La fille du capitaine written by Alexandre Pouchkine
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10 Alexandre Pouchkine
LA FILLE DU CAPITAINE
(1836)
Table des matieres
CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
CHAPITRE II LE GUIDE
CHAPITRE III LA FORTERESSE
CHAPITRE IV LE DUEL
CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
CHAPITRE VI POUGATCHEFF
CHAPITRE VII L'ASSAUT
CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
CHAPITRE IX LA SEPARATION
CHAPITRE X LE SIEGE
CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
CHAPITRE XII L'ORPHELINE
CHAPITRE XIII L'ARRESTATION
CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
CHAPITRE I
_LE SERGENT AUX GARDES_
Mon pere, Andre Petrovitch Grineff, apres avoir servi dans sa
jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitte l'etat militaire en
17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
constamment habite sa terre du gouvernement de Simbirsk, ou il
epousa Mlle Avdotia, 1ere fille d'un pauvre gentilhomme du
voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survecus
seul; tous mes freres et soeurs moururent en bas age. J'avais ete
inscrit comme sergent dans le regiment Semenofski par la faveur du
major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
cense etre en conge jusqu'a la fin de mon education. Alors on nous
elevait autrement qu'aujourd'hui. Des l'age de cinq ans je fus
confie au piqueur Saveliitch, que sa sobriete avait rendu digne de
devenir mon menin. Grace a ses soins, vers l'age de douze ans je
savais lire et ecrire, et pouvais apprecier avec certitude les
qualites d'un levrier de chasse. A cette epoque, pour achever de
m'instruire, mon pere prit a gages un Francais, M. Beaupre, qu'on
fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d'huile
de Provence. Son arrivee deplut fort a Saveliitch. "Il semble,
grace a Dieu, murmurait-il, que l'enfant etait lave, peigne et
nourri. Ou avait-on besoin de depenser de l'argent et de louer un
_moussie_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques dans la
maison?"
Beaupre, dans sa patrie, avait ete coiffeur, puis soldat en
Prusse, puis il etait venu en Russie pour etre _outchitel_, sans
trop savoir la signification de ce mot[2]. C'etait un bon garcon,
mais etonnamment distrait et etourdi. Il n'etait pas, suivant son
expression, ennemi de la bouteille, c'est-a-dire, pour parler a la
russe, qu'il aimait a boire. Mais, comme on ne presentait chez
nous le vin qu'a table, et encore par petits verres, et que, de
plus, dans ces occasions, on passait _l'outchitel_, mon Beaupre
s'habitua bien vite a l'eau-de-vie russe, et finit meme par la
preferer a tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
Nous devinmes de grands amis, et quoique, d'apres le contrat, il
se fut engage a m'apprendre _le francais, l'allemand et toutes les
sciences, _il aima mieux apprendre de moi a babiller le russe tant
bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre
amitie etait inalterable, et je ne desirais pas d'autre mentor.
Mais le destin nous separa bientot, et ce fut a la suite d'un
evenement que je vais raconter.
Quelqu'un raconta en riant a ma mere que Beaupre s'enivrait
constamment. Ma mere n'aimait pas a plaisanter sur ce chapitre;
elle se plaignit a son tour a mon pere, lequel, en homme
expeditif, manda aussitot cette _canaille de Francais_. On lui
repondit humblement que le _moussie_ me donnait une lecon. Mon
pere accourut dans ma chambre. Beaupre dormait sur son lit du
sommeil de l'innocence. De mon cote, j'etais livre a une
occupation tres interessante. On m'avait fait venir de Moscou une
carte de geographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en
servit, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
solidite de son papier. J'avais decide d'en faire un cerf-volant,
et, profitant du sommeil de Beaupre, je m'etais mis a l'ouvrage.
Mon pere entra dans l'instant meme ou j'attachais une queue au cap
de Bonne-Esperance. A la vue de mes travaux geographiques, il me
secoua rudement par l'oreille, s'elanca pres du lit de Beaupre,
et, reveillant sans precaution, il commenca a l'accabler de
reproches. Dans son trouble, Beaupre voulut vainement se lever; le
pauvre _outchitel_ etait ivre mort. Mon pere le souleva par le
collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
meme jour, a la joie inexprimable de Saveliitch. C'est ainsi que
se termina mon education.
Je vivais en fils de famille (_nedorossl_[3]), m'amusant a faire
tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
avec les jeunes garcons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au dela
de seize ans. Mais a cet age ma vie subit un grand changement.
