Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Vingt ans apres written by Alexandre Dumas

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Alexandre Dumas

VINGT ANS APRES

(1845)


Table des matieres

I. Le fantome de Richelieu
II. Une ronde de nuit
III. Deux anciens ennemis
IV. Anne d'Autriche a quarante-six ans
V. Gascon et Italien
VI. D'Artagnan a quarante ans
VII. D'Artagnan est embarrasse, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide
VIII. Des influences differentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur
IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'apercut
qu'il etait en croupe derriere Planchet
X. L'abbe d'Herblay
XI. Les deux Gaspards
XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
XIII. Comment d'Artagnan s'apercut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur
XIV. Ou il est demontre que, si Porthos etait mecontent de son
etat, Mousqueton etait fort satisfait du sien
XV. Deux tetes d'ange
XVI. Le chateau de Bragelonne
XVII. La diplomatie d'Athos
XVIII. M. de Beaufort
XIX. Ce a quoi se recreait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes
XX. Grimaud entre en fonctions
XXI. Ce que contenaient les pates du successeur du pere Marteau
XXII. Une aventure de Marie Michon
XXIII. L'abbe Scarron
XXIV. Saint-Denis
XXV. Un des quarante moyens d'evasion de Monsieur de Beaufort
XXVI. D'Artagnan arrive a propos
XXVII. La grande route
XXVIII. Rencontre
XXIX. Le bonhomme Broussel
XXX. Quatre anciens amis s'appretent a se revoir
XXXI. La place Royale
XXXII. Le bac de l'Oise
XXXIII. Escarmouche
XXXIV. Le moine
XXXV. L'absolution
XXXVI. Grimaud parle
XXXVII. La veille de la bataille
XXXVIII. Un diner d'autrefois
XXXIX. La lettre de Charles Ier
XL. La lettre de Cromwell
XLI. Mazarin et Madame Henriette
XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence
XLIII. L'oncle et le neveu
XLIV. Paternite
XLV. Encore une reine qui demande secours
XLVI. Ou il est prouve que le premier mouvement est toujours le
bon
XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache
XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie
L. L'emeute
LI. L'emeute se fait revolte
LII. Le malheur donne de la memoire
LIII. L'entrevue
LIV. La fuite
LV. Le carrosse de M. le coadjuteur
LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnerent, l'un deux cent dix-
neuf, et l'autre deux cent quinze louis, a vendre de la paille
LVII. On a des nouvelles d'Aramis
LVIII. L'Ecossais, parjure a sa foi, pour un denier vendit son roi
LIX. Le vengeur
LX. Olivier Cromwell
LXI. Les gentilshommes
LXII. Jesus Seigneur
LXIII. Ou il est prouve que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs l'appetit
LXIV. Salut a la Majeste tombee
LXV. D'Artagnan trouve un projet
LXVI. La partie de lansquenet
LXVII. Londres
LXVIII. Le proces
LXIX. White-Hall
LXX. Les ouvriers
LXXI. Remember
LXXII. L'homme masque
LXXIII. La maison de Cromwell
LXXIV. Conversation
LXXV. La felouque "L'Eclair"
LXXVI. Le vin de Porto
LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
LXXVIII. Fatality
LXXIX. Ou, apres avoir manque d'etre roti, Mousqueton manqua
d'etre mange
LXXX. Retour
LXXXI. Les ambassadeurs
LXXXII. Les trois lieutenants du generalissime
LXXXIII. Le combat de Charenton
LXXXIV. La route de Picardie
LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche
LXXXVI. La royaute de M. de Mazarin
LXXXVII. Precautions
LXXXVIII. L'esprit et le bras
LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)
XC. Le bras et l'esprit
XCI. Le bras et l'esprit (Suite)
XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin
XCIII. Conferences
XCIV. Ou l'on commence a croire que Porthos sera enfin baron et
d'Artagnan capitaine
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'epee et du devouement
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'epee et du devouement (Suite)
XCVII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
XCVIII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
(Suite)
Conclusion



I. Le fantome de Richelieu

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons deja,
pres d'une table a coins de vermeil, chargee de papiers et de
livres, un homme etait assis la tete appuyee dans ses deux mains.

Derriere lui etait une vaste cheminee, rouge de feu, et dont les
tisons enflammes s'ecroulaient sur de larges chenets dores. La
lueur de ce foyer eclairait par-derriere le vetement magnifique de
ce reveur, que la lumiere d'un candelabre charge de bougies
eclairait par-devant.

A voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, a voir ce
front pale et courbe sous la meditation, a voir la solitude de ce
cabinet, le silence des antichambres, le pas mesure des gardes sur
le palier, on eut pu croire que l'ombre du cardinal de Richelieu
etait encore dans sa chambre.

Helas! c'etait bien en effet seulement l'ombre du grand homme. La
France affaiblie, l'autorite du roi meconnue, les grands redevenus
forts et turbulents, l'ennemi rentre en deca des frontieres, tout
temoignait que Richelieu n'etait plus la.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre
rouge n'etait point celle du vieux cardinal, c'etait cet isolement
qui semblait, comme nous l'avons dit, plutot celui d'un fantome
que celui d'un vivant; c'etaient ces corridors vides de
courtisans, ces cours pleines de gardes; c'etait le sentiment
railleur qui montait de la rue et qui penetrait a travers les
vitres de cette chambre ebranlee par le souffle de toute une ville
liguee contre le ministre; c'etaient enfin des bruits lointains et
sans cesse renouveles de coups de feu, tires heureusement sans but
et sans resultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux
Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le
Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-meme avait change de nom,
que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantome de Richelieu, c'etait Mazarin.

Or, Mazarin etait seul et se sentait faible.

-- Etranger! murmurait-il; Italien! voila leur grand mot lache!
avec ce mot, ils ont assassine, pendu et devore Concini, et, si je
les laissais faire, ils m'assassineraient, me pendraient et me
devoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait
d'autre mal que de les pressurer un peu. Les niais! ils ne sentent
donc pas que leur ennemi, ce n'est point cet Italien qui parle mal
le francais, mais bien plutot ceux-la qui ont le talent de leur
dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

"Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette
fois semblait etrange sur ses levres pales, oui, vos rumeurs me le
disent, le sort des favoris est precaire; mais, si vous savez
cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori
ordinaire, moi! Le comte d'Essex avait une bague splendide et
enrichie de diamants que lui avait donnee sa royale maitresse;
moi, je n'ai qu'un simple anneau avec un chiffre et une date, mais
cet anneau a ete beni dans la chapelle du Palais-Royal; aussi,
moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voeux. Ils ne
s'apercoivent pas qu'avec leur eternel cri: "A bas le Mazarin!" je
leur fais crier tantot vive M. de Beaufort, tantot vive M. le
Prince, tantot vive le parlement! Eh bien! M. de Beaufort est a
Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l'autre, et le
parlement...

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa
figure douce paraissait incapable.

-- Eh bien! le parlement... nous verrons ce que nous en ferons du
parlement; nous avons Orleans et Montargis. Oh! j'y mettrai le
temps; mais ceux qui ont commence a crier a bas le Mazarin
finiront par crier a bas tous ces gens-la, chacun a son tour.
Richelieu, qu'ils haissaient quand il etait vivant, et dont ils
parlent toujours depuis qu'il est mort, a ete plus bas que moi;
car il a ete chasse plusieurs fois, et plus souvent encore il a
craint de l'etre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je
suis contraint de ceder au peuple, elle cedera avec moi; si je
fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles
sans leur reine et sans leur roi. Oh! si seulement je n'etais pas
etranger, si seulement j'etais Francais, si seulement j'etais
gentilhomme!

Et il retomba dans sa reverie.

En effet, la position etait difficile, et la journee qui venait de
s'ecouler l'avait compliquee encore. Mazarin, toujours eperonne
par sa sordide avarice, ecrasait le peuple d'impots, et ce peuple,
a qui il ne restait que l'ame, comme le disait l'avocat general
Talon, et encore parce qu'on ne pouvait vendre son ame a l'encan,
le peuple, a qui on essayait de faire prendre patience avec le
bruit des victoires qu'on remportait, et qui trouvait que les
lauriers n'etaient pas viande dont il put se nourrir, le peuple
depuis longtemps avait commence a murmurer.

Mais ce n'etait pas tout; car lorsqu'il n'y a que le peuple qui
murmure, separee qu'elle en est par la bourgeoisie et les
gentilshommes, la cour ne l'entend pas; mais Mazarin avait eu
l'imprudence de s'attaquer aux magistrats! il avait vendu douze
brevets de maitre des requetes, et, comme les officiers payaient
leurs charges fort cher, et que l'adjonction de ces douze nouveaux
confreres devait en faire baisser le prix, les anciens s'etaient
reunis, avaient jure sur les Evangiles de ne point souffrir cette
augmentation et de resister a toutes les persecutions de la cour,
se promettant les uns aux autres qu'au cas ou l'un d'eux, par
cette rebellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui
en rembourser le prix.

