Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine

A >> Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine

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Et cependant, je dois en convenir, un sentiment etrange
empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
tant de victimes innocentes et l'idee du supplice qui l'attendait
ne me laissaient pas de repos. "Iemela[62], Iemela, me disais-je
avec depit, pourquoi ne t'es-tu pas jete sur les baionnettes ou
offert aux coups de la mitraille? C'est ce que tu avais de mieux a
faire[63]."

Cependant Zourine me donna un conge. Quelques jours plus tard,
j'allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de
tonnerre imprevu vint me frapper.

Le jour de mon depart, au moment ou j'allais me mettre en route,
Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier a la main et d'un
air soucieux. Je sentis une piqure au coeur; j'eus peur sans
savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m'annonca
qu'il avait a me parler.

"Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquietude.

-- Un petit desagrement, repondit-il en me tendant son papier. Lis
ce que je viens de recevoir."

C'etait un ordre secret adresse a tous les chefs de detachements
d'avoir a m'arreter partout ou je me trouverais, et de m'envoyer
sous bonne garde a Khasan devant la commission d'enquete creee
pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
tomba des mains.

"Allons, dit Zourine, mon devoir est d'executer l'ordre.
Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l'intimite de
Pougatcheff est parvenu jusqu'a l'autorite. J'espere bien que
l'affaire n'aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars a
l'instant."

Ma conscience etait tranquille; mais l'idee que notre reunion
etait reculee pour quelques mois encore me serrait le coeur. Apres
avoir recu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
_telega_[64], deux hussards s'assirent a mes cotes, le sabre nu, et
nous primes la route de Khasan.


CHAPITRE XIV
_LE JUGEMENT_

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
eloignement sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisement
me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas defendu de
faire des sorties contre l'ennemi, mais on nous y encourageait.
Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient etre
prouvees par une foule de temoins et devaient paraitre au moins
suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
que j'allais subir et arrangeais mentalement mes reponses. Je me
decidai a declarer devant les juges la verite toute pure et tout
entiere, bien convaincu que c'etait a la fois le moyen le plus
simple et le plus sur de me justifier.

J'arrivai a Khasan, malheureuse ville que je trouvai devastee et
presque reduite en cendres. Le long des rues, a la place des
maisons, se voyaient des amas de matieres calcinees et des
murailles sans fenetres ni toitures. Voila la trace que
Pougatcheff y avait laissee. On m'amena a la forteresse, qui etait
restee, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler un marechal
ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant a froid. De
la, on me conduisit dans le batiment de la prison, ou je restai
seul dans un etroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre
murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil debut ne presageait rien de bon. Cependant je ne perdis
ni mon courage ni l'esperance. J'eus recours a la consolation de
tous ceux qui souffrent, et, apres avoir goute pour la premiere
fois la douceur d'une priere elancee d'un coeur innocent et plein
d'angoisses, je m'endormis paisiblement, sans penser a ce qui
adviendrait de moi.

Le lendemain, le geolier vint m'eveiller en m'annoncant que la
commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, a
travers une cour, a la demeure du commandant, s'arreterent dans
l'antichambre et me laisserent gagner seul les appartements
interieurs.

J'entrai dans un salon assez vaste. Derriere la table, couverte de
papiers, se tenaient deux personnages, un general avance en age,
d'un aspect froid et severe, et un jeune officier aux gardes,
ayant au plus une trentaine d'annees, d'un exterieur agreable et
degage; pres de la fenetre, devant une autre table, etait assis un
secretaire, la plume sur l'oreille et courbe sur le papier, pret a
inscrire mes depositions.

L'interrogatoire commenca. On me demanda mon nom et mon etat. Le
general s'informa si je n'etais pas le fils d'Andre Petrovitch
Grineff, et, sur ma reponse affirmative, il s'ecria severement:
"C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement
indigne de lui!"

