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Book Review: The Case Against Adolescence by Doug French
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Portraits litteraires, Tome I written by C. A. Sainte Beuve

C >> C. A. Sainte Beuve >> Portraits litteraires, Tome I

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PORTRAITS LITTERAIRES

PAR C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADEMIE FRANCAISE.

Nouvelle Edition
revue et corrigee.

1862



I

BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE
BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRE CHENIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBE
PREVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPERE, BAYLE, LA BRUYERE,
MILLEVOYE, CHARLES NODIER.

Chaque publication de ces volumes de critique est une maniere pour moi
de liquider en quelque sorte le passe, de mettre ordre a mes affaires
litteraires." C'est ce que je disais dans une derniere edition de ces
portraits, et j'ai tache de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit
qu'une edition nouvelle a laquelle un choix severe a preside, j'ai fait
en sorte qu'elle parut a certains egards veritablement augmentee. En
parlant ainsi, j'entends bien n'en pas separer le volume intitule:
_Portraits de Femmes_, qu'on a juge plus commode d'isoler et d'assortir
en une meme suite, mais qui fait partie integrante de ce que j'appelle
ma presente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouve place
dans ces volumes; c'a ete un moyen de rendre la ressemblance de plus
en plus fidele. J'ai ajoute ca et la bien des petites notes et corrige
quelques erreurs. C'est a quoi les reimpressions surtout sont bonnes;
les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire
litteraire prete tant aux inadvertances par les particularites dont elle
abonde! Le docteur Boileau, frere du satirique, a ecrit en latin un
petit traite sur les bevues des auteurs illustres; et, en les relevant,
on assure qu'il en a commis a son tour. J'ai fait de plus en plus mon
possible pour eviter de trop grossir cette liste fatale, ou les
grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'a eux-memes.
"L'histoire litteraire est une mer sans rivage," avait coutume de dire
M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par consequent ses
ecueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu meme des
soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa
douceur et sa recompense.

Septembre 1843.



BOILEAU[1]

[Note 1: Cet article fut le premier du premier numero de la _Revue
de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez
legere de _Litterature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Veron)
avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi?
ces modeles toujours presents, venir les ranger parmi les _anciens_!
Quinze ans apres, M. Cousin, a propos de Pascal, posait en principe, au
sein de l'Academie, qu'il etait temps de traiter les auteurs du siecle
de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Academie applaudissait.--Il est
vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entre methodiquement
dans cette voie, on s'est mis a appliquer aux oeuvres du XVIIe siecle
tous les procedes de la critique comme l'entendaient les anciens
grammairiens. On s'est attache a fixer le texte de chaque auteur; on en
a dresse des lexiques. Je ne blame pas ces soins; bien loin de la, je
les honore, et j'en profite; le moment en etait venu sans doute; mais
l'opiniatrete du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop
souvent la vivacite de l'impression litteraire, et tient lieu du gout.
On creuse, on pioche a fond chaque coin et recoin du XVIIe siecle.
Est-on arrive, pour cela, a le sentir, a le gouter avec plus de justesse
ou de delicatesse qu'auparavant?]

