La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine
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Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine
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Les convives burent encore chacun une rasade, se leverent de
table, et prirent conge de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
mais Pougatcheff me dit:
"Reste la, je veux te parler."
Nous demeurames en tete-a-tete.
Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
gauche avec une expression indefinissable de ruse et de moquerie.
Enfin, il partit d'un long eclat de rire, et avec une gaiete si
peu feinte, que moi-meme, en le regardant, je me mis a rire sans
savoir pourquoi.
"Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
quand mes garcons t'ont jete la corde au cou? je crois que le ciel
t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais
balance sous la traverse sans ton domestique. J'ai reconnu a
l'instant meme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pense, Votre
Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au gite dans la steppe
etait le grand tsar lui-meme?"
En disant ces mots, il prit un air grave et mysterieux.
"Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait
grace pour ta vertu, et pour m'avoir rendu service quand j'etais
force de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j'aurai
recouvre mon empire. Promets-tu de me servir avec zele?"
La question du bandit et son impudence me semblerent si risibles
que je ne pus reprimer un sourire.
"Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en froncant le sourcil; est-ce
que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? reponds-moi
franchement."
Je me troublai. Reconnaitre un vagabond pour empereur, je n'en
etais pas capable; cela me semblait une impardonnable lachete.
L'appeler imposteur en face, c'etait me devouer a la mort; et le
sacrifice auquel j'etais pret sous le gibet, en face de tout le
peuple et dans la premiere chaleur de mon indignation, me
paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
Pougatcheff attendait ma reponse dans un silence farouche. Enfin
(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
meme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
humaine. Je repondis a Pougatcheff:
"Ecoute, je te dirai toute la verite. Je t'en fais juge. Puis-je
reconnaitre en toi un tsar? tu es un homme d'esprit; tu verrais
bien que je mens.
-- Qui donc suis-je d'apres toi?
-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
perilleux."
Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
"Tu ne crois donc pas que je sois l'empereur Pierre? Eh bien!
soit. Est-ce qu'il n'y a pas de reussite pour les gens hardis?
est-ce qu'anciennement Grichka Otrepieff[50] n'a pas regne! Pense
de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est-ce que te
fait l'un ou l'autre? Qui est pope est pere. Sers-moi fidelement
et je ferai de toi un feld-marechal et un prince. Qu'en dis-tu?
-- Non, repondis-je avec fermete; je suis gentilhomme; j'ai prete
serment a Sa Majeste l'imperatrice; je ne puis te servir. Si tu me
veux du bien en effet, renvoie-moi a Orenbourg."
Pougatcheff se mit a reflechir:
"Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
porter les armes contre moi?
-- Comment veux-tu que je te le promette? repondis-je; tu sais
toi-meme que cela ne depend pas de ma volonte. Si l'on m'ordonne
de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
maintenant, tu veux que tes subordonnes t'obeissent. Comment puis-
je refuser de servir, si l'on a besoin de mon service? Ma tete est
dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
mourir, que Dieu te juge; mais je t'ai dit la verite."
Ma franchise plut a Pougatcheff.
"Soit, dit-il en me frappant sur l'epaule; il faut punir jusqu'au
bout, ou faire grace jusqu'au bout. Va-t'en des quatre cotes, et
fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
maintenant va te coucher; j'ai sommeil moi-meme."
Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit etait calme
et froide; la lune et les etoiles, brillant de tout leur eclat,
eclairaient la place et le gibet. Tout etait tranquille et sombre
dans le reste de la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaret
ou se voyait de la lumiere et ou s'entendaient les cris des
buveurs attardes. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
portes et les volets etaient fermes; tout y semblait parfaitement
tranquille.
Je rentrai chez moi et trouvai Saveliitch qui deplorait mon
absence. La nouvelle de ma liberte recouvree le combla de joie.
"Graces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
jour, et nous irons a la garde de Dieu. Je t'ai prepare quelque
petite chose; mange, mon pere, et dors jusqu'au matin, tranquille
comme dans la poche du Christ...
