Jim Harrison, boxeur written by Arthur Conan Doyle
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23 Arthur Conan Doyle
JIM HARRISON, BOXEUR
Titre original: Rodney Stone
(1910)
Table des matieres
_Preface_
I -- FRIAR'S OAK
II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
IV -- LA PAIX D'AMIENS
V -- LE BEAU TREGELLIS
VI -- SUR LE SEUIL
VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON
IX -- CHEZ WATTIER
X -- LES HOMMES DU RING
XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
XII -- LE CAFE FLADONG
XIII -- LORD NELSON
XIV -- SUR LA ROUTE
XV -- JEU DELOYAL
XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY
XVII -- AUTOUR DU RING
XVIII -- LA DERNIERE BATAILLE DU FORGERON
XIX -- A LA FALAISE ROYALE
XX -- LORD AVON
XXI -- LE RECIT DU VALET
XXII -- DENOUEMENT
_Preface_
_Dans un roman anterieur qui a ete fort bien accueilli par le
public francais, _La grande Ombre_, Conan Doyle avait aborde
l'epoque de la lutte acharnee entre l'Angleterre et Napoleon. Il
avait accompagne jusque sur le champ de bataille de Waterloo un
jeune villageois arrache au calme des falaises natales par le
desir de proteger le sol national contre le cauchemar de
l'invasion francaise, qui hantait alors les imaginations
britanniques._
_Cette fois, dans une oeuvre nouvelle, la peinture est plus
large._
_C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une
vie intense dans les pages de _Jim Harrison boxeur_, avec son
prince de Galles aux inepuisables dettes, ses dandys elegants et
bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupes avec art autour
de Nelson et de la trop celebre Lady Hamilton, ses champions de
boxe dont les exploits entretiennent au dela de la Manche le gout
des exercices violents, entrainement indispensable a un peuple qui
voulait tenir tete aux grognards de Napoleon, aux marins de nos
escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses emules._
_Le tableau est complet et trace par une plume competente, Conan
Doyle s'appliquant a decrire ce qu'il connait bien et evitant des
lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans
historiques, _Les Refugies_ par exemple._
_Les editions anglaises portent le titre de _Rodney Stone_. C'est,
en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est
cense tenir la plume et evoquer le souvenir des jours de sa
jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone,
s'il est le fil qui relie les feuillets du recit, n'en est jamais
le heros. Ame simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui
conquiert l'interet._
_Le vrai heros du roman, c'est Jim Harrison, eleve par le champion
Harrison qui s'est retire du Ring apres un terrible combat ou il
faillit tuer son adversaire, et etabli forgeron a Friar's Oak._
_N'est-ce pas lui qui entraine Stone a la Falaise Royale, dans le
chateau abandonne, a la suite de la disparition etrange de lord
Avon accuse du meurtre de son frere?_
_N'est-ce pas lui qui devient le protege, et plutot le protecteur,
de miss Hinton, la Polly du theatre de Haymarket, la vieillissante
actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation
dans le gin et le whisky?_
_N'est-ce pas lui que nous voyons, au denouement du roman, fils
avoue et legitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si
faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur
moyen de comedie?_
_N'est-ce pas a lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de
ses rivalites, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues?_
_Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette edition
francaise, preparee par nous de longue main, le titre de _Jim
Harrison boxeur_._
_La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du
roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par
excellence, cher a Byron et au prince de Galles, chef de file des
dandys, ait attendu jusqu'a nos jours un peintre._
_Et voila cependant la premiere fois qu'un de ces romanciers, qui
ont l'oreille des foules, entreprend le recit de la vie et de
l'entrainement d'un grand boxeur d'autrefois._
_Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le
Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur
portraitiste, il faudrait presque dire leur poete._
_Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a
puissamment contribue a developper dans la race britannique ce
mepris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre
forte._
_De la instinctivement la tendance de l'opinion a s'enthousiasmer,
a se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'energie et
en quelque sorte contrepoids a ce qu'il y avait d'affadissant et
d'enervant dans le luxe des petits-maitres, des Corinthiens et des
dandys tout occupes de toilettes et de futilites, en une heure
aussi grave pour la vie nationale anglaise_
_Qu'a cote de l'entretien de cet ideal de bravoure et d'endurance,
il y eut comme revers de la medaille la brutalite des moeurs, la
demoralisation qu'amene l'intervention de l'argent dans ce qui est
humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des
meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas ete bonnes._
_Si nos peres n'ont pas compris le systeme anglais, s'ils n'ont
voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier
Beranger, les hommes de notre generation ont vu plus
equitablement. Ils ont donne a la boxe son droit de cite en France
et repare l'injustice de leurs predecesseurs._
_Voila pourquoi, en ecrivant _Jim Harrison boxeur_, Conan Doyle a
bien merite aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui
se sont de nos jours passionnes pour la boxe. Jim Harrison boxeur
est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre
ceux qui sont deja les fideles resolus du romancier anglais,
toujours assures de trouver dans son oeuvre un interet palpitant
et des emotions saines._
_ALBERT SAVINE._
I -- FRIAR'S OAK
Aujourd'hui, 1er janvier de l'annee 1851, le dix-neuvieme siecle
est arrive a sa moitie, et parmi nous qui avons ete jeunes avec
lui, un bon nombre ont deja recu des avertissements qui nous
apprennent qu'il nous a uses.
Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos tetes grisonnantes et
nous parlons de la grande epoque que nous avons connue, mais quand
c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous eprouvons de
grandes difficultes a nous faire comprendre.
Nous et nos peres qui nous ont precedes, nous avons passe notre
vie dans des conditions fort semblables; mais eux, avec leurs
chemins de fer, leurs bateaux a vapeur, ils appartiennent a un
siecle different.
Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre
les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans
contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la
Liberte s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa
son sang, comment le noble Pitt eut le coeur brise dans ses
efforts pour l'empecher de s'envoler de chez nous pour se refugier
de l'autre cote de l'Atlantique.
Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel traite,
de telle bataille, mais je ne sais ou ils trouveront des details
sur nous-memes, ou ils apprendront quelle sorte de gens nous
etions, quel genre de vie etait le notre et sous quel aspect le
monde apparaissait a nos yeux, quand nos yeux etaient jeunes,
comme le sont aujourd'hui les leurs.
Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas
pourtant que je me propose d'ecrire une histoire.
Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint a peine les
debuts de l'age adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence
d'autrui, je n'ai guere le droit de parler de la mienne.
C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et
bien des annees devaient se passer avant le jour ou je regardai
dans les yeux celle qui fut la mere de mes enfants.
Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont
assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant
que nous allons chercher une echelle, et ces routes que nous
parcourions en tenant leurs petites mains dans les notres, nous
sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.
Mais je parlerai uniquement d'un temps ou l'amour d'une mere etait
le seul amour que je connusse.
Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'etes pas de
ceux pour qui j'ecris.
Mais s'il vous plait de penetrer avec moi dans ce monde oublie,
s'il vous plait de faire connaissance avec le petit Jim, avec le
champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon pere, qui fut un
des fideles de Nelson, si vous tenez a entrevoir ce celebre homme
de mer lui-meme, et Georges qui devint par la suite l'indigne roi
d'Angleterre, si par-dessus tout vous desirez voir mon fameux
oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-maitres, et les
grands champions, dont les noms sont encore familiers a vos
oreilles, alors donnez la main, et... en route.
Mais je dois vous prevenir: si vous vous attendez a trouver sous
la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous
exposez a une desillusion.
Lorsque je jette les yeux sur les etageres qui supportent mes
livres, je reconnais que ceux-la seuls se sont hasardes a ecrire
leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.
Pour moi, je me tiendrais pour tres satisfait si l'on pouvait
juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la
moyenne.
Des hommes d'action auraient peut-etre eu quelque estime pour mon
intelligence et des hommes de tete quelque estime de mon energie.
Voila ce que je peux desirer de mieux sur mon compte.
En dehors d'une aptitude innee pour la musique, et telle que
j'arrive le plus aisement, le plus naturellement, a me rendre
maitre du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune
superiorite dont j'aie lieu de me faire honneur aupres de mes
camarades.
En toutes choses, j'ai ete un homme qui s'arrete a mi-route, car
je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et
avant que la nature eut poudre ma chevelure a sa facon, la nuance
etait intermediaire entre le blanc de lin et le brun.
