La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine
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Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine
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-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de
temps a perdre. Va equiper Macha pour la route; demain nous la
ferons partir a la pointe du jour, et nous lui donnerons meme un
convoi, quoique, a vrai dire, nous n'ayons pas ici de gens
superflus. Mais ou donc est-elle?
-- Chez Akoulina Pamphilovna, repondit la commandante; elle s'est
trouvee mal en apprenant la prise de Nijneosern! je crains qu'elle
ne tombe malade. O Dieu Seigneur! jusqu'ou avons-nous vecu?"
Vassilissa Iegorovna alla faire les apprets du depart de sa fille.
L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris
plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pale et
les yeux rougis. Nous soupames en silence, et nous nous levames de
table plus tot que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
apres avoir dit adieu a toute la famille. J'avais oublie mon epee
et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
presenta.
"Adieu, Piotr Andreitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie a
Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-etre que Dieu
permettra que nous nous revoyions; si non..."
Elle se mit a sangloter.
"Adieu, lui dis-je, adieu, ma chere Marie! Quoi qu'il m'arrive,
sois sure que ma derniere pensee et ma derniere priere seront pour
toi."
Macha continuait a pleurer. Je sortis precipitamment.
CHAPITRE VII
_L'ASSAUT_
De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai meme pas mes
habits. J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte
de la forteresse par ou Marie Ivanovna devait partir, pour lui
dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
L'agitation de mon ame me semblait moins penible que la noire
melancolie ou j'etais plonge precedemment. Au chagrin de la
separation se melaient en moi des esperances vagues mais douces,
l'attente impatiente des dangers et le sentiment d'une noble
ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, quand ma porte
s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos Cosaques
avaient quitte pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioulai, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des
gens inconnus. L'idee que Marie Ivanovna n'avait pu s'eloigner me
glaca de terreur. Je donnai a la hate quelques instructions au
caporal, et courus chez le commandant.
Il commencait a faire jour. Je descendais rapidement la rue,
lorsque je m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arretai.
"Ou allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie
vous chercher. Le Pougatch[42] est arrive.
-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
interieur.
-- Elle n'en a pas eu le temps, repondit Ivan Ignatiitch, la route
d'Orenbourg est coupee, la forteresse entouree. Cela va mal, Piotr
Andreitch."
Nous nous rendimes sur le rempart, petite hauteur formee par la
nature et fortifiee d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous
les armes. On y avait traine le canon des la veille. Le commandant
marchait de long en large devant sa petite troupe; l'approche du
danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
vingtaine de cavaliers qui semblaient etre des Cosaques; mais
parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il etait facile de
reconnaitre a leurs bonnets et a leurs carquois. Le commandant
parcourait les rangs de la petite armee, en disant aux soldats:
"Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre mere
l'imperatrice, et faisons voir a tout le monde que nous sommes des
gens braves, fideles a nos serments."
Les soldats temoignerent a grands cris de leur bonne volonte.
Chvabrine se tenait pres de moi, examinant l'ennemi avec
attention. Les gens qu'on apercevait dans la steppe, voyant sans
doute quelques mouvements dans le fort, se reunirent en groupe et
parlerent entre eux. Le commandant ordonna a Ivan Ignatiitch de
pointer sur eux le canon, et approcha lui-meme la meche. Le boulet
passa en sifflant sur leurs tetes sans leur faire aucun mal. Les
cavaliers se disperserent aussitot, en partant au galop, et la
steppe devint deserte. En ce moment, parut sur le rempart
Vassilissa Iegorovna, suivie de Marie qui n'avait pas voulu la
quitter.
"Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? ou est
l'ennemi?
-- L'ennemi n'est pas loin, repondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
-- Non, papa, repondit Marie; j'ai plus peur seule a la maison."
Elle me jeta un regard, en s'efforcant de sourire. Je serrai
vivement la garde de mon epee, en me rappelant que je l'avais
recue la veille de ses mains, comme pour sa defense. Mon coeur
brulait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j'avais
soif de lui prouver que j'etais digne de sa confiance, et
j'attendais impatiemment le moment decisif.
