La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine
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Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine
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Il me presenta un papier plie, et partit aussitot au galop. Je
l'ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
"Dieu a voulu me priver tout a coup de mon pere et de ma mere. Je
n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours a
vous, parce que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et
que vous etes toujours pret a secourir ceux qui souffrent. Je prie
Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'a vous. Maximitch m'a
promis de vous la faire parvenir. Palachka a oui dire aussi a
Maximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
vous ne vous menagez pas, sans penser a ceux qui prient Dieu pour
vous avec des larmes. Je suis restee longtemps malade, et lorsque
enfin j'ai ete guerie, Alexei Ivanitch, qui commande ici a la
place de feu mon pere, a force le pere Garasim de me remettre
entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
sa garde dans notre maison. Alexei Ivanitch me force a l'epouser.
Il dit qu'il m'a sauve la vie en ne decouvrant pas la ruse
d'Akoulina Pamphilovna quand elle m'a fait passer pres des
brigands pour sa niece; mais il me serait plus facile de mourir
que de devenir la femme d'un homme comme Chvabrine. Il me traite
avec beaucoup de cruaute, et menace, si je ne change pas d'avis,
si je ne consens pas a ses propositions, de me conduire dans le
camp du bandit, ou j'aurai le sort d'Elisabeth Kharloff[55]. J'ai
prie Alexei Ivanitch de me donner quelque temps pour reflechir. Il
m'a accorde trois jours; si, apres trois jours, je ne deviens pas
sa femme, je n'aurai plus de menagement a attendre. O mon pere
Piotr Andreitch, vous etes mon seul protecteur. Defendez-moi,
pauvre fille. Suppliez le general et tous vos chefs de nous
envoyer du secours aussitot que possible, et venez vous-meme si
vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
"Marie Mironoff."
Je manquai de devenir fou a la lecture de cette lettre. Je
m'elancai vers la ville, en donnant sans pitie de l'eperon a mon
pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tete mille
projets pour delivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m'arreter
a aucun. Arrive dans la ville, j'allai droit chez le general, et
j'entrai en courant dans sa chambre.
Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'ecume.
En me voyant, il s'arreta; mon aspect sans doute l'avait frappe,
car il m'interrogea avec une sorte d'anxiete sur la cause de mon
entree si brusque.
"Votre Excellence, lui dis-je, j'accours aupres de vous comme
aupres de mon pauvre pere. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
bonheur de toute ma vie.
-- Qu'est-ce que c'est, mon pere? demanda le general stupefait;
que puis-je faire pour toi? Parle.
-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
forteresse de Belogorsk."
Le general me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais
perdu la tete, et il ne se trompait pas beaucoup.
"Comment? comment? balayer la forteresse de Belogorsk! dit-il
enfin.
-- Je vous reponds du succes, repris-je avec chaleur; laissez-moi
seulement sortir.
-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tete. Sur une si grande
distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication
avec le principal point strategique, ce qui le mettrait en mesure
de remporter sur vous une victoire complete et decisive. Une
communication interceptee, voyez-vous..."
Je m'effrayai en le voyant entraine dans des dissertations
militaires, et je me hatai de l'interrompre.
"La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'ecrire une
lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force a devenir sa
femme.
-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe
sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
attendant, il faut prendre patience.
-- Prendre patience! m'ecriai-je hors de moi. Mais d'ici la il
fera violence a Marie.
-- Oh! repondit le general. Mais cependant ce ne serait pas un
grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'etre la femme
de Chvabrine, qui peut maintenant la proteger. Et quand nous
l'aurons fusille, alors, avec l'aide de Dieu, les fiances se
trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
filles; je veux dire qu'une veuve trouve plus facilement un mari.
-- J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la ceder a
Chvabrine.
-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends a present; tu es
probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre
affaire. Pauvre garcon! Mais cependant il ne m'est pas possible de
te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expedition est
deraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilite."