Il est peut-etre une pretention que je peux hasarder; c'est que
mon admiration pour un homme superieur a moi n'a jamais ete melee
de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et
l'ai comprise telle qu'elle etait.
C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je
me mets a ecrire mes souvenirs.
Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que
possible ma personnalite en dehors du tableau.
Si vous arrivez a me regarder comme un fil mince et incolore, qui
servirait a reunir mes petites perles, vous m'accueillerez dans
les conditions memes ou je desire etre accueilli.
Notre famille, les Stone, etait depuis bien des generations vouee
a la marine et il etait de tradition, chez nous, que l'aine portat
le nom du commandant favori de son pere.
C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre genealogie
jusqu'a l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau a haut
gaillard, a l'avant en eperon, lors de la guerre contre les
Hollandais.
Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons a mon pere Anson
Stone qui a son tour me baptisa Rodney Stone en l'eglise
paroissiale de Saint-Thomas, a Portsmouth, en l'an de grace 1786.
Tout en ecrivant, je regarde par la fenetre de mon jardin,
j'apercois mon grand garcon de fils, et si je venais a appeler
"Nelson!", vous verriez que je suis reste fidele aux traditions de
famille.
Ma bonne mere, la meilleure qui fut jamais, etait la seconde fille
du Reverend John Tregellis, cure de Milton, petite paroisse sur
les confins de la plaine marecageuse de Langstone.
Elle appartenait a une famille pauvre, mais qui jouissait d'une
certaine consideration, car elle avait pour frere aine le fameux
Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant herite d'un opulent
marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des
conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de
Galles.
J'aurai a parler plus longuement de lui par la suite, mais vous
vous souviendrez des maintenant qu'il etait mon oncle et le frere
de ma mere.
Je puis me la representer pendant tout le cours de sa belle
existence, car elle etait toute jeune quand elle se maria.
Elle n'etait guere plus agee quand je la revois dans mon souvenir
avec ses doigts actifs et sa douce voix.
Elle m'apparait comme une charmante femme aux doux yeux de
tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se
redressant quand meme bravement.
Dans mes souvenirs de ce temps-la, je la vois constamment vetue de
je ne sais quelle etoffe de pourpre a reflets changeants, avec un
foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir
ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.
Je la revois encore dans les annees du milieu de sa vie, douce,
aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les
menant a bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde
d'un lieutenant, et reussissant a faire marcher le menage du
cottage du Friar's Oak et a tenir bonne figure dans le monde.
Et maintenant, je n'ai qu'a m'avancer dans le salon, pour la
revoir encore, apres quatre-vingts ans d'une existence de sainte,
en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet
coquettement enrubanne, ses lunettes a monture d'or, son epais
chale de laine borde de bleu.
Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand
elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier
est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez
peut-etre de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez
plus d'un mariage, mais votre mere est la premiere et la derniere
amie. Cherissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour
viendra ou tout acte irraisonne, ou toute parole jetee avec
insouciance, reviendra en arriere se planter comme un aiguillon
dans votre coeur.
Telle etait donc ma mere, et quant a mon pere, la meilleure
occasion pour faire son portrait, c'est l'epoque ou il nous revint
de la Mediterranee.
Pendant toute mon enfance, il n'avait ete pour moi qu'un nom et
une figure dans une miniature que ma mere portait suspendue a son
cou.
Dans les debuts, on me dit qu'il combattait contre les Francais.
Quelques annees plus tard, il fut moins souvent question de
Francais et on parla plus souvent du general Bonaparte.
Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai a la
boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.
C'etait donc la l'ennemi par excellence, celui que mon pere avait
combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans treve.
Pour mon imagination d'enfant, c'etait une affaire d'honneur
d'homme a homme, et je me representais toujours mon pere et cet
homme rase de pres, aux levres minces, aux prises, chancelant,
roulant dans un corps a corps furieux qui durait des annees.
Ce fut seulement apres mon entree a l'ecole de grammaire que je
compris combien il y avait de petits garcons dont les peres
etaient dans le meme cas.
Une fois seulement, au cours de ces longues annees, mon pere
revint a la maison.