Je repondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
qui pesaient sur moi, j'esperais les dissiper sans peine par un
aveu sincere de la verite. Mon assurance lui deplut.

"Tu es un hardi compere, me dit-il en froncant le sourcil; mais
nous en avons vu bien d'autres."

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et a quelle
epoque j'etais entre au service de Pougatcheff, et a quelles
sortes d'affaires il m'avait employe.

Je repondis avec, indignation qu'etant officier et gentilhomme, je
n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne
m'avait charge d'aucune sorte d'affaires.

"Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le
gentilhomme ait ete seul gracie par l'usurpateur, pendant que tous
ses camarades etaient lachement assassines? Comment, s'est-il fait
que le meme officier et gentilhomme ait pu vivre en fete et
amicalement avec les rebelles, et recevoir du scelerat en chef des
cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
D'ou provient une si etrange intimite? et sur quoi peut-elle etre
fondee, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une
lachete criminelle et impardonnable?"

Les paroles de l'officier aux gardes me blesserent profondement,
et je commencai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
s'etait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
milieu d'un ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grace a la
prise de la forteresse de Belogorsk. Je convins qu'en effet
j'avais accepte de l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
j'avais defendu la forteresse de Belogorsk contre le scelerat
jusqu'a la derniere extremite. Enfin, j'invoquai le nom de mon
general, qui pouvait temoigner de mon zele pendant le siege
desastreux d'Orenbourg.

Le severe vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se
mit a lire a haute voix:

"En reponse a la question de Votre Excellence, sur le compte de
l'enseigne Grineff, qui se serait mele aux troubles et serait
entre en relations avec le brigand, relations reprouvees par la
loi du service et contraires a tous les devoirs du serment, j'ai
l'honneur, de declarer que ledit enseigne Grineff s'est trouve au
service a Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24
fevrier de la presente annee, jour auquel il s'absenta de la
ville, et depuis lequel il ne s'est plus represente. Cependant, on
a oui dire aux deserteurs ennemis qu'il s'etait rendu au camp de
Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagne a la forteresse de
Belogorsk, ou il avait ete precedemment en garnison. D'un autre
cote, par rapport a sa conduite, je puis..."

Ici le general interrompit sa lecture, et me dit avec durete:

"Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?"

J'allais continuer comme j'avais commence et reveler ma liaison
avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
soudain un degout invincible a faire une telle declaration. Il me
vint a l'esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
comparaitre; et l'idee d'exposer son nom a tous les propos
scandaleux des scelerats interroges, et de la mettre elle-meme en
leur presence, cette horrible idee me frappa tellement que je me
troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient ecouter mes reponses avec une certaine
bienveillance, furent de nouveau prevenus contre moi par la vue de
mon trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronte
avec le principal denonciateur. Le general ordonna d'appeler le
_coquin d'hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments apres,
on entendit resonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
frappe du changement qui s'etait opere en lui. Il etait pale et
maigre. Ses cheveux, naguere noirs comme du jais, commencaient a
grisonner. Sa longue barbe etait en desordre. Il repeta toutes ses
accusations d'une voix faible, mais ferme. D'apres lui, j'avais
ete envoye par Pougatcheff en espion a Orenbourg; je sortais tous
les jours jusqu'a la ligne des tirailleurs pour transmettre des
nouvelle ecrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
j'etais decidement passe du cote de l'usurpateur, allant avec lui
de forteresse en forteresse, et tachant, par tous les moyens, de
nuire a mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l'ecoutai
jusqu'au bout en silence, et me rejouis d'une seule chose: il
n'avait pas prononce le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
propre souffrait a la pensee de celle qui l'avait dedaigneusement
repousse, ou bien est-ce que dans son coeur brulait encore une
etincelle du sentiment qui me faisait taire moi-meme? Quoi que ce
fut, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la fille du
commandant de Belogorsk. J'en fus encore mieux confirme dans la
resolution que j'avais prise, et, quand les juges me demanderent
ce que j'avais a repondre aux inculpations de Chvabrine, je me
bornai a dire que je m'en tenais a ma declaration premiere, et que
je n'avais rien a ajouter a ma justification. Le general ordonna
que nous fussions emmenes; nous sortimes ensemble. Je regardai
Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d'un
sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
n'eus plus a subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas temoin de tout ce qui me reste a apprendre au
lecteur; mais j'en ai entendu si souvent le recit, que les plus
petites particularites en sont restees gravees dans ma memoire, et
qu'il me semble que j'y ai moi-meme assiste.

