Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Book Review: The Horror, the Horror
Ad -

How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Sixieme) written by Alfred De Musset

A >> Alfred De Musset >> OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Sixieme)

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20


ALFRED DE MUSSET


OEUVRES COMPLETES




EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES D'APRES LES DESSINS DE BIDA,
D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE
ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE




TOME SIXIEME: NOUVELLES ET CONTES

Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premiere
fois dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aout 1837 au 1er octobre
1838.


I. EMMELINE

II. LES DEUX MAITRESSES

III. FREDERIC ET BERNERETTE

IV. LE FILS DU TITIEN

V. MARGOT


* * * * *




I. EMMELINE


1837




I


Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval.
Quoiqu'on n'en ait parle qu'un jour a Paris, comme on y parle de tout, ce
fut un evenement dans un certain monde: Si ma memoire est bonne, c'etait
en 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent, a dix-huit ans, avec
quatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'epousa, n'avait
que son titre et quelques esperances d'arriver un jour a la pairie, apres
la mort de son oncle, esperances que la revolution de juillet a detruites.
Du reste, point de fortune, et d'assez grands desordres de jeunesse. Il
quitta, dit-on, le troisieme etage d'une maison garnie, pour conduire
mademoiselle Duval a Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plus
beaux hotels du faubourg Saint-Honore. Cette etrange alliance, faite en
apparence a la legere, donna lieu a mille interpretations dont pas une
ne fut vraie, parce que pas une n'etait simple, et qu'on voulut trouver a
toute force une cause extraordinaire a un fait inusite. Quelques details,
necessaires pour expliquer les choses, vous donneront en meme temps
une idee de notre heroine.

Apres avoir ete l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entete
qu'il y eut au monde, Emmeline etait devenue, a quinze ans, une jeune
fille au teint blanc et rose, grande, elancee, et d'un caractere
independant. Elle avait l'humeur d'une egalite incomparable et une
grande insouciance, ne montrant de volonte qu'en ce qui touchait son
coeur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans son
cabinet, elle n'avait guere, pour le travail, d'autre regle que son bon
plaisir. Sa mere, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exige pour
elle cette liberte dans laquelle il y avait quelque compensation au
manque de direction; car un gout naturel de l'etude et l'ardeur de
l'intelligence sont les meilleurs maitres pour les esprits bien nes. Il
entrait autant de serieux que de gaiete dans celui d'Emmeline; mais son
age rendait cette derniere qualite plus saillante. Avec beaucoup de
penchant a la reflexion, elle coupait court aux plus graves meditations
par une plaisanterie, et des lors n'envisageait plus que le cote comique
de son sujet. On l'entendait rire aux eclats toute seule, et il lui
arrivait, au couvent, de reveiller sa voisine, au milieu de la nuit, par
sa gaiete bruyante.

Son imagination tres flexible paraissait susceptible d'une teinte
d'enthousiasme; elle passait ses journees a dessiner ou a ecrire; si un
air de son gout lui venait en tete, elle quittait tout aussitot pour se
mettre au piano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les tons;
elle etait discrete et nullement confiante, n'avait point d'epanchement
d'amitie, une sorte de pudeur s'opposant en elle a l'expression parlee de
ses sentiments. Elle aimait a resoudre elle-meme les petits problemes qui,
dans ce monde, s'offrent a chaque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs
assez etranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne soupconnaient
pas. Mais sa curiosite avait toujours pour bornes un certain respect
d'elle-meme; en voici un exemple entre autres.

Elle etudiait toute la journee dans une salle ou se trouvait une grande
bibliotheque vitree, contenant trois mille volumes environ. La clef etait
a la serrure, mais Emmeline avait promis de ne point y toucher. Elle
garda toujours scrupuleusement sa promesse, et il y avait quelque merite
dans cette conduite, car elle avait la rage de tout apprendre. Ce qui
n'etait pas defendu, c'etait de devorer les livres des yeux; aussi en
savait-elle tous les titres par coeur; elle parcourait successivement
tous les rayons, et, pour atteindre les plus eleves, plantait une chaise
sur la table; les yeux fermes, elle eut mis la main sur le volume qu'on
lui aurait demande. Elle affectionnait les auteurs par les titres de
leurs ouvrages, et, de cette facon, elle a eu de terribles mecomptes.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Dans cette salle etait une petite table pres d'une grande croisee qui
dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mere fit
apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais
ressenti l'influence des objets exterieurs sur son humeur. Les gens qui
attachent de l'importance a ce qui compose le bien-etre materiel etaient
classes par elle dans une categorie de maniaques. Toujours nu-tete, les
cheveux en desordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente
que lorsqu'elle rentrait mouillee par la pluie, elle se livrait, a la
campagne, a tous les exercices violents, comme si la eut ete toute sa
vie. Sept ou huit lieues a cheval, au galop, etaient un jeu pour elle; a
pied, elle defiait tout le monde; elle courait, grimpait aux arbres, et
si on ne marchait pas sur les parapets plutot que sur les quais, si on ne
descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'etait
par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mere, a
s'echapper seule, a regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce
gout d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait a sortir
par des temps affreux, tenaient, disait-elle, a ce qu'elle etait sure
qu'alors on ne viendrait pas _la chercher en se promenant_. Toujours
entrainee par cette bizarre idee, a ses risques et perils, elle se
mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc, que la
riviere traversait, sans se demander ou elle aborderait. Comment lui
laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous
l'expliquer.