Par la, vous voyez ce que c'etait d'etre la femme d'un marin en ce
temps-la.
C'etait aussitot apres que nous eumes quitte Portsmouth pour nous
etablir a Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de
s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider a gagner son nouveau
nom de Lord Saint-Vincent.
Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par
ses recits de batailles et je me souviens, comme si c'etait
d'hier, de l'epouvante que j'eprouvai en voyant une tache de sang
sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point,
provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.
A cette epoque je restai convaincu que ce sang avait jailli du
corps d'un Francais ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur
devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tete.
Ma mere pleura amerement apres son depart.
Quant a moi, je ne fus pas fache de voir son dos bleu et ses
culottes blanches s'eloigner par l'allee du jardin, car je
sentais, en mon insouciance et mon egoisme d'enfant, que nous
etions plus pres l'un de l'autre, quand nous etions ensemble, elle
et moi.
J'etais dans ma onzieme annee quand nous quittames Portsmouth,
pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton,
qui nous fut recommande par mon oncle, Sir Charles Tregellis.
Un de ses amis intimes, Lord Avon, possedait sa residence pres de
la.
Le motif de notre demenagement, c'etait qu'on vivait a meilleur
marche a la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mere de
garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait a distance
du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser a recevoir
C'etait une epoque d'epreuves pour tout le monde, excepte pour les
fermiers. Ils faisaient de tels benefices qu'ils pouvaient, a ce
que j'ai entendu dire, laisser la moitie de leurs terres en
jachere, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur
rapportait le reste.
Le ble se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de
quatre livres un shilling neuf pences.
Nous aurions eu grand peine a vivre, meme dans le paisible cottage
de Friar's Oak sans la part de prises revenant a l'escadre de
blocus sur laquelle servait mon pere.
La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest
n'avait guere que de l'honneur a gagner. Mais les fregates qui les
accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires
caboteurs, et, comme conformement aux regles de service elles
etaient considerees comme dependant de la flotte, le produit de
leurs prises etait reparti au marc le franc.
Mon pere fut ainsi a meme d'envoyer a la maison des sommes
suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon sejour a
l'ecole que dirigeait Mr Joshua Allen.
J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.
Ce fut a l'ecole d'Allen que je fis la connaissance de Jim
Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appele. Il etait le
neveu du champion Harrison, de la forge du village.
Je me le rappelle encore, tel qu'il etait en ce temps-la, avec ses
grands membres degingandes, aux mouvements maladroits comme ceux
d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tete
a toutes les femmes qui passaient.
C'est de ce temps-la que date une amitie qui a dure toute notre
vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue
d'un livre, et de son cote, il m'enseigna la boxe et la lutte, il
m'apprit a chatouiller la truite dans l'Adur, a prendre des lapins
au piege sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi
leste qu'il avait le cerveau lent.
Mais il etait mon aine de deux ans, de sorte que longtemps avant
que j'aie quitte l'ecole, il etait alle aider son oncle a la
forge.
Friar's Oak est situe dans un pli des Dunes et la quarantieme
borne milliaire entre Londres et Brighton est posee sur la limite
meme du village.
Ce n'est qu'un hameau, a l'eglise vetue de lierre, avec un beau
presbytere et une rangee de cottages en briques rouges, dont
chacun est isole par son jardinet.
A une extremite du village se trouvait la forge du champion
Harrison, a l'autre l'ecole de Mr Allen.
Le cottage jaune, un peu a l'ecart de la route, avec son etage
superieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie
fixes dans le platre, c'est celui que nous habitions.
Je ne sais s'il est encore debout.
Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit
propre a subir des changements.
Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche,
etait situee l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John
Cummings.
Ce personnage jouissait d'une tres bonne reputation locale, mais
quand il etait en voyage, il etait sujet a d'etranges
derangements, ainsi qu'on le verra plus tard.
Bien qu'il y eut un courant continu de commerce sur la route, les
coches venant de Brighton en etaient encore trop pres pour faire
halte et ceux de Londres trop presses d'arriver a destination, de
sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brisee, d'une
roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif
des gens du village.
C'etait juste l'epoque ou le prince de Galles venait de construire
a Brighton son bizarre palais pres de la mer.