Or, voici ce qui etait arrive de ces deux cotes:

Le 7 de janvier, sept a huit cents marchands de Paris s'etaient
assembles et mutines a propos d'une nouvelle taxe qu'on voulait
imposer aux proprietaires de maisons, et ils avaient depute dix
d'entre eux pour parler au duc d'Orleans, qui, selon sa vieille
habitude, faisait de la popularite. Le duc d'Orleans les avait
recus, et ils lui avaient declare qu'ils etaient decides a ne
point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se defendre a main
armee contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le
duc d'Orleans les avait ecoutes avec une grande complaisance, leur
avait fait esperer quelque moderation, leur avait promis d'en
parler a la reine et les avait congedies avec le mot ordinaire des
princes: "On verra."

De leur cote, le 9, les maitres des requetes etaient venus trouver
le cardinal, et l'un d'eux, qui portait la parole pour tous les
autres, lui avait parle avec tant de fermete et de hardiesse, que
le cardinal en avait ete tout etonne; aussi les avait-il renvoyes
en disant comme le duc d'Orleans, que l'on verrait.

Alors, pour _voir_, on avait assemble le conseil et l'on avait
envoye chercher le surintendant des finances d'Emery.

Ce d'Emery etait fort deteste du peuple, d'abord parce qu'il etait
surintendant des finances, et que tout surintendant des finances
doit etre deteste; ensuite, il faut le dire, parce qu'il meritait
quelque peu de l'etre.

C'etait le fils d'un banquier de Lyon qui s'appelait Particelli,
et qui, ayant change de nom a la suite de sa banqueroute, se
faisait appeler d'Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait
reconnu en lui un grand merite financier, l'avait presente au roi
Louis XIII sous le nom de M. d'Emery, et voulant le faire nommer
intendant des finances, il lui en disait grand bien.

-- A merveille! avait repondu le roi, et je suis aise que vous me
parliez de M. d'Emery pour cette place qui veut un honnete homme.
On m'avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et
j'avais peur que vous ne me forcassiez a le prendre.

-- Sire! repondit le cardinal, que Votre Majeste se rassure, le
Particelli dont elle parle a ete pendu.

-- Ah! tant mieux! s'ecria le roi, ce n'est donc pas pour rien que
l'on m'a appele Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. d'Emery.

C'etait ce meme d'Emery qui etait devenu surintendant des
finances.

On l'avait envoye chercher de la part du ministre, et il etait
accouru tout pale et tout effare, disant que son fils avait manque
d'etre assassine le jour meme sur la place du Palais: la foule
l'avait rencontre et lui avait reproche le luxe de sa femme, qui
avait un appartement tendu de velours rouge avec des crepines
d'or. C'etait la fille de Nicolas Le Camus, secretaire en 1617,
lequel etait venu a Paris avec vingt livres et qui, tout en se
reservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf
millions entre ses enfants.

Le fils d'Emery avait manque d'etre etouffe, un des emeutiers
ayant propose de le presser jusqu'a ce qu'il eut rendu l'or qu'il
devorait. Le conseil n'avait rien decide ce jour-la, le
surintendant etant trop occupe de cet evenement pour avoir la tete
bien libre.

Le lendemain, le premier president Mathieu Mole, dont le courage
dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, egala celui de
M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Conde, c'est-a-
dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France;
le lendemain, le premier president, disons-nous, avait ete attaque
a son tour; le peuple le menacait de se prendre a lui des maux
qu'on lui voulait faire; mais le premier president avait repondu
avec son calme habituel, sans s'emouvoir et sans s'etonner, que si
les perturbateurs n'obeissaient pas aux volontes du roi, il allait
faire dresser des potences dans les places pour faire pendre a
l'instant meme les plus mutins d'entre eux. Ce a quoi ceux-ci
avaient repondu qu'ils ne demandaient pas mieux que de voir
dresser des potences, et qu'elles serviraient a pendre les mauvais
juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misere du
peuple.

Ce n'est pas tout; le 11, la reine allant a la messe a Notre-Dame,
ce qu'elle faisait regulierement tous les samedis, avait ete
suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice.
Elles n'avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant
seulement se mettre a genoux devant elle pour tacher d'emouvoir sa
pitie; mais les gardes les en empecherent, et la reine passa
hautaine et fiere sans ecouter leurs clameurs.

