Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine

A >> Alexandre Pouchkine >> La fille du capitaine

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Ma premiere idee fut la peur que mon pere ne se fachat de mon
retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuat
a une desobeissance calculee. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
je vois ma mere venir a ma rencontre avec un air de profonde
tristesse. "Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pere est a
l'agonie et desire te dire adieu." Frappe d'effroi, j'entre a sa
suite dans la chambre a coucher. Je regarde; l'appartement est a
peine eclaire. Pres du lit se tiennent des gens a la figure triste
et abattue. Je m'approche sur la pointe du pied. Ma mere souleve
le rideau et dit: "Andre Petrovitch, Petroucha est de retour; il
est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta benediction." Je
me mets a genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais
quoi! au lieu de mon pere, j'apercois dans le lit un paysan a
barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiete. Plein de surprise,
je me tourne vers ma mere: "Qu'est-ce que cela veut dire?
m'ecriai-je; ce n'est pas mon pere. Pourquoi veux-tu que je
demande sa benediction a ce paysan? -- C'est la meme chose,
Petroucha, repondit ma mere; celui-la est ton _pere assis_[15]_;_
baise-lui la main et qu'il te benisse." Je ne voulais pas y
consentir. Alors le paysan s'elanca du lit, tira vivement sa hache
de sa ceinture et se mit a la brandir en tous sens. Je voulus
m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
cadavres. Je trebuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me
disant: "Ne crains rien, approche, viens que je te benisse".
L'effroi et la stupeur s'etaient empares de moi...

En ce moment je m'eveillai. Les chevaux etaient arretes;
Saveliitch me tenait par la main.

"Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrives.

-- Ou sommes-nous arrives? demandai-je en me frottant les yeux.

-- Au gite; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombes droit
sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
rechauffer."

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit,
se crever l'oeil. L'hote nous recut pres de la porte d'entree, en
tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
_loutchina_[16] l'eclairait. Au milieu etaient suspendues une
longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hote, Cosaque du Iaik[17], etait un paysan d'une soixantaine
d'annees, encore frais et vert. Saveliitch apporta la cassette a
the, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
n'avais jamais en plus grand besoin. L'hote se hata de le servir.

"Ou donc est notre guide? demandai-je a Saveliitch.

-- Ici, Votre Seigneurie", repondit une voix d'en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
deux yeux etincelants.

"Eh bien! as-tu froid?

-- Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troue?
J'avais un _touloup;_ mais, a quoi bon m'en cacher, je l'ai laisse
en gage hier chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me
semblait pas vif."

En ce moment l'hote rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
proposai a notre guide une tasse de the. Il descendit aussitot de
la soupente. Son exterieur me parut remarquable. C'etait un homme
d'une quarantaine d'annees, de taille moyenne, maigre, mais avec
de larges epaules. Sa barbe noire commencait a grisonner. Ses
grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
physionomie une expression assez agreable, mais non moins
malicieuse. Ses cheveux etaient coupes en rond. Il portait un
petit _armak_[19] dechire et de larges pantalons tatars. Je lui
offris une tasse de the, il en gouta et fit la grimace. "Faites-
moi la grace, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
verre d'eau-de-vie; le the n'est pas notre boisson de Cosaques."

J'accedai volontiers a son desir. L'hote prit sur un des rayons de
l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant
regarde bien en face: "Eh! Eh! dit-il, te voila de nouveau dans
nos parages! D'ou Dieu t'a-t-il amene?"

Mon guide cligna de l'oeil d'une facon toute significative et
repondit par le dicton connu: "Le moineau volait dans le verger;
il mangeait de la graine de chanvre; la grand'mere lui jeta une
pierre et le manqua. Et vous, comment vont les votres?

-- Comment vont les notres? repliqua l'hotelier en continuant de
parler proverbialement. On commencait a sonner les vepres, mais la
femme du pope l'a defendu; le pope est alle en visite et les
diables sont dans le cimetiere.

-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
maintenant (il cligna de l'oeil une seconde fois), remets ta hache
derriere ton dos[20]; le garde forestier se promene. A la sante de
_Votre Seigneurie_!"

