Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Septieme) written by Alfred De Musset

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OEUVRES COMPLETES

DE

ALFRED DE MUSSET

EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES

D' APRES LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE

ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE

TOME SEPTIEME

NOUVELLES ET CONTES

II

PARIS

EDITION CHARPENTIER

L. HEBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888




CROISILLES

1839

I


Au commencement du regne de Louis XV, un jeune homme nomme Croisilles,
fils d'un orfevre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait
ete charge par son pere d'une affaire de commerce, et cette affaire
s'etait terminee a son gre. La joie d'apporter une bonne nouvelle le
faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car,
bien qu'il eut dans ses poches une somme d'argent assez considerable, il
voyageait a pied pour son plaisir. C'etait un garcon de bonne humeur, et
qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et etourdi, qu'on
le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonne de travers, sa
perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la
Seine, tantot revant, tantot chantant, leve des le matin, soupant au
cabaret, et charme de traverser ainsi l'une des plus belles contrees de
la France. Tout en devastant, au passage, les pommiers de la Normandie,
il cherchait des rimes dans sa tete (car tout etourdi est un peu poete),
et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son
pays; ce n'etait pas moins que la fille d'un fermier general,
mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche heritiere fort courtisee.
Croisilles n'etait point recu chez M. Godeau autrement que par hasard,
c'est-a-dire qu'il y avait porte quelquefois des bijoux achetes chez son
pere. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une
immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et
se montrait, en toute occasion, enormement et impitoyablement riche. Il
n'etait donc pas homme a laisser entrer dans son salon le fils d'un
orfevre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du
monde, que Croisilles n'etait pas mal tourne, et que rien n'empeche un
joli garcon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait
mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fachee. Il pensait donc a
elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais reflechi a
rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le separaient de
sa bien-aimee, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de
bapteme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la
rime etait aisee a trouver. Croisilles, arrive a Honfleur, s'embarqua le
coeur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, des qu'il eut
touche le rivage, il courut a la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermee; il y frappa a plusieurs reprises, non sans
etonnement ni sans crainte, car ce n'etait point un jour de fete;
personne ne venait. Il appela son pere, mais en vain. Il entra chez un
voisin pour demander ce qui etait arrive; au lieu de lui repondre, le
voisin detourna la tete, comme ne voulant pas le reconnaitre. Croisilles
repeta ses questions; il apprit que son pere, depuis longtemps gene dans
ses affaires, venait de faire faillite, et s'etait enfui en Amerique,
abandonnant a ses creanciers tout ce qu'il possedait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappe de
l'idee qu'il ne reverrait peut-etre jamais son pere. Il lui paraissait
impossible de se trouver ainsi abandonne tout a coup; il voulut a toute
force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scelles
etaient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant a sa douleur, il
se mit a pleurer a chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui
l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son pere, quoiqu'il le sut
deja bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper
autour de lui, et, dans le plus profond desespoir, il se dirigea vers le
port.

Arrive sur la jetee, il marcha devant lui comme un homme egare qui ne
sait ou il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources,
n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus
d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tente de mourir en s'y
precipitant. Au moment ou, cedant a cette pensee, il s'avancait vers un
rempart eleve, un vieux domestique, nomme Jean, qui servait sa famille
depuis nombre d'annees, s'approcha de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est passe depuis
mon depart. Est-il possible que mon pere nous quitte sans avertissement,
sans adieu?

--Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.

En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna a son jeune
maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son pere, et, avant d'ouvrir
la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que
quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la
trouva confirmee. Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par un
malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le vieil orfevre n'avait
laisse a son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul
espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien,
dit-on, qui se perde.

--Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres avoir lu la lettre,
et tu es certainement aujourd'hui le seul etre qui puisse m'aimer un
peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est facheuse pour
toi; car, aussi vrai que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter
dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez-vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir
entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que
voulez-vous y faire, mon cher maitre? Votre pere a ete trompe; il
attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'etait pas peu de
chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune
depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son
commerce, et les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete homme,
et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours derniers, j'etais
encore la, et comme les ecus etaient arrives, je les ai vus partir du
logis. Votre pere a paye tout ce qu'il a pu pendant une journee entiere;
et, lorsque son secretaire a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire,
en me montrant un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait
ici cent mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute,
monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore!