L'apres-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et la on avait
decide que l'on maintiendrait l'autorite du roi: en consequence,
le parlement fut convoque pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soiree duquel nous ouvrons cette
nouvelle histoire, le roi, alors age de dix ans, et qui venait
d'avoir la petite verole, avait, sous pretexte d'aller rendre
grace a Notre-Dame de son retablissement, mis sur pied ses gardes,
ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait echelonnes autour
du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, apres la
messe entendue, il etait passe au parlement, ou, sur un lit de
justice improvise, il avait non seulement maintenu ses edits
passes, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit
le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien
que le premier president, qui, on a pu le voir, etait les jours
precedents pour la cour, s'etait cependant eleve fort hardiment
sur cette maniere de mener le roi au Palais pour surprendre et
forcer la liberte des suffrages.

Mais ceux qui surtout s'eleverent fortement contre les nouveaux
impots, ce furent le president Blancmesnil et le conseiller
Broussel.

Ces edits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande
multitude de peuple etait sur sa route; mais comme on savait qu'il
venait du parlement, et qu'on ignorait s'il y avait ete pour y
rendre justice au peuple ou pour l'opprimer de nouveau, pas un
seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le feliciter de
son retour a la sante. Tous les visages, au contraire, etaient
mornes et inquiets; quelques-uns meme etaient menacants.

Malgre son retour, les troupes resterent sur place: on avait
craint qu'une emeute n'eclatat quand on connaitrait le resultat de
la seance du parlement: et, en effet, a peine le bruit se fut-il
repandu dans les rues qu'au lieu d'alleger les impots, le roi les
avait augmentes, que des groupes se formerent et que de grandes
clameurs retentirent, criant: "A bas le Mazarin! vive Broussel!
vive Blancmesnil!" car le peuple avait su que Broussel et
Blancmesnil avaient parle en sa faveur; et quoique leur eloquence
eut ete perdue, il ne leur en savait pas moins bon gre.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire
ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes
s'etaient grossis et les cris avaient redouble. L'ordre venait
d'etre donne aux gardes du roi et aux gardes suisses, non
seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles
dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ou ces groupes surtout
paraissaient plus nombreux et plus animes, lorsqu'on annonca au
Palais-Royal le prevot des marchands.

Il fut introduit aussitot: il venait dire que si l'on ne cessait
pas a l'instant meme ces demonstrations hostiles, dans deux heures
Paris tout entier serait sous les armes.

On deliberait sur ce qu'on aurait a faire, lorsque Comminges,
lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dechires et le
visage sanglant. En le voyant paraitre, la reine jeta un cri de
surprise et lui demanda ce qu'il y avait.

Il y avait qu'a la vue des gardes, comme l'avait prevu le prevot
des marchands, les esprits s'etaient exasperes. On s'etait empare
des cloches et l'on avait sonne le tocsin. Comminges avait tenu
bon, avait arrete un homme qui paraissait un des principaux
agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonne qu'il fut
pendu a la croix du Trahoir. En consequence, les soldats l'avaient
entraine pour executer cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient
ete attaques a coups de pierres et a coups de hallebarde; le
rebelle avait profite de ce moment pour s'echapper, avait gagne la
rue des Lombards et s'etait jete dans une maison dont on avait
aussitot enfonce les portes.

Cette violence avait ete inutile, on n'avait pu retrouver le
coupable. Comminges avait laisse un poste dans la rue, et avec le
reste de son detachement, etait revenu au Palais-Royal pour rendre
compte a la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route,
il avait ete poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs
de ses hommes avaient ete blesses de coups de pique et de
hallebarde, et lui-meme avait ete atteint d'une pierre qui lui
fendait le sourcil.

Le recit de Comminges corroborait l'avis du prevot des marchands,
on n'etait pas en mesure de tenir tete a une revolte serieuse; le
cardinal fit repandre dans le peuple que les troupes n'avaient ete
echelonnees sur les quais et le Pont-Neuf qu'a propos de la
ceremonie, et qu'elles allaient se retirer. En effet, vers les
quatre heures du soir, elles se concentrerent toutes vers le
Palais-Royal; on placa un poste a la barriere des Sergents, un
autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisieme a la butte Saint-Roch.
On emplit les cours et les rez-de-chaussee de Suisses et de
mousquetaires, et l'on attendit.

Voila donc ou en etaient les choses lorsque nous avons introduit
nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait ete
autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans
quelle situation d'esprit il ecoutait les murmures du peuple qui
arrivaient jusqu'a lui et l'echo des coups de fusil qui
retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout a coup il releva la tete, le sourcil a demi fronce, comme un
homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une enorme pendule
qu'allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil
place sur la table, a la portee de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un
homme vetu de noir s'avanca silencieusement et se tint debout
derriere le fauteuil.