Je suivis son conseil, et, apres avoir soupe de grand appetit, je
m'endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigue d'esprit que de
corps.
CHAPITRE IX
_LA SEPARATION_
De tres bonne heure le tambour me reveilla. Je me rendis sur la
place. La, les troupes de Pougatcheff commencaient a se ranger
autour de la potence ou se trouvaient encore attachees les
victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient a cheval; les
soldats de pied, l'arme au bras; les enseignes flottaient.
Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le notre, etaient
poses sur des affuts de campagne. Tous les habitants s'etaient
reunis au meme endroit, attendant l'usurpateur. Devant le perron
de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
corps de la commandante; on l'avait pousse de cote et recouvert
d'une mechante natte d'ecorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
maison. Toute la foule se decouvrit. Pougatcheff s'arreta sur le
perron, et dit le bonjour a tout le monde. L'un des chefs lui
presenta un sac rempli de pieces de cuivre, qu'il se mit a jeter a
pleines poignees. Le peuple se precipita pour les ramasser, en se
les disputant avec des coups. Les principaux complices de
Pougatcheff l'entourerent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
regards se rencontrerent, il put lire le mepris dans le mien, et
il detourna les yeux avec une expression de haine veritable et de
feinte moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
signe de la tete, et m'appela pres de lui.
"Ecoute, me dit-il, pars a l'instant meme pour Orenbourg. Tu
declareras de ma part au gouverneur et a tous les generaux qu'ils
aient a m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
avec soumission et amour filial; sinon ils n'eviteront pas un
supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie."
Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: "Voila,
enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obeissez-lui en toute
chose; il me repond de vous et de la forteresse".
J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maitre de
la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
il s'elanca rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques
qui s'appretaient a le soutenir.
En ce moment, je vis sortir de la foule mon Saveliitch; il
s'approcha de Pougatcheff, et lui presenta une feuille de papier.
Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
"Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignite.
-- Lis, tu daigneras voir", repondit Saveliitch.
Pougatcheff recut le papier et l'examina longtemps d'un air
d'importance. "Tu ecris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
lucides[51] ne peuvent rien dechiffrer. Ou est mon secretaire en
chef?"
Un jeune garcon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de
Pougatcheff. "Lis a haute voix", lui dit l'usurpateur en lui
presentant le papier. J'etais extremement curieux de savoir a quel
propos mon menin s'etait avise d'ecrire a Pougatcheff. Le
secretaire en chef se mit a epeler d'une voix retentissante ce qui
va suivre:
"Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayee:
six roubles.
-- Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
froncant le sourcil.
-- Ordonne de lire plus loin", repondit Saveliitch avec un calme
parfait.
Le secretaire en chef continua sa lecture:
"Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
"Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
"Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
roubles.
"Une cassette avec un service a the: deux roubles et demi.
-- Qu'est-ce que toute cette betise? s'ecria Pougatcheff. Que me
font ces cassettes a the et ces pantalons avec des manchettes?"
Saveliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit a expliquer
la chose: "Cela, mon pere, daigne comprendre que c'est la note du
bien de mon maitre emporte par les scelerats.
-- Quels scelerats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.
-- Pardon, la langue m'a tourne, repondit Saveliitch; pour des
scelerats, non, ce ne sont pas des scelerats; mais cependant tes
garcons ont bien fouille et bien vole; il faut en convenir. Ne te
fache pas; le cheval a quatre jambes, et pourtant il bronche.
Ordonne de lire jusqu'au bout.
-- Voyons, lis."
Le secretaire continua:
"Une couverture en perse, une autre en taffetas ouate: quatre
roubles.
"Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
roubles.
"Et encore un petit _touloup_ en peau de lievre, dont on a fait
abandon a Ta Grace dans le gite de la steppe: quinze roubles.
-- Qu'est-ce que cela?" s'ecria Pougatcheff dont les yeux
etincelerent tout a coup.
J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
s'embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
l'interrompit.