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
avala d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
n'est que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des
affaires de l'armee du Iaik, qui venait seulement d'etre reduite a
l'obeissance apres la revolte de 1772. Saveliitch les ecoutait
parler d'un air fort mecontent et jetait des regards soupconneux
tantot sur l'hote, tantot sur le guide. L'espece d'auberge ou nous
nous etions refugies se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup a un
rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas meme
penser a se remettre en route. L'inquietude de Saveliitch me
divertissait beaucoup. Je m'etendis sur un banc; mon vieux
serviteur se decida enfin a monter sur la voute du poele[21];
l'hote se coucha par terre. Ils se mirent bientot tous a ronfler,
et moi-meme je m'endormis comme un mort.

En m'eveillant le lendemain assez tard, je m'apercus que l'ouragan
avait cesse. Le soleil brillait; la neige s'etendait au loin comme
une nappe eblouissante. Deja les chevaux etaient atteles. Je payai
l'hote, qui me demanda pour mon ecot une telle misere, que
Saveliitch lui-meme ne le marchanda pas, suivant son habitude
constante. Ses soupcons de la veille s'etaient envoles tout a
fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous
avait rendu, et dis a Saveliitch de lui donner un demi-rouble de
gratification.

Saveliitch fronca le sourcil.

"Un demi-rouble! s'ecria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
daigne toi-meme l'amener a l'auberge? Que ta volonte soit faite,
seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
nous mettons a donner des pourboires a tout le monde, nous
finirons par mourir de faim.".

Il m'etait impossible de disputer contre Saveliitch; mon argent,
d'apres ma promesse formelle, etait a son entiere discretion. Je
trouvais pourtant desagreable de ne pouvoir recompenser un homme
qui m'avait tire, sinon d'un danger de mort, au moins d'une
position fort embarrassante.

"Bien, dis-je avec sang-froid a Saveliitch, si tu ne veux pas
donner un demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il
est trop legerement vetu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
lievre.

-- Aie pitie de moi, mon pere Piotr Andreitch, s'ecria Saveliitch;
qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
premier cabaret.

-- Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le
vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
me fait la grace d'une pelisse de son epaule[22]; c'est sa volonte
de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
d'obeir.

-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Saveliitch d'une
voix fachee. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison,
et te voila tout content de le piller, grace a son bon coeur.
Qu'as-tu besoin d'un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
meme le mettre sur tes maudites grosses epaules.

-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je a mon menin;
apporte vite le _touloup_.

-- Oh! Seigneur mon Dieu! s'ecria Saveliitch en gemissant. Un
_touloup_ en peau de lievre et completement neuf encore! A qui le
donne-t-on? A un ivrogne en guenilles."

Cependant le _touloup_ fut apporte. Le vagabond se mit a l'essayer
aussitot. Le _touloup_, qui etait deja devenu trop petit pour ma
taille, lui etait effectivement beaucoup trop etroit. Cependant il
parvint a le mettre avec peine, en faisant eclater toutes les
coutures. Saveliitch poussa comme un hurlement etouffe lorsqu'il
entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il etait tres
content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'a ma
_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: "Merci, Votre
Seigneurie; que Dieu vous recompense pour votre vertu. De ma vie
je n'oublierai vos bontes." Il s'en alla de son cote, et je partis
du mien, sans faire attention aux bouderies de Saveliitch.
J'oubliai bientot le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
peau de lievre.

Arrive a Orenbourg, je me presentai directement au general. Je
trouvai un homme de haute taille, mais deja courbe par la
vieillesse. Ses longs cheveux etaient tout blancs. Son vieil
uniforme use rappelait un soldat du temps de l'imperatrice Anne,
et ses discours etaient empreints d'une forte prononciation
allemande. Je lui remis la lettre de mon pere. En lisant son nom,
il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
de temps qu'Andre Petrovich etait de ton ache; et maintenant, quel
peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps..."

Il ouvrit la lettre et si mit a la parcourir a demi-voix, en
accompagnant sa lecture de remarques:

"Monsieur,

"J'espere que Votre Excellence..." Qu'est-ce que c'est que ces
ceremonies? Fi! comment n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la
discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on ecrit a son vieux
camarate?... "Votre Excellence n'aura pas oublie!..." Hein!...
"Eh!... quand... sous feu le feld-marechal Munich...pendant la
campagne... de meme que... nos bonnes parties de cartes." Eh! eh!
_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
"Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiegle..."
"Hum!... le tenir avec des gants de porc-epic..." Qu'est-ce que
cela, gants de porc-epic? ce doit etre un proverbe russe...
Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-epic? reprit-il
en se tournant vers moi.