Je baissai la tete; le desespoir m'accablait. Tout a coup une idee
me traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans
le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
CHAPITRE XI
_LE CAMP DES REBELLES_
Je quittai le general et m'empressai de retourner chez moi.
Saveliitch me recut avec ses remontrances ordinaires.
"Quel plaisir trouves-tu, seigneur, a batailler contre ces
brigands ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont
pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
faisais la guerre aux Turcs ou aux Suedois! Mais c'est une honte
de dire a qui tu la fais."
J'interrompis son discours:
"Combien ai-je en tout d'argent?
-- Tu en as encore assez, me repondit-il d'un air satisfait. Les
coquins ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler."
En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotee
toute remplie de pieces de monnaie d'argent.
"Bien, Saveliitch, lui dis-je; donne-moi la moitie de ce que tu as
la, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
Belogorsk.
-- O mon pere Piotr Andreitch, dit mon bon menin d'une voix
tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
mettre en route maintenant que tous les passages sont coupes par
les voleurs? Prends du moins pitie de tes parents, si tu n'as pas
pitie de toi-meme. Ou veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
aller des quatre cotes."
Mais ma resolution etait inebranlable.
"Il est trop tard pour reflechir, dis-je au vieillard, je dois
partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
Saveliitch, Dieu est plein de misericorde; nous nous reverrons
peut-etre. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de
depenser mon argent, ne fais pas l'avare; achete tout ce qui t'est
necessaire, meme en payant les choses trois fois leur valeur. Je
te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
jours...
-- Que dis-tu la, seigneur? interrompit Saveliitch; que je te
laisse aller seul! mais ne pense pas meme a m'en prier. Si tu as
resolu de partir, j'irai avec toi, fut-ce a pied, mais je ne
t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derriere une
muraille de pierre! mais j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que
tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas."
Je savais bien qu'il n'y avait pas a disputer contre Saveliitch,
et je lui permis de se preparer pour le depart. Au bout d'une
demi-heure, j'etais en selle sur mon cheval, et Saveliitch sur une
rosse maigre et boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait
donnee pour rien, n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnames
les portes de la ville; les sentinelles nous laisserent passer, et
nous sortimes enfin d'Orenbourg.
Il commencait a faire nuit. La route que j'avais a suivre passait
devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
etait encombree et cachee par la neige; mais a travers la steppe
se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelees.
J'allais au grand trot. Saveliitch avait peine a me suivre, et me
criait a chaque instant:
"Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
rosse ne peut pas attraper ton diable a longues jambes. Pourquoi
te hates-tu de la sorte? Est-ce que nous allons a un festin? Nous
sommes plutot sous la hache, Piotr Andreitch! O Seigneur Dieu! cet
enfant de boyard perira pour rien."
Bientot nous vimes etinceler les feux de Berd. Nous approchames
des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles a
la bourgade. Saveliitch, sans rester pourtant en arriere,
n'interrompait pas ses supplications lamentables. J'esperais
passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j'apercus
tout a coup dans l'obscurite cinq paysans armes de gros batons.
C'etait une garde avancee du camp de Pougatcheff. On nous cria:
"Qui vive?" Ne sachant pas le mot d'ordre, je voulais passer
devant eux sans repondre; mais ils m'entourerent a l'instant meme,
et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
et frappai le paysan sur la tete. Son bonnet lui sauva la vie;
cependant il chancela et lacha la bride. Les autres s'effrayerent
et se jeterent de cote. Profitant de leur frayeur, je piquai des
deux et partis au galop. L'obscurite de la nuit, qui
s'assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
regardant en arriere, je vis que Saveliitch n'etait plus avec moi.
Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n'avait pu se
debarrasser des brigands. Qu'avais-je a faire? Apres avoir attendu
quelques instants, et certain qu'on l'avait arrete, je tournai mon
cheval pour aller a son secours.