Marie fut recue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur
etait offerte de donner asile a une pauvre orpheline, ils voyaient
une grace de Dieu. Bientot ils s'attacherent sincerement a elle,
car on ne pouvait la connaitre sans l'aimer. Mon amour ne semblait
plus une folie meme a mon pere, et ma mere ne revait plus que
l'union de son Petroucha a la fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d'epouvante toute ma
famille. Cependant, Marie avait raconte si naivement a mes parents
l'origine de mon etrange liaison avec Pougatcheff, que, non
seulement ils ne s'en etaient pas inquietes, mais que cela les
avait fait rire de bon coeur. Mon pere ne voulait pas croire que
je pusse etre mele dans une revolte infame dont l'objet etait le
renversement du trone et l'extermination de la race des
gentilshommes. Il fit subir a Saveliitch un severe interrogatoire,
dans lequel mon menin confessa que son maitre avait ete l'hote de
Pougatcheff, et que le scelerat, certes, s'etait montre genereux a
son egard. Mais en meme temps il affirma, sous un serment
solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison.
Les vieux parents se calmerent un peu et attendirent avec
impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle etait
tres agitee, et ne se taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passerent ainsi. Tout a coup mon pere recoit
de Petersbourg une lettre de notre parent le prince B... Apres les
premiers compliments d'usage, il lui annoncait que les soupcons
qui s'etaient eleves sur ma participation aux complots des rebelle
ne s'etaient trouves que trop fondes, ajoutant qu'un supplice
exemplaire aurait du m'atteindre, mais que l'imperatrice, par
consideration pour les loyaux services et les cheveux blancs de
mon pere, avait daigne faire grace a un fils criminel; et qu'en
lui faisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonne
qu'il fut envoye au fond de la Siberie pour y subir un exil
perpetuel.

Ce coup imprevu faillit tuer mon pere. Il perdit sa fermete
habituelle, et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plainte
ameres. "Comment! ne cessait-il de repeter tout hors de lui-meme,
comment! mon fils a participe aux complots de Pougatcheff? Dieu
juste! jusqu'ou ai-je vecu? L'imperatrice lui fait grace de la
vie; mais est-ce plus facile a supporter pour moi? Ce n'est pas le
supplice qui est horrible; mon aieul a peri sur l'echafaud pour la
defense de ce qu'il venerait dans le sanctuaire de sa
conscience[65], mon pere a ete frappe avec les martyrs Volynski et
Khouchlchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son serment,
qu'il s'unisse a des bandits, a des scelerats, a des esclaves
revoltes, ... honte, honte eternelle a notre race!"

Effrayee de son desespoir, ma mere n'osait pas pleurer en sa
presence et s'efforcait de lui rendre du courage en parlant des
incertitudes et de l'injustice de l'opinion; mais mon pere etait
inconsolable.

Marie se desolait plus que personne. Bien persuadee que j'aurais
pu me justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui
me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
infortunes. Elle cachait a tous les yeux ses souffrances, mais ne
cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
sofa, mon pere feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
idees etaient bien loin de la, et la lecture de ce livre ne
produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une
vieille marche. Ma mere tricotait en silence, et ses larmes
tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
travaillait dans la meme chambre, declara tout a coup a mes
parents qu'elle etait forcee de partir pour Petersbourg, et
qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mere se montra
tres affligee de cette resolution.

"Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller a Petersbourg? Toi aussi,
tu veux donc nous abandonner?"

Marie repondit que son sort dependait de ce voyage, et qu'elle
allait chercher aide et protection aupres des gens en faveur,
comme fille d'un homme qui avait peri victime de sa fidelite.

Mon pere baissa la tete. Chaque parole qui lui rappelait le crime
suppose de son fils lui semblait un reproche poignant.

"Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
obstacle a ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnete
homme, et non pas un traitre tache d'infamie!"

Il se leva et quitta la chambre.

Restee seule avec ma mere, Marie lui confia une partie de ses
projets: ma mere l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
accorder une heureuse reussite. Peu de jours apres, Marie partit
avec Palachka et le fidele Saveliitch, qui, forcement separe de
moi, se consolait en pensant qu'il etait au service de ma fiancee.

Marie arriva heureusement jusqu'a Sofia, et, apprenant que la cour
habitait en ce moment le palais d'ete de Tsars-koie-Selo, elle
resolut de s'y arreter. Dans la maison de poste on lui donna un
petit cabinet derriere une cloison. La femme du maitre de poste
vint aussitot babiller avec elle, lui annonca pompeusement qu'elle
etait la niece d'un chauffeur de poeles attache a la cour, et
l'initia a tous les mysteres du palais. Elle lui dit a quelle
heure l'imperatrice se levait, prenait le cafe, allait a la
promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors aupres de sa
personne; ce qu'elle avait daigne dire la veille a table; qui elle
recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna Vlassievna[67]
semblait une page arrachee aux memoires du temps, et serait tres
precieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'ecoutait avec grande
attention. Elles allerent ensemble au jardin imperial, ou Anna
Vlassievna raconta a Marie l'histoire de chaque allee et de chaque
petit pont. Toutes les doux regagnerent ensuite la maison,
enchantees l'une de l'autre.

Le lendemain, de tres bonne heure, Marie s'habilla et retourna
dans le jardin imperial. La matinee etait superbe. Le soleil
dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait deja jaunis
la fraiche haleine de l'automne. Le large lac etincelait immobile.
Les cygnes, qui venaient de s'eveiller, sortaient gravement des
buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d'une
charmante prairie ou l'on venait d'eriger un monument en l'honneur
des recentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout a coup un
petit chien de race anglaise courut a sa rencontre en aboyant.
Marie s'arreta effrayee. En ce moment resonna une agreable voix de
femme.

"N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas."

Marie apercut une dame assise sur un petit banc champetre vis-a-
vis du monument, et alla s'asseoir elle-meme a l'autre bout du
siege. La dame l'examinait avec attention, et, de son cote, apres
lui avoir jete un regard a la derobee, Marie put la voir a son
aise. Elle etait en peignoir blanc du matin, en bonnet leger et en
petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
gravite temperee par le doux regard de ses jeux bleus et son
charmant sourire. Elle rompit la premiere le silence:

"Vous n'etes sans doute pas d'ici? dit-elle.

-- Il est vrai, madame; je suis arrivee hier de la province.

-- Vous etes arrivee avec vos parents?

-- Non, madame, seule.

-- Seule! mais vous etes bien jeune pour voyager seule.

-- Je n'ai ni pere ni mere.

-- Vous etes ici pour affaires?

-- Oui, madame; je suis venue presenter une supplique a
l'imperatrice.

-- Vous etes orpheline; probablement vous avez a vous plaindre
d'une injustice ou d'une offense?

-- Non, madame; je suis venue demander grace et non justice.

-- Permettez-moi une question: qui etes-vous?

-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.

-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
forteresses de la province d'Orenbourg?

-- Oui; madame."

La dame parut emue.

"Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de
me meler de vos affaires. Mais je vais a la cour; expliquez-moi
l'objet de votre demande; peut-etre me sera-t-il possible de vous
aider."

Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
Marie prit dans sa poche un papier plie; elle le presenta a sa
protectrice inconnue qui le parcourut a voix basse.