-- Cela signifie, lui repondis-je avec l'air le plus innocent du
monde, traiter quelqu'un avec bonte, pas trop severement, lui
laisser beaucoup de liberte. Voila ce que signifie tenir avec des
gants de porc-epic.

-- Hum! je comprends... "Et ne pas lui donner de liberte..." Non,
il parait que gants de porc-epic signifie autre chose... "Ci-joint
son brevet..." Ou donc est-il? Ah! le voici... "L'inscrire au
regiment de Semenofski..." C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il
faut... "Me permettre de vous embrasser sans ceremonie, et...
comme un vieux ami et camarade." Ah! enfin, il s'en est souvenu...
Etc., etc... Allons, mon petit pere, dit-il apres avoir acheve la
lettre et mis mon brevet de cote, tout sera fait; tu seras
officier dans le regiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
va des demain dans le fort de Belogorsk, ou tu serviras sous les
ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnete homme. La, tu
serviras veritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n'as
rien a faire a Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
un jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite a diner avec moi."

"De mal en pis, pensai-je tout bas; a quoi cela m'aura-t-il servi
d'etre sergent aux gardes des mon enfance? Ou cela m'a-t-il mene?
dans le regiment de*** et dans un fort abandonne sur la frontiere
des steppes kirghises-kaisaks." Je dinai chez Andre Karlovitch, en
compagnie de son vieil aide de camp. La severe economie allemande
regnait a sa table, et je pense que l'effroi de recevoir parfois
un hote de plus a son ordinaire de garcon n'avait pas ete etranger
a mon prompt eloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
pris conge du general et partis pour le lieu de ma destination.


CHAPITRE III
_LA FORTERESSE_

La forteresse de Belogorsk etait situee a quarante verstes
d'Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpes
du Iaik. La riviere n'etait pas encore gelee, et ses flots couleur
de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
la neige. Devant moi s'etendaient les steppes kirghises. Je me
perdais dans mes reflexions, tristes pour la plupart. La vie de
garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits; je tachais de me
representer mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m'imaginais
un vieillard severe et morose, ne sachant rien en dehors du
service et pret a me mettre aux arrets pour la moindre vetille. Le
crepuscule arrivait; nous allions assez vite.

"Y a-t-il loin d'ici a la forteresse? demandai-je au cocher.

-- Mais on la voit d'ici", repondit-il.

Je me mis a regarder de tous cotes, m'attendant a voir de hauts
bastions, une muraille et un fosse. Mais je ne vis rien qu'un
petit village entoure d'une palissade en bois. D'un cote
s'elevaient trois ou quatre tas de foin, a demi recouverts de
neige; d'un autre, un moulin a vent penche sur le cote, et dont
les ailes, faites de grosse ecorce de tilleul, pendaient
paresseusement.

"Ou donc est la forteresse? demandai-je etonne.

-- Mais la voila", repartit le cocher en me montrant le village ou
nous venions de penetrer.

J'apercus pres de la porte un vieux canon en fer. Les rues etaient
etroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] etaient
couvertes en chaume. J'ordonnai qu'on me menat chez le commandant,
et presque aussitot ma _kibitka_ s'arreta devant une maison en
bois, batie sur une eminence, pres de l'eglise, qui etait en bois
egalement.

Personne ne vint a ma rencontre. Du perron j'entrai dans
l'antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, etait
occupe a coudre une piece bleue au coude d'un uniforme vert. Je
lui dis de m'annoncer. "Entre, mon petit pere, me dit l'invalide,
les notres sont a la maison." Je penetrai dans une chambre tres
propre, arrangee a la vieille mode. Dans un coin etait dressee une
armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplome
d'officier pendait encadre et sous verre. Autour du cadre etaient
ranges des tableaux d'ecorce[24], qui representaient la _Prise de
Kustrin _et _d'Otchakov_, le _Choix de la fiancee_ et
l'_Enterrement du chat par les souris_. Pres de la fenetre se
tenait assise une vieille femme en mantelet, la tete enveloppee
d'un mouchoir.



Elle etait occupee a devider du fil que tenait, sur ses mains
ecartees, un petit vieillard borgne en habit d'officier. "Que
desirez-vous, mon petit pere?" me dit-elle sans interrompre son
occupation. Je repondis que j'etais venu pour entrer au service,
et que, d'apres la regle, j'accourais me presenter a monsieur le
capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
interrompit le discours que j'avais prepare a l'avance.

