enchasses dans une sorte de trame.]
Mais bientot il pensait serieusement au temps prochain ou fuiraient loin
de lui _les jours couronnes de rose_; il revait, aux bords de la Marne,
quelque retraite independante et pure, quelque _saint loisir_, ou les
beaux-arts, la poesie, la peinture (car il peignait volontiers), le
consoleraient des voluptes perdues, et ou l'entoureraient un petit
nombre d'amis de son choix. Andre Chenier avait beaucoup reflechi sur
l'amitie et y portait des idees sages, des principes surs, applicables
en tous les temps de dissidences litteraires: "J'ai evite, dit-il, de me
lier avec quantite de gens de bien et de merite, dont il est honorable
d'etre l'ami et utile d'etre l'auditeur, mais que d'autres circonstances
ou d'autres idees ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitie et
la conversation familiere exigent au moins une conformite de principes:
sans cela, les disputes interminables degenerent en querelles, et
produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prevoir que mes amis
auraient lu avec deplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'ecrire
m'eut ete amer..."
Suivant Andre Chenier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est
poete_; mais cette pensee si vraie ne le detournait pas, aux heures de
calme et de paresse, d'amasser par des etudes exquises _l'or et la soie_
qui devaient _passer en ses vers_. Lui-meme nous a devoile tous les
ingenieux secrets de sa maniere dans son poeme de _l'Invention_, et dans
la seconde de ses epitres, qui est, a la bien prendre, une admirable
satire. L'analyse la plus fine, les preceptes de composition les plus
intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grace,
y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain
critique et didactique, il laisse bien loin derriere lui Boileau et le
prosaisme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un
point. Chenier se rattache de preference aux Grecs, de meme que Regnier
aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on
le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
qu'on ne l'a voulu etablir depuis:
La nature dicta vingt genres opposes,
D'un fil leger entre eux, chez les Grecs, divises.
Nul genre, s'echappant de ses bornes prescrites,
N'aurait ose d'un autre envahir les limites;
Et Pindare a sa lyre, en un couplet bouffon,
N'aurait point de Marot associe le ton.
Chenier tenait donc pour la division des genres et pour l'integrite de
leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scenes, non pas une
belle piece. Il ne croyait point, par exemple, qu'on put, dans une meme
elegie, debuter dans le ton de Regnier, monter par degres, passer par
nuances a l'accent de la douleur plaintive ou de la meditation amere,
pour se reprendre ensuite a la vie reelle et aux choses d'alentour. Son
talent, il est vrai, ne reclamait pas d'ordinaire, dans la duree d'une
meme reverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses emotions rapides,
qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour
a tour la surface de son ame, mais sans la bouleverser, sans lancer les
vagues au ciel et montrer a nu le sable du fond. Il compare sa muse
jeune et legere a l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_
De rameaux en rameaux tour a tour reposee,
D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosee,
S'egaie...
et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son tresor_, si sa
maitresse lui a ferme, ce soir-la, le _seuil inexorable_, une visite
d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le
distrait, l'arrache a sa peine, et, comme il l'a dit avec une legerete
negligente:
On pleure; mais bientot la tristesse s'envole.
Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de
delaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera
avant dans son ame et en armera toutes les puissances! Comme son iambe
vengeur nous montrera d'un vers a l'autre _les enfants, les vierges
aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le
mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la
fete aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout
il aurait besoin de lie et de fange pour y _petrir_ tous ces _bourreaux
barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable epoque[46], Chenier
ne sentit guere tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du
moins il repugnait a s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple ou
evidemment ce scrupule nuisit a son genie, et ou la touche de Regnier
lui fit faute. Notre poete, cedant a des considerations de fortune et de
famille, s'etait laisse attacher a l'ambassade de Londres, et il passa
dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille degouts l'y
assaillirent; seul, a vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une
societe aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y
avait laisses, et sa pauvrete honnete et independante[47]. C'est alors
qu'un soir, apres avoir assez mal dine a _Covent-Garden_, dans _Hood's
tavern_, comme il etait de trop bonne heure pour se presenter en aucune
societe, il se mit, au milieu du fracas, a ecrire, dans une prose forte
et simple, tout ce qui se passait en son ame: qu'il s'ennuyait, qu'il
souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que
la solitude, si chere aux malheureux, est pour eux un grand mal encore
plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exasperent, _ils y ruminent leur
fiel_, ou, s'ils finissent par se resigner, c'est decouragement et
faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions
humaines a la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, a la facon
_des morts qui s'accoutument a porter la pierre de leur tombe, parce
qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale resignation rend dur,
farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
preserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_
de la noble societe qui daigne l'admettre, a la durete de ces grands
pour leurs inferieurs, a leur excessif attendrissement pour leurs
pareils; il raille en eux cette _sensibilite distinctive_ que Gilbert
avait deja fletrie, et il termine en ces mots cette confidence de
lui-meme a lui-meme: "Allons, voila une heure et demie de tuee; je m'en
vais. Je ne sais plus ce que j'ai ecrit, mais je ne l'ai ecrit que pour
moi. Il n'y a ni appret ni elegance. Cela ne sera vu que de moi, et je
suis sur que j'aurai un jour quelque plaisir a relire ce morceau de ma
triste et pensive jeunesse." Oui, certes, Chenier relut plus d'une fois
ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son ame et
sa vie_, il dut, a des heures plus heureuses, se reporter avec larmes
aux ennuis passes de son exil. Or j'ai soigneusement recherche dans ses
oeuvres les traces de ces premieres et profondes souffrances; je n'y ai
trouve d'abord que dix vers dates egalement de Londres, et du meme temps
que le morceau de prose; puis, en regardant de plus pres, l'idylle
intitulee _Liberte_ m'est revenue a la pensee, et j'ai compris que ce
berger aux noirs cheveux epars, a l'oeil farouche sous d'epais sourcils,
qui traine apres lui, dans les apres sentiers et aux bords des torrents
pierreux, ses brebis maigres et affamees; qui brise sa flute, abhorre
les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du
blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave;
j'ai compris que ce berger-la n'etait autre que la poetique et ideale
personnification du souvenir de Londres, et de l'espece de servitude
qu'y avait subie Andre; et je me suis demande alors, tout en admirant du
profond de mon coeur cette idylle energique et sublime, s'il n'eut pas
encore mieux valu que le poete se fut mis franchement en scene; qu'il
eut ose en vers ce qui ne l'avait pas effraye dans sa prose naive; qu'il
se fut montre a nous dans cette taverne enfumee, entoure de mangeurs et
d'indifferents, accoude sur sa table, et revant,--revant a la patrie
absente, aux parents, aux amis, aux amantes, a ce qu'il y a de plus
jeune et de plus frais dans les sentiments humains; revant aux maux de
la solitude, a l'aigreur qu'elle engendre, a l'abattement ou elle nous
prosterne, a toute cette haute metaphysique de la souffrance;--pourquoi
non?--puis, revenu a terre et rentre dans la vie reelle, qu'il eut
burine en traits d'une empreinte ineffacable ces grands qui l'ecrasaient
et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait,
l'heure de sortir arrivee, qu'il eut fini par son coup d'oeil d'espoir
vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui deplaisait de
remanier en vers ce qui etait jete en prose, il avait en son souvenir
dix autres journees plus ou moins pareilles a celle-la, dix autres
scenes du meme genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].
[Note 46: Pour juger Andre Chenier comme homme politique, il faut
parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve
frequemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi
comme temoignage de ses pensees intimes et combattues, vers le meme
temps, l'admirable ode: _O Versailles, o bois, o portiques!_ etc., etc.]
[Note 47: La fierte delicate d'Andre Chenier etait telle que, durant
ce sejour a Londres, comme les fonctions d'_attache_ n'avaient rien
de bien actif et que le premier secretaire faisait tout, il s'abstint
d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de
La Luzerne trouvat cela mauvais et le dit un peu haut pour l'y decider.]
[Note 48: Dans tout ce qui precede, j'avais suppose, d'apres la
Notice et l'Edition de M. de Latouche, qu'Andre Chenier devait etre
a Londres en decembre 1782, et que les vers et la prose ou il en
maudissait le sejour etaient du meme temps et de sa premiere jeunesse.