En consequence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'ecoulait
pas un jour que nous ne vissions defiler a grand bruit, devant nos
portes, une ou deux centaines de phaetons.
Le petit Jim et moi, nous avons passe maintes soirees d'ete
allonges dans l'herbe a contempler tout ce grand monde, a saluer
de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu
d'un nuage de poussiere et les postillons penches en avant, les
trompettes retentissantes, les cochers coiffes de chapeaux bas a
bords tres releves, avec la figure aussi cramoisie que leurs
habits.
Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait
a haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient
ses gros membres mal articules, ses epaules disloquees, ils
l'auraient peut-etre regarde de plus pres et lui auraient accorde
leurs encouragements.
Le petit Jim n'avait connu ni son pere ni sa mere, et toute sa vie
s'etait ecoulee chez son oncle, le champion Harrison. Harrison,
c'etait le forgeron de Friar's Oak.
Il avait recu ce surnom, le jour ou il avait combattu avec Tom
Johnson, qui etait alors en possession de la ceinture
d'Angleterre, et il l'aurait surement battu sans l'apparition des
magistrats du comte de Bedford qui interrompirent la bataille.
Pendant des annees, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur a
combattre et pour son adresse a porter un coup decisif, bien qu'il
ait toujours ete, a ce que l'on dit, lent sur ses jambes.
A la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le
combat par un coup lance a toute volee, qui non seulement rejeta
son adversaire par-dessus la corde d'arriere, mais qui encore le
mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.
Harrison fut, pendant tout ce temps-la, dans un etat voisin de la
folie. Il s'attendait d'heure en heure a se voir prendre au collet
par un agent de Bow Street et condamner a mort.
Cette mesaventure, ajoutee aux prieres de sa femme, le decida a
renoncer pour toujours au champ clos et a reserver sa grande force
musculaire pour le metier ou elle paraissait devoir trouver un
emploi avantageux.
Grace au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait
avoir de l'ouvrage en abondance a Friar's Oak.
Il ne tarda pas longtemps a devenir le plus riche des gens du
village; et quand il se rendait, le dimanche, a l'eglise avec sa
femme et son neveu, c'etait une famille d'apparence aussi
respectable qu'on pouvait le desirer.
Il n'etait point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus,
et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son
rayon d'action, il aurait ete en etat de tenir tete a Jackson ou a
Belcher, dans leurs meilleurs jours.
Sa poitrine etait un tonneau.
Ses avant-bras etaient les plus puissants que j'aie jamais vus,
avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies
luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.
Neanmoins, avec toute cette vigueur, c'etait un homme lent, range,
doux, en sorte que personne n'etait plus aime que lui, dans cette
region campagnarde.
Sa figure aux gros traits, bien rasee, pouvait prendre une
expression fort dure, ainsi que je l'ai vu a l'occasion, mais pour
moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours
un sourire sur les levres, et la bienvenue dans les yeux. Dans
tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne sut que s'il
avait des muscles d'acier, son coeur etait des plus tendres.
Son sujet favori de conversation, c'etait ses rencontres
d'autrefois, mais il se taisait, des qu'il voyait venir sa petite
femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci etait
de lui voir jeter la le marteau et la lime pour retourner au champ
clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'etait
nullement atteinte a cette epoque de la deconsideration qui la
frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue defavorable,
parce que cet etat avait fini par devenir le monopole des coquins
et parce qu'il encourageait les mefaits commis sur l'arene.
Le boxeur honnete et brave a vu lui aussi se former autour de lui
un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et
nobles courses de chevaux.
C'est pour cela que l'Arene se meurt en Angleterre et nous pouvons
supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se
trouvera personne pour leur succeder. Mais il en etait autrement a
l'epoque dont je parle.
L'opinion publique etait des plus favorables aux lutteurs et il y
avait de bonnes raisons pour qu'il en fut ainsi.
On etait en guerre. L'Angleterre avait une armee et une flotte
composees uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour
obeir a leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un
pays ou une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un
soldat.
Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur
batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succombe.
On pensait donc et on pense encore que, les choses etant ainsi,
une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille
hommes pour temoins et que trois millions d'hommes pouvaient
disputer, devait contribuer a entretenir un ideal de bravoure et
d'endurance.
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