Depuis plus d'un siecle que Boileau est mort, de longues et continuelles
querelles se sont elevees a son sujet. Tandis que la posterite
acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille,
des Moliere, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on
revisait avec une singuliere rigueur les titres de Boileau au genie
poetique; et il n'a guere tenu a Fontenelle, a d'Alembert, a Helvetius,
a Condillac, a Marmontel, et par instants a Voltaire lui-meme, que cette
grande renommee classique ne fut entamee. On sait le motif de presque
toutes les hostilites et les antipathies d'alors: c'est que Boileau
n'etait pas _sensible_; on invoquait la-dessus certaine anecdote,
plus que suspecte, inseree a _l'Annee litteraire_, et reproduite par
Helvetius; et comme au dix-huitieme siecle le _sentiment_ se melait a
tout, a une description de Saint-Lambert, a un conte de Crebillon fils,
ou a l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les
philosophes et les geometres avaient pris Boileau en grande aversion[2].
Pourtant, malgre leurs epigrammes et leurs demi-sourires, sa renommee
litteraire resista et se consolida de jour en jour. Le _Poete du bon
sens_, le _legislateur de notre Parnasse_ garda son rang supreme. Le mot
de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit
fortune et passa en proverbe; les idees positives du XVIIIe siecle et la
philosophie condillacienne, en triomphant, semblerent marquer d'un sceau
plus durable la renommee du plus sense, du plus logique et du plus
correct des poetes. Mais ce fut surtout lorsqu'une ecole nouvelle
s'eleva en litterature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux
d'abord, commencerent de mettre en avant des theories inusitees et les
appliquerent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations
on revint de toutes parts a Boileau comme a un ancetre illustre et qu'on
se rallia a son nom dans chaque melee. Les academies proposerent a
l'envi son eloge: les editions de ses oeuvres se multiplierent; des
commentateurs distingues, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin,
l'environnerent des assortiments de leur gout et de leur erudition; M.
Daunou en particulier, ce venerable representant de la litterature et
de la philosophie du XVIIIe siecle, rangea autour de Boileau, avec une
sorte de piete, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies
qui se rattachent a cette grande cause litteraire et philosophique.
Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment
protege Boileau contre ces idees nouvelles, d'abord obscures et
decriees, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont
plus en effet, comme au XVIIIe siecle, de piquantes epigrammes et des
personnalites moqueuses; c'est une forte et serieuse attaque contre les
principes et le fond meme de la poetique de Boileau; c'est un examen
tout litteraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire
severe sur les qualites de poete qui etaient ou n'etaient pas en lui.
Les epigrammes meme ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre
lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais gout de les
repeter. Nous n'aurons pas de peine a nous les interdire dans le petit
nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas
non plus a instruire un proces regulier et a prononcer des conclusions
definitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec
nos lecteurs, de l'etudier dans son intimite, de l'envisager en detail
selon notre point de vue et les idees de notre siecle, passant tour a
tour de l'homme a l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poete de Louis le
Grand, n'eludant pas a la rencontre les graves questions d'art et de
style, les eclaircissant peut-etre quelquefois sans pretendre jamais les
resoudre. Il est bon, a chaque epoque litteraire nouvelle, de repasser
en son esprit et de revivifier les idees qui sont representees par
certains noms devenus sacramentels, dut-on n'y rien changer, a peu
pres comme a chaque nouveau regne on refrappe monnaie et on rajeunit
l'effigie sans alterer le poids.

[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idee du degre de defaveur que
la reputation de Boileau encourait a un certain moment, que de voir dans
l'excellent recueil intitule _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page
243) le passage suivant d'un article sur l'_Epitre en vers_, adresse de
Montpellier aux redacteurs du journal; ce passage, a mon sens, par son
incidence meme et son hasard tout naturel, exprime mieux l'etat de
l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: "Boileau, est-il
dit, qui vint ensuite (apres Regnier), mit dans ce qu'il ecrivit en ce
genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus
celebre poete de ce siecle que nous avons emprunte ce jugement sur les
Epitres de Boileau, parce qu'une infinite de personnes dont l'autorite
n'est point a mepriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus
defavorablement, nous avons craint, en nous elevant contre leur opinion,
de mettre nos erreurs a la place des leurs." Que de precautions pour
oser louer!]

De nos jours, une haute et philosophique methode s'est introduite dans
toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les
actions, les ecrits d'un homme celebre, on commence par bien examiner et
decrire l'epoque qui preceda sa venue, la societe qui le recut dans son
sein, le mouvement general imprime aux esprits; on reconnait et l'on
dispose, par avance, la grande scene ou le personnage doit jouer son
role; du moment qu'il intervient, tous les developpements de sa force,
tous les obstacles, tous les contrecoups sont prevus, expliques,
justifies; et de ce spectacle harmonieux il resulte par degres,
dans l'ame du lecteur, une satisfaction pacifique ou se repose
l'intelligence. Cette methode ne triomphe jamais avec une evidence plus
entiere et plus eclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'etat,
les conquerants, les theologiens, les philosophes; mais quand elle
s'applique aux poetes et aux artistes, qui sont souvent des gens de
retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus frequentes et
il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idees
differents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme,
chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le
mediocre a cote du passable, et le passable a cote de l'excellent, dans
l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici
peut toujours etre une exception, un jeu de la nature, un caprice
du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et legitimes
raisonnements sur les races ou les epoques prosaiques; mais il plaira
a Dieu que Pindare sorte un jour de Beotie, ou qu'un autre jour Andre
Chenier naisse et meure au XVIIIe siecle. Sans doute ces aptitudes
singulieres, ces facultes merveilleuses recues en naissant se
coordonnent toujours tot ou tard avec le siecle dans lequel elles sont
jetees et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant ici
l'initiative humaine est en premiere ligne et moins sujette aux causes
generales; l'energie individuelle modifie, et, pour ainsi dire,
s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas a l'artiste,
pour accomplir sa destinee, de se creer un asile obscur dans ce grand
mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublie, ou il
puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que
lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poete, surtout d'un poete qui ne
represente pas toute une epoque, il est mieux de ne pas compliquer des
l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en
tenir, en commencant, au caractere prive, aux liaisons domestiques, et
de suivre l'individu de pres dans sa destinee interieure, sauf ensuite,
quand on le connaitra bien, a le traduire au grand jour, et a le
confronter avec son siecle. C'est ce que nous ferons simplement pour
Boileau.