En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la
voix de mon Saveliitch. Hatant le pas, je me trouvai bientot a la
portee des paysans de la garde avancee qui m'avait arrete quelques
minutes auparavant. Saveliitch etait au milieu d'eux. Ils avaient
fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se preparaient
a le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jeterent sur
moi avec de grands cris, et dans un instant je fus a bas de mon
cheval. L'un d'eux, leur chef, a ce qu'il parait, me declara
qu'ils allaient nous conduire devant le tsar.
"Et notre pere, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre a
l'heure meme, ou si l'on doit attendre la lumiere de Dieu."
Je ne fis aucune resistance. Saveliitch imita mon exemple, et les
sentinelles nous emmenerent en triomphe.
Nous traversames le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
maisons de paysans etaient eclairees. On entendait partout des
cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
mais personne ne fit attention a nous et ne reconnut en moi un
officier d'Orenbourg. On nous conduisit a une _isba_ qui faisait
l'angle de deux rues. Pres de la porte se trouvaient quelques
tonneaux de vin et deux pieces de canon.
"Voila le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous
annoncer."
Il entra dans _l'isba_. Je jetai un coup d'oeil sur Saveliitch; le
vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prieres.
Nous attendimes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
"Viens, notre pere a ordonne de faire entrer l'officier".
J'entrai dans _l'isba_, ou dans le palais, comme l'appelait le
paysan. Elle etait eclairee par deux chandelles en suif, et les
murs etaient tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles,
les bancs, la table, le petit pot a laver les mains suspendu a une
corde, l'essuie-main accroche a un clou, la fourche a enfourner
dressee dans un coin, le rayon en bois charge de pots en terre,
tout etait comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
la main sur la hanche. Autour de lui etaient ranges plusieurs de
ses principaux chefs avec une expression forcee de soumission et
de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivee d'un
officier d'Orenbourg avait eveille une grande curiosite chez les
rebelles, et qu'ils s'etaient prepares a me recevoir avec pompe.
Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravite
disparut tout a coup.
"Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacite. Comment te
portes-tu? pourquoi Dieu t'amene-t-il ici?"
Je repondis que je m'etais mis en voyage pour mes propres
affaires, et que ses gens m'avaient arrete.
"Et pour quelles affaires?" demanda-t-il.
Je ne savais que repondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne
voulais pas m'expliquer devant temoins, fit signe a ses camarades
de sortir. Tous obeirent, a l'exception de deux qui ne bougerent
pas de leur place.
"Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien."
Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
l'usurpateur. L'un d'eux, petit vieillard chetif et courbe, avec
une maigre barbe grise, n'avait rien de remarquable qu'un large
ruban bleu passe en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
Mais je n'oublierai jamais son compagnon. Il etait de haute
taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
Une epaisse barbe rousse, des yeux gris et percants, un nez sans
narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
donnaient a son large visage couture de petite verole une etrange
et indefinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
sus plus tard, etait le caporal deserteur Beloborodoff. L'autre,
Athanase Sokoloff, surnomme Khlopoucha[56], etait un criminel
condamne aux mines de Siberie, d'ou il s'etait evade trois fois.
Malgre les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette
societe ou j'etais jete d'une maniere si inattendue fit sur moi
une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite a
moi-meme par ses questions.
"Parle; pour quelles affaires as-tu quitte Orenbourg?"
Une idee singuliere me vint a l'esprit. Il me sembla que la
Providence, en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
donnait par la l'occasion d'executer mon projet Je me decidai a la
saisir, et sans reflechir longtemps au parti que je prenais, je
repondis a Pougatcheff:
"J'allais a la forteresse de Belogorsk pour y delivrer une
orpheline qu'on opprime."
Les yeux de Pougatcheff s'allumerent.
"Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'ecria-t-il.
Eut-il un front de sept pieds, il n'echapperait point a ma
sentence. Parle, quel est le coupable?