"Comment as-tu bien ose m'importuner de pareilles sottises?
s'ecria-t-il en arrachant le papier des mains du secretaire, et en
le jetant au nez de Saveliitch. Sot vieillard! On vous a
depouilles, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
eternellement prier Dieu pour moi et mes garcons, de ce que toi et
ton maitre vous ne pendez pas la-haut avec les autres rebelles...
Un _touloup_ en peau de lievre! je te donnerai un _touloup_ en
peau de lievre! Mais sais-tu bien que je te ferai ecorcher vif
pour qu'on fasse des _touloups_ de ta peau.
-- Comme il te plaira, repondit Saveliitch; mais je ne suis pas un
homme libre, et je dois repondre du bien de mon seigneur."
Pougatcheff etait apparemment dans un acces de grandeur d'ame. Il
detourna la tete, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
forteresse. Le peuple lui fit cortege. Je restai seul sur la place
avec Saveliitch. Mon menin tenait dans la main son memoire, et le
considerait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
Mais sa sage intention ne lui reussit pas. J'allais le gronder
vertement pour ce zele deplace, et je ne pus m'empecher de rire.
"Ris, seigneur, ris, me dit Saveliitch; mais quand il te faudra
remonter ton menage a neuf, nous verrons si tu auras envie de
rire."
Je courus a la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
du pope vint a ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse
nouvelle. Pendant la nuit, la fievre chaude s'etait declaree chez
la pauvre fille. Elle avait le delire. Akoulina Pamphilovna
m'introduisit dans sa chambre. J'approchai doucement du lit. Je
fus frappe de l'effrayant changement de son visage. La malade ne
me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
entendre le pere Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
apparence, s'efforcaient de me consoler. De lugubres idees
m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissee seule et
sans defense au pouvoir des scelerats, m'effrayait autant que me
desolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
m'epouvantait. Reste chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur,
dans la forteresse ou se trouvait la malheureuse fille objet de sa
haine, il etait capable de tous les exces. Que devais-je faire?
comment la secourir, comment la delivrer? Un seul moyen restait et
je l'embrassai. C'etait de partir en toute hate pour Orenbourg,
afin de presser la delivrance de Belogorsk, et d'y cooperer, si
c'etait possible. Je pris conge du pope et d'Akoulina Pamphilovna,
en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
considerais deja comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
"Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piotr
Andreitch; peut-etre nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
Ne nous oubliez pas et ecrivez-nous souvent. Vous excepte, la
pauvre Marie Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur."
Sorti sur la place, je m'arretai un instant devant le gibet, que
je saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en
compagnie de Saveliitch, qui ne m'abandonnait pas.
J'allais ainsi, plonge dans mes reflexions, lorsque j'entendis
tout d'un coup derriere moi un galop de chevaux. Je tournai la
tete et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
que je l'attendisse. Je m'arretai, et reconnus bientot notre
_ouriadnik_. Apres nous avoir rejoints au galop, il descendit de
son cheval, et me remettant la bride de l'autre: "Votre
Seigneurie, me dit-il, notre pere vous fait don d'un cheval et
d'une pelisse de son epaule."
A la selle etait attache un simple _touloup_ de peau de mouton.
"Et de plus, ajouta-t-il en hesitant, il vous donne un demi-
rouble... Mais je l'ai perdu en route; excusez genereusement."
Saveliitch le regarda de travers: "Tu l'as perdu en route, dit-il;
et qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronte que tu es?
-- Ce qui sonne dans ma poche! repliqua l'_ouriadnik_ sans se
deconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c'est un mors de bride
et non un demi-rouble.
-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
celui qui t'envoie; tache meme de retrouver en t'en allant le
demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
cheval; je prierai eternellement Dieu pour vous."
A ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
fut bientot hors de la vue.
Je mis le _touloup_ et montai a cheval, prenant Saveliitch en
croupe.
"Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas
inutilement que j'ai presente ma supplique au bandit? Le voleur a
eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
paysan ne vaillent pas la moitie de ce que ces coquins nous ont
vole et de ce que tu as toi-meme daigne lui donner en present,
cependant ca peut nous etre utile. D'un mechant chien, meme une
poignee de poils."