J'avais suppose aussi (page 161) qu'il n'etait plus attache a
l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Revolution et des 1788.
Mais les indications donnees par M. de Latouche, a cet egard, paraissent
peu exactes: une Biographie d'Andre Chenier reste a faire (1852).]
Les styles d'Andre Chenier et de Regnier, avons-nous deja dit, sont un
parfait modele de ce que notre langue permet au genie s'exprimant en
vers, et ici nous n'avons plus besoin de separer nos eloges. Chez l'un
comme chez l'autre, meme procede chaud, vigoureux et libre; meme luxe
et meme aisance de pensee, qui pousse en tous sens et se developpe
en pleine vegetation, avec tous ses embranchements de relatifs et
d'incidences entre-croisees ou pendantes; meme profusion d'irregularites
heureuses et familieres, d'idiotismes qui sentent leur fruit, graces et
ornements inexplicables qu'ont sottement emondes les grammairiens, les
rheteurs et les analystes; meme promptitude et sagacite de coup d'oeil a
suivre l'idee courante sous la transparence des images, et a ne pas la
laisser fuir, dans son court trajet de telle figure a telle autre; meme
art prodigieux enfin a mener a extremite une metaphore, a la pousser de
tranchee en tranchee, et a la forcer de rendre, sans capitulation, tout
ce qu'elle contient; a la prendre a l'etat de filet d'eau, a l'epandre,
a la chasser devant soi, a la grossir de toutes les affluences
d'alentour, jusqu'a ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve.
Quant a la forme, a l'allure du vers dans Regnier et dans Chenier, elle
nous semble, a peu de chose pres, la meilleure possible, a savoir,
curieuse sans recherche et facile sans relachement, tour a tour
oublieuse et attentive, et temperant les agrements severes par les
graces negligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien
superieurs a La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque
entierement et qui n'a pour charme, de ce cote-la, que sa negligence.
Que si l'on nous demande maintenant ce que nous pretendons conclure de
ce long parallele que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'Andre
Chenier ou de Regnier nous preferons, lequel merite la palme, a notre
gre; nous laisserons au lecteur le soin de decider ces questions et
autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une reflexion
pratique qui decoule naturellement de ce qui precede, et que nous lui
soumettons: Regnier clot une epoque; Chenier en ouvre une autre. Regnier
resume en lui bon nombre de nos trouveres, Villon, Marot, Rabelais; il
y a dans son genie toute une partie d'epaisse gaiete et de bouffonnerie
joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait etre
reproduite de nos jours. Chenier est le revelateur d'une poesie
d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui
des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutees
ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-memes et en leur lieu, nous
laissent aujourd'hui quelque chose a desirer. Or il arrive que chacun
d'eux possede precisement une des principales qualites qu'on regrette
chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit reveuse et les _extases
choisies_; celui-la, le sentiment profond et l'expression vivante de la
realite: compares avec intelligence, rapproches avec art, ils tendent
ainsi a se completer reciproquement. Sans doute, s'il fallait se decider
entre leurs deux points de vue pris a part, et opter pour l'un a
l'exclusion de l'autre, le type d'Andre Chenier pur se concevrait encore
mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est meme tel esprit
noble et delicat auquel tout accommodement, fut-il le mieux menage,
entre les deux genres, repugnerait comme une mesalliance, et qui aurait
difficilement bonne grace a le tenter. Pourtant, et sans vouloir eriger
notre opinion en precepte, il nous semble que comme en ce bas monde,
meme pour les reveries les plus ideales, les plus fraiches et les plus
dorees, toujours le point de depart est sur terre, comme, quoi qu'on
fasse et ou qu'on aille, la vie reelle est toujours la, avec ses
entraves et ses miseres, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
a mieux, nous ramene a elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne
pas l'omettre tout a fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres
comme elle a trace en nos ames. Il nous semble, en un mot, et pour
revenir a l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple,
ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poemes de
sentiment, a la maniere d'Andre Chenier.
Aout 1829.
Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai ete ramene a
m'occuper de Chenier: j'avais deja parle de Regnier dans le _Tableau
de la Poesie francaise au XVIe siecle_; j'en ai reparle, non sans
complaisance et apres une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au
recueil des _Poetes francais_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.
