La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine
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Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine
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-- Fedor Fedorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
generaux, et vos generaux l'ont battu. Jusqu'a present mes armes
ont ete heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres
quand je marcherai sur Moscou.
-- Et tu comptes marcher sur Moscou?"
L'usurpateur se mit a reflechir; puis il dit a demi-voix: "Dieu
sait, ... ma rue est etroite, ... j'ai peu de volonte, ... mes
garcons ne m'obeissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
cous avec ma tete.
-- Eh bien, dis-je a Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
abandonner toi-meme avant qu'il ne soit trop tard, et avoir
recours a la clemence de l'imperatrice?"
Pougatcheff sourit amerement: "Non, dit-il, le temps du repentir
est passe; on ne me fera pas grace; je continuerai comme j'ai
commence. Qui sait?... Peut-etre!... Grichka Otrepieff a bien ete
tsar a Moscou.
-- Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jete par une fenetre, on
l'a massacre, on l'a brule, on a charge un canon de sa cendre et
on l'a dispersee a tous les vents."
Le Tatar se mit a fredonner une chanson plaintive; Saveliitch,
tout endormi, vacillait de cote et d'autre. Notre _kibitka_
glissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout a coup j'apercus
un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
clocher sur la rive escarpee du Iaik. Un quart d'heure apres, nous
entrions dans la forteresse de Belogorsk.
CHAPITRE XII
_L'ORPHELINE_
La _kibitka_ s'arreta devant le perron de la maison du commandant.
Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
etaient accourus en foule. Chvabrine vint a la rencontre de
l'usurpateur; il etait vetu en Cosaque et avait laisse croitre sa
barbe. Le traitre aida Pougatcheff a sortir de voiture, en
exprimant par des paroles obsequieuses son zele et sa joie. A ma
vue il se troubla; mais se remettant bientot: "Tu es avec nous?
dit-il; ce devrait etre depuis longtemps".
Je detournai la tete sans lui repondre.
Mon coeur se serra quand nous entrames dans la petite chambre que
je connaissais si bien, ou se voyait encore, contre le mur, le
diplome du defunt commandant, comme une triste epitaphe.
Pougatcheff s'assit sur ce meme sofa ou maintes fois Ivan
Kouzmitch s'etait assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
Chvabrine apporta lui-meme de l'eau-de-vie a son chef. Pougatcheff
en but un verre, et lui dit en me designant: "Offres-en un autre a
Sa Seigneurie".
Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me detournai pour
la seconde fois. Il me semblait hors de lui-meme. Avec sa finesse
ordinaire, il avait devine sans doute que Pougatcheff n'etait pas
content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mefiance.
Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'etat de la
forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de l'imperatrice et
sur d'autres sujets pareils. Puis, tout a coup, et d'une maniere
inattendue:
"Dis-moi, mon frere, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi."
Chvabrine devint pale comme la mort.
"Tsar, dit-il d'une voix tremblante, tsar, ... elle n'est pas sous
ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
-- Mene-moi chez elle", dit l'usurpateur en se levant.
Il etait impossible d'hesiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
Chvabrine s'arreta dans l'escalier: "Tsar, dit-il, vous pouvez
exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un
etranger entre dans la chambre de ma femme.
-- Tu es marie! m'ecriai-je, pret a le dechirer.
-- Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi,
continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amene qui je veux
chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi."
A la porte de la chambre Chvabrine s'arreta de nouveau et dit
d'une voix entrecoupee: "Tsar, je vous previens qu'elle a la
fievre, et depuis trois jours elle ne cesse de delirer.
-- Ouvre!" dit Pougatcheff.
Chvabrine se mit a fouiller dans ses poches et finit par dire
qu'il avait oublie la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
la serrure ceda, la porte s'ouvrit et nous entrames.
Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis
m'evanouir. Sur le plancher et dans un grossier vetement de
paysanne, Marie etait assise, pale, maigre, les cheveux epars.
Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau
de pain. A ma vue elle fremit et poussa un cri percant. Je ne
saurais dire ce que j'eprouvai.
Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
sourire: "Ton hopital est en ordre!"
Puis, s'approchant de Marie: "Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
ton mari te punit-il ainsi?
-- Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne
serai sa femme. Je suis resolue a mourir plutot, et je mourrai si
l'on ne me delivre pas."
Pougatcheff lanca un regard furieux sur Chvabrine: "Tu as ose me
tromper, s'ecria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu merites?"
Chvabrine tomba a genoux.
Alors le mepris etouffa en moi tout sentiment de haine et de
vengeance. Je regardai avec degout un gentilhomme se trainer aux
pieds d'un deserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flechir.
"Je te pardonne pour cette fois, dit-il a Chvabrine; mais sache
bien qu'a ta premiere faute je me rappellerai celle-la."
Puis, s'adressant a Marie, il lui dit avec douceur: "Sors, jolie
fille, je suis le tsar".
Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que
c'etait l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux.
Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
connaissance. Je me precipitais pour la secourir, lorsque ma
vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
et s'empressa autour de sa maitresse. Pougatcheff sortit, et nous
descendimes tous trois dans la piece de reception.
"Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
delivre la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
chercher le pope, et lui faire marier sa niece. Si tu veux, je
serai ton _pere assis_, Chvabrine le garcon de noce, puis nous
nous mettrons a boire, et nous fermerons les portes."
Ce que je redoutais arriva. Des qu'il entendit la proposition de
Pougatcheff, Chvabrine perdit la tete.
"Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la niece du
pope: elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a ete supplicie a la
prise de cette forteresse."
Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
"Qu'est-ce que cela veut dire? s'ecria-t-il avec la surprise de
l'indignation.
-- Chvabrine t'a dit vrai, repondis-je avec fermete.
-- Tu ne m'avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
s'assombrit tout a coup.
-- Mais sois-en le juge, lui repondis-je; pouvais-je declarer
devant tes gens qu'elle etait la fille de Mironoff? Ils l'eussent
dechiree a belles dents; rien n'aurait pu la sauver.
-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient
pas epargne cette pauvre fille; ma commere la femme du pope a bien
fait de les tromper.
-- Ecoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
serais pret a te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
Seulement, ne me demande rien qui soit contraire a mon honneur et
a ma conscience de chretien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
as commence. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline la ou Dieu
nous amenera. Et nous, quoi qu'il arrive, et ou que tu sois, nous
prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton
ame..."
Je parus avoir touche le coeur farouche de Pougatcheff.
"Qu'il soit fait comme tu le desires, dit-il; il faut punir
jusqu'au bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est la ma coutume.
Prends ta fiancee, emmene-la ou tu veux, et que Dieu vous donne
bonheur et raison."
Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'ecrire un sauf-
conduit pour toutes les barrieres et forteresses soumises a son
pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme petrifie.
Pougatcheff alla faire l'inspection de la forteresse; Chvabrine le
suivit, et moi je restai, pretextant les preparatifs de voyage.
Je courus a la chambre de Marie; la porte etait fermee. Je
frappai:
"Qui est la?" demanda Palachka.
Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derriere la
porte.
"Attendez, Piotr Andreitch, dit-elle, je change d'habillement.
Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends a l'instant meme."
J'obeis et gagnai la maison du pere Garasim. Le pope et sa femme
accoururent a ma rencontre. Saveliitch les avait deja prevenus de
tout ce qui s'etait passe.
"Bonjour, Piotr Andreitch, me dit la femme du pope. Voila que Dieu
a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
allez-vous? Nous avons parle de vous chaque jour. Et Marie
Ivanovna, que n'a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
colombe! Mais dites-moi, mon pere, comment vous en etes-vous tire
avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tue? Eh bien! pour
cela merci au scelerat!
-- Finis, vieille, interrompit le pete Garasim! ne radote pas sur
tout ce que tu sais; a trop parler, point de salut. Entrez, Piotr
Andreitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
sommes vus."
La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la
main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
Chvabrine les avait contraints a lui livrer Marie Ivanovna;
comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se separer
d'eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
par l'entremise de Palachka, fille adroite et resolue, qui
faisait, comme on dit, danser _l'ouriadnik_ lui-meme au son de son
flageolet; comment elle avait conseille a Marie Ivanovna de
m'ecrire une lettre, etc. De mon cote, je lui racontai en peu de
mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient
trompe.
"Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
Pamphilovna; que Dieu detourne ce nuage! Bien, Alexei Ivanitch!
bien, fin renard!"
En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
sourire sur son pale visage. Elle avait quitte son vetement de
paysanne, et venait habillee comme de coutume, avec simplicite et
bienseance.
Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
parole. Nous gardions tous deux le silence par plenitude de coeur.
Nos hotes sentirent que nous avions autre chose a faire qu'a
causer avec eux; ils nous quitterent. Nous restames seuls. Marie
me raconta tout ce qui lui etait arrive depuis la prise de la
forteresse, me depeignit toute l'horreur de sa situation, tous les
tourments que lui avait fait souffrir l'infame Chvabrine. Nous
rappelames notre heureux passe, en versant tous deux des larmes.
Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui etait
impossible de demeurer dans une forteresse soumise a Pougatcheff
et commandee par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser a me
refugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
toutes les calamites d'un siege. Marie n'avait plus un seul parent
dans le monde, je lui proposai donc de se rendre a la maison de
campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle
proposition. La mauvaise disposition qu'avait montree mon pere a
son egard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
pere tiendrait a devoir et a honneur de recevoir chez lui la fille
d'un veteran mort pour sa patrie.
"Chere Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
evenements etranges nous ont reunis irrevocablement. Rien au monde
ne saurait plus nous separer."
Marie Ivanovna m'ecoutait dans un silence digne, sans feinte
timidite, sans minauderies deplacees. Elle sentait, aussi bien que
moi, que sa destinee etait irrevocablement liee a la mienne; mais
elle repeta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes
parents. Je ne trouvai rien a repliquer. Mon projet devint notre
commune resolution.
Une heure apres, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le
griffonnage qui servait de signature a Pougatcheff, et m'annonca
que le tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai pret a se mettre
en route. Comment exprimer ce que je ressentais en presence de cet
homme, terrible et cruel pour tous excepte pour moi seul? Et
pourquoi ne pas dire l'entiere verite? Je sentais en ce moment une
forte sympathie m'entrainer vers lui. Je desirais vivement
l'arracher a la horde de bandits dont il etait le chef et sauver
sa tete avant qu'il fut trop tard. La presence de Chvabrine et la
foule qui s'empressait autour de nous m'empecherent de lui
exprimer tous les sentiments dont mon coeur etait plein.
Nous nous separames en amis. Pougatcheff apercut dans la foule
Akoulina Pamphilovna, et la menaca amicalement du doigt en
clignant de l'oeil d'une maniere significative. Puis il s'assit
dans sa _kibitka_, en donnant l'ordre de retourner a Berd, et
lorsque les chevaux prirent leur elan, il se pencha hors de la
voiture et me cria: "Adieu, Votre Seigneurie; peut-etre que nous
nous reverrons encore."
En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
circonstances!
Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
disparut. Je regagnai la maison du pope, ou tout se preparait pour
notre depart. Notre petit bagage avait ete mis dans le vieil
equipage du commandant. En un instant les chevaux furent atteles.
Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
enterres derriere l'eglise. Je voulais l'y conduire; mais elle me
pria de la laisser aller seule, et revint bientot apres en versant
des larmes silencieuses. Le pere Garasim et sa femme sortirent sur
le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeames a trois dans
l'interieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Saveliitch
se jucha de nouveau sur le devant.
"Adieu, Marie Ivanovna, notre chere colombe; adieu, Piotr
Andreitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!"
Nous partimes. Derriere la fenetre du commandant, j'apercus
Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
sombre haine. Je ne voulus pas triompher lachement d'un ennemi
humilie, et detournai les yeux.
Enfin, nous franchimes la barriere principale, et quittames pour
toujours la forteresse de Belogorsk.
CHAPITRE XIII
_L'ARRESTATION_
Reuni d'une facon si merveilleuse a la jeune fille qui me causait
le matin meme tant d'inquietude douloureuse, je ne pouvais croire
a mon bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'etait arrive
n'etait qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantot moi,
tantot la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs etaient trop
fatigues d'emotions. Au bout de deux heures, nous etions deja
rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi a
Pougatcheff. Nous y changeames de chevaux. A voir la celerite
qu'on mettait a nous servir et le zele empresse du Cosaque barbu
dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'apercus que grace
au babil du postillon qui nous avait amenes, on me prenait pour un
favori du maitre.