CHAPITRE X
_LE SIEGE_
En approchant d'Orenbourg, nous apercumes une foule de forcats
avec les tetes rasees et des visages defigures par les tenailles
du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
emportaient sur des brouettes les decombres qui remplissaient le
fosse; d'autres creusaient la terre avec des beches. Des macons
transportaient des briques et reparaient les murailles. Les
sentinelles nous arreterent aux portes pour demander nos
passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
de Belogorsk, il nous conduisit tout droit chez le general. Je le
trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
d'automne avait deja depouilles de leurs feuilles, et, avec l'aide
d'un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sante. Il
parut tres content de me voir, et se mit a me questionner sur les
terribles evenements dont j'avais ete le temoin. Je le lui
racontai. Le vieillard m'ecoutait avec attention, et, tout en
m'ecoutant, coupait les branches mortes.
"Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est
tommage, il avait ete pon officier. Et matame Mironoff, elle etait
une ponne tame, et passee maitresse pour saler les champignons. Et
qu'est devenue Macha, la fille du capitaine?"
Je lui repondis qu'elle etait restee a la forteresse, dans la
maison du pope.
"Aie! aie! aie! fit le general, c'est mauvais, c'est tres mauvais;
il est tout a fait impossible de compter sur la discipline des
brigands."
Je lui fis observer que la forteresse de Belogorsk n'etait pas
fort eloignee, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
a envoyer un detachement de troupes pour en delivrer les pauvres
habitants. Le general hocha la tete avec un air de doute.
"Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d'en parler. Je te
prie de venir prendre le the chez moi. Il y aura ce soir conseil
de guerre; tu peux nous donner des renseignements precis sur ce
coquin de Pougatcheff et sur son armee. Va te reposer en
attendant."
J'allai au logis qu'on m'avait designe, et ou deja s'installait
Saveliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixee. Le lecteur
peut bien croire que je n'avais garde de manquer a ce conseil de
guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
A l'heure indiquee, j'etais chez le general.
Je trouvai chez lui l'un des employes civils d'Orenbourg, le
directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
vieillard gros et rouge, vetu d'un habit de soie moiree. Il se mit
a m'interroger sur le sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son
compere, et souvent il m'interrompait par des questions
accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
prouvaient pas un homme verge dans les choses de la guerre,
montraient en lui de l'esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
temps, les autres convies s'etaient reunis. Quand tous eurent pris
place, et qu'on eut offert a chacun une tasse de the, le general
exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l'affaire
en question.
"Maintenant, messieurs, il nous faut decider de quelle maniere
nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
defensivement? Chacune de ces deux manieres a ses avantages et ses
desavantages. La guerre offensive presente plus d'espoir d'une
rapide extermination de l'ennemi; mais la guerre defensive est
plus sure et presente moins de dangers. En consequence, nous
recueillerons les voix suivant l'ordre legal, c'est-a-dire en
consultant d'abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
l'enseigne, continua-t-il en s'adressant a moi, daignez nous
enoncer votre opinion."
Je me levai et, apres avoir depeint en peu de mots Pougatcheff et
sa troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'etait pas en etat de
resister a des forces disciplinees.
Mon opinion fut accueillie par les employes civils avec un visible
mecontentement. Ils y voyaient l'impertinence etourdie d'un jeune
homme. Un murmure s'eleva, et j'entendis distinctement le mot
_suceur de lait_[53] prononce a demi-voix. Le general se tourna de
mon cote et me dit en souriant:
"Monsieur l'enseigne, les premieres voix dans les conseils de
guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
nous allons continuer a recueillir les votes. Monsieur le
conseiller de college, dites-nous votre opinion."
Le petit vieillard en habit d'etoffe moiree se hata d'avaler sa
troisieme tasse de the, qu'il avait melange d'une forte dose de
rhum.
"Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni
offensivement ni defensivement.
-- Comment cela, monsieur le conseiller de college? repartit le
general stupefait. La tactique ne presente pas d'autres moyens; il
faut agir offensivement ou defensivement.
-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].
