Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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[Note 34: La plus belle ode que l'on doive a J.-B. Rousseau est
peut-etre encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure piece
lyrique du genre en est l'epitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre a
verifier ce propos du malin: _Faute d'idee, il allait faire une ode!_]

Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine reputation;
celle de _Circe_, en particulier, passe pour un beau morceau de
poesie musicale. Elle nous parait, a nous, exactement comparable pour
l'harmonie a un choeur mediocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle
science meme dans ces petits vers si celebres, et ou fourmillent les
banalites de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_,
_fureur_ et _horreur_. Le caractere de la magicienne est aussi celui
d'une _Circe_ ou d'une _Medee_ d'opera; elle ne ressemble pas meme a
Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frenesies dont Quinault a
donne recette. Jean-Baptiste avait probablement oublie de relire le
dixieme livre de l'_Odyssee_, ou meme, s'il l'avait relu, il y aurait
saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des epoques et des
poesies, et s'il melait sans scrupule Orphee et Protee avec le comte de
Luc, Flore et Ceres avec le comte de Zinzindorf, il n'hesitait pas non
plus a madrigaliser l'antiquite, et a marier Danchet et Homere. Depuis
qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'Andre Chenier, on comprend ce que
pourrait etre une _Circe_, et il n'est plus permis de citer celle de
Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.

Pour ecrire avec genie, il faut penser avec genie; pour bien ecrire, il
suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de gout. Boileau
en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange a chaque instant les
idees et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont
artistement recus et disposes sur un fond commun qui lui est propre: son
style a une couleur, une texture; Boileau est bon ecrivain en vers. Le
style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas
une seule et meme trame. Cette strophe commence avec eclat, puis finit
en detonnant; cette metaphore qui promettait avorte; cette image est
brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent
plaque sur de l'etain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent
tantot a Platon, tantot a Pindare, tantot meme a Boileau et a Racine:
Rousseau s'en est empare comme un rhetoricien fait d'une bonne
expression qu'il place a toute force dans le prochain discours. Ce qui
est bien de lui, c'est le prosaique, le commun, la declamation a vide,
ou encore le mauvais gout, comme les _livrees de Vertumne_ et les
_haleines qui fondent l'ecorce des eaux_. A vrai dire, le style de
Rousseau n'existe pas.

Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincere; nous la
preciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt
ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un
manuscrit contenant le _Cantique d'Ezechias_, l'_Ode au comte du Luc_ et
la _Cantate de Circe_, ou l'equivalent, apres avoir jete un coup d'oeil
sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins
on penserait a part soi: "Ce jeune homme n'est pas denue d'habitude pour
les vers; il a deja du en bruler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie
de detail, mais sa strophe est pesante et son vers symetrique. Son
style a de la gravite, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de
consistance, nulle originalite; il y a de beaux traits, mais ils sont
pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idees et qu'il se traine pour
en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car,
le genie n'y etant pas, il ne fera passablement qu'a force d'etude."
Et la-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en
espererait rien.

Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguise une trentaine
d'epigrammes en style marotique, assez obscenes et laborieusement
naives; c'est a peu pres ce qui reste aussi de Mellin de
Saint-Gelais[35].

[Note 35: "... Mellin de Saint-Gelais dont les poesies sont
fastidieuses a la mort, a dix ou douze epigrammes pres, qui sont
veritablement excellentes." (Lettre de Rousseau a Brossette, du 25
janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apotre quand il dit (29 janvier
1716): "Il y a des choses dont les libertins meme un peu raisonnables
ne sauroient rire, et la liberte de l'epigramme doit avoir des bornes.
Marot et Saint-Gelais ne les ont point passees... S'ils ont badine aux
depens des religieux, ils n'ont point ri aux depens de la religion."
(Voir, si l'on veut s'edifier la-dessus, mon _Tableau de la Poesie
francaise au XVIe siecle_, 1843, page 37.)]