Un jour d'automne, ma mere preparait dans son salon des confitures
au miel, et moi, tout en me lechant les levres, je regardais le
bouillonnement de la liqueur. Mon pere, assis pris de la fenetre,
venait d'ouvrir _l'Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque
annee. Ce livre exercait sur lui une grande influence; il ne le
lisait qu'avec une extreme attention, et cette lecture avait le
don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mere, Qui savait par
coeur ses habitudes et ses bizarreries, tachait de cacher si bien
le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
l'_Almanach de la cour _lui tombat sous les yeux. En revanche,
quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lachait plus durant
des heures entieres. Ainsi donc mon pere lisait l'_Almanach de la
cour _en haussant frequemment les epaules et en murmurant a demi-
voix: "General!... il a ete sergent dans ma compagnie. Chevalier
des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?"
Finalement mon pere lanca l'Almanach loin de lui sur le sofa et
resta plonge dans une meditation profonde, ce qui ne presageait
jamais rien de bon.
"Avdotia Vassilieva[4], dit-il brusquement en s'adressant a ma
mere, quel age a Petroucha[5]?
-- Sa dix-septieme petite annee vient de commencer, repondit ma
mere. Petroucha est ne la meme annee que notre tante Nastasia
Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...
-- Bien, bien, reprit mon pere; il est temps de le mettre au
service."
La pensee d'une separation prochaine fit sur ma mere une telle
impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
des larmes coulerent de ses yeux. Quant a moi, il est difficile
d'exprimer la joie qui me saisit. L'idee du service se confondait
dans ma tete avec celle de la liberte et des plaisirs qu'offre la
ville de Saint-Petersbourg. Je me voyais deja officier de la
garde, ce qui, dans mon opinion, etait le comble de la felicite
humaine.
Mon pere n'aimait ni a changer ses plans, ni a en remettre
l'execution. Le jour de mon depart fut a l'instant fixe. La
veille, mon pere m'annonca qu'il allait me donner une lettre pour
non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
"N'oublie pas, Andre Petrovitch, dit ma mere, de saluer de ma part
le prince B...; dis-lui que j'espere qu'il ne refusera pas ses
graces a mon Petroucha.
-- Quelle betise! s'ecria mon pere en froncant le sourcil;
pourquoi veux-tu que j'ecrive au prince B...?
-- Mais tu viens d'annoncer que tu daignes ecrire au chef de
Petroucha.
-- Eh bien! quoi?
-- Mais le chef de Petroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il
est inscrit au regiment Semenofski.
-- Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non?
Petroucha n'ira pas a Petersbourg. Qu'y apprendrait-il? a depenser
de l'argent et a faire des folies. Non, qu'il serve a l'armee,
qu'il flaire la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un
faineant de la garde, qu'il use les courroies de son sac. Ou est
son brevet? donne-le-moi."
Ma mere alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette
avec la chemise que j'avais portee a mon bapteme, et le presenta a
mon pere d'une main tremblante. Mon pere le lut avec attention, le
posa devant lui sur la table et commenca sa lettre.
La curiosite me talonnait. "Ou m'envoie-t-on, pensais-je, si ce
n'est pas a Petersbourg?" Je ne quittai pas des yeux la plume de
mon pere, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
sa lettre, la mit avec mon brevet sous le meme couvert, ota ses
lunettes, n'appela et me dit: "Cette lettre est adressee a Andre
Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas a Orenbourg[7]
pour servir sous ses ordres."
Toutes mes brillantes esperances etaient donc evanouies. Au lieu
de la vie gaie et animee de Petersbourg, c'etait l'ennui qui
m'attendait dans une contree lointaine et sauvage. Le service
militaire, auquel, un instant plus tot, je pensais avec delices,
me semblait une calamite. Mais il n'y avait qu'a se soumettre. Le
lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenee devant le
perron. On y placa une malle, une cassette avec un servie a the et
des serviettes nouees pleines de petits pains et de petits pates,
derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
parents me donnerent leur benediction, et mon pere me dit: "Adieu,
Pierre; sers avec fidelite celui a qui tu as prete serment; obeis
a tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est neuf,
et de ton honneur pendant qu'il est jeune." Ma mere, tout en
larmes, me recommanda de veiller a ma sante, et a Saveliitch
d'avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
_touloup_[8] de peau de lievre, et, par-dessus, une grande pelisse
en peau de renard. Je m'assis dans la _kibitka_ avec Saveliitch,
et partis -pour ma destination en pleurant amerement.