-- Eh! oh! votre opinion est tres judicieuse; les actions
subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tete du
coquin soixante-dix ou meme cent roubles a prendre sur les fonds
secrets.
-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
belier kirghise au lieu d'etre un conseiller de college, si ces
voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaine par les pieds et
les mains.
-- Nous y reflechirons et nous en parlerons encore, reprit le
general. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre
legal."
Toutes les opinions furent contraires a la mienne. Les assistants
parlerent a l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes,
de l'incertitude du succes, de la necessite de la prudence, et
ainsi de suite. Tous etaient d'avis qu'il valait mieux rester
derriere une forte muraille en pierre, sous la protection du
canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
quand toutes les opinions se furent manifestees, le general secoua
la cendre de sa pipe, et prononca le discours suivant:
"Messieurs, je dois tous declarer que, pour ma part, je suis
entierement de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est
fondee sur les preceptes de la saine tactique, qui prefere presque
toujours les mouvements offensifs aux mouvements defensifs."
Il s'arreta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employes
civils, qui chuchotaient entre eux d'un air d'inquietude et de
mecontentement.
"Mais, messieurs, continua le general en lachant avec un soupir
une longue bouffee de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si
grande responsabilite, quand il s'agit de la surete des provinces
confiees a mes soins par Sa Majeste Imperiale, ma gracieuse
souveraine. C'est pour cela que je me vois contraint de me ranger
a l'avis de la majorite, laquelle a decide que la prudence ainsi
que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siege
qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l'ennemi
par la force de l'artillerie, et, si la possibilite s'en fait
voir, par des sorties bien dirigees."
Ce fut le tour des employes de me regarder d'un air moqueur. Le
conseil se separa. Je ne pus m'empecher de deplorer la faiblesse
du respectable soldat qui, contrairement a sa propre conviction,
s'etait decide a suivre l'opinion d'ignorants sans experience.
Plusieurs jours apres ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
fidele a sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des
murailles de la ville, je pris connaissance de l'armee des
rebelles. Il me sembla que leur nombre avait decuple depuis le
dernier assaut dont j'avais ete temoin. Ils avaient aussi de
l'artillerie enlevee dans les petites forteresses conquises par
Pougatcheff. En me rappelant la decision du conseil, je previs une
longue captivite dans les murs d'Orenbourg, et j'etais pret a
pleurer de depit.
Loin de moi l'intention de decrire le siege d'Orenbourg, qui
appartient a l'histoire et non a des memoires de famille. Je dirai
donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
l'autorite, ce siege fut desastreux pour les habitants, qui eurent
a souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie a
Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
la decision de la destinee. Tous se plaignaient de la disette, qui
etait affreuse. Les habitants finirent par s'habituer aux bombes
qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts memes de Pougatcheff
n'excitait plus une grande emotion. Je mourais d'ennui. Le temps
passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
Belogorsk, car toutes les routes etaient coupees, et la separation
d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
consistait a faire des promenades militaires.
Grace a Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je
partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
rempart, et j'allais tirailler contre les eclaireurs de
Pougatcheff. Dans ces especes d'escarmouches, l'avantage restait
d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'etait pas en
etat de leur tenir tete. Quelquefois notre infanterie affamee se
mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
l'empechait d'agir avec succes contre la cavalerie volante de
l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
dans la campagne, elle ne pouvait avancer a cause de la faiblesse
des chevaux extenues. Voila quelle etait notre facon de faire la
guerre, et voila ce que les employes d'Orenbourg appelaient
prudence et prevoyance.
Un jour que nous avions reussi a dissiper et a chasser devant nous
une troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque reste en
arriere, et j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ota
son bonnet, et s'ecria:
"Bonjour, Piotr Andreitch; comment va votre sante?"
Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
content de le voir.
"Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
quitte Belogorsk?
-- Il n'y a pas longtemps, mon petit pere Piotr Andreitch; je ne
suis revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.
-- Ou est-elle? m'ecriai-je tout transporte.
-- Avec moi, repondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
J'ai promis a Palachka de tacher de vous la remettre."
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