Mele toute sa vie aux querelles litteraires, salue, comme Crebillon,
du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction
anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa reputation a mesure que la
gloire de son rival s'etait affermie et que les principes philosophiques
avaient triomphe; il avait ete meme assez severement apprecie par la
Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siecle d'ardents
et genereux athletes ont rouvert l'arene lyrique et l'ont remplie de
luttes encore inouies, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes
les epoques, a ramene Rousseau en avant sur la scene litteraire, comme
adversaire de nos jeunes contemporains: on a redore sa vieille gloire et
recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fut reconcilie avec lui,
et l'eut appele _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne,
quoique eternelle, qui a provoque dans cet article notre severite
franche et sans reserve. Si nous avions trouve le nom de Jean-Baptiste
sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions garde d'y
porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent desarme tout
d'abord, et nous l'eussions laisse sans trouble a son rang, non loin de
Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien.

Juin 1829.



Cet article, dont le ton n'est pas celui des precedents ni des suivants,
et dont l'auteur aujourd'hui desavoue entierement l'amertume blessante,
a ete reproduit ici comme pamphlet propre a donner idee du paroxysme
litteraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond
de notre jugement sur les odes, qui n'est guere apres tout que celui
qu'a porte Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpasse Horace et
Pindare dans ses odes: s'il les a surpasses, j'en conclus que l'ode est
un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y
reflechissant, de ne pas prendre en consideration ces trente dernieres
annees de sa vie, ou Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et
une honorable fermete a ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grace,
sans jugement et rehabilitation. Quels qu'aient ete sa conduite secrete,
ses nouveaux tracas a l'etranger, sa brouille avec le prince Eugene,
etc., etc., il demeura digne a l'article du bannissement. Sa
correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils,
Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties
qui recommandent son gout et qui tendent a relever son caractere.
Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant ecrits depuis cette
date fatale) semblent meme s'inspirer du sentiment energique qu'il a de
sa propre innocence: "_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger
l'innocent_, etc.," et plusieurs semblables endroits. Il est facheux
que, non content de protester pour lui, il ait persiste a incriminer les
autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Eloge de Rollin_
par de Boze). A le juger impartialement, on concoit que l'abbe d'Olivet
et d'autres contemporains de merite, sous l'influence et l'illusion de
l'amitie, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On
doit desirer (sans toutefois en etre bien certain) qu'ils aient
plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pieces curieuses sur
Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, meme chez les plus
competents! la premiere fois que j'eus l'honneur d'etre presente a M. de
Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la premiere
fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en
felicita.



LE BRUN

Vers l'epoque ou J.-B. Rousseau banni adressait a ses protecteurs
des odes composees au jour le jour, sans unite d'inspiration, et que
n'animait ni l'esprit du siecle nouveau ni celui du siecle passe, en
1729, a l'hotel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un
poete qui devait bientot consacrer aux idees d'avenir, a la philosophie,
a la liberte, a la nature, une lyre incomplete, mais neuve et sonore, et
que le temps ne brisera pas. C'est une remarque a faire qu'aux approches
des grandes crises politiques et au milieu des societes en dissolution,
sont souvent jetees d'avance, et comme par une ebauche anticipee,
quelques ames douees vivement des trois ou quatre idees qui ne tarderont
pas a se degager et qui prevaudront dans l'ordre nouveau. Mais en meme
temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idees
precoces restent fixes, abstraites, isolees, declamatoires. Si c'est
dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue,
seche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes
auront grand mepris de leur siecle, de sa mesquinerie, de sa corruption,
de son mauvais gout. Ils aspireront a quelque chose de mieux, au simple,
au grand, au vrai, et se dessecheront et s'aigriront a l'attendre; ils
voudront le tirer d'eux-memes; ils le demanderont a l'avenir, au passe,
et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours,
les temps s'accompliront, la societe murira, et lorsque eclatera la
crise, elle les trouvera deja vieux, uses, presque en cendres; elle
en tirera des etincelles, et achevera de les devorer. Ils auront ete
malheureux, acres, moroses, peut-etre violents et coupables. Il faudra
les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et
de la leur. Ce sont des especes de victimes publiques, des Promethees
dont le foie est ronge par une fatalite intestine; tout l'enfantement de
la societe retentit en eux, et les dechire; ils souffrent et meurent
du mal dont l'humanite, qui ne meurt pas, guerit, et dont elle sort
regeneree. Tels furent, ce me semble, au dernier siecle, Alfieri en
Italie, et Le Brun en France.