J'arrivai dans la nuit a Sirabirsk, ou je devais rester vingt-
quatre heures pour diverses emplettes confiees a Saveliitch. Je
m'etais arrete dans une auberge, tandis que, des le matin,
Saveliitch avait ete courir les boutiques. Ennuye de regarder par
les fenetres sur une ruelle sale, je me mis a errer par les
chambres de l'auberge. J'entrai dans la piece du billard et j'y
trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annees, portant de
longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue a la main
et une pipe a la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer
sous le billard a quatre pattes. Je me mis a les regarder jouer;
plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades a
quatre pattes devenaient frequentes, si bien qu'enfin le marqueur
resta sous le billard. Le monsieur prononca sur lui quelques
expressions energiques, en guise d'oraison funebre, et me proposa
de jouer une partie avec lui. Je repondis que je ne savais pas
jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort etrange. Il me
regarda avec une sorte de commiseration. Cependant l'entretien
s'etablit. J'appris qu'il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
qu'il etait chef d'escadron dans les hussards ***, qu'il se
trouvait alors a Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il
avait pris son gite a la meme auberge que moi. Zourine m'invita a
diner avec lui, a la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
envoie. J'acceptai avec plaisir; nous nous mimes a table; Zourine
buvait beaucoup et m'invitait a boire, en me disant qu'il fallait
m'habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
qui me faisaient rire a me tenir les cotes, et nous nous levames
de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m'apprendre
a jouer au billard. "C'est, dit-il, indispensable pour des soldats
comme nous. Je suppose, par exemple, qu'on arrive dans une petite
bourgade; que veux-tu qu'on y fasse? On ne peut pas toujours
rosser les juifs. Il faut bien, en definitive, aller a l'auberge
et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer." Ces
raisons me convainquirent completement, et je me mis a prendre ma
lecon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait a haute voix;
il s'etonnait de mes progres rapides, et, apres quelques lecons,
il me proposa de jouer de l'argent, ne fut-ce qu'une _groch_ (2
kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
qui etait, d'apres lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis,
et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en
gouter, repetant toujours qu'il fallait m'habituer au service.
"Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?"
Je suivis son conseil. Nous continuames a jouer, et plus je
goutais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
billes par-dessus les bandes, je me fachais, je disais des
impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
comment; j'elevais l'enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
garcon qui vient de prendre la clef des champs. De cette facon, le
temps passa tres vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l'horloge,
posa sa queue et me declara que j'avais perdu cent roubles[10].
Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
de Saveliitch. Je commencais a marmotter des excuses quand Zourine
me dit "Mais, mon Dieu, ne t'inquiete pas; je puis attendre".
Nous soupames. Zourine ne cessait de me verser a boire, disant
toujours qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de
table, je me tenais a peine sur mes jambes. Zourine me conduisit a
ma chambre.
Saveliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
apercut les indices irrecusables de mon zele pour le service.
"Que t'est-il arrive? me dit-il d'une voix lamentable. Ou t'es-tu
rempli comme un sac? O mon Dieu! jamais un pareil malheur n'etait
encore arrive.
-- Tais-toi, vieux hibou, lui repondis-je en begayant; je suis sur
que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi."
Le lendemain, je m'eveillai avec un grand mal de tete. Je me
rappelais confusement les evenements de la veille. Mes meditations
furent interrompues par Saveliitch, qui entrait dans ma chambre
avec une tasse de the. "Tu commences de bonne heure a t'en donner,
Piotr Andreitch[11], me dit-il en branlant la tete. Eh! de qui
tiens-tu? Il me semble que ni ton pere ni ton grand-pere n'etaient
des ivrognes. Il n'y a pas a parler de ta mere, elle n'a rien
daigne prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepte du
_kvass_[12]. A qui donc la faute? au maudit _moussie_: il t'a
appris de belles choses, ce fils de chien, et c'etait bien la
peine de faire d'un paien ton menin, comme si notre seigneur
n'avait pas eu assez de ses propres gens!" J'avais honte; je me
retournai et lui dis: "Va-t'en, Saveliitch, je ne veux pas de
the". Mais il etait difficile de calmer Saveliitch une fois qu'il
s'etait mis en train de sermonner. "Vois-tu, vois-tu, Piotr
Andreitch, ce que c'est que de faire des folies? Tu as mal a la
tete, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s'enivre n'est bon a
rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
un demi-verre d'eau-de-vie, pour te degriser. Qu'en dis-tu?"