"Ivan Kouzmitch[25] n'est pas a la maison, dit-elle. Il est alle en
visite chez le pere Garasim. Mais c'est la meme chose, je suis sa
femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grace[26]. Assieds-toi,
mon petit pere."

Elle appela une servante et lui dit de faire venir
_l'ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
de son oeil unique. "Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
quel regiment vous avez daigne servir?" Je satisfis sa curiosite.

"Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
daigne passer de la garde dans notre garnison?"

Je repondis que c'etait par ordre de l'autorite.

"Probablement pour des actions peu seantes a un officier de la
garde? reprit l'infatigable questionneur.

-- Veux-tu bien cesser de dire des betises? lui dit la femme du
capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigue de la
route. Il a autre chose a faire que de te repondre. Tiens mieux
tes mains. Et toi, mon petit pere, continua-t-elle en se tournant
vers moi, ne t'afflige pas trop de ce qu'on t'ait fourre dans
notre bicoque; tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
On souffre, mais on s'habitue. Tenez, Chvabrine, Alexei
Ivanitch[28], il y a deja quatre ans qu'on l'a transfere chez nous
pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui etait arrive. Voila
qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
avaient pris des epees, et ils se mirent a se piquer l'un l'autre,
et Alexei Ivanitch a tue le lieutenant, et encore devant deux
temoins. Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maitre."

En ce moment entre l_'ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
"Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement a
monsieur l'officier, et propre.

-- J'obeis, Vassilissa Iegorovna[29], repondit l'_ouriadnik_ Ne
faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Polejaieff?

-- Tu radotes, Maximitch, repliqua la commandante; Polejaieff est
deja loge tres a l'etroit; et puis c'est mon compere; et puis il
n'oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
l'officier... Comment est votre nom, mon petit pere?

-- Piotr Andreitch.

-- Conduis Piotr Andreitch chez Simeon Kouzoff. Le coquin a laisse
entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
Maximitch?

-- Grace a Dieu, tout est tranquille, repondit le Cosaque; il n'y
a que le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme
Oustinia Pegoulina pour un seau d'eau chaude.

-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
et punis-les tous deux.

-- C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu.

-- Piotr Andreitch, Maximitch vous conduira a votre logement."

Je pris conge; l'_ouriadnik_ me conduisit a une _isba_ qui se
trouvait sur le bord escarpe de la riviere, tout au bout de la
forteresse. La moitie de l'_isba_ etait occupee par la famille de
Simeon Kouzoff, l'autre me fut abandonnee. Cette moitie se
composait d'une chambre assez propre, coupee en deux par une
cloison. Saveliitch commenca a s'y installer, et moi, je regardai
par l'etroite fenetre. Je voyais devant moi s'etendre une steppe
nue et triste; sur le cote s'elevaient des cabanes. Quelques
poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
perron et tenant une auge a la main, appelait des cochons qui lui
repondaient par un grognement amical. Et voila dans quelle contree
j'etais condamne a passer ma jeunesse!... Une tristesse amere me
saisit; je quittai la fenetre et me couchai sans souper, malgre
les exhortations de Saveliitch, qui ne cessait de repeter avec
angoisse: "O Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
ma maitresse si l'enfant allait tomber malade?"

Le lendemain, a peine avais-je commence de m'habiller, que la
porte de ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de
petite taille, de traits peu reguliers, mais dont la figure
basanee avait une vivacite remarquable.

"Pardonnez-moi, me dit-il en francais, si je viens ainsi sans
ceremonie faire votre connaissance. J'ai appris hier votre
arrivee, et le desir de voir enfin une figure humaine s'est
tellement empare de moi que je n'ai pu y resister plus longtemps.
Vous comprendrez cela quand vous aurez vecu ici quelque temps."