_Fils d'un pere greffier, ne d'aieux avocats_ (1636), comme il le
dit lui-meme dans sa dixieme epitre, Boileau passa son enfance et sa
premiere jeunesse rue de Harlay (ou peut-etre rue de Jerusalem), dans
une maison du temps d'Henri IV, et eut a loisir sous les yeux le
spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mere
en bas age; la famille etait nombreuse et son pere tres-occupe; le jeune
enfant se trouva livre a lui-meme, loge dans une guerite au grenier. Sa
sante en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait
tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit
reveuse et que son jeune age n'etait pas environne de tendresse, il
s'accoutuma de bonne heure a voir les choses avec sens, severite et
brusquerie mordante. On le mit bientot au college, ou il achevait sa
quatrieme, lorsqu'il fut attaque de la pierre; il fallut le tailler, et
l'operation faite en apparence avec succes lui laissa cependant pour le
reste de sa vie une tres-grande incommodite. Au college, Boileau lisait,
outre les auteurs classiques, beaucoup de poemes modernes, de romans,
et, bien qu'il composat lui-meme, selon l'usage des rhetoriciens,
d'assez mauvaises tragedies, son gout et son talent pour les vers
etaient deja reconnus de ses maitres. En sortant de philosophie, il fut
mis au droit; son pere mort, il continua de demeurer chez son frere
Jerome qui avait herite de la charge de greffier, se fit recevoir
avocat, et bientot, las de la chicane, il s'essaya a la theologie sans
plus de gout ni de succes. Il n'y obtint qu'un benefice de 800 livres
qu'il resigna apres quelques annees de jouissance, au profit, dit-on, de
la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimee et qui se
faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a meme revoque en
doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despreaux ait ete fort
passionnee, et lui-meme convient qu'il est _tres-peu voluptueux_. Ce
petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premieres annees de
sa vie nous menent jusqu'en 1660, epoque ou il debute dans le monde
litteraire par la publication de ses premieres satires.

Les circonstances exterieures etant donnees, l'etat politique et social
etant connu, on concoit quelle dut etre sur une nature comme celle
de Boileau l'influence de cette premiere education, de ces habitudes
domestiques et de tout cet interieur. Rien de tendre, rien de maternel
autour de cette enfance infirme et sterile; rien pour elle de bien
inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de
chicane aupres du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui
enleve et fasse qu'on s'ecrie avec Ducis: "Oh! que toutes ces pauvres
maisons bourgeoises rient a mon coeur!" Sans doute a une epoque
d'analyse et de retour sur soi-meme, une ame d'enfant reveur eut tire
parti de cette gene et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer
alors, et d'ailleurs l'ame de Boileau n'y eut jamais ete propre. Il y
avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque;
deja Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poesie de ces
moeurs bourgeoises, de cette vie de cite et de basoche; mais Boileau
avait une retenue dans sa moquerie, une sobriete dans son sourire, qui
lui interdisait les debauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les
moeurs avaient perdu en saillie depuis que la regularite d'Henri IV
avait passe dessus: Louis XIV allait imposer le decorum. Quant a l'effet
hautement poetique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune
vie commencee entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser
en ce temps-la? Le sens du moyen-age etait completement perdu; l'ame
seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne
voyait guere dans une cathedrale que de gras chanoines et un lutrin.
Aussi que sort-il tout a coup, et pour premier essai, de cette verve de
vingt-quatre ans, de cette existence de poete si longtemps miserable et
comprimee? Ce n'est ni la pieuse et sublime melancolie du _Penseroso_
s'egarant de nuit, tout en larmes, sous les cloitres gothiques et les
arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur
les orgies nocturnes, les allees obscures et les escaliers en limacon de
la Cite; ni une douce et onctueuse poesie de famille et de coin du feu,
comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand
auteur_, qui fait ses adieux a la ville, d'apres Juvenal; c'est une
autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une
raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et
avaient usurpe une grande reputation a la ville et a la cour. Le frere
de Gilles Boileau debutait, comme son caustique aine, par prendre a
partie les Cotin et les Menage. Pour verve unique, il avait _la haine
des sots livres_.