QUELQUES DOCUMENTS INEDITS SUR ANDRE CHENIER[49]
[Note 49: Cet article, posterieur de dix annees au precedent, acheve
et complete notre vue sur le poete; l'etude approfondie n'a fait que
verifier notre premier ideal.]
Voila tout a l'heure vingt ans que la premiere edition d'Andre Chenier
a paru; depuis ce temps, il semble que tout a ete dit sur lui; sa
reputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement
charme, elles ont servi de base a des theories plus ou moins ingenieuses
ou subtiles, qui elles-memes ont deja subi leur epreuve, qui
ont triomphe par un cote vrai et ont ete rabattues aux endroits
contestables. En fait de raisonnement et d'_esthetique_, nous ne
recommencerions donc pas a parler de lui, a ajouter a ce que nous avons
dit ailleurs, a ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se
trouve qu'une circonstance favorable nous met a meme d'introduire sur
son compte la seule nouveaute possible, c'est-a-dire quelque chose de
positif.
L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de
Chenier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a
paru convenable dans le precieux residu de manuscrits qu'il possede;
c'est a lui donc que nous devons d'avoir penetre a fond dans le cabinet
de travail d'Andre, d'etre entre dans cet _atelier du fondeur_ dont il
nous parle, d'avoir explore les ebauches du peintre, et d'en pouvoir
sauver quelques pages de plus, moins inachevees qu'il n'avait semble
jusqu'ici; heureux d'apporter a notre tour aujourd'hui un nouveau petit
affluent a cette pure gloire!
Et d'abord rendons, reservons au premier editeur l'honneur et la
reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son edition de
1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui etait possible et desirable
alors; en choisissant, en elaguant avec gout, en etant sobre surtout de
fragments et d'ebauches, il a agi dans l'interet du poete et comme dans
son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'edition de
1833, il a ete juge possible d'introduire de nouvelles petites pieces,
de simples restes qui avaient ete negliges d'abord: c'est ce genre de
travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'epuiser. Il en
est un peu avec les manuscrits d'Andre Chenier comme avec le panier de
cerises de madame de Sevigne: on prend d'abord les plus belles, puis les
meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.
La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur
les poemes inacheves: _Suzanne_, _Hermes_, _l'Amerique_. On a publie
dans l'edition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose
du poeme de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulierement au poeme
d'_Hermes_, le plus philosophique de ceux que meditait Andre, et celui
par lequel il se rattache le plus directement a l'idee de son siecle.
Andre, par l'ensemble de ses poesies connues, nous apparait, avant 89,
comme le poete surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de
la Grece antique et de l'elegie. Il semblerait qu'avant ce moment
d'explosion publique et de danger ou il se jeta si genereusement a la
lutte, il vecut un peu en dehors des idees, des predications favorites
de son temps, et que, tout en les partageant peut-etre pour les
resultats et les habitudes, il ne s'en occupat point avec ardeur et
premeditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un
artiste si desinteresse; et l'_Hermes_ nous le montre aussi pleinement
et aussi chaudement de son siecle, a sa maniere, que pouvaient l'etre
Haynal ou Diderot.
La doctrine du XVIIIe siecle etait, au fond, le materialisme, ou le
pantheisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a
eu ses philosophes, et meme ses poetes en prose, Boulanger, Buffon; elle
devait provoquer son Lucrece. Cela est si vrai, et c'etait tellement le
mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poete, que, vers 1780
et dans les annees qui suivent, nous trouvons trois talents occupes du
meme sujet et visant chacun a la gloire difficile d'un poeme sur la
nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'apres Buffon; Fontanes,
dans sa premiere jeunesse, s'y essayait serieusement, comme l'attestent
deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est
d'une reelle beaute. Andre Chenier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
par la vigueur des idees comme par celle du pinceau, il etait bien digne
de produire un vrai poeme didactique dans le grand sens.
Mais la Revolution vint; dix annees, fin de l'epoque, s'ecoulerent
brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abimerent les projets ou
les hommes; les trois _Hermes_ manquerent: la poesie du XVIIIe siecle
n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois
Regnes_.