--Je ne doute pas plus de la probite de mon pere, repondit Croisilles,
que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais
j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis
point fait a la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer
ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti. S'il a mis trente
ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour reparer ce coup? Bien
davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je
ne puis pas meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
mourant aussi.

Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique
son desespoir lui fit desirer la mort, il hesitait a se la donner. Des
les premiers mots de cet entretien, il s'etait appuye sur le bras de
Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres
dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le
droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre pere ne
s'est pas tue, Dieu merci, comment pouvez-vous songer a mourir?
Puisqu'il n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que
penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvrete. Ce ne
serait ni brave ni chretien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye?
Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni
mere. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il
n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas?
Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et
c'est peut-etre ce qui le console. Si vous aviez ete ici depuis un mois,
cela vous aurait donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner,
personne n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere, j'ose le
dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que
voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un batiment pour
l'Amerique. Je l'ai accompagne jusque sur le port, et si vous aviez vu
sa tristesse! comme il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui
donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que vous
avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a son temps d'epreuve
ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre domestique. J'ai rudement
souffert, mais j'etais jeune; j'avais votre age, monsieur, a cette
epoque-la, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son
dernier mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empecher
le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et
tout s'arrangera. S'il m'etait permis de vous conseiller, vous
attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en
trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre, celui-ci marchait
en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de
cote et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui put le rattacher
a la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante. L'hotel
qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la; Croisilles la vit entrer
chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les
raisonnements du monde. J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait
presque toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus longtemps et
sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla
frapper a la porte de M. Godeau.




II


Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier,
on imagine un ventre enorme, de courtes jambes, une immense perruque,
une large face a triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est
habitue a se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels
abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi
de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui
s'engraissent non seulement de leur propre oisivete, mais encore du
travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, etait des plus
classiques qu'on put voir, c'est-a-dire des plus, gros; pour l'instant
il avait la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est a
present la migraine. Couche sur une chaise longue, les yeux a demi
fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui
l'environnaient repetaient majestueusement de toutes parts son enorme
personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee, le plafond,
etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa cervelle ne l'etait
pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait
manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en
sourire tout seul, lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air
humble mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer d'un
homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de
cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque
emplette; il fut confirme dans cette pensee en la voyant paraitre
presque en meme temps que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non
pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa,
et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en ces termes:

--Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute d'un
associe l'a force a suspendre ses payements, et, ne pouvant assister a
sa propre honte, il s'est enfui en Amerique, apres avoir donne a ses
creanciers jusqu'a son dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est
passe; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je
suis absolument sans ressources et determine a mourir. Il est tres
probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter a l'eau. Je
l'aurais deja fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait
rencontrer mademoiselle votre fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur,
du plus profond de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux
d'elle, et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois;
mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir
indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la
mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'epouse
mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre esperance que vous
m'accordiez cette demande, mais je dois neanmoins vous la faire; car je
suis bon chretien, monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a
un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la
vie, il doit du moins, pour attenuer son crime, epuiser toutes les
chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait suppose qu'on venait lui
emprunter de l'argent, et il avait jete prudemment son mouchoir sur les
sacs places aupres de lui, preparant d'avance un refus poli, car il
avait toujours eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais
quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il
s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne fut devenu
completement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire
mettre a la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage
si determine, qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se
contenta de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
longtemps a entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle Godeau etait devenue
rouge comme une peche au mois d'aout. Sur l'ordre de son pere, elle se
retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas
s'apercevoir. Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se
souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de prendre
un air paternel:

--Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi
et que tu as reellement perdu la tete. Non seulement j'excuse ta
demarche, mais je consens a ne point t'en punir. Je suis fache que ton
pauvre diable de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est
fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la cervelle. Je
veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi la.

--C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment que vous me
refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge de vous. Je vous souhaite
toutes sortes de prosperites.

--Et ou t'en vas-tu?

--Ecrire a mon pere et lui dire adieu.

--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le
diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et
ecoute-moi.

M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est qu'il n'est
jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jete a
l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatiere,
jeta un regard distrait sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que
tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne
suffit pas; il faut reflechir aux choses de ce monde. Si tu venais me
demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais
qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

--Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien eloigne de supposer
que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela
au monde qui pourrait m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu,
comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amene.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas
qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon pere et dans cette maison, lorsque j'y ai
apporte des bijoux pour mademoiselle Julie.