Au milieu de ces folies, Emmeline etait railleuse; elle avait un oncle
tout rond, avec un rire bete, excellent homme. Elle lui avait persuade
que de figure et d'esprit elle etait tout son portrait, et cela avec des
raisons a faire rire un mort. De la le digne oncle avait concu pour sa
niece une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un
enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les
epaules; et jusqu'a quel age? c'est ce que je ne vous dirai pas non plus.
Le plus grand amusement de la petite espiegle etait de faire faire a ce
personnage, assez grave du reste, des lectures a haute voix: c'etait
difficile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et
cela s'expliquait par sa facon de ponctuer; il respirait au milieu des
phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel
galimatias, et l'enfant de rire a se pamer. Je suis oblige d'ajouter
qu'au theatre elle en faisait autant pendant les tragedies, mais qu'elle
trouvait quelquefois moyen d'etre emue aux comedies les plus gaies.

Pardonnez, madame, ces details puerils, qui, apres tout, ne peignent
qu'un enfant gate. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractere
devait plus tard agir a sa facon, et non a celle de tout le monde.

A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Emmeline. A
l'aspect des montagnes, on crut qu'elle perdait la raison, tant ses
transports de joie parurent vifs. Elle criait, s'elancait de la caleche;
il fallait qu'elle allat plonger son petit visage dans les sources qui
s'echappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre
jusqu'aux torrents dans les precipices; elle ramassait des pierres,
arrachait la mousse. Entree un jour dans un chalet, elle n'en voulait
plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut
remontee en voiture, elle cria en pleurant aux paysans: Ah! mes amis,
vous me laissez partir!

Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle lorsqu'elle entra
dans le monde. Est-ce un mal de se trouver lancee dans la vie sans grande
maxime en portefeuille? Je ne sais. D'autre part, n'arrive-t-il pas
souvent de tomber dans un danger en voulant l'eviter? Temoin ces pauvres
personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour,
qu'elles entrent dans un salon les cordes du coeur tendues par la
crainte, et qu'au plus leger soupir elles resonnent comme des harpes.
Quant a l'amour, Emmeline etait encore fort ignorante sur ce sujet. Elle
avait lu quelques romans ou elle avait choisi une collection de ce
qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait
volontiers d'une facon divertissante. Elle s'etait promis de vivre
uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de sa figure,
ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tete une
fleur, sans s'inquieter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de
gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du
temps, partait joyeuse.

Vous sentez qu'avec sa fortune (car du vivant de sa mere sa dot etait
considerable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en
refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'etaient pour
elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens
de la tete aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement a
son age; puis, le soir, enfermee avec ses bonnes amies, elle leur donnait
une representation de l'entrevue du matin; son talent naturel pour
l'imitation rendait cette scene d'un comique acheve. Celui-la avait
l'air embarrasse, celui-ci etait fat; l'un parlait du nez, l'autre
saluait de travers. Tenant a la main le chapeau de son oncle, elle
entrait, s'asseyait, causait de la pluie et du beau temps comme a une
premiere visite, en venait peu a peu a effleurer la question matrimoniale,
et, quittant brusquement son role, eclatait de rire; reponse decisive
qu'on pouvait porter a ses pretendants.

Un jour arriva cependant ou elle se trouva devant son miroir, arrangeant
ses fleurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle etait ce jour-la
d'un grand diner, et sa femme de chambre lui avait mis une robe neuve
qui ne lui parut pas de bon gout. Un vieil air d'opera avec lequel on
l'avait bercee lui revint en tete:

Aux amants lorsqu'on cherche a plaire,
On est bien pres de s'enflammer.