Dans ce moment entra un petit garcon qui m'apportait un billet de
la part de Zourine. Je le depliai et lus ce qui suit:
"Cher Piotr Andreitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon
garcon, les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement
besoin d'argent.
Ton devoue,
"Ivan Zourine"
Il n'y avait rien a faire. Je donnai a mon visage une expression
d'indifference, et, m'adressant a Saveliitch, je lui commandai de
remettre cent roubles au petit garcon.
"Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
-- Je les lui dois, repondis-je aussi froidement que possible.
-- Tu les lui dois? repartit Saveliitch, dont l'etonnement
redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
pareille dette? C'est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
mais je ne donnerai pas cet argent."
Je me dis alors que si, dans ce moment decisif, je ne forcais pas
ce vieillard obstine a m'obeir, il me serait difficile dans la
suite d'echapper a sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
lui dis: "Je suis ton maitre, tu es mon domestique. L'argent est a
moi; je l'ai perdu parce que j'ai voulu le perdre. Je te
conseille, de ne pas faire l'esprit fort et d'obeir quand on te
commande."
Mes paroles firent une impression si profonde sur Saveliitch,
qu'il frappa des mains, et resta muet, immobile. "Que fais-tu la
comme un pieu?" m'ecriai-je avec colere. Saveliitch se mit a
pleurer. "O mon pere Piotr Andreitch, balbutia-t-il d'une voix
tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumiere,
ecoute-moi, moi vieillard; ecris a ce brigand que tu n'as fait que
plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant d'argent. Cent
roubles! Dieu de bonte!... Dis-lui que tes parents t'ont
severement defendu de jouer autre chose que des noisettes.
-- Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec severite; donne
l'argent ou je te chasse d'ici a coups de poing." Saveliitch me
regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
mon argent. J'avais pitie du pauvre vieillard; mais je voulais
m'emanciper et prouver que je n'etais pas un enfant. Zourine eut
ses cent roubles. Saveliitch s'empressa de me faire quitter la
maudite auberge; il entra en m'annoncant que les chevaux etaient
atteles. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiete et des
remords silencieux, sans prendre conge de mon maitre et sans
penser que je dusse le revoir jamais.
CHAPITRE II
_LE GUIDE_
Mes reflexions pendant le voyage n'etaient pas tres agreables.
D'apres la valeur de l'argent a cette epoque, ma perte etait de
quelque importance. Je ne pouvais m'empecher de convenir avec moi-
meme que ma conduite a l'auberge de Simbirsk avait ete des plus
sottes, et je me sentais coupable envers Saveliitch. Tout cela me
tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
sur le devant du traineau, en detournant la tete et en faisant
entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J'avais
fermement resolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
ou commencer. Enfin je lui dis: "Voyons, voyons, Saveliitch,
finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-meme que je suis
fautif. J'ai fait hier des betises et je t'ai offense sans raison.
Je te promets d'etre plus sage a l'avenir et de le mieux ecouter.
Voyons, ne te fache plus, faisons la paix.
-- Ah! mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il avec un profond
soupir, je suis fache contre moi-meme, c'est moi qui ai tort par
tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge?
Mais que faire? Le diable s'en est mele. L'idee m'est venue
d'aller voir la femme du diacre qui est ma commere, et voila,
comme dit le proverbe: j'ai quitte la maison et suis tombe dans la
prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaitre aux yeux de
mes maitres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
buveur et joueur?"
Pour consoler le pauvre Saveliitch, je lui donnai ma parole qu'a
l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son
consentement. Il se calma peu a peu, ce qui ne l'empecha point
cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
tete: "Cent roubles! c'est facile a dire".
J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'etendait
un desert triste et sauvage, entrecoupe de petites collines et de
ravins profonds. Tout etait couvert de neige. Le soleil se
couchait. Ma _kibitka_ suivait l'etroit chemin, ou plutot la trace
qu'avaient laissee les traineaux de paysans. Tout a coup mon
cocher jeta les yeux de cote, et s'adressant a moi: "Seigneur,
dit-il en otant son bonnet, n'ordonnes-tu pas de retourner en
arriere?
-- Pourquoi cela?
-- Le temps n'est pas sur. Il fait deja un petit vent. Vois-tu
comme il roule la neige du dessus?
-- Eh bien! qu'est-ce que cela fait?
-- Et vois-tu ce qu'il y a la-bas? (Le cocher montrait avec son
fouet le cote de l'orient.)
-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
serein.
-- La, la, regarde... ce petit nuage."
J'apercus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que
j'avais pris d'abord pour une colline eloignee. Mon cocher
m'expliqua que ce petit nuage presageait un _bourane_[13].
