Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Quant a Porthos, excepte son veritable nom, que M. de Treville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie etait
facile a connaitre. Vaniteux et indiscret, on voyait a travers lui
comme a travers un cristal. La seule chose qui eut pu egarer
l'investigateur eut ete que l'on eut cru tout le bien qu'il disait
de lui.
Quant a Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'etait un garcon tout confit de mysteres, repondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et eludant celles que
l'on faisait sur lui-meme. Un jour, d'Artagnan, apres l'avoir
longtemps interroge sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi a quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.
"Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?
-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parle parce que Porthos en
parle lui-meme, parce qu'il a crie toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les eut confiees, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.
-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-meme vous etes assez familier avec les armoiries, temoin
certain mouchoir brode auquel je dois l'honneur de votre
connaissance."
Aramis, cette fois, ne se facha point, mais il prit son air le
plus modeste et repondit affectueusement:
"Mon cher, n'oubliez pas que je veux etre Eglise, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point ete confie, mais il avait ete oublie chez moi par un
de mes amis. J'ai du le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant a moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de maitresse, suivant en cela l'exemple tres judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
-- Mais, que diable! vous n'etes pas abbe, puisque vous etes
mousquetaire.
-- Mousquetaire par interim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gre, mais homme Eglise dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourre la-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'etre ordonne, une petite
difficulte avec... Mais cela ne vous interesse guere, et je vous
prends un temps precieux.
-- Point du tout, cela m'interesse fort, s'ecria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien a faire.
-- Oui, mais moi j'ai mon breviaire a dire, repondit Aramis, puis
quelques vers a composer que m'a demandes Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honore afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis tres presse, moi."
Et Aramis tendit affectueusement la main a son compagnon, et prit
conge de lui.
D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnat, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le present tout ce qu'on disait de leur passe,
esperant des revelations plus sures et plus etendues de l'avenir.
En attendant, il considera Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
Au reste, la vie des quatre jeunes gens etait joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou a ses amis, quoique sa bourse fut sans cesse a leur
service, et lorsqu'il avait joue sur parole, il faisait toujours
reveiller son creancier a six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.
Porthos avait des fougues: ces jours-la, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
completement pendant quelques jours, apres lesquels il
reparaissait le visage bleme et la mine allongee, mais avec de
l'argent dans ses poches.
Quant a Aramis, il ne jouait jamais. C'etait bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus mechant convive qui se put voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
diner, quand chacun, dans l'entrainement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures a rester a table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait conge de la societe,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait a son logis pour ecrire
une these, et priait ses amis de ne pas le distraire.
Cependant Athos souriait de ce charmant sourire melancolique, si
bien seant a sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un cure de village.
Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maitre.
Quand le vent de l'adversite commenca a souffler sur le menage de
la rue des Fossoyeurs, c'est-a-dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent mangees ou a peu pres, il commenca des
plaintes qu'Athos