Tout a coup, debouchant d'une hauteur qui se trouvait a huit
verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes
a cheval, et bientot toute la steppe se couvrit de gens armes de
lances et de fleches. Parmi eux, vetu d'un cafetan rouge et le
sabre a la main, se distinguait un homme monte sur un cheval
blanc. C'etait Pougatcheff lui-meme. Il s'arreta, fut entoure, et
bientot, probablement d'apres ses ordres, quatre hommes sortirent
de la foule, et s'approcherent au grand galop jusqu'au rempart.
Nous reconnumes en eux quelques-uns de nos traitres. L'un d'eux
elevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
portait au bout de sa pique la tete de Ioulai, qu'il nous lanca
par-dessus la palissade. La tete du pauvre Kaimouk roula aux pieds
du commandant.
Les traitres nous criaient:
"Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
-- Enfants, feu!" s'ecria le capitaine pour toute reponse.
Les soldats firent une decharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
vacilla et tomba de cheval; les autres s'enfuirent a toute bride.
Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacee de terreur a la
vue de la tete de Ioulai, etourdie du bruit de la decharge, elle
semblait inanimee. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
d'aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut a
voix basse et la dechira en morceaux. Cependant on voyait les
revoltes se preparer a une attaque. Bientot les balles sifflerent
a nos oreilles, et quelques fleches vinrent s'enfoncer autour de
nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
"Vassilissa Iegorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien a
faire ici. Emmene Macha; tu vois bien que cette fille est plus
morte que vive."
Vassilissa Iegorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
regard sur la steppe, ou l'on voyait de grands mouvements parmi la
foule, et dit a son mari: "Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
mort; benis Macha; Macha, approche de ton pere." Pale et
tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit a genoux et
le salua jusqu'a terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
fois le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit
d'une voix alteree par l'emotion: "Eh bien, Macha, sois heureuse;
prie Dieu, il ne t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnete
homme, que Dieu vous donne a tous deux amour et raison. Vivez
ensemble comme nous avons vecu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
Macha. Vassilissa Iegorovna, emmene-la donc plus vite."
Marie se jeta a son cou, et se mit a sangloter. "Embrassons-nous
aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
pardonne-moi si je t'ai jamais fache.
-- Adieu, adieu, ma petite mere, dit le commandant en embrassant
sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en a la maison, et,
si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] a Macha."
La commandante s'eloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tete.
Ivan Kouzmitch revint a nous, et toute son attention fut tournee
sur l'ennemi. Les rebelles se reunirent autour de leur chef et
tout a coup mirent pied a terre precipitamment. "Tenez-vous bien,
nous dit le commandant, c'est l'assaut qui commence." En ce moment
meme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
accouraient a toutes jambes sur la forteresse. Notre canon etait
charge a mitraille. Le commandant les laissa venir a tres petite
distance, et mit de nouveau le feu a sa piece. La mitraille frappa
au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cesse,
redoublerent de nouveau. "Maintenant, enfants! s'ecria le
capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
Suivez-moi pour une sortie!"
Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvames en un
instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidee, n'avait pas
bouge de place. "Que faites-vous donc, mes enfants? s'ecria Ivan
Kouzmitch; s'il faut mourir, mourons; affaire de service!"
En ce moment les rebelles se ruerent sur nous, et forcerent
l'entree de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
armes. On m'avait renverse par terre; mais je me relevai et
j'entrai pele-mele avec la foule dans la forteresse. Je vis le
commandant blesse a la tete, et presse par une petite troupe de
bandits qui lui demandaient les clefs. J'allais courir a son
secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lierent
avec leurs _kouchaks_[44] en criant: "Attendez, attendez ce qu'on
va faire de vous, traitres au tsar!"
On nous traina le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout a
coup des cris annoncerent que le tsar etait sur la place,
attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
foule se jeta de ce cote, et nos gardiens nous y trainerent.
Pougatcheff etait assis dans un fauteuil, sur le perron de la
maison du commandant. Il etait vetu d'un elegant cafetan cosaque,
brode sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orne de
glands d'or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient.