Ne dans un rang inferieur, sans fortune et a la charge d'un grand
seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux necessites de sa condition. Il
merita vite la faveur du prince de Conti par des eloges entremeles
de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secretaire des
commandements et poete lyrique, il releva le mieux qu'il put la
dependance de sa vie par l'audace de sa pensee, et il s'habitua de bonne
heure a garder pour l'ode, ou meme pour l'epigramme, cette verdeur
franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi,
plus tard, bien qu'il conservat au fond l'independance interieure qu'il
avait annoncee des ses premieres annees, on le voit toujours au service
de quelqu'un. Ses habitudes de domesticite trouvent moyen de se
concilier avec sa nature energique. Au prince de Conti succedent le
comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte;
et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce
qu'il a ete tout d'abord, meprisant les bassesses du temps, vivant
d'avenir, _effrene de gloire_, plein de sa mission de poete, croyant en
son genie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant
d'une ode contre son coeur par une epigramme sanglante. Sa vie
litteraire presente aussi la meme continuite de principes, avec beaucoup
de taches et de mauvais endroits. Eleve de Louis Racine, qui lui avait
legue le culte du grand siecle et celui de l'antiquite, nourri dans
l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique,
il etait simple que Le Brun s'accommodat peu des moeurs et des gouts
frivoles qui l'environnaient; qu'il se separat de la cohue moqueuse et
raisonneuse des beaux-esprits a la mode; qu'il enveloppat dans une egale
aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhiere et
Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, force de vivre des bienfaits d'un
prince, il se passat du moins d'un patron litteraire. Certes il y avait,
pour un poete comme Le Brun, un beau role a remplir au XVIIIe siecle.
Lui-meme en a compris toute la noblesse; il y a constamment vise, et en
a plus d'une fois dessine les principaux traits. C'eut ete d'abord de
vivre a part, loin des coteries et des salons patentes, dans le silence
du cabinet ou des champs; de travailler la, peu soucieux des succes
du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une posterite
indefinie; c'eut ete d'ignorer les tracasseries et les petites guerres
jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes,
d'admirer sincerement, et a leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques
et Voltaire, sans epouser leurs arriere-pensees ni les antipathies de
leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il
vint, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et
s'appelassent-ils Clement, Marmontel ou Palissot. Voila ce que concevait
Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin
d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par
vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de negliger simplement les salons
litteraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberte a son
genie et a sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et
en masse. Il se delectait a la satire, et decochait ses traits a Gilbert
ou a Beaumarchais aussi volontiers qu'a La Harpe lui-meme. Une fois,
par sa _Wasprie_, il compromit etrangement sa chastete lyrique, en se
prenant au collet avec Freron. Reconnaissons pourtant que sa conduite
ne fut souvent ni sans dignite ni sans courage. La noble facon dont il
adressa mademoiselle Corneille a Voltaire, la respectueuse independance
qu'il maintint en face de ce monarque du siecle, le soin qu'il mit
toujours a se distinguer de ses plats courtisans, l'amitie pour Buffon,
qu'il professait devant lui, ce sont la des traits qui honorent une vie
d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences a part:
celle de Buffon dut le seduire, et c'etait encore un ideal qu'il eut
probablement aime a realiser pour lui-meme. Peut-etre, si la fortune lui
eut permis d'y arriver, s'il eut pu se fonder ainsi, loin d'un monde ou
il se sentait deplace, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa
tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allees,
pour y declamer en paix et y raturer a loisir son poeme de _la Nature_;
si rien autour de lui n'avait froisse son ame hautaine et irritable,
peut-etre toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties coleriques
d'amour-propre eussent-elles completement disparu: l'on n'eut pu lui
reprocher, comme a Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive
plenitude de lui-meme. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la
gene et les chagrins domestiques. Son proces avec sa femme que le prince
de Conti lui avait seduite[36], la banqueroute du prince de Guemene, puis
la Revolution, tout s'opposa a ce qu'il consolidat jamais son existence.
Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grace aux
bienfaits du Gouvernement[37], il s'etait loge dans les combles du
Palais-Royal, pour y trouver le calme necessaire a la correction de ses
odes; c'etait la sa tour de Montbar. Une servante megere, qu'il avait
epousee, lui en faisait souvent une prison. A une telle ame, dans une
pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.