--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnait
plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte,
sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser pretendre a la main de la
fille d'un fermier general?

--Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit d'etre aussi riche
qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est un aussi beau nom
que Godeau.

--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai pas la moindre
envie de vous offenser. Si vous voyez la quelque chose qui vous blesse,
et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en
colere: en sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus
doucement possible, afin d'eviter tout scandale, sa prudence ne pouvait
resister a l'impatience de l'orgueil offense; l'entretien auquel il
essayait de se resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse
a penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la sorte.

--Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir a tout prix,
tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens
commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que
c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser, tu crois faire
un coup de tete; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me
rendre responsable de ta mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un
sou a ton pere? Est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se noie
et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres humble
serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours a moi.
Tiens, mon garcon, voila quatre louis d'or; va-t'en diner a la cuisine,
et que je n'entende plus parler de toi.

--Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa
conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonca de
plus belle dans sa chaise et reprit ses meditations.

Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas si loin qu'on
pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai, retiree par obeissance
pour son pere; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle etait restee a
ecouter derriere la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui
paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car
l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe pour offense; d'un
autre cote, comme il n'etait pas possible de douter du desespoir du
jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise a la fois par les
deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la
curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles pret a
sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se trouvait, ne
voulant pas etre surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son
appartement; mais presque aussitot elle revint sur ses pas. L'idee que
Croisilles allait peut-etre reellement se donner la mort lui troubla le
coeur malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle
marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux jeunes gens
vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles etait pale comme
la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui
put exprimer ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle laissa
tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle tenait a la main. Il se
baissa aussitot, ramassa le bouquet et le presenta a la jeune fille pour
le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route
sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere. Croisilles,
reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le coeur
agite, ne sachant trop que penser de cette aventure.




III


A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son
fidele Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle a
m'apprendre?

--Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que les scelles sont
leves, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre
pere payees, vous restez proprietaire de la maison. Il est bien vrai
qu'on a emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a
meme enleve les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous
n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce
que vous etiez devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez
assez sage pour prendre un parti raisonnable.

--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut
une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de
faim; et qui vous empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui
ne manquerait pas de prosperer?

--Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se hatant de prendre
le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais,
lorsqu'il y fut arrive, un si triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut
a peine le courage d'entrer. La boutique en desordre, les chambres
desertes, l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la
nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs
avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse emportee; rien
n'avait echappe aux recherches avides des creanciers et de la justice,
qui, apres avoir pille la maison, etaient partis, laissant les portes
ouvertes, comme pour temoigner aux passants que leur besogne etait
accomplie.

--Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste de trente ans
de travail et de la plus honnete existence, faute d'avoir eu a temps, au
jour fixe, de quoi faire honneur a une signature imprudemment engagee!
Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livre aux plus
tristes pensees, Jean paraissait fort embarrasse. Il supposait que son
maitre etait sans argent, et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il
cherchait donc quelque moyen pour le questionner la-dessus, et pour lui
offrir, en cas de besoin, une part de ses economies. Apres s'etre mis
l'esprit a la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais
convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles,
et de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent a la fois si
burlesque et si touchant, que Croisilles, malgre sa tristesse, ne put
s'empecher d'en rire.

--Et a propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour
mon diner, et si par hasard vous les aimiez toujours...

Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la somme qu'il
rapportait a son pere; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que
ses poches etaient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard, et j'accepte
avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet de ma fortune,
rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un
bon souper que tu partageras a ton tour avec moi.

En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses bien garnies,
qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user
pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir
a mon pere?

--Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre pere m'a bien
recommande de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne
vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle maniere vos
affaires de Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de rien
la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son
mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il lui faut, car il etait bien sur
d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laisse, monsieur, tout ce
qu'il a laisse, est a vous, il vous le marque lui-meme dans sa lettre,
et je suis expressement charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi
legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes. Je puis vous
rapporter les paroles memes que votre pere, m'a dites en partant: "Que
mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour
m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage." Voila,
monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche,
et puisque vous voulez bien de mon diner, allons, je vous prie, a la
maison.

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