J'avais oui parler des _chasse-neige_ de ces contrees, et je
savais qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entieres.
Saveliitch, d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j'avais l'esperance
d'arriver a temps au prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler
de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
du cote de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
fort. Le petit nuage devint bientot une grande nuee blanche qui
s'elevait lourdement, croissait, s'etendait, et qui finit par
envahir le ciel tout entier. Une neige fine commenca a tomber et
tout a coup se precipita a gros flocons. Le vont se mit a siffler,
a hurler. C'etait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
Tout disparut. "Malheur a nous, seigneur! s'ecria le cocher; c'est
un _bourane_."
Je passai la tete hors de la _kibitka;_ tout etait obscurite et
tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
feroce, qu'il semblait en etre anime. La neige s'amoncelait sur
nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
s'arreterent bientot. "Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher
avec impatience.
-- Mais ou avancer? repondit-il en descendant du traineau. Dieu
seul sait ou nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et
tout est sombre."
Je me mis a le gronder, mais Saveliitch prit sa defense.
"Pourquoi ne l'avoir pas ecoute? me dit-il avec colere. Tu serais
retourne au relais; tu aurais pris du the; tu aurais dormi
jusqu'au matin; l'orage se serait calme et nous serions partis. Et
pourquoi tant de hate? Si c'etait pour aller se marier, passe."
Saveliitch avait raison. Qu'y avait-il a faire? La neige
continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
Les chevaux se tenaient immobiles, la tete baissee, et
tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d'eux,
rajustant leur harnais, comme s'il n'eut eu autre chose a faire.
Saveliitch grondait. Je regardais de tous cotes, dans l'esperance
d'apercevoir quelque indice d'habitation ou de chemin; mais je ne
pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
Tout a coup je crus distinguer quelque chose de noir.
"Hola! cocher, m'ecriai-je, qu'y a-t-il de noir la-bas?"
Le cocher se mit a regarder attentivement du cote que j'indiquais.
"Dieu le sait, seigneur, me repondit-il en reprenant son siege; ce
n'est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit etre
un loup ou un homme."
Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint
aussi a notre rencontre. En deux minutes nous etions arrives sur
la meme ligne, et je reconnus un homme.
"Hola! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
le chemin?
-- Le chemin est ici, repondit le passant; je suis sur un endroit
dur. Mais a quoi diable cela sert-il?
-- Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
cette contree? Peux-tu nous conduire jusqu'a un gite pour y passer
la nuit?
-- Cette contree? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai
parcourue a pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arreter
ici et attendre; peut-etre l'ouragan cessera. Et le ciel sera
serein, et nous trouverons le chemin avec les etoiles."
Son sang-froid me donna du courage. Je m'etais deja decide, en
m'abandonnant a la grace de Dieu, a passer la nuit dans la steppe,
lorsque tout a coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le
siege du cocher: "Grace a Dieu, dit-il a celui-ci, une habitation
n'est pas loin. Tourne a droite et marche.
-- Pourquoi irais-je a droite? repondit mon cocher avec humeur. Ou
vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux a autrui, harnais
aussi, fouette sans repit."
Le cocher me semblait avoir raison. "En effet, dis-je au nouveau
venu, pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?
-- Le vent a souffle de la, repondit-il, et j'ai senti une odeur
de fumee, preuve qu'une habitation est proche."
Sa sagacite et la finesse de son odorat me remplirent
d'etonnement. J'ordonnai au cocher d'aller ou l'autre voulait. Les
chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
s'avancait avec lenteur, tantot soulevee sur un amas, tantot
precipitee dans une fosse et se balancant de cote et d'autre. Cela
ressemblait beaucoup aux mouvements d'une barque sur la mer
agitee. Saveliitch poussait des gemissements profonds, en tombant
a chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berce par le chant de
la tempete et le roulis du traineau. J'eus alors un songe que je
n'ai plus oublie et dans lequel je vois encore quelque chose de
prophetique, en me rappelant les etranges aventures de ma vie. Le
lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
par sa propre experience combien il est naturel a l'homme de
s'abandonner a la superstition, malgre tout le mepris qu'on
affiche pour elle.
J'etais dans cette disposition de l'ame ou la realite commence a
se perdre dans la fantaisie, aux premieres visions incertaines de
l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
toujours et que nous errions sur le desert de neige. Tout a coup
je crus voir une porte cochere, et nous entrames dans la cour de
notre maison seigneuriale.
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