Elle commenca par lire d'un air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
tous ses mouvements, fut effrayee de l'expression severe de ce
visage si calme et si gracieux un instant auparavant.

"Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glace.
L'imperatrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passe a
l'usurpateur, non comme un ignorant credule, mais comme un vaurien
deprave et dangereux.

-- Ce n'est pas vrai! s'ecria Marie.

-- Comment! ce n'est pas vrai? repliqua la dame qui rougit
jusqu'aux yeux.

-- Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais
tout, je vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est
expose a tous les malheurs qui l'ont frappe. Et s'il ne s'est pas
disculpe devant la justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je
fusse melee a cette affaire."

Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait deja.

La dame l'ecoutait avec une attention profonde.

"Ou vous etes-vous logee?" demanda-t-elle quand la jeune fille eut
termine son recit.

Et en apprenant que c'etait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
un sourire:

"Ah! je sais. Adieu; ne parlez a personne de notre rencontre.
J'espere que vous n'attendrez pas longtemps la reponse a votre
lettre."

A ces mots elle se leva et s'eloigna par une allee couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante esperance.

Son hotesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
elle, pendant l'automne, a la sante d'une jeune fille. Elle
apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de the, elle allait
reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture
armoriee s'arreta devant le perron. Un laquais a la livree
imperiale entra dans la chambre, annoncant que l'imperatrice
daignait mander en sa presence la fille du capitaine Mironoff.

Anna Vlassievna fut toute bouleversee par cette nouvelle.

"Ah! Mon Dieu, s'ecria-t-elle, l'imperatrice vous demande a la
cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivee? et comment vous
presenterez-vous a l'imperatrice, ma petite mere? Je crois que
vous ne savez meme pas marcher a la mode de la cour. Je devrais
vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripiere,
pour qu'elle vous pretat sa robe jaune a falbalas?"

Mais le laquais declara que l'imperatrice voulait que Marie
Ivanovna vint seule et dans le costume ou on la trouverait. Il n'y
avait qu'a obeir, et Marie Ivanovna partit.

Elle pressentait que notre destinee allait s'accomplir; son coeur
battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
s'arreta devant le palais, et Marie, apres avoir traverse une
longue suite d'appartements vides et somptueux, fut enfin
introduite dans le boudoir de l'imperatrice. Quelques seigneurs,
qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
passage a la jeune fille. L'imperatrice, dans laquelle Marie
reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:

"Je suis enchantee de pouvoir exaucer votre priere. J'ai fait tout
regler, convaincue de l'innocence de votre fiance. Voila une
lettre que vous remettrez a votre futur beau-pere."

Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'imperatrice, qui la
releva et la baisa sur le front.

"Je sais, dit-elle, que vous n'etes pas riche, mais j'ai une dette
a acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
tranquille sur votre avenir."

Apres avoir comble de caresses la pauvre orpheline, l'imperatrice
la congedia, et Marie repartit le meme jour pour la campagne de
mon pere, sans avoir eu seulement la curiosite de jeter un regard
sur Petersbourg.

* * *

Ici se terminent les memoires de Piotr Andreitch Grineff; mais on
sait, par des traditions de famille, qu'il fut delivre de sa
captivite vers la fin de l'annee 1774, qu'il assista au supplice
de Pougatcheff, et que celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule,
lui fit un dernier signe avec la tete qui, un instant plus tard,
fut montree au peuple, inanimee et sanglante. Bientot apres, Piotr
Andreitch devint l'epoux de Marie Ivanovna. Leur descendance
habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
Catherine II, encadree sous une glace. Elle est adressee au pere
de Piotr Andreitch, et contient, avec la justification de son
fils, des eloges donnes a l'intelligence et au bon coeur de la
fille du capitaine.