Le pere Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix a la main,
au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
victimes amenees devant lui. Sur la place meme, on dressait a la
hate une potence. Quand nous approchames, des Bachkirs ecarterent
la foule, et l'on nous presenta a Pougatcheff. Le bruit des
cloches cessa, et le plus profond silence s'etablit. "Qui est le
commandant?" demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
groupes et designa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
vieillard avec une expression terrible et lui dit: "Comment as-tu
ose t'opposer a moi, a ton empereur?"
Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernieres
forces et repondit d'une voix ferme: "Tu n'es pas mon empereur: tu
es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!"
Pougatcheff fronca le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitot
plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entrainerent
au gibet. A cheval sur la traverse, apparut le Bachkir defigure
qu'on avait questionne la veille; il tenait une corde a la main,
et je vis un instant apres le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
l'air. Alors on amena a Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
"Prete serment, lui dit Pougatcheff, a l'empereur Piotr
Fedorovitch[45].
-- Tu n'es pas notre empereur, repondit le lieutenant en repetant
les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
usurpateur."
Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
Ignatiitch fut pendu aupres de son ancien chef. C'etait mon tour.
Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'appretant a
repeter la reponse de mes genereux camarades. Alors, a ma surprise
inexprimable, j'apercus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
le temps de se couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan
de Cosaque. Il s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
a l'oreille. "Qu'on le pende!" dit Pougatcheff sans daigner me
jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis a reciter
a voix basse une priere, en offrant a Dieu un repentir sincere de
toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui etaient
chers a mon coeur. On m'avait deja conduit sous le gibet. "Ne
crains rien, ne crains rien!" me disaient les assassins, peut-etre
pour me donner du courage. Tout a coup un cri se fit entendre:
"Arretez, maudits".
Les bourreaux s'arreterent. Je regarde... Saveliitch etait etendu
aux pieds de Pougatcheff.
"O mon propre pere, lui disait mon pauvre menin, qu'as-tu besoin
de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t'en
donnera une bonne rancon; mais pour l'exemple et pour faire peur
aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard."
Pougatcheff fit un signe; on me delia aussitot. "Notre pere te
pardonne", me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
j'etais tres heureux de ma delivrance, mais je ne puis dire non
plus que je la regrettais. Mes sens etaient trop troubles. On
m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller
a ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: "Baise la
main, baise la main!" criait-on autour de moi. Mais j'aurais
prefere le plus atroce supplice a un si infame avilissement.
"Mon pere Piotr Andreitch, me soufflait Saveliitch, qui se tenait
derriere moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstine;
qu'est-ce que cela te coute? Crache et baise la main du bri...
Baise-lui la main."
Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
"Sa Seigneurie est, a ce qu'il parait, toute stupide de joie;
relevez-le". On me releva, et je restai en liberte. Je regardai
alors la continuation de l'infame comedie.
Les habitants commencerent a preter le serment. Ils approchaient
l'un apres l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur.
Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
compagnie, arme de ses grands ciseaux emousses, leur coupait les
queues. Ils secouaient la tete et approchaient les levres de la
main de Pougatcheff; celui-ci leur declara qu'ils etaient
pardonnes et recus dans ses troupes. Tout cela dura pres de trois
heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
richement harnache. Deux Cosaques le prirent par les bras et
l'aiderent a se mettre en selle. Il annonca au pere Garasim qu'il
dinerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
brigands trainaient sur le perron Vassilissa Iegorovna, echevelee
et demi-nue. L'un d'eux s'etait deja vetu de son mantelet; les
autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
services a the et toutes sortes d'objets.
"O mes peres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grace; mes
peres, mes peres, menez-moi a Ivan Kouzmitch."
Soudain elle apercut le gibet et reconnut son mari.
"Scelerats, s'ecria-t-elle hors d'elle-meme, qu'en avez-vous fait?
O ma lumiere, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
baionnettes prussiennes ne t'ont touche, ni les balles turques; et
tu as peri devant un vil condamne fuyard.
-- Faites taire la vieille sorciere!" dit Pougatcheff.
Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tete, et elle tomba
morte au bas des degres du perron. Pougatcheff partit; tout le
peuple se jeta sur ses pas.
CHAPITRE VIII
_LA VISITE INATTENDUE_
La place se trouva vide. Je me tenais au meme endroit, ne pouvant
rassembler mes idees troublees par tant d'emotions terribles.
Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
que toute autre chose. "Ou est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle
eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sure?" Rempli de
ces pensees accablantes, j'entrai dans la maison du commandant.
Tout y etait vide. Les chaises, les tables, les armoires etaient
brulees, la vaisselle en pieces. Un affreux desordre regnait
partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait a
la chambre de Marie Ivanovna, ou j'allais entrer pour la premiere
fois de ma vie. Son lit etait bouleverse, l'armoire ouverte et
devalisee. Une lampe brulait encore devant le _Kivot_[46], vide
egalement. On n'avait pas emporte non plus un petit miroir
accroche entre la porte et la fenetre. Qu'etait devenue l'hotesse
de cette simple et virginale cellule? Une idee terrible me
traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands.
Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononcai a haute voix
le nom de mon amante. En ce moment, un leger bruit se fit
entendre, et Palachka, toute pale, sortit de derriere l'armoire.
"Ah!-Piotr Andreitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
journee! quelles horreurs!
-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
Ivanovna?
-- La demoiselle est en vie, repondit Palachka; elle est cachee
chez Akoulina Pamphilovna.
-- Chez la femme du pope! m'ecriai-je avec terreur. Grand Dieu!
Pougatcheff est la!"
Je me precipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
dans la rue, et, tout eperdu, me mis a courir vers la maison du
pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'eclats de rire.
Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait
suivi. Je l'envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
moment apres, la femme du pope sortit dans l'antichambre, un
flacon vide a la main.
"Au nom du ciel, ou est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
agitation inexprimable.
-- Elle est couchee, ma petite colombe, repondit la femme du pope,
sur mon lit, derriere la cloison. Ah! Piotr Andreitch, un malheur
etait bien pres d'arriver. Mais, grace a Dieu, tout s'est
heureusement passe. Le scelerat s'etait a peine assis a table, que
la pauvrette se mit a gemir. Je me sentis mourir de peur. Il
l'entendit: "Qui est-ce qui gemit chez toi, vieille?" Je saluai le
brigand jusqu'a terre: "Ma niece, tsar; elle est malade et alitee
il y a plus d'une semaine. -- Et ta niece est jeune? -- Elle est
jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta niece." Je sentis
le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? "Fort bien, tsar;
mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant
Ta Grace. -- Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-meme la voir."
Et, le croiras-tu? le maudit est alle derriere la cloison. Il tira
le rideau, la regarda de ses yeux d'epervier, et rien de plus;
Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous etions deja prepares,
moi et le pere, a une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
colombe ne l'a pas reconnu. O Seigneur Dieu! quelles fetes nous
arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cru? Et Vassilissa
Iegorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-la? Et vous, comment
vous a-t-on epargne? Et que direz-vous de Chvabrine, d'Alexei
Ivanitch? Il s'est coupe les cheveux en rond, et le voila qui
bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
j'ai parle de ma niece malade, croiras-tu qu'il m'a jete un regard
comme s'il eut voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
nous a pas trahis. Graces lui soient rendues, au moins pour cela!"
En ce moment retentirent a la fois les cris avines des convives et
la voix du pere Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
pope appelait sa femme.
"Retournez a la maison, Piotr Andreitch, me dit-elle tout en emoi.
J'ai autre chose a faire qu'a jaser avec vous. Il vous arrivera
malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piotr
Andreitch; ce qui sera sera; peut-etre que Dieu daignera ne pas
nous abandonner."
La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillise, je
retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
bottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colere,
dont je sentais toute l'inutilite. Les brigands parcouraient la
forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai a la
maison. Saveliitch me rencontra sur le seuil.
"Grace a Dieu, s'ecria-t-il en me voyant, je croyais que les
scelerats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pere Piotr
Andreitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n'ont rien laisse.