L'application qu'elle se fit de ces paroles la plongea tout a coup dans
un emoi singulier. Elle demeura reveuse tout le soir, et pour la premiere
fois on la trouva triste.

M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, ou etait son regiment; c'etait
un des plus beaux hommes qu'on put voir, avec cet air fier et un peu
violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il etait du diner ou avait
paru la robe neuve, mais il fut prie pour une partie de chasse chez
madame Duval, qui avait une fort belle terre pres de Fontainebleau.
Emmeline etait de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit
Du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habituee aux caprices de
l'animal, elle voulut l'en punir apres l'avoir calme; un coup de cravache
donne trop vivement faillit lui couter la vie. Le cheval ombrageux se
jeta a travers champs, et il entrainait a un ravin profond la cavaliere
imprudente, quand M. de Marsan, qui avait mis pied a terre, courut
l'arreter; mais le choc le renversa, et il eut le bras casse.

Le caractere d'Emmeline, a dater de ce jour, parut entierement change.
A sa gaiete succeda un air de distraction etrange. Madame Duval etant
morte peu de temps apres, la terre fut vendue, et on pretendit qu'a la
maison du faubourg Saint-Honore, la petite Duval soulevait regulierement
sa jalousie a l'heure ou un beau garcon a cheval passait, allant aux
Champs-Elysees. Quoi qu'il en soit, un an apres, Emmeline declara a sa
famille ses intentions, que rien ne put ebranler. Je n'ai pas besoin de
vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre.
Apres six mois de resistance opiniatre, malgre tout ce qu'on put dire et
faire, il fallut ceder a la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan.




II


Le mariage fait, la gaiete revint. Ce fut un spectacle assez curieux de
voir une femme redevenir enfant apres ses noces; il semblait que la vie
d'Emmeline eut ete suspendue par son amour; des qu'il fut satisfait, elle
reprit son cours, comme un ruisseau arrete un instant.

Ce n'etait plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient
les enfantillages journaliers, c'etait a l'hotel de Marsan comme dans les
salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient.
Le comte, serieux et parfois sombre, gene peut-etre par sa position
nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout
sans songer a rien. On s'etonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y
fit, comme a toute chose. La reputation de M. de Marsan n'etait pas celle
d'un homme a marier, mais etait tres bonne pour un mari; d'ailleurs,
eut-on voulu etre plus severe, il n'etait personne que n'eut desarme
la bienveillante gaiete d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer
que le contrat, du cote de la fortune, ne mettait pas sa niece a la merci
d'un maitre; le monde se contenta de cette confidence qu'on voulait bien
lui faire, et, pour ce qui avait precede et amene le mariage, on en parla
comme d'un caprice dont les bavards firent un roman.

On se demandait pourtant tout bas quelles qualites extraordinaires
avaient pu seduire une riche heritiere et la determiner a ce coup de
tete. Les gens que le hasard a maltraites ne se figurent pas aisement
qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils
ne savent pas que, si la plupart des hommes tiennent avant tout a la
richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que
l'argent, surtout lorsqu'elle est nee avec, et qu'elle n'a pas vu son
pere le gagner. C'etait precisement l'histoire d'Emmeline; elle avait
epouse M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle
n'avait ni pere ni mere pour la contrarier; mais, quant a la difference
de fortune, elle n'y avait seulement pas pense. M. de Marsan l'avait
seduite par les qualites exterieures qui annoncent l'homme, la beaute et
la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui eut
fait battre le coeur de la jeune fille; et, comme une gaiete habituelle
s'allie quelquefois a une disposition romanesque, ce coeur sans experience
s'etait exalte. Aussi la folle comtesse aimait-elle son mari a l'exces;
rien n'etait beau pour elle que lui, et, quand elle lui donnait le bras,
rien ne valait la peine qu'elle tournat la tete.

Pendant les quatre premieres annees apres le mariage, on les vit tres peu
l'un et l'autre. Ils avaient loue une maison de campagne au bord de la
Seine, pres de Melun; il y a dans cet endroit deux ou trois villages qui
s'appellent le May, et comme apparemment la maison est batie a la place
d'un ancien moulin, on l'appelle le _Moulin de May_. C'est une habitation
charmante; on y jouit d'une vue delicieuse. Une grande terrasse, plantee
de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au
bord de l'eau par une colline de verdure. Derriere la maison est une
basse-cour d'une proprete et d'une elegance singulieres, qui forme a elle
seule un grand batiment au milieu duquel est une faisanderie; un parc
immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la Rochette. Vous
connaissez ce bois, madame; vous souvenez-vous de l'_allee des Soupirs?_
Je n'ai jamais su d'ou lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouve
qu'elle le merite. Lorsque le soleil donne sur l'etroite charmille, et
qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit
cette longue galerie s'etendre a mesure qu'on avance, on est inquiet et
charme de se trouver seul, et la reverie vous prend malgre vous.

