Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la reunion au grand complet.
"Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversee par la
colere.
-- Eh bien, s'ecria celui-ci en jetant son epee sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantome, comme une ombre, comme un spectre.
-- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos a Porthos.
-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut a Sauel, et c'est un article de foi que je serais
fache de voir mettre en doute, Porthos.
-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
realite, cet homme est ne pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-etre plus a gagner.
-- Comment cela?" dirent a la fois Porthos et Aramis.
Quant a Athos, fidele a son systeme de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
"Planchet, dit d'Artagnan a son domestique, qui passait en ce
moment la tete par la porte entrebaillee pour tacher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
proprietaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
prefere.
-- Ah ca, mais vous avez donc credit ouvert chez votre
proprietaire? demanda Porthos.
-- Oui, repondit d'Artagnan, a compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons querir
d'autre.
-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
-- J'ai toujours dit que d'Artagnan etait la forte tete de nous
quatre, fit Athos, qui, apres avoir emis cette opinion a laquelle
d'Artagnan repondit par un salut, retomba aussitot dans son
silence accoutume.
-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.
-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, a moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve interesse a cette
confidence, a ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.
-- Soyez tranquilles, repondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura a se plaindre de ce que j'ai a vous dire."
Et alors il raconta mot a mot a ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hote, et comment l'homme qui avait enleve
la femme du digne proprietaire etait le meme avec lequel il avait
eu maille a partir a l'hotellerie du Franc Meunier.
"Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos apres avoir goute le
vin en connaisseur et indique d'un signe de tete qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante a soixante
pistoles. Maintenant, reste a savoir si cinquante a soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre tetes.
-- Mais faites attention, s'ecria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enlevee, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-etre, et tout cela parce qu'elle est
fidele a sa maitresse!
-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
echauffez un peu trop, a mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a ete creee pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos miseres."
Athos, a cette sentence d'Aramis, fronca le sourcil et se mordit
les levres.
"Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiete, s'ecria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal persecute, et qui voit tomber, les unes apres les autres,
les tetes de tous ses amis.
-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous detestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?
-- L'Espagne est sa patrie, repondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la meme
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.
-- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais etait
bien digne d'etre aime. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.
-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'etais au Louvre le jour ou il a seme ses perles, et pardieu!
j'en ai ramasse deux que j'ai bien vendues dix pistoles piece. Et
toi, Aramis, le connais-tu?
-- Aussi bien que vous, messieurs, car j'etais de ceux qui l'ont
arrete dans le jardin d'Amiens, ou m'avait introduit
M. de Putange, l'ecuyer de la reine. J'etais au seminaire a cette
epoque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.
-- Ce qui ne m'empecherait pas, dit d'Artagnan, si je savais ou
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire pres de la reine, ne fut-ce que pour faire engager M. le
cardinal; car notre veritable, notre seul, notre eternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tete.
-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?
-- Elle en a peur.
-- Attendez donc, dit Aramis.
-- Quoi? demanda Porthos.
-- Allez toujours, je cherche a me rappeler des circonstances.
-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlevement de cette femme de la reine se rattache aux evenements
dont nous parlons, et peut-etre a la presence de M. de Buckingham
a Paris.
-- Le Gascon est plein d'idees, dit Porthos avec admiration.
-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.
-- Messieurs, reprit Aramis, ecoutez ceci.
-- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.
-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en theologie que je
consulte quelquefois pour mes etudes..."
Athos sourit.
"Il habite un quartier desert, continua Aramis: ses gouts, sa
profession l'exigent. Or, au moment ou je sortais de chez lui..."
Ici Aramis s'arreta.
"Eh bien? demanderent ses auditeurs, au moment ou vous sortiez de
chez lui?"
Aramis parut faire un effort sur lui-meme, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arreter par quelque obstacle
imprevu; mais les yeux de ses trois compagnons etaient fixes sur
lui, leurs oreilles attendaient beantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.
"Ce docteur a une niece, continua Aramis.
-- Ah! il a une niece! interrompit Porthos.
-- Dame fort respectable", dit Aramis.
Les trois amis se mirent a rire.
"Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.
-- Nous sommes croyants comme des mahometistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.
-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette niece vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en meme temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire a son carrosse.
-- Ah! elle a un carrosse, la niece du docteur? interrompit
Porthos, dont un des defauts etait une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.
-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai deja fait observer plus
d'une fois que vous etes fort indiscret, et que cela vous nuit
pres des femmes.
-- Messieurs, messieurs, s'ecria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est serieuse; tachons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
-- Tout a coup, un homme grand, brun, aux manieres de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du votre, d'Artagnan.
-- Le meme peut-etre, dit celui-ci.
-- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagne de cinq ou six hommes qui le suivaient a dix pas en
arriere, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant a la dame que j'avais
sous le bras...