-- Bernouin, dit le cardinal sans meme se retourner, car ayant
siffle deux coups il savait que ce devait etre son valet de
chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais?

-- Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie Treville.

-- Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans
l'antichambre?

-- Le lieutenant d'Artagnan.

-- Un bon, je crois?

-- Oui, Monseigneur.

-- Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi a m'habiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu'il etait
entre, et revint un instant apres, apportant le costume demande.

Le cardinal commenca alors, silencieux et pensif, a se defaire du
costume de ceremonie qu'il avait endosse pour assister a la seance
du parlement, et a se revetir de la casaque militaire, qu'il
portait avec une certaine aisance, grace a ses anciennes campagnes
d'Italie; puis quand il fut completement habille:

-- Allez me chercher M. d'Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu,
mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eut dit d'une
ombre.

Reste seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction
dans une glace; il etait encore jeune, car il avait quarante-six
ans a peine, il etait d'une taille elegante et un peu au-dessous
de la moyenne; il avait le teint vif et beau, le regard plein de
feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionne, le
front large et majestueux, les cheveux chatains un peu crepus, la
barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevee avec le
fer, ce qui lui donnait bonne grace. Alors il passa son baudrier,
regarda avec complaisance ses mains, qu'il avait fort belles et
desquelles il prenait le plus grand soin; puis rejetant les gros
gants de daim qu'il avait deja pris, et qui etaient d'uniforme, il
passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- M. d'Artagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

C'etait un homme de trente-neuf a quarante ans, de petite taille
mais bien prise, maigre, l'oeil vif et spirituel, la barbe noire
et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu'on a
trouve la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est
fort brun.

D'Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu'il reconnaissait
pour y etre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu,
et voyant qu'il n'y avait personne dans ce cabinet qu'un
mousquetaire de sa compagnie, il arreta les yeux sur ce
mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d'oeil, il
reconnut le cardinal.

-- Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et
comme il convient a un homme de condition qui a eu souvent dans sa
vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son oeil plus fin que profond, l'examina
avec attention, puis, apres quelques secondes de silence:

-- C'est vous qui etes monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Moi-meme, Monseigneur, dit l'officier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tete si intelligente et
ce visage dont l'excessive mobilite avait ete enchainee par les
ans et l'experience; mais d'Artagnan soutint l'examen en homme qui
avait ete regarde autrefois par des yeux bien autrement percants
que ceux dont il soutenait a cette heure l'investigation.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutot
je vais aller avec vous.

-- A vos ordres, Monseigneur, repondit d'Artagnan.

-- Je voudrais visiter moi-meme les postes qui entourent le
Palais-Royal; croyez-vous qu'il y ait quelque danger?

-- Du danger, Monseigneur! demanda d'Artagnan d'un air etonne, et
lequel?

-- On dit le peuple tout a fait mutine.

-- L'uniforme des mousquetaires du roi est fort respecte,
Monseigneur, et ne le fut-il pas, moi, quatrieme je me fais fort
de mettre en fuite une centaine de ces manants.

-- Vous avez vu cependant ce qui est arrive a Comminges?

-- M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires,
repondit d'Artagnan.

-- Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les
mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes?

-- Chacun a l'amour-propre de son uniforme, Monseigneur.

-- Excepte moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous
voyez que j'ai quitte le mien pour prendre le votre.

-- Peste, Monseigneur! dit d'Artagnan, c'est de la modestie. Quant
a moi, je declare que, si j'avais celui de Votre Eminence, je m'en
contenterais et m'engagerais au besoin a n'en porter jamais
d'autre.

-- Oui, mais pour sortir ce soir, peut-etre n'eut-il pas ete tres
sur. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d'uniforme a
larges bords. Le cardinal s'en coiffa d'une facon assez cavaliere,
et se retourna vers d'Artagnan:

-- Vous avez des chevaux tout selles dans les ecuries, n'est-ce
pas?

-- Oui, Monseigneur.

-- Eh bien! partons.

-- Combien Monseigneur veut-il d'hommes?

-- Vous avez dit qu'avec quatre hommes, vous vous chargeriez de
mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer
deux cents, prenez-en huit.

-- Quand Monseigneur voudra.

-- Je vous suis; ou plutot, reprit le cardinal, non, par ici.
Eclairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef doree
sur son bureau, et ayant ouvert la porte d'un escalier secret, il
se trouva au bout d'un instant dans la cour du Palais-Royal.


II. Une ronde de nuit

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