Nous venons de dire que le sens du moyen-age etait deja perdu depuis
longtemps; il n'avait pas survecu en France au XVIe siecle; l'invasion
grecque et romaine de la Renaissance l'avait etouffe. Toutefois, en
attendant que cette grande et longue decadence du moyen-age fut menee a
terme, ce qui n'arriva qu'a la fin du XVIIIe siecle, en attendant que
l'ere veritablement moderne commencat pour la societe et pour l'art en
particulier, la France, a peine reposee des agitations de la Ligue et de
la Fronde, se creait lentement une litterature, une poesie, tardive sans
doute et quelque peu artificielle, mais d'un melange habilement fondu,
originale dans son imitation, et belle encore au declin de la societe
dont elle decorait la ruine. Le drame mis a part, on peut considerer
Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement
poetique qui se produisit durant les deux derniers siecles, aux sommites
et a la surface de la societe francaise. Ils se distinguent tous les
deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans
pitie contre leurs devanciers immediats. Malherbe est inexorable pour
Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour
Colletet, Menage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout
celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'equite; pourtant,
meme quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'a la
maniere un peu vulgaire du bon sens, c'est-a-dire sans portee, sans
principes, avec des vues incompletes, insuffisantes. Ce sont des
medecins empiriques; ils s'attaquent a des vices reels, mais exterieurs,
a des symptomes d'une poesie deja corrompue au fond; et, pour la
regenerer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et
Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent detestables, ils en
concluent qu'il n'y a de vrai gout, de poesie veritable, que chez les
anciens; ils negligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les
grands renovateurs de l'art au moyen-age; ils en jugent a l'aveugle par
quelques pointes de Petrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels
s'etaient attaches les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis
XIII. Et lorsque dans leurs idees de reforme, ils ont decide de revenir
a l'antiquite grecque et romaine, toujours fideles a cette logique
incomplete du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se
tiennent aux Romains de preference aux Grecs; et le siecle d'Auguste
leur presente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces
incertitudes et ces inconsequences etaient inevitables en un siecle
episodique, sous un regne en quelque sorte accidentel, et qui ne
plongeait profondement ni dans le passe ni dans l'avenir. Alors les
arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la meme sphere et
d'etre ramenes sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient
isoles chacun a son extremite et n'agissaient qu'a la surface. Perrault,
Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux,
dans la maniere et le procede, des traits generaux de ressemblance, ne
s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnes
qu'ils etaient dans le technique et le metier. Aux epoques vraiment
_palingenesiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homere inspire
suppleerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Petrarque ou
Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons a
Boileau. Il eut ete trop dur d'appliquer a lui seul des observations qui
tombent sur tout son siecle, mais auxquelles il a necessairement grande
part en qualite de poete critique et de legislateur litteraire.

C'est la en effet le role et la position que prend Boileau par ses
premiers essais. Des 1664, c'est-a-dire a l'age de vingt-huit ans, nous
le voyons intimement lie avec tout ce que la litterature du temps a de
plus illustre, avec La Fontaine et Moliere deja celebres, avec Racine
dont il devient le guide et le conseiller. Les diners de la rue du
Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le
de de la critique. Il frequente les meilleures compagnies, celles de M.
de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sevigne, connait
les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses decisions en
matiere de gout font loi. Presente a la cour en 1669, il est nomme
historiographe en 1677; a cette epoque, par la publication de presque
toutes ses satires et ses epitres, de son _Art poetique_ et des quatre
premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degre de sa
reputation.

Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nomme historiographe; on
peut dire que sa carriere litteraire se termine a cet age. En effet,
durant les quinze annees qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que
les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'a la fin de sa vie
(1711), c'est-a-dire pendant dix-huit autres annees, il ne fit plus que
la satire _sur les Femmes, l'Ode a Namur_, les epitres _a ses Vers, a
Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur
l'Equivoque_. Cherchons dans la vie privee de Boileau l'explication de
ces irregularites, et tirons-en quelques consequences sur la qualite de
son talent.