-- A la niece du docteur?
-- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous etes insupportable.
-- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre resistance, sans faire le moindre bruit."
-- Il vous avait pris pour Buckingham! s'ecria d'Artagnan.
-- Je le crois, repondit Aramis.
-- Mais cette dame? demanda Porthos.
-- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.
-- Justement, repondit Aramis.
-- Le Gascon est le diable! s'ecria Athos, rien ne lui echappe.
-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...
-- J'avais un manteau enorme, dit Aramis.
-- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?
-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laisse
prendre par la tournure; mais le visage...
-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
-- Oh! mon Dieu, s'ecria Porthos, que de precautions pour etudier
la theologie!
-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps a badiner; eparpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.
-- Une femme de condition si inferieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les levres avec mepris.
-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-etre un calcul de Sa Majeste d'avoir ete, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes tetes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.
-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.
-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez payes d'un autre cote."
En ce moment, un bruit precipite de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'elanca
dans la chambre ou se tenait le conseil.
"Ah! messieurs, s'ecria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arreter; sauvez-moi,
sauvez-moi!"
Porthos et Aramis se leverent.
"Un moment, s'ecria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs epees a demi tirees; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.
-- Cependant, s'ecria Porthos, nous ne laisserons pas...
-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
repete, la forte tete de nous tous, et moi, pour mon compte, je
declare que je lui obeis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan."
En ce moment, les quatre gardes apparurent a la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'epee au
cote, hesiterent a aller plus loin.
"Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous etes ici chez
moi, et nous sommes tous de fideles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.
-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas a ce que nous
executions les ordres que nous avons recus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.
-- Au contraire, messieurs, et nous vous preterions main-forte, si
besoin etait.
-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.
-- Tu es un niais, dit Athos, silence!
-- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.
-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, repondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
defendre, on nous arrete avec vous.
-- Il me semble, cependant...
-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de defendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
premiere fois, et encore a quelle occasion, il vous le dira lui-
meme, pour me venir reclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Repondez!
-- C'est la verite pure, s'ecria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...
-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!"
Et d'Artagnan poussa le mercier tout etourdi aux mains des gardes,
en lui disant:
"Vous etes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent, a moi! a un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer."
Les sbires se confondirent en remerciements et emmenerent leur
proie.
Au moment ou ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'epaule du
chef:
"Ne boirai-je pas a votre sante et vous a la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
liberalite de M. Bonacieux.
-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
-- Donc, a la votre, monsieur... comment vous nommez-vous?
-- Boisrenard.
-- Monsieur Boisrenard!
-- A la votre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, a votre
tour, s'il vous plait?
-- D'Artagnan.
-- A la votre, monsieur d'Artagnan!
-- Et par-dessus toutes celles-la, s'ecria d'Artagnan comme
emporte par son enthousiasme, a celle du roi et du cardinal."
Le chef des sbires eut peut-etre doute de la sincerite de
d'Artagnan, si le vin eut ete mauvais; mais le vin etait bon, il
fut convaincu.
"Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite la? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouverent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arreter au milieu d'eux un malheureux qui
crie a l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!
-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a deja prevenu que tu etais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras a la place de M. de Treville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.
-- Ah ca, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?
-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en felicite.
-- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite a Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?
-- Cependant... dit Porthos.
-- Etends la main et jure!" s'ecrierent a la fois Athos et Aramis.
Vaincu par l'exemple, maugreant tout bas, Porthos etendit la main,
et les quatre amis repeterent d'une seule voix la formule dictee
par d'Artagnan:
"Tous pour un, un pour tous."
"C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car a partir de ce moment, nous voila
aux prises avec le cardinal."
CHAPITRE X
UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE
L'invention de la souriciere ne date pas de nos jours; des que les
societes, en se formant, eurent invente une police quelconque,
cette police, a son tour, inventa les souricieres.
Comme peut-etre nos lecteurs ne sont pas familiarises encore avec
l'argot de la rue de Jerusalem, et que c'est, depuis que nous
ecrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la premiere
fois que nous employons ce mot applique a cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souriciere.
Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrete un
individu soupconne d'un crime quelconque, on tient secrete
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
premiere piece, on ouvre la porte a tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrete; de cette facon, au bout de deux
ou trois jours, on tient a peu pres tous les familiers de
l'etablissement.
Voila ce que c'est qu'une souriciere.
On fit donc une souriciere de l'appartement de maitre Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interroge par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une allee particuliere
conduisait au premier etage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui etaient exemptes de toutes visites.
D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'etaient
mis en quete chacun de son cote, et n'avaient rien trouve, rien
decouvert. Athos avait ete meme jusqu'a questionner
M. de Treville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort etonne son capitaine. Mais M. de Treville
ne savait rien, sinon que, la derniere fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi etait inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veille ou pleure. Mais cette
derniere circonstance l'avait peu frappe, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.