-- Chvabrine, repondis-je; il tient en esclavage la meme jeune
fille que tu as vue chez la femme du pretre, et il veut la
contraindre a devenir sa femme.
-- Je vais lui donner une lecon, a Chvabrine, s'ecria Pougatcheff
d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi
a sa tete et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix
enrouee. Tu t'es trop hate de donner a Chvabrine le commandement
de la forteresse, et maintenant tu te hates trop de le pendre. Tu
as deja offense les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
chef; ne va donc pas offenser a present les gentilshommes en les
suppliciant a la premiere accusation.
-- Il n'y a ni a les combler de graces ni a les prendre en pitie,
dit a son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de
mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de
bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigne nous rendre
visite? S'il ne te reconnait pas pour tsar, il n'a pas a te
demander justice; et s'il te reconnait, pourquoi est-il reste
jusqu'a present a Orenbourg au milieu de tes ennemis?
N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y
allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grace nous est
envoyee par les generaux d'Orenbourg."
La logique du vieux scelerat me sembla plausible a moi-meme. Un
frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff apercut mon
trouble.
"Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me
semble que mon feld-marechal a raison. Qu'en penses-tu?"
Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma resolution. Je lui
repondis avec calme que j'etais en sa puissance, et qu'il pouvait
faire de moi ce qu'il voulait.
"Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel etat est
votre ville.
-- Grace a Dieu, repondis-je, tout y est en bon ordre.
-- En bon ordre! repeta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
faim."
L'usurpateur disait la verite; mais d'apres le devoir que
m'imposait mon serment, je l'assurai que c'etait un faux bruit, et
que la place d'Orenbourg etait suffisamment approvisionnee.
"Tu vois, s'ecria le petit vieillard, qu'il te trompe avec
impudence. Tous les fuyards declarent unanimement que la famine et
la peste sont a Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore
comme un mets d'honneur. Et Sa Grace nous assure que tout est en
abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au meme gibet
ce jeune garcon, pour qu'ils n'aient rien a se reprocher."
Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ebranle
Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit a contredire son
camarade.
"Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'a pendre et a
etrangler, il te va bien de faire le heros. A te voir, on ne sait
ou ton ame se tient; tu regardes deja dans la fosse, et tu veux
faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur
la conscience?
-- Mais quel saint es-tu toi-meme? repartit Beloborodoff; d'ou te
vient cette pitie?
-- Sans doute, repondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pecheur,
et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
d'avoir verse du sang chretien. Mais j'ai tue mon ennemi, et non
pas mon hote, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
mais non a la maison et derriere le poele, avec la hache et la
massue, et non pas avec des commerages de vieille femme."
Le vieillard detourna la tete, et grommela entre ses dents:
"Narines arrachees!
-- Que murmures-tu la, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en
donnerai, des narines arrachees; attends un peu, ton temps viendra
aussi. J'espere en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
jour, et jusque-la prends garde que je ne t'arrache ta vilaine
barbiche.
-- Messieurs les generaux, dit Pougatcheff avec dignite, finissez
vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
chiens galeux d'Orenbourg fretillaient des jambes sous la meme
traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens a nous se
mordaient entre eux."
Khlopoucha et Beloborodoff ne dirent mot, et echangerent un sombre
regard. Je sentis la necessite de changer le sujet de l'entretien,
qui pouvait se terminer pour moi d'une fort desagreable facon. Me
tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: "Ah!
j'avais oublie de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
Sans toi je ne serais pas arrive jusqu'a la ville, car je serais
mort de froid pendant le trajet."
Ma ruse reussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
"La beaute de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son
habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire;
qu'as-tu a faire avec cette jeune fille que Chvabrine persecute?
n'aurait-elle pas accroche ton jeune coeur, eh?
-- Elle est ma fiancee, repondis-je a Pougatcheff en m'apercevant
du changement favorable qui s'operait eu lui, et ne voyant aucun
risque a lui dire la verite.