Emmeline n'aimait pas cette allee; elle la trouvait sentimentale, et ses
railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour,
en revanche, faisait ses delices; elle y passait deux ou trois heures par
jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon heroine ne vous
semble niaise si je vous dis que, lorsqu'on venait la voir, on la trouvait
quelquefois sur une meule, remuant une enorme fourche et les cheveux
entremeles de foin; mais elle sautait a terre comme un oiseau, et, avant
que vous eussiez le temps de voir l'enfant gate, la comtesse etait pres
de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grace qui
fait tout pardonner.

Si elle n'etait pas a la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer,
gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers:
c'etait un vrai desert d'enfant, comme celui de Rousseau a Ermenonville,
trois cailloux et une bruyere; la, assise a l'ombre, elle chantait a
haute voix en lisant les Oraisons funebres de Bossuet, ou tout autre
ouvrage aussi grave. Si la encore vous ne la trouviez pas, elle courait a
cheval dans la vigne, forcant quelque rosse de la ferme a sauter les
fosses et les echaliers, et se divertissant toute seule aux depens de la
pauvre bete avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni a
la vigne, ni au desert, ni a la basse-cour, elle etait probablement
devant son piano, dechiffrant une partition nouvelle, la tete en avant,
les yeux animes et les mains tremblantes; la lecture de la musique
l'occupait tout entiere, et elle palpitait d'esperance en pensant qu'elle
allait decouvrir un air, une phrase de son gout. Mais si le piano etait
muet comme le reste, vous aperceviez alors la maitresse de la maison
assise ou plutot accroupie sur un coussin au coin de la cheminee, et
tisonnant, la pincette a la main. Ses yeux distraits cherchent dans les
veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments
de reveries, et, perdue dans cette contemplation, elle se brule le bout
du pied avec sa pincette rougie au feu.

Voila de vraies folies, allez-vous dire; ce n'est pas un roman que je
fais, madame, et vous vous en apercevez bien.

Comme, malgre ses folies, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans
qu'elle y pensat, il s'etait forme au bout de quelque temps un cercle de
gens d'esprit autour d'elle. M. de Marsan, en 1829, fut oblige d'aller
en Allemagne pour une affaire de succession qui ne lui rapporta rien. Il
ne voulut point emmener sa femme et la confia a la marquise d'Ennery, sa
tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery etait d'humeur
mondaine; elle avait ete belle aux beaux jours de l'empire, et elle
marchait avec une dignite folatre, comme si elle eut traine une robe a
queue. Un vieil eventail a paillettes, qui ne la quittait pas, lui
servait a se cacher a demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois,
qui lui echappait volontiers; mais la decence restait toujours a portee
de sa main, et, des que l'eventail se baissait, les paupieres de la dame
en faisaient autant. Sa facon de voir et de parler etonna d'abord Emmeline
a un point qu'on ne peut se figurer; car, avec son etourderie, madame de
Marsan etait restee d'une innocence rare. Les recits plaisants de sa
tante, la maniere dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires
en parlant des autres, ses helas! En parlant d'elle-meme, tout cela
rendait Emmeline tantot serieuse et stupefaite, tantot folle de plaisir,
comme la lecture d'un conte de fees.

Quand la vieille dame vit l'_allee des Soupirs_, il va sans dire qu'elle
l'aima beaucoup; la niece y vint par complaisance. Ce fut la qu'a travers
un deluge de sornettes Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut
dire, en bon francais, la facon de vivre des Parisiens.

Elles se promenaient seules toutes deux un matin, et gagnaient, en
causant, le bois de la Rochette; madame d'Ennery essayait vainement
de faire raconter a la comtesse l'histoire de ses amours; elle la
questionnait de cent manieres sur ce qui s'etait passe a Paris, pendant
l'annee mysterieuse ou M. de Marsan faisait la cour a mademoiselle Duval;
elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un
baiser pris avant le contrat, enfin comment la passion etait venue.
Emmeline, sur ce sujet, a ete muette toute sa vie; je me trompe peut-etre,
mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler
de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter la-dessus.
Bref, la douairiere, voyant sa peine perdue, changea de these, et demanda
si, apres quatre ans de mariage, cet amour etrange vivait encore.--Comme
il vivait au premier jour, repondit Emmeline, et comme il vivra a mon
dernier jour. Madame d'Ennery, a cette parole, s'arreta, et baisa
majestueusement sa niece sur le front.--Chere enfant, dit-elle, tu
merites d'etre heureuse, et le bonheur est fait, a coup sur, pour l'homme
qui est aime de toi. Apres cette phrase prononcee d'un ton emphatique,
elle se redressa tout d'une piece, et ajouta en minaudant: Je croyais que
M. de Sorgues te faisait les yeux doux?