Pendant le temps de sa renommee croissante, Boileau avait continue de
loger chez son frere le greffier Jerome. Cet interieur devait etre assez
peu agreable au poete, car la femme de Jerome etait, a ce qu'il parait,
grondeuse et reveche. Mais les distractions du monde ne permettaient
guere alors a Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui
troublaient le menage de son frere. En 1679, a la mort de Jerome, il
logea quelques annees chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais
bientot, apres avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et
d'Alsace, il put acheter avec les liberalites du roi une petite maison
a Auteuil, et on l'y trouve installe des 1687. Sa sante d'ailleurs,
toujours si delicate, s'etait derangee de nouveau; il eprouvait une
extinction de voix et une surdite qui lui interdisaient le monde et la
cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend
a le mieux connaitre; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas
alors, durant pres de trente ans, livre a lui-meme, faible de corps,
mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger
avec plus de verite et de certitude ses productions anterieures et
assigner les limites de ses facultes. Eh bien! le dirons-nous? chose
etrange, inouie! pendant ce long sejour aux champs, en proie aux
infirmites du corps qui, laissant l'ame entiere, la disposent a la
tristesse et a la reverie, pas un mot de conversation, pas une ligne
de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une emotion
tendre, un sentiment naif et vrai de la nature et de la campagne[3].

[Note 3: Afin d'etre juste, il ne faut pourtant pas oublier que
quelques annees auparavant (1677), dans l'Epitre a M. de Lamoignon, le
poete avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile pres
La Roche-Guyon, ou il etait alle passer l'ete chez son neveu Dongois. Il
y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraiches delices des champs,
les divers details du paysage; c'est la qu'il est question de gaules
_non plantes_,

Et de noyers souvent du passant insultes.

Mais ces accidents champetres, et toujours et avant tout ingenieux,
sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec
l'Age.--Puisque nous en sommes a ce detail, ne laissons pas de remarquer
encore que la fontaine _Polycrecne_, dont il est question dans la
meme epitre et qui arrose la vallee de Saint-Cheron, pres de Baville,
fontaine chantee en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du
temps, Rapin, Huet, etc., est restee connue dans le pays sous le nom de
_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le
bassin a ete abattu il y a peu d'annees. Etait-ce un presage? (Voir
ci-apres l'epitre en vers sur ce sujet.)]


Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et
profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au
dela des mers, parcourant les contrees aimees du soleil et la patrie des
citronniers, se balancant tout le soir dans une gondole, a Venise ou a
Baia, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit:
voyez Horace, comme il s'accommode, pour rever, d'un petit champ, d'une
petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulum
sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et
s'oublier de longues heures sous un chene; comme il entend a merveille
les bois, les eaux, les pres, les garennes et les lapins broutant le
thym et la rosee, les fermes avec leurs fumees, leurs colombiers et
leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-meme a Auteuil,
comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les
revers de coteaux! "J'ai fait une lieue ce matin, ecrit-il a l'un de ses
amis, dans les plaines de bruyeres, et quelquefois entre des buissons
qui sont couverts de fleurs et qui chantent." Rien de tout cela chez
Boileau. Que fait-il donc a Auteuil? Il y soigne sa sante, il y traite
ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause,
apres boire, nouvelles de cour, Academie, abbe Cotin, Charpentier ou
Perrault, comme Nicole causait theologie sous les admirables ombrages de
Port-Royal; il ecrit a Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir
du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode,
qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'a parler de la plume
blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il reve et
recite aux echos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur.
Ce qu'il fait de mieux, c'est assurement une ingenieuse _epitre a
Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transforme en _gouverneur_ du
jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chevre-feuil_, et
_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait meme
a Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmites
augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enleves.
Disons, a la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le
talent avec une attention severe, disons qu'il fut sensible a l'amitie
plus qu'a toute autre affection. Dans une lettre, datee de 1695 et
adressee a M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce
passage, le seul touchant peut-etre que presente la correspondance de
Boileau: "Il me semble, monsieur, que voila une longue lettre. Mais
quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme
transporte a Reims, ou je me suis imagine que je vous entretenois dans
votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous
ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium
surgentis." Aux infirmites de l'age se joignirent encore un proces
desagreable a soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau,
depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds a Versailles; il
jugeait tristement les choses et les hommes; et meme, en matiere de
gout, la decadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'a
regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine a
concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil
et qu'il vint mourir, en 1711, au cloitre Notre-Dame, chez le chanoine
Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piete sans doute,
comme le dit le Necrologe de Port-Royal; mais l'economie y entra aussi
pour quelque chose, car il ne haissait pas l'argent[4]. La vieillesse
du poete historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du
Monarque.

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