Mais qu'importe? Graces soient rendues a Dieu de ce qu'ils ne
t'ont pas au moins ote la vie! Mais as-tu reconnu, maitre, leur
_ataman_[47]?
-- Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il?
-- Comment, mon petit pere! tu as deja oublie l'ivrogne qui t'a
escroque le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
peau de lievre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
les coutures en l'endossant."
Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
guide etait frappante en effet. Je finis par me persuader que
Pougatcheff et lui etaient bien le meme homme, et je compris alors
la grace qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'etrange
liaison des evenements. Un _touloup_ d'enfant, donne a un
vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
cabarets assiegeait des forteresses et ebranlait l'empire.
"Ne daigneras-tu pas manger? me dit Saveliitch qui etait fidele a
ses habitudes. Il n'y a rien a la maison, il est vrai; mais je
chercherai partout, et je te preparerai quelque chose."
Reste seul, je me mis a reflechir. Qu'avais-je a faire? Ne pas
quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre a sa
troupe, etait indigne d'un officier. Le devoir voulait que
j'allasse me presenter la ou je pouvais encore etre utile a ma
patrie, dans les critiques circonstances ou elle se trouvait. Mais
mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupres
de Marie Ivanovna pour etre son protecteur et son champion.
Quoique je previsse un changement prochain et inevitable dans la
marche des choses, cependant je ne pouvais me defendre de trembler
en me representant le danger de sa position.
Mes reflexions furent interrompues par l'arrivee d'un Cosaque qui
accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait aupres de lui.
"Ou est-il? demandai-je en me preparant a obeir.
-- Dans la maison du commandant, repondit le Cosaque. Apres diner
notre pere est alle au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
Seigneurie, on voit bien que c'est un important personnage; il a
daigne manger a diner deux cochons de lait rotis; et puis il est
monte au plus haut du bain[48], ou il faisait si chaud que Tarass
Kourotchine lui-meme n'a pu le supporter; il a passe le balai a
Bikbaieff, et n'est revenu a lui qu'a force d'eau froide. Il faut
en convenir, toutes ses manieres sont si majestueuses, ... et dans
le bain, a ce qu'on dit, il a montre ses signes de tsar: sur l'un
des seins, un aigle a deux tetes grand comme un _petak_[49]_, _et
sur l'autre, sa propre figure."
Je ne crus pas necessaire de contredire le Cosaque, et je le
suivis dans la maison du commandant, tachant de me representer a
l'avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
n'etais pas pleinement rassure.
Il commencait a faire sombre quand j'arrivai a la maison du
commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
perron, pres duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
m'avait amene entra pour annoncer mon arrivee; il revint aussitot,
et m'introduisit dans cette chambre ou, la veille, j'avais dit
adieu a Marie Ivanovna.
Un tableau etrange s'offrit a mes regards. A une table couverte
d'une nappe, et toute chargee de bouteilles et de verres, etait
assis Pougatcheff, entoure d'une dizaine de chefs cosaques, en
bonnets et en chemises de couleur, echauffes par le vin, avec des
visages enflammes et des yeux etincelants. Je ne voyais point
parmi eux les nouveaux affides, les traitres Chvabrine et
l'_ouriadnik_.
"Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
Soyez le bienvenu. Honneur a vous et place au banquet!"
Les convives se serrerent; je m'assis en silence au bout de la
table. Mon voisin, jeune Cosaque elance et de jolie figure, me
versa une rasade d'eau-de-vie, a laquelle je ne touchai pas.
J'etais occupe a considerer curieusement la reunion. Pougatcheff
etait assis a la place d'honneur, accoude sur la table et appuyant
sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
reguliers et agreables, n'avaient aucune expression farouche. Il
s'adressait souvent a un homme d'une cinquantaine d'annees, en
l'appelant tantot comte, tantot Timofeitch, tantot mon oncle. Tous
se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
deference bien marquee pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut
du matin, du succes de la revolte et de leurs prochaines
operations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet
etrange conseil de guerre qu'on prit la resolution de marcher sur
Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pres d'etre couronne de
succes. Le depart fut arrete pour le lendemain.
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