M. de Sorgues etait un jeune homme a la mode, grand amateur de chasse et
de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutot pour le comte que
pour sa femme. Il etait cependant assez vrai qu'il avait fait les _yeux
doux_ a la comtesse; car quel homme desoeuvre, a douze lieues de Paris,
ne regarde une jolie femme quand il la rencontre? Emmeline ne s'etait
jamais guere occupee de lui, sinon pour veiller a ce qu'il ne manquat de
rien chez elle. Il lui etait indifferent, mais l'observation de sa tante
le lui fit secretement hair malgre elle. Le hasard voulut qu'en rentrant
du bois elle vit precisement dans la cour une voiture qu'elle reconnut
pour celle de M. de Sorgues. Il se presenta un instant apres, temoignant
le regret d'arriver trop tard de la campagne ou il avait passe l'ete,
et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit etonnement, soit repugnance,
Emmeline ne put cacher quelque emotion en le voyant; elle rougit, et il
s'en apercut.

Comme M. de Sorgues etait abonne a l'Opera, et qu'il avait entretenu deux
ou trois figurantes, a cent ecus par mois, il se croyait homme a bonnes
fortunes, et oblige d'en soutenir le role. En allant diner, il voulut
savoir jusqu'a quel point il avait ebloui, et serra la main de madame de
Marsan. Elle frissonna de la tete aux pieds, tant l'impression lui fut
nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil.

Il fut decide par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues etait
l'_adorateur_; c'etait un sujet intarissable d'antiques fadaises et de
mots a double entente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels
son bon naturel la forcait de se plier. Dire par quels motifs la vieille
marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui
plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose impossible
a ecrire et impossible a deviner. Mais on peut aisement supposer l'effet
que produisaient sur Emmeline de pareilles idees, accompagnees, bien
entendu, d'exemples tires de l'histoire moderne, et de tous les principes
des gens bien eleves qui font l'amour comme des maitres de danse. Je
crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle
son titre, que se trouve une remarque dont on ne connait pas assez la
profondeur: "Rien ne corrompt plus vite une jeune femme, y est-il dit,
que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter." Les propos de
madame d'Ennery eveillaient dans l'ame de sa niece un sentiment d'une
autre nature.--Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi?
La pensee de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver
pres d'elle lorsqu'elle revait au coin du feu; elle eut du moins pu le
consulter, lui demander la verite; il devait la savoir, puisqu'il etait
homme, et elle sentait que la verite dite par cette bouche ne pouvait pas
etre a craindre.

Elle prit le parti d'ecrire a M. de Marsan, et de se plaindre de sa
tante. Sa lettre etait faite et cachetee, et elle se disposait a
l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractere, elle la jeta au
feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquieter, se dit-elle avec sa
gaiete habituelle; ne voila-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur
avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment meme. Apparemment
que, pendant sa route, il avait pris des resolutions extremes; le fait
est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans
lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa.

Elle resta muette d'etonnement, et, pour toute reponse, tira sa sonnette.
M. de Sorgues, en sa qualite d'homme a bonnes fortunes, comprit aussitot
et se sauva. Il ecrivit le soir meme une grande lettre a la comtesse, et
on ne le revit plus au Moulin de May.




III


Emmeline ne parla de son aventure a personne. Elle n'y vit qu'une lecon
pour elle, et un sujet de reflexion. Son humeur n'en fut pas alteree;
seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir
avant de se retirer, un leger frisson faisait palir la comtesse.

Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord resolu,
elle ne chercha qu'a se rapprocher d'elle et a la faire parler davantage.
La pensee du danger etant ecartee par le depart de l'adorateur, il
n'etait reste dans la tete de la comtesse qu'une curiosite insatiable.
La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une
jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la verite, elle etait deja tres
divertissante, et avec sa niece, apres diner, elle en avouait quelque
fois la moitie. Il est vrai que tous les matins elle se reveillait avec
l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait
dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de
Panurge: a mesure que la journee avancait, les confidences se
multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait
quelquefois que l'aiguille semblait avoir compte le nombre des
historiettes de la bonne dame.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.