M. de Treville recommanda en tout cas a Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la meme
recommandation a ses camarades.
Quant a d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fenetres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
ote les carreaux du plancher, qu'il avait creuse le parquet et
qu'un simple plafond le separait de la chambre au-dessous, ou se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accuses.
Les interrogatoires, precedes d'une perquisition minutieuse operee
sur la personne arretee, etaient presque toujours ainsi concus:
"Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?
-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?
-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?"
"S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit a lui-meme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils a
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point a Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine."
D'Artagnan s'arreta a cette idee, qui, d'apres tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilite.
En attendant, la souriciere etait en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.
Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Treville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commencait sa
besogne, on entendit frapper a la porte de la rue; aussitot cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre a la
souriciere.
D'Artagnan s'elanca vers l'endroit decarrele, se coucha ventre a
terre et ecouta.
Des cris retentirent bientot, puis des gemissements qu'on
cherchait a etouffer. D'interrogatoire, il n'en etait pas
question.
"Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle resiste, -- on la violente, -- les miserables!"
Et d'Artagnan, malgre sa prudence, se tenait a quatre pour ne pas
se meler a la scene qui se passait au-dessous de lui.
"Mais je vous dis que je suis la maitresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens a la reine!" s'ecriait la malheureuse femme.
"Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouve ce que tout le monde cherche?"
"C'est justement vous que nous attendions", reprirent les
interrogateurs.
La voix devint de plus en plus etouffee: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime resistait autant qu'une
femme peut resister a quatre hommes.
"Pardon, messieurs, par...", murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticules.
"Ils la baillonnent, ils vont l'entrainer, s'ecria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon epee; bon, elle est a mon
cote. Planchet!
-- Monsieur?
-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
surement chez lui, peut-etre tous les trois seront-ils rentres.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Treville.
-- Mais ou allez-vous, monsieur, ou allez-vous?
-- Je descends par la fenetre, s'ecria d'Artagnan, afin d'etre
plus tot arrive; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours ou je te dis.
-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'ecria Planchet.
-- Tais-toi, imbecile", dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fenetre, il se laissa tomber du premier etage, qui
heureusement n'etait pas eleve, sans se faire une ecorchure.
Puis il alla aussitot frapper a la porte en murmurant:
"Je vais me faire prendre a mon tour dans la souriciere, et
malheur aux chats qui se frotteront a pareille souris."
A peine le marteau eut-il resonne sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approcherent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'epee nue, s'elanca dans
l'appartement de maitre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-meme sur lui.
Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trepignements, un cliquetis d'epees et un bruit prolonge
de meubles. Puis, un moment apres, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'etaient mis aux fenetres pour en connaitre la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vetus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouches, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est-a-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.
D'Artagnan etait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils etait arme, encore se defendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essaye
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois egratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient epouvantes. Dix minutes avaient suffi a leur
defaite et d'Artagnan etait reste maitre du champ de bataille.
Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenetres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'emeutes et de
rixes perpetuelles, les refermerent des qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout etait fini.
D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
D'Artagnan, reste seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme etait renversee sur un fauteuil et a demi
evanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.
C'etait une charmante femme de vingt-cinq a vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez legerement retrousse, des dents
admirables, un teint marbre de rose et d'opale. La cependant
s'arretaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains etaient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annoncaient pas la femme de qualite. Heureusement
d'Artagnan n'en etait pas encore a se preoccuper de ces details.
Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en etait aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit a terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le meme chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.
Depuis ce temps, d'Artagnan se mefiait des mouchoirs armories; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramasse dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement etait vide, et qu'elle etait seule avec son
liberateur. Elle lui tendit aussitot les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
"Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvee; permettez-
moi que je vous remercie.
-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme eut fait a ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.
-- Si fait, monsieur, si fait, et j'espere vous prouver que vous
n'avez pas rendu service a une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?
-- Madame, ces hommes etaient bien autrement dangereux que ne
pourraient etre des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant a votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire a la
Bastille.
-- Mon mari a la Bastille! s'ecria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence meme!"
Et quelque chose comme un sourire percait sur la figure encore
tout effrayee de la jeune femme.
"Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir a la fois le bonheur et le malheur d'etre votre
mari.
-- Mais, monsieur, vous savez donc...
-- Je sais que vous avez ete enlevee, madame.
-- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.
-- Par un homme de quarante a quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basane, avec une cicatrice a la tempe gauche.
-- C'est cela, c'est cela; mais son nom?
-- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.
-- Et mon mari savait-il que j'avais ete enlevee?
-- Il en avait ete prevenu par une lettre que lui avait ecrite le
ravisseur lui-meme.
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