Toutes les notes et tous les papiers d'Andre Chenier, relatifs a son
_Hermes_, sont marques en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des
trois premieres lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois
chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poeme devait avoir
trois chants, a ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la
terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme
en particulier, le mecanisme de ses sens et de son intelligence, ses
erreurs depuis l'etat sauvage jusqu'a la naissance des societes,
l'origine des religions; le troisieme sur la societe politique, la
constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait
se clore par un expose du systeme du monde selon la science la plus
avancee.
Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le
caracterisent:
"Il faut magnifiquement representer la terre sous l'embleme metaphorique
d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet a des changements, des
revolutions, des fievres, des derangements dans la circulation de son
sang."
"Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes
les especes animales et vegetales naissant; et, au printemps, la terre
_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'ete, toutes les especes animales
et vegetales se livrant aux feux de l'amour et transmettant a leur
posterite les semences de vie confiees a leurs entrailles."
Ce magnifique et fecond printemps, alors, dit-il,
Que la terre est nubile et brule d'etre mere,
devait etre imite de celui de Virgile au livre II des _Georgiques_: _Tum
Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter
De sa puissante epouse emplit les vastes flancs.
Ces notes d'Andre sont toutes semees ainsi de beaux vers tout faits, qui
attendent leur place.
C'est la, sans doute, qu'il se proposait de peindre "toutes les especes
a qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les
portes de la vie."
"Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis
certamen habenis_."
Il revient, en plus d'un endroit, sur ce systeme naturel des atomes, ou,
comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinite
constitue
L'Ocean eternel ou bouillonne la vie.
"Ces atomes de vie, ces semences premieres, sont toujours en egale
quantite sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps
en corps, s'alambiquent, s'elaborent, se travaillent, fermentent, se
subtilisent dans leur rapport avec le vase ou ils sont actuellement
contenus. Ils entrent dans un vegetal: ils en sont la seve, la force,
les sucs nourriciers. Ce vegetal est mange par quelque animal; alors
ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre
animal et qui fait vivre les especes... Ou, dans un chene, ce qu'il y a
de plus subtil se rassemble dans le gland.
"Quand la terre forma les especes animales, plusieurs perirent par
plusieurs causes a developper. Alors d'autres corps organises (car les
_organes vivants secrets_ meuvent les vegetaux, _mineraux_[50] et tout)
heriterent de la quantite d'atomes de vie qui etaient entres dans la
composition de celles qui s'etaient detruites, et se formerent de leurs
debris."
Qu'une elegie a Camille ou l'ode _a la Jeune Captive_ soient plus
flatteuses que ces plans de poesie physique, je le crois bien; mais
il ne faut pas moins en reconnaitre et en constater la profondeur, la
portee poetique aussi. En retournant a Empedocle, Andre est de plus ici
le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].
[Note 50: C'est peut-etre _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je
copie.]
[Note 51: Qu'on ne s'etonne pas trop de voir le nom d'Andre ainsi
mele a des idees physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est
un qui, par le brillant de son genie et la rapidite de son destin,
fut comme l'Andre Chenier de la science; et, dans la liste des
jeunes illustres diversement ravis avant l'age, je dis volontiers:
Vauvenargues, Barnave, Andre, Hoche et Bichat.]
Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siecle par
l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant.
Il n'en distingue pas meme le nom de celui de la superstition pure,
et ce qui se rapporte a cette partie du poeme, dans ses papiers, est
volontiers marque en marge du mot fletrissant ([Greek: deisidaimonia]).
Ici l'on a peu a regretter qu'Andre n'ait pas mene plus loin ses
projets; il n'aurait en rien echappe, malgre toute sa nouveaute de
style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de
variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Prejuges_:
"Tout accident naturel dont la cause etait inconnue, un ouragan, une
inondation, une eruption de volcan, etaient regardes comme une vengeance
celeste...
"L'homme egare de la voie, effraye de quelques phenomenes terribles,
se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les demons... Ainsi le
voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les
nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes
fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des
peuples, c'est-a-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais
l'imitation et l'autorite changent le caractere. De la souvent un peuple
qui aime a rire ne voit que diable et qu'enfer."
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