[Note 36: On alla jusqu'a dire qu'il l'avait vendue au prince,
et, chose facheuse pour le caractere de Le Brun, plusieurs ont pu le
croire.--Voir son elegie infamante a _Nemesis_, ou il trouve moyen de
fletrir d'un seul coup sa _mere_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle
elegie est unique dans son genre.]

[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits a son talent sans doute, a sa
renommee lyrique, mais par malheur aussi a sa mechancete satirique
que le pouvoir achetait de sa servilite. On cite une epigramme contre
Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandee a Le
Brun et payee d'une pension.]

Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque
partout incomplet. Quelques hautes pensees, qui n'ont jamais quitte le
poete depuis son enfance jusqu'a sa mort, dominent toutes ses belles
odes, s'y reproduisent sans cesse, et, a travers la diversite des
circonstances ou il les composa, leur impriment un caractere marquant
d'unite. Patriotisme, adoration de la nature, liberte republicaine,
royaute du genie, telles sont les sources fecondes et retentissantes
auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par
un instinct de sa mission future, il s'est penetre du role de Tyrtee, et
il gourmande deja nos defaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme
plus tard il celebrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo.
Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythere
et d'Amathonte, dont il s'est tant moque, mais dont il aurait du se
garder davantage, il se refugie au sein de la nature, comme en un temple
majestueux ou il respire et se deploie plus a l'aise; il la voit peu et
sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraiches dont elle
se peint autour de lui; il prefere la contempler face a face dans ses
soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses cometes echevelees,
et plonge avec Buffon a travers les deserts des temps. Quant a la
liberte, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de
l'hotel de Conti, sous Louis XV, il s'ecrie avec une douleur de citoyen:

Les Antenors vendent l'empire,
Thais l'achete d'un sourire;
L'or paie, absout les attentats.
Partout, a la cour, a l'armee,
Regne un dedain de renommee
Qui fait la chute des Etats;

soit qu'il prelude a ses hymnes republicains dans les soirees du
ministere Calonne; soit meme qu'en des temps horribles, auxquels ses
chants furent trop meles[38], et dont il n'eut pas le courage de se
separer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont
le debut, imite d'un psaume, ressemble a quelque chanson de Beranger:

Prends les ailes de la colombe,
Prends, disais-je a mon ame, et fuis dans les deserts[39].

[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne
les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an
III; on y lit:

Oh! que Vienne aux Francais fit un present funeste!
Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,
Reine que nous donna la colere celeste,
Que la foudre n'a-t-elle embrase ton berceau!

Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les
transcrive. Le jour ou le roi lui avait accorde une pension, il avait
pourtant fait un quatrain de remerciment qui finissait ainsi:

Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,
Coulez pour la reconnaissance!

Une strophe de lui preluda a la violation des tombes de Saint-Denis et
sembla directement la provoquer.

Purgeons le sol des patriotes,
Par les rois encore infecte:
La terre de la liberte
Rejette les os des despotes.
De ces monstres divinises
_Que tous les cercueils soient brises!_
Que leur memoire soit fletrie!
Et qu'avec leurs manes errants
Sortent du sein de la patrie
_Les cadavres de ces tyrans!_

Tandis que Le Brun ecrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas
de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait
chantes Andre Chenier, etaient tous deux apostats de cette amitie
sainte.]

[Note 39: De religion a proprement parler, et de rien qui y
ressemble, Le Brun en avait meme moins qu'il ne convenait a son temps.
Il etait la-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une
edition de La Fontaine annotee par lui, a propos du poeme de la
_Captivite de saint Malc_: "Ce petit poeme, _quoique le sujet en soit
pieux_, est rempli d'interet, de vers heureux et de beautes neuves."]

Enfin, toutes les fois qu'il veut decrire l'enthousiasme lyrique et
marquer les traits du vrai genie, Le Brun abonde en images eblouissantes
et sublimes. Si Corneille en personne se fut adresse a Voltaire, il
n'eut pas, certes, plus dignement parle que Le Brun ne l'a fait en son
nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poete a conscience
de lui-meme, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle securite
sincere, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la
justice des ages:

Ceux dont le present est l'idole
Ne laissent point de souvenir;
Dans un succes vain et frivole
Ils ont use leur avenir.
Amants des roses passageres,
Ils ont les graces mensongeres
Et le sort des rapides fleurs.
Leur plus long regne est d'une aurore;
Mais le temps rajeunit encore
L'antique laurier des neuf Soeurs.