Je devinai sans peine que c'etait l'officier renvoye de la garde
pour l'affaire du duel. Nous fimes connaissance. Chvabrine avait
beaucoup d'esprit. Sa conversation etait animee, interessante. Il
me depeignit avec beaucoup de verve et de gaiete la famille du
commandant, sa societe et en general toute la contree ou le sort
m'avait jete. Je riais de bon coeur, lorsque ce meme invalide, que
j'avais vu rapiecer son uniforme dans l'antichambre du capitaine,
entra et m'invita a diner de la part de Vassilissa Iegorovna.
Chvabrine declara qu'il m'accompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vimes sur la
place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
queues et des chapeaux a trois cornes. Ils etaient ranges en ligne
de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
Des qu'il nous apercut, il s'approcha de nous, me dit quelques
mots affables, et se remit a commander l'exercice. Nous allions
nous arreter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d'aller
sur-le-champ chez Vassilissa Iegorovna, promettant qu'il nous
rejoindrait aussitot. "Ici, nous dit-il, vous n'avez vraiment rien
a voir."

Vassilissa Iegorovna nous recut avec simplicite et bonhomie, et me
traita comme si elle m'eut des longtemps connu. L'invalide et
Palachka mettaient la nappe.

"Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch a instruire si
longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
chercher pour diner. Mais ou est donc Macha[31]?"

A peine avait-elle prononce ce nom, qu'entra dans la chambre une
jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
cheveux lisses en bandeau et retenus derriere ses oreilles que
rougissaient la pudeur et l'embarras. Elle ne me plut pas
extremement au premier coup d'oeil; je la regardai avec
prevention. Chvabrine m'avait depeint Marie, la fille du
capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla
s'asseoir dans un coin et se mit a coudre. Cependant on avait
apporte le _chtchi_[32]. Vassilissa Iegorovna, ne voyant pas
revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler.

"Dis au maitre que les visites attendent; le _chtchi_ se
refroidit. Grace a Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout
le temps de s'egosiller a son aise."

Le capitaine apparut bientot, accompagne du petit vieillard
borgne.

"Qu'est-ce que cela, mon petit pere? lui dit sa femme. La table
est servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir.

-- Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, repondit Ivan Kouzmitch,
j'etais occupe de mon service, j'instruisais mes petits soldats.

-- Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne
leur va pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais du rester a
la maison, a prier le bon Dieu; ca t'irait bien mieux. Mes chers
convives, a table, je vous prie."

Nous primes place pour diner. Vassilissa Iegorovna ne se taisait
pas un moment et m'accablait de questions; qui etaient mes
parents, s'ils etaient en vie, ou ils demeuraient, quelle etait
leur fortune? Quand elle sut que mon pere avait trois cents
paysans:

"Voyez-vous! s'ecria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
monde! Et nous, mon petit pere, en fait d'_ames_[33], nous n'avons
que la servante Palachka. Eh bien, grace a Dieu, nous vivons petit
a petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il
faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve
quelque brave homme! sinon, la voila eternellement fille."

Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle etait devenue
toute rouge, et des larmes roulerent jusque sur son assiette.
J'eus pitie d'elle, et je m'empressai de changer de conversation.

"J'ai oui dire, m'ecriai-je avec assez d'a-propos, que les
Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse.

-- Qui t'a dit cela, mon petit pere? reprit Ivan Kouzmitch.

-- Je l'ai entendu dire a Orenbourg, repondis-je.

-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas
entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
peuple intimide, et les Kirghises aussi ont recu de bonnes lecons.
Ils n'oseront pas s'attaquer a nous, et s'ils s'en avisent, je
leur imprimerai une telle terreur, qu'ils ne remueront plus de dix
ans.

-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant a la femme
du capitaine, de rester dans une forteresse exposee a de tels
dangers?

-- Affaire d'habitude, mon petit pere, reprit-elle. Il y a de cela
vingt ans, quand on nous transfera du regiment ici, tu ne saurais
croire comme j'avais peur de ces maudits paiens. S'il m'arrivait
parfois de voir leur bonnet a poil, si j'entendais leurs
hurlements, crois bien, mon petit pere, que mon coeur se
resserrait a mourir. Et maintenant j'y suis si bien habituee, que
je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
brigands rodent autour de la forteresse.

-- Vassilissa Iegorovna est une dame tres brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de
la douzaine des poltrons.

-- Et Marie Ivanovna, demandai-je a sa mere, est-elle aussi hardie
que vous?

-- Macha! repondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'a
present elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans
trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
Kouzmitch s'imagina, le jour de ma fete, de faire tirer son canon,
elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu'elle manqua de s'en
aller dans l'autre monde. Depuis ce jour-la, nous n'avons plus
tire ce maudit canon."

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