Quand nous nous remimes en route, il commencait a faire sombre.
Nous nous approchames d'une petite ville ou, d'apres le commandant
barbu, devait se trouver un fort detachement qui etait en marche
pour se reunir a l'usurpateur. Les sentinelles nous arreterent, et
au cri de: "Qui vive?" notre postillon repondit a haute voix: "Le
compere du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise."
Aussitot un detachement de hussards russes nous entoura avec
d'affreux jurements.
"Sors, compere du diable, me dit un marechal des logis aux
epaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
bourgeoise."
Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisit devant
l'autorite. En voyant un officier, les soldats cesserent leurs
imprecations, et le marechal des logis me conduisit chez le major.
Saveliitch me suivait en grommelant: "En voila un, de compere du
tsar! nous tombons du feu dans la flamme. O Seigneur Dieu, comment
cela finira-t-il?"
La _kibitka_ venait au pas derriere nous.
En cinq minutes, nous arrivames a une maisonnette tres eclairee.
Le marechal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
annoncer sa capture. Il revint a l'instant meme et me declara que
Sa Haute Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir,
qu'elle lui avait donne l'ordre de me conduire en prison et de lui
amener ma bourgeoise.
"Qu'est-ce que cela veut dire? m'ecriai-je furieux; est-il devenu
fou?
-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, repondit le marechal
des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonne de conduire
Votre Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie a Sa Haute
Seigneurie, Votre Seigneurie."
Je m'elancai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps
de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre ou six
officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu'apres l'avoir un moment
devisage je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
m'avait si bien devalise dans l'hotellerie de Simbisrk!
"Est-ce possible! m'ecriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
-- Ah bah! Piotr Andreitch! Par quel hasard? D'ou viens-tu?
Bonjour, frere; ne veux-tu pas ponter une carte?
-- Merci; fais-moi plutot donner un logement.
-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.
-- Eh bien, amene aussi ton camarade.
-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
-- Avec une dame! ou l'as-tu pechee, frere?"
Apres avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que
tous les autres se mirent a rire, et je demeurai tout confus.
"Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien a faire; je te donnerai
un logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches
comme l'autre fois. Hola! garcon, pourquoi n'amene-t-on pas la
commere de Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinee? Dis-lui
qu'elle n'a rien a craindre, que le monsieur qui l'appelle est
tres bon, qu'il ne l'offensera d'aucune maniere, et en meme temps
pousse-la ferme par les epaules.
-- Que fais-tu la? dis-je a Zourine; de quelle commere de
Pougatcheff parles-tu? c'est la fille du defunt capitaine
Mironoff. Je l'ai delivree de sa captivite et je l'emmene
maintenant a la maison de mon pere, ou je la laisserai.
-- Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout a
l'heure? Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?
-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais a present, je t'en
supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
horriblement effrayee."
Zourine fit a l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
meme dans la rue pour s'excuser aupres de Marie du malentendu
involontaire qu'il avait commis, et donna l'ordre au marechal des
logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai a
coucher chez lui.
Nous soupames ensemble, et des que je me trouvai seul avec
Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m'ecouta avec
une grande attention, et quand j'eus fini, hochant de la tete:
"Tout cela est bien, frere, me dit-il; mais il y a une chose qui
n'est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnete
officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
moi, je t'en conjure: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien a
toi de t'embarrasser d'une femme et de bercer des marmots? Crache
la-dessus. Ecoute-moi, separe-toi de la fille du capitaine. J'ai
nettoye et rendu sure la route de Simbirsk; envoie-la demain a tes
parents, et toi, reste dans mon detachement. Tu n'as que faire de
retourner a Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
rebelles, il ne te sera pas facile de t'en depetrer encore une
fois. De cette facon, ton amoureuse folie se guerira d'elle-meme,
et tout se passera pour le mieux."
Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
sentais que le devoir et l'honneur exigeaient ma presence dans
l'armee de l'imperatrice; je me decidai donc a suivre en cela le
conseil de Zourine, c'est-a-dire a envoyer Marie chez mes parents,
et a rester dans sa troupe.