Apres cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis
d'insister sur ses defauts. Le principal, le plus grave selon nous,
celui qui gate jusqu'a ses plus belles pages, est un defaut tout
systematique et calcule. Il avait beaucoup medite sur la langue
poetique, et pensait qu'elle devait etre radicalement distincte de
la prose. En cela, il avait fort raison, et le procede si vante de
Voltaire, d'ecrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont
bons, ne mene qu'a faire des vers prosaiques, comme le sont, au reste,
trop souvent ceux de Voltaire. Mais, a force de mediter sur les
prerogatives de la poesie, Le Brun en etait venu a envisager les
_hardiesses_ comme une qualite a part, independante du mouvement des
idees et de la marche du style, une sorte de beaute mystique touchant
a l'essence meme de l'ode; de la, chez lui, un souci perpetuel des
_hardiesses_, un accouplement force des termes les plus disparates, un
placage exterieur de metaphores; de la, surtout vers la fin, un abus
intolerable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous
les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la
deesse Raison et a ces temps d'apotheose pour toutes les vertus et
pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire a un poete de nos jours
singulierement spirituel, que Le Brun etait

Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40].

[Note 40: En fait de mythologie, rien n'egale chez Le Brun la strophe
suivante, tiree de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que
Charles Nodier aime a citer avec sourire:

La colline qui vers le pole
Borne nos fertiles marais,
Occupe les enfants d'Eole
A broyer les dons de Ceres.
Vanvres que cherit Galatee
Sait du lait d'Io, d'Amalthee
Epaissir les flots ecumeux;
Et Sevres, d'une pure argile,
Compose l'albatre fragile
Ou Moka nous verse ses feux.

Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins a
vent_; de l'autre cote, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la
_porcelaine_ de Sevres! "Je ne crois pas, ecrivait Ginguene au redacteur
du journal _le Moderateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de
vers a mettre au-dessus de cette strophe." Et Andrieux, l'Aristarque,
n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait ete aussi beau, il
aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un ecolier qui
n'en rie. On rencontre dans le gout, aux diverses epoques, de ces veines
bizarres.]

A part ce defaut, qui chez Le Brun avait degenere en une espece de tic,
son style, son procede et sa maniere le rapprochent beaucoup d'Alfieri
et du peintre David, auxquels il ne nous parait nullement inferieur.
C'est egalement quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec
et de decharne, de grec et d'academique, un retour laborieux vers le
simple et le vrai. D'un cote comme de l'autre, c'est avant tout une
protestation contre le mauvais gout regnant, une gageure d'echapper aux
fades pastorales et aux operas langoureux, aux Amours de Boucher et aux
abbes de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musques
de Bernis. L'accent declamatoire perce a tout moment dans le talent de
Le Brun, lors meme que ce talent s'abandonne le plus a sa pente. Ses
odes republicaines, excepte celle du _Vengeur_, semblent a bon droit
communes, seches et glapissantes; elles ne lui furent peut-etre pas pour
cela moins energiquement inspirees par les circonstances. C'est qu'avec
beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a
besoin, pour arriver a une expression vivante, d'evoquer, comme par un
soubresaut galvanique, les etres de l'ancienne mythologie. Son pinceau
maigre, quoique etincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne
prend guere de splendeur large que lorsque le poete songe a Buffon et
retrace d'apres lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna
a Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger a satiete,
que l'illustre auteur des _Epoques_ possedait a un haut degre, en vertu
de cette patience qu'il appelait genie. On rapporte qu'il recopia ses
_Epoques_ jusqu'a dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il
passa une moitie de sa vie a les remanier la plume en main, a en trier
les brouillons, a les remettre au net et a en preparer une edition qui
ne vint pas. Une note, placee en tete de la premiere publication du
_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le
poete a compose cette ode, de soixante-dix vers environ, en tres-peu de
jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il
aurait peut-etre trouve moyen de la gater.

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