-- Ta fiancee! s'ecria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit
plus tot? Nous te marierons, et nous nous en donnerons a tes
noces."
Puis, se tournant vers Beloborodoff: "Ecoute, feld-marechal, lui
dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
nous a souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le
matin est plus sage que le soir."
J'aurais refuse de bon coeur l'honneur qui m'etait propose; mais
je ne pouvais m'en defendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
du maitre de _l'isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche,
apporterent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
de biere. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois a la table de
Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
L'orgie dont je devins le temoin involontaire continua jusque bien
avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des
convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons
se leverent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
ou je trouvai Saveliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous
clef. Mon menin etait si etonne de tout ce qu'il voyait et de tout
ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre
question. Il se coucha dans l'obscurite, et je l'entendis
longtemps gemir et se plaindre. Enfin il se mit a ronfler, et moi,
je m'abandonnai a des reflexions qui ne me laisserent pas fermer
l'oeil un instant de la nuit.
Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je
me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
attelee de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, etait vetu d'un
habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses
convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de
soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir
precedent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de
m'asseoir a ses cotes dans la _kibitka_.
Nous primes place.
"A la forteresse de Belogorsk!" dit Pougatcheff au robuste cocher
tatar qui, debout, dirigeait l'attelage.
Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'elancerent, la
clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
"Arrete! arrete!" s'ecria une voix que je ne connaissais que trop;
et je vis Saveliitch qui courait a notre rencontre. Pougatcheff
fit arreter.
"O mon pere Piotr Andreitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas
dans mes vieilles annees au milieu de ces scel...
-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
-- Merci, tsar, merci, mon propre pere, repondit Saveliitch en
prenant place; que Dieu te donne cent annees de vie pour avoir
rassure un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lievre."
Ce _touloup_ de lievre pouvait a la fin facher serieusement
Pougatcheff, Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas
entendre cette mention deplacee. Les chevaux se remirent au galop.
Le peuple s'arretait dans la rue, et chacun nous saluait en se
courbant jusqu'a la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
de tete a droite et a gauche. En un instant nous sortimes de la
bourgade et primes notre course sur un chemin bien fraye.
On peut aisement se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue a jamais
pour moi. Je me representais le moment de notre reunion; mais
aussi je pensais a l'homme dans les mains duquel se trouvait ma
destinee, et qu'un etrange concours de circonstances attachait a
moi par un lien mysterieux. Je me rappelais la cruaute brusque, et
les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le defenseur de
ma fiancee. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fut la fille du
capitaine Mironoff; Chvabrine, pousse a bout, etait capable de
tout lui reveler, et Pougatcheff pouvait apprendre la verite par
d'autres voies. Alors, que devenait Marie? A cette idee un frisson
subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
tete.
Tout a coup Pougatcheff interrompit mes reveries: "A quoi, Votre
Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
-- Comment veux-tu que je ne pense pas? repondis-je; je suis un
officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
maintenant je voyage avec toi, dans la meme voiture, et tout le
bonheur de ma vie depend de toi.
-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?"
Je repondis qu'ayant deja recu de lui grace de la vie, j'esperais,
non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
"Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur.
Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver a toute force que
tu es un espion et qu'il fallait te mettre a la torture, puis te
pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
voix de peur que Saveliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce
que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le pretend
ta confrerie."
Me rappelant la prise de la forteresse de Belogorsk je ne crus pas
devoir le contredire, et ne repondis mot.
"Que dit-on de moi a Orenbourg? demanda Pougatcheff apres un court
silence.
-- Mais on dit que tu n'es pas facile a mater. Il faut en
convenir, tu nous as donne de la besogne."
Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-
propre.
"Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier.
Connait-on chez vous, a Orenbourg, la bataille de Iouzeieff[58]?
Quarante generaux ont ete tues, quatre armees faites prisonnieres.
Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?"
La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drole.
"Qu'en penses-tu toi-meme? lui dis-je; pourrais-tu battre
Frederic?
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