Saveliitch se presenta pour me deshabiller. Je lui annoncai qu'il
eut a se tenir pret a partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
commenca par faire le recalcitrant.
"Que dis-tu la, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
servira, et que diront tes parents?"
Connaissant l'obstination de mon menin, je resolus de le flechir
par ma sincerite et mes caresses.
"Mon ami Arkhip Saveliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais
pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
la servant, tu me sers moi-meme, car je suis fermement decide a
l'epouser des que les circonstances me le permettront."
Saveliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
stupefaction inexprimable.
"Se marier! repetait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira
ton pere? et ta mere, que pensera-t-elle?
-- Ils consentiront sans nul doute, repondis-je, des qu'ils
connaitront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-meme. Mon pere et ma
mere ont en toi pleine confiance. Tu intercederas pour nous,
n'est-ce pas?"
Le vieillard fut touche.
"O mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il, quoique tu veuilles
te marier trop tot, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
que ce serait pecher que de laisser passer une occasion pareille.
Je ferai ce que tu desires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
et je dirai en toute soumission a tes parents qu'une telle fiancee
n'a pas besoin de dot."
Je remerciai Saveliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
Dans mon agitation, je me remis a babiller. D'abord Zourine
m'ecouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
vagues, puis enfin il repondit a l'une de mes questions par un
ronflement aigu, et j'imitai son exemple.
Le lendemain, quand je communiquai mes plans a Marie, elle en
reconnut la justesse, et consentit a leur execution. Comme le
detachement de Zourine devait quitter la ville le meme jour, et
qu'il n'y avait plus d'hesitation possible, je me separai de Marie
apres l'avoir confiee a Saveliitch, et lui avoir donne une lettre
pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute eploree; je ne
pus rien lui repondre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments
de mon ame devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez
Zourine, silencieux et pensif, il voulut m'egayer, j'esperais me
distraire; nous passames bruyamment la journee, et le lendemain
nous nous mimes en marche.
C'etait vers la fin du mois de fevrier. L'hiver, qui avait rendu
les manoeuvres difficiles, touchait a son terme, et nos generaux
s'appretaient a une campagne combinee. Pougatcheff avait rassemble
ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. A l'approche de
nos forces, les villages revoltes rentraient dans le devoir.
Bientot le prince Galitzine remporta, une victoire complete sur
Pougatcheff, qui s'etait aventure pres de la forteresse de
Talitcheff: le vainqueur debloqua Orenbourg, et il semblait avoir
porte le coup de grace a la rebellion. Sur ces entrefaites,
Zourine avait ete detache contre des Bachkirs revoltes, qui se
disperserent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
printemps, qui fit deborder les rivieres et coupa ainsi les
routes, nous surprit dans un petit village tatar, ou nous nous
consolions de notre inaction par l'idee que cette petite guerre
d'escarmouches avec des brigands allait bientot se terminer.
Mais Pougatcheff n'avait pas ete pris: il reparut bientot dans les
forges de la Siberie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
recommenca ses brigandages. Nous apprimes bientot la destruction
des forteresses de Siberie, puis la prise de Khasan, puis la
marche audacieuse de l'usurpateur sur Moscou. Zourine recut
l'ordre de passer la Volga.
Je ne m'arreterai pas au recit des evenements de la guerre.
Seulement je dirai que les calamites furent portees au comble. Les
gentilshommes se cachaient dans les bois; l'autorite n'avait plus
de force nulle part; les chefs des detachements isoles punissaient
ou faisaient grace sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
vaste et beau pays etait mis a feu et a sang. Que Dieu ne nous
fasse plus voir une revolte aussi insensee et aussi impitoyable!
Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint a fuir de
nouveau. Zourine recut, bientot apres, la nouvelle de la prise du
bandit et l'ordre de s'arreter. La guerre etait finie. Il m'etait
donc enfin possible de retourner chez mes parents. L'idee de les
embrasser et de revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me
remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
me disait en haussant les epaules: "Attends, attends que tu sois
marie; tu verras que tout ira au diable".
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