[1] Celebre general de Pierre le Grand et de l'imperatrice
Anne.
[2] Qui veut dire maitre, pedagogue. Les instituteurs
etrangers l'ont adopte pour nommer leur profession.
[3] Ce mot signifie qui n'a pas encore sa croissance. On
appelle ainsi les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de
service.
[4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom
patronymique est inseparable du prenom, et bien plus usite que le
nom de famille.
[5] Diminutif de Piotr, Pierre.
[6] Anastasie, fille de Garasim.
[7] Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de
la Russie d'Europe, et qui s'etend meme en Asie.
[8] Pelisse courte n'atteignant pas le genou.
[9] Jean, fils de Jean.
[10] Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble
d'argent, quatre francs de notre monnaie.
[11] Pierre, fils d'Andre.
[12] Espece de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
[13] Ouragan de neige.
[14] Tapis fait de la seconde ecorce du tilleul et qui couvre
la capote d'une kibitka.
[15] Parrain du mariage.
[16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
[17] Fleuve qui se jette dans l'Oural.
[18] Bouilloire a the
[19] Cafetan court.
[20] Les paysans russes portent la hache passee dans la
ceinture ou derriere le dos.
[21] Lit ordinaire des paysans russes.
[22] Allusion aux recompenses faites par les anciens tsars a
leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
[23] Maisons de paysans.
[24] Grossieres gravures enluminees.
[25] Jean, fils de Kouzma.
[26] Formule de politesse affable.
[27] Officier subalterne de Cosaques.
[28] Alexis, fils de Jean.
[29] Basile (au feminin), fille d'Iegor.
[30] Jean, fils d'Ignace.
[31] Diminutif de Maria.
[32] Soupe russe faite de viande et de legumes.
[33] En russe, on dit tant d'ames pour tant de paysans.
[34] Poete celebre alors, oublie depuis.
[35] Ils sont ecrits dans le style suranne de l'epoque.
[36] Poete ridicule, dont Catherine II s'est moquee jusque
dans son _Reglement de l'ermitage_.
[37] Maniere meprisante d'ecrire le nom patronymique.
[38] Formule de consentement.
[39] Environ trois pouces.
[40] De Catherine II.
[41] Jurement tatar.
[42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie epouvantail.
[43] Robe paree; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer
les morts dans leurs plus riches habits.
[44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
[45] Pierre III.
[46] Petite armoire plate et vitree ou l'on enferme les
saintes images, et qui forme un autel domestique.
[47] Chef militaire chez les Cosaques.
[48] A vapeur.
[49] Piece de cinq kopeks en cuivre.
[50] Le premier des faux Demetrius.
[51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressees
au tsar: "Je frappe la terre du front, et je presente ma supplique
a tes yeux lucides...".
[52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
barbare a ete abolie par l'empereur Alexandre.
[53] Blanc bec.
[54] Il y a egalement dans le russe un mot forge avec le verbe
"suborner".
[55] Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua
Pougatcheff.
[56] Nom d'un celebre bandit du siecle precedent, qui a lutte
longtemps contre les troupes imperiales.
[57] Pour la torture.
[58] Legere escarmouche ou l'avantage etait reste a
Pougatcheff
[59] Nom donne a Frederic le Grand par les soldats russes.
[60] Titre d'un officier superieur.
[61] Nom general des etablissements metallurgiques de l'Oural.
[62] Diminutif de Iemeliane.
[63] Apres s'etre avance jusqu'aux portes de Moscou, qu'il
aurait peut-etre enleve si son audace n'eut faibli au dernier
moment, Pougatcheff, battu, avait ete livre par ses compagnons
pour cent mille roubles. Enferme dans une cage de fer et conduit a
Moscou, il fut execute en 1775.
[64] Petit chariot d'ete.
[65] Un aieul de Pouschkine fut condamne a mort par Pierre le
Grand.
[66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l'imperatrice
Anne; ils furent tous deux supplicies avec barbarie.
[67] Anne, fille de Blaise.
[68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs a Larga et a Kagoul en
1772.

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