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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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15 janvier 1844.

Pour completer ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai
dit plus tard dans une etude reprise a fond et developpee, au tome V de
_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de desaccord qu'on
ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la
maturite.



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgraces et
survivait a ce qu'on a bien voulu appeler _son siecle_. Les grands
ecrivains comme les grands generaux avaient presque tous disparu. On
perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de preseance aux
batards legitimes sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est
precisement alors, si l'on en croit un bruit assez generalement repandu
depuis une centaine d'annees, que commenca de briller un poete illustre,
_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Ne en 1669 ou
70 a Paris, d'un pere cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au
moins il aurait certainement troque tres-volontiers contre un autre,
Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une
si basse condition. On ne sait trop comment se passerent ses premieres
annees; il s'est bien garde d'en parler jamais, et il parait s'etre
expressement interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'etait
mal imiter Horace pour le debut. Rousseau se destinait pourtant a la
poesie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et recut
de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua aupres de grands
seigneurs qui le protegerent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux,
Chamillart, Tallard, et fut meme attache a ce dernier dans l'ambassade
d'Angleterre. Il avait vu a Londres Saint-Evremond; a Paris, il etait
des familiers du _Temple_, des habitues du cafe _Laurens_; il s'essayait
au theatre par de froides comedies; il paraphrasait les psaumes que le
marechal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la
ville d'obscenes epigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses
psaumes. Son existence litteraire, comme on voit, ne laissait pas de
devenir considerable: il etait membre de l'Academie des Inscriptions;
l'opinion le designait pour l'Academie francaise, comme heritier
presomptif de Boileau. En un mot, tout annoncait a J.-B. Rousseau qu'il
allait, durant quelques annees, tenir un des premiers rangs, le premier
rang peut-etre!... dans les cercles litteraires, entre La Motte,
Crebillon, La Fosse, Duche, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Academie des
Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710.

Mais, comme nous l'avons deja indique, et comme il le dit lui-meme avec
une elegance parfaite, il s'etait _accoquine a la hantise_ du cafe
Laurens; c'etait rue Dauphine, non loin du Theatre-Francais, qui de la
rue Guenegaud avait passe dans celle des Fosses-Saint-Germain-des-Pres.
Les etablissements de l'espece des _cafes_ ne dataient guere que de ces
annees-la, et remplacaient avantageusement pour les auteurs et gens de
lettres le cabaret, ou s'etaient encore enivres sans vergogne Chapelle
et Boileau. Le cafe n'avait pas passe de mode, malgre la prediction de
madame de Sevigne; bien au contraire, il devait exercer une assez grande
influence sur le XVIIIe siecle, sur cette epoque si vive et si hardie,
nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve
artificielle, d'enthousiasme apres quatre heures du soir; j'en prends
a temoin Voltaire et son amour du Moka. Ce cafe de la veuve _Laurens_
etait donc une espece de cafe _Procope_ du temps; on y politiquait; on
y jugeait la piece nouvelle; on s'y recitait a l'oreille l'epigramme de
Gacon sur _l'Athenais_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en
reponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli
et celle de Campra. Or, Rousseau, apres quelques essais lyriques
peu goutes, avait donne en 1696, au Theatre-Francais, la comedie
du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succes, et en 1700, _le
Capricieux_, qui reussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrace aux
habitues du cafe et les chansonna dans de grossiers couplets a rimes
riches, ce qui le fit aussitot reconnaitre. On peut juger du scandale.
Rousseau se _desaccoquina_ du cafe et desavoua les couplets dans le
monde; mais on en parlait toujours; de temps a autre de nouveaux
couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes;
cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siecle. Enfin, en 1710,
quelques derniers couplets, si infames qu'on doit les croire fabriques a
dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble a l'indignation.
Rousseau, non content de s'en laver, les imputa a Saurin; de la
proces en diffamation et en calomnie, arret du Parlement en 1712, et
bannissement de Rousseau a perpetuite hors du royaume.

Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fut alors le
noviciat des poetes, son education lyrique devait etre achevee. Il
avait deja compose quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en
composait aussi, n'avait pas peu contribue, sans doute, a determiner sa
vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poete lyrique? Avec
sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il pretendre a
l'etre? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?

Un poete lyrique, c'est une ame a nu qui passe et chante au milieu du
monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons ou
elle est montee, cette ame peut rendre bien des especes de sons. Tantot,
flottant entre un passe gigantesque et un eblouissant avenir, egaree
comme une harpe sous la main de Dieu, l'ame du prophete exhalera les
gemissements d'une epoque qui finit, d'une loi qui s'eteint, et saluera
avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant
d'Emmanuel; tantot, a des epoques moins hautes, mais belles encore et
plus purement humaines, quand les rois sont heros ou fils de heros,
quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la
vertu ne sont toujours qu'une meme chose, et que le plus adroit a la
lutte, le plus rapide a la course, est aussi le plus pieux, le plus
sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, veritable pretre comme le
statuaire, decernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges
des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race
genereuse; il parlera des aieux et des fondateurs de villes, et
reclamera les couronnes, les coupes ciselees et les trepieds d'or. Il
sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui
qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et a la cour des tyrans,
chantera les delices gracieuses de la vie et les pensees tristes qui
viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et a toutes les
epoques de trouble et de renouvellement, quiconque, temoin des orages
politiques, en saisira par quelque cote le sens profond, la loi sublime,
et repondra a chaque accident aveugle par un echo intelligent et
sonore; ou quiconque, en ces jours de revolution et d'ebranlement, se
recueillera en lui-meme et s'y fera un monde a part, un monde poetique
de sentiments et d'idees, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste
ou serein, de consolation ou de desespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-la
encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se
souvient l'humanite et dont elle adore les noms. Nous voila bien loin de
Jean-Baptiste; il n'a rien ete de tout cela. Fils honteux de son pere,
sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscene en propos, de vie
equivoque, ballotte des cafes aux antichambres, il eut ete bon peut-etre
a donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de
sensibilite, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et
Chaulieu l'a felicite agreablement, d'avoir refuse une place dans les
Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous
semble moins tenir a des principes d'honorable independance, qu'au gout
qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots litteraires. Sans
dire positivement qu'il fut un malhonnete homme, sans trancher ici la
question restee indecise des derniers couplets, on peut affirmer que
ce fut un coeur bas, un caractere louche, tracassier, ne pour la
domesticite des grands seigneurs; avec cela, nul genie, peu d'esprit,
tout en metier. Quand il eut quitte la France en 1712, et durant les
trente annees _dignes de pitie_ qui succederent aux trente annees
_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protege du comte du Luc,
du prince Eugene, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-meme pour
meriter ces faveurs dont il vivait et retablir sa reputation compromise.
Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet,
Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand etalage
de principes religieux, moraux, et un caractere anti-philosophique
tres-prononce. En supposant cette conversion sincere, on s'etonne que
Rousseau n'ait pas plus tire parti pour sa poesie de cette nature de
sentiments; c'etait peut-etre en effet la seule corde lyrique qui fut
capable de vibrer en ces temps-la. Les evenements exterieurs degoutaient
par leur petitesse et leur pauvrete; la guerre se faisait miserablement
et meme sans l'eclat des desastres; les querelles religieuses etaient
sottes, criardes, sans eloquence, quoique persecutrices; les moeurs,
infames et platement hideuses: c'etait une societe et un trone
sourdement en proie aux vers et a la pourriture. Ce qu'il y avait de
plus clair, c'est que l'ordre ancien deperissait, que la religion etait
en peril, et qu'on se precipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voila
ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les debris du
dernier regne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire
d'hypothese gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siecle ne
comporte, on concoit, ce me semble, dans cette atmosphere de souvenirs
et d'affections, une ame tendre, chaste, austere, effrayee de la
contagion croissante et du debordement philosophique, fidele au culte de
la monarchie de Louis XIV, assez eclairee pour degager la religion du
jansenisme, et cette ame, alarmee, avant l'orage, de pressentiments
douloureux, et gemissant avec une douceur triste; quelque chose en un
mot comme Louis Racine, d'aussi honnete, et de plus fort en talent et en
lumieres. Rousseau manqua a cette mission, dont il n'etait pas digne. Il
avait recu comme une lettre morte les traditions du regne qui finissait;
il s'y attacha obstinement; ses antipathies litteraires et sa jalousie
contre les talents rivaux l'y repousserent chaque jour de plus en plus;
il tint pour le dernier siecle, parce que le _petit Arouet_ etait du
nouveau. Dans les poesies a la mode, il etait bien plus choque des
mauvaises rimes que du mauvais gout et des mauvais principes. De la
sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passe non plus que du present;
son esprit etait le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il
ne reflechit rien; sans originalite, sans vue intime ou meme finement
superficielle, sans vivacite de souvenirs, aussi loin des choeurs
d'_Esther_ que des vers dates de Philisbourg, tenant tout juste au
siecle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de
tous les hommes a la moins lyrique de toutes les epoques.

Avec un auteur aussi peu naif que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de
labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant
l'examen des oeuvres, quelles furent les idees d'apres lesquelles il
se dirigea, et de constater sa critique et sa poetique. Deux mots
suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des
devots empresses de feu Despreaux, espece de courtier litteraire, qui
caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et
faire collection de leurs lettres, s'etait lourdement avise, en ecrivant
a Rousseau, de lui signaler, comme une decouverte, dans l'_Ode a la
Fortune_, un passage qui semblait imite de Lucrece. La-dessus Rousseau
lui repondit: "Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarque, que
j'ai eu en vue le passage de Lucrece, _quo magis in dubiis_, etc., dans
la strophe que vous me citez de mon _Ode a la Fortune_; et je vous
avoue, puisque vous approuvez la maniere dont je me suis approprie la
pensee de cet ancien, que je m'en sais meilleur gre que si j'en etois
l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poete,
et non la pensee, qui appartient au philosophe et a l'orateur, comme a
lui." L'aveu est formel; on concoit maintenant que Saurin ait dit qu'il
ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les
jugements et les lectures de Rousseau repondaient a une aussi forte
poetique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire
Regnier, mais il le range apres Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a
manque que le bonheur de naitre sous le regne de Louis le Grand_. Il
appelle Gresset un _genie superieur_, et ne le chicane que sur ses
rimes: Des Fontaines se croit oblige de l'avertir que c'est aller un peu
trop loin. Il ne voit rien _de plus eleve ni de plus rempli de fureur et
de sublime_ que les vers de Duche, ce qui ne l'empeche pas d'ecrire a
propos de M. de Monchesnay: "Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_)
presentement (1716), qui sache faire des vers marques au bon coin." Au
meme moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin
du plus bas etage: "L'auteur, ecrit-il, ne pouvoit mieux faire que
s'associer avec des danseurs de corde: son genie est dans sa veritable
sphere." Refugie a Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbe d'Olivet de
lui envoyer un paquet de tragedies; en voici la liste: elle serait plus
complete et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:

_Venceslas_, de Rotrou;
_Cleopatre_, de La Chapelle;
_Geta_, de Pechantre;
_Andronic_, _Tiridate_, de Campistron;
_Polyxene_, _Manlius_, _Thesee_, de La Fosse;
_Absalon_, de Duche.

Je me suis trompe en disant que Rousseau ne s'inquietait jamais de
l'idee; il a fait une ode _sur les Divinites poetiques_, dans laquelle
est expose en style barbare un systeme d'allegorisation qui ne va a rien
moins qu'a mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le
plus plaisant, c'est que pour cette demonstration _esthetique_, comme on
dirait aujourd'hui, il s'est imagine de recourir a l'ombre d'Alcee:

Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcee
Qui me la decouvre a l'instant,
Et qui deja, d'un oeil content,
Devoile a ma vue empressee
Ces deites d'adoption,
Synonymes de la pensee,
Symboles de l'abstraction.

Alcee se met donc a chanter en ces termes:

Des societes temporelles
Le premier lien est la voix,
Qu'en divers sons l'homme, a son choix,
Modifie et flechit pour elles;
Signes communs et naturels,
Ou les ames incorporelles
Se tracent aux sens corporels.

Rousseau avait probablement attrape ces lambeaux de metaphysique, sinon
dans le commerce d'Alcee, du moins dans les livres ou les conversations
de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on
ne croirait. Ses odes en sont chamarrees; et ses _allegories_, qu'il
estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en
oeuvre et le resultat direct du systeme.

Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de
Jean-Baptiste: nous laisserons de cote son theatre, et puisque nous
avons nomme ses _allegories_, nous les frapperons tout d'abord. Le
fantastique au XVIIIe siecle, en France, avait degenere dans tous les
arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il etait
au Moyen-Age et a la Renaissance, il etait devenu froid, lourd et
superficiel; on le tourmentait comme une enigme, parce qu'on ne
l'entendait plus a demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre
chose qu'une folle reminiscence, une charmante etourderie, un caprice
etincelant, quelquefois un effroyable eclair sur un front serein; c'est
un jeu a la surface dont l'invisible ressort git au plus profond de
l'ame de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette ame se
ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calcule
et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on eclate, qu'on grimace, qu'on
fasse la folle a tout propos, et voila la Muse devenue une femme a la
mode, sotte, minaudiere, insupportable; c'est a peu pres ce qui arriva
de l'art au XVIIIe siecle. Le fantastique surtout, cette portion la plus
delicate et la plus insaisissable, y fut meconnu et defigure. On eut
les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu
d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux
indiscrets_, les metamorphoses de _la Pucelle_, _l'Ecumoir_, _le Sopha_,
et ces contes de Voisenon ou des hommes et des femmes sont changes en
anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu
la grace frivole d'Hamilton; mais on n'etait pas moins eloigne alors de
l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut
rendre encore cette justice a J.-B. Rousseau, qu'a la moins fantastique
de toutes les epoques, il a ete le moins fantastique de tous les hommes.
Ses allegories sont jugees tout d'une voix: baroques, metaphysiques,
sophistiquees, seches, inextricables, nul defaut n'y manque. Nous
renvoyons a _Torticolis_, a _la Grotte de Merlin_, au _Masque de
Laverne_, a _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est
d'un langage marotique herisse de grec, et qu'on croirait forge a
l'enclume de Chapelain; on ne sait pas ou les prendre, et j'en dirais
volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot
d'epines_.

Mais les odes, mais les cantates, voila les vrais titres, les titres
immortels de Rousseau a la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes
sont, ou sacrees, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la
Bible, quand on a compare au texte des prophetes les paraphrases de
Jean-Baptiste, on s'etonne peu qu'en taillant dans ce sublime eternel,
il en ait quelquefois detache en lambeaux du grave et du noble; et l'on
admire bien plutot qu'il ait si souvent affaibli, meconnu, remplace les
beautes supremes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus
renommee de ses imitations, celle du Cantique d'Ezechias, qu'y voit-on?
Ici, la critique de detail est indispensable, et j'en demande pardon au
lecteur. Rousseau dit:

J'ai vu mes tristes journees
Decliner vers leur penchant;
Au midi de mes annees
Je touchois a mon couchant.
La Mort deployant ses ailes
Couvroit d'ombres eternelles
La clarte dont je jouis,
Et dans cette nuit funeste
Je cherchois en vain le reste
De mes jours evanouis.

Grand Dieu, votre main reclame
Les dons que j'en ai recus;
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus:
Mon dernier soleil se leve,
Et votre souffle m'enleve
De la terre des vivants,
Comme la feuille sechee,
Qui, de sa tige arrachee,
Devient le jouet des vents.

Les quatre premiers vers de la premiere strophe sont bien, et les six
derniers passables grace a l'harmonie, quoiqu'un peu vides et charges
de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaie:
"Helas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans
le sejour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec
moi la terre!" Ne plus voir les autres hommes, ses freres en douleurs,
voila ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible
et commune, excepte les trois vers du milieu; a la place de cette
_trame_ usee qu'on voit partout, il y a dans le texte: "Le tissu de
ma vie a ete tranche comme la trame du tisserand." Qu'est devenu ce
tisserand auquel est compare le Seigneur? Au lieu de la _feuille
sechee_, le texte donne: "Mon pelerinage est fini; il a ete emporte
comme la tente du pasteur." Qu'est devenue cette tente du desert,
disparue du soir au matin, et si pareille a la vie? Et plus loin:

Comme un lion plein de rage
Le mal a brise mes os;
Le tombeau m'ouvre un passage
Dans ses lugubres cachots.
Victime foible et tremblante,
A cette image sanglante
Je soupire nuit et jour,
Et, dans ma crainte mortelle,
Je suis comme l'hirondelle
Sous la griffe du vautour.

Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans
le texte: "Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je
gemissais comme la colombe." On voit que Rousseau a precisement laisse
de cote ce qu'il y a de plus neuf et de plus marque dans l'original. Et
pourtant il aurait du, ce semble, comprendre la force de ce cantique
si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-etre
coupable, que Dieu avait frappe a son midi, et qui avait besoin de
retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre
temps, aupres de nous, un grand poete s'est inspire aussi du Cantique
d'Ezechias; lui aussi il a demande grace sous la verge de Dieu, et s'est
ecrie en gemissant:

Tous les jours sont a toi: que t'importe leur nombre?
Tu dis: le temps se hate, ou revient sur ses pas.
Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre
Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?

Voila comment on egale les prophetes sans les paraphraser; qu'on relise
la quatorzieme des _secondes Meditations_; qu'on relise en meme temps
dans les _premieres_ le dithyrambe intitule _Poesie sacree_, et qu'on le
compare avec l'_Epode_ du premier livre de Jean-Baptiste.

L'ode politique n'a aucun caractere dans Rousseau: il en partage la
faute avec les evenements et les hommes qu'il celebre. La naissance
du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des
Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la
bataille meme de Peterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins
d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la posterite. Le
poete a beau se demener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au
delire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, a la mort
du prince de Conti, s'ecrier dans le pindarisme de ses regrets:

Peuples, dont la douleur aux larmes obstinee,
De ce prince cheri deplore le trepas,
Approchez, et voyez quelle est la destinee
Des grandeurs d'ici-bas.

[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes
chretiens au sujet de cet armement, un echo retentissant et harmonieux
des Croisades:

.....................................
Et des vents du midi la devorante haleine
N'a consume qu'a peine
Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

]


De nos jours, si feconds en grands evenements et en grands hommes, il en
est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts
de princes et de rois ont ete d'eclatantes lecons, de merveilleux
complements de fortune, des chutes ou des resurrections d'antiques
dynasties, de magnifiques symboles des destinees sociales. De telles
choses ont suscite le poete qui les devait celebrer; l'ode politique a
ete veritablement fondee en France; _les Funerailles de Louis XVIII_ en
sont le chef-d'oeuvre.

Rousseau ne s'est pas contente de mettre du pindarisme exterieur et
de l'enthousiasme a froid dans ses odes politiques, pour tacher d'en
rechauffer les sujets: il a porte ces habitudes d'ecolier jusque
dans les pieces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus
domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est
touche; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence,
rien de mieux; c'etait matiere a des vers sentis et touchants; mais
Rousseau aime bien mieux deterrer dans Pindare une ode a Hieron, roi de
Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Pherenicus,
n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. La les
digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles
et a leur place. Rousseau calque le dessein de la piece et tache d'en
reproduire le mouvement. Des le debut, il voudrait nous faire croire
qu'il est en lutte avec le genie comme avec Protee; mais tout cet
attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de
_souffle invincible_, de _tete echevelee_, de _sainte manie_, d'_assaut
victorieux_, de _joug imperieux_, ne trompe pas le lecteur, et le
soi-disant inspire ressemble trop a ces faux braves qui, apres s'etre
frotte le visage et ebouriffe la perruque, se pretendent echappes avec
honneur d'une rencontre perilleuse. Puis vient la comparaison avec
Orphee et la priere aux trois soeurs filandieres pour le comte du
Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe,
d'ordinaire peu favorable a Jean-Baptiste, mais attendri cette fois
comme Pluton, a jugees tout a fait _dignes d'Orphee_. Par malheur, ce
qui glace aussitot, c'est que le moderne Orphee nous raconte que

... jamais sous les yeux de l'auguste Cybele
La terre ne fit naitre un plus parfait modele
Entre les dieux mortels

que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poete avec l'abeille,
vers la fin de la piece, est empruntee et affaiblie d'Horace. Quant a
l'harmonie tant vantee de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du
metre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas invente, et dont il ne tire
jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient
aux strophes de Malherbe; il n'a pas le genie de construction rythmique.
S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux depens du sens et de
la precision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive
aux vrais poetes; mais elle l'induit en depense d'epithetes et de
periphrases. Felicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et
quelques autres, proteste contre les deplorables violations de forme
prechees par La Motte et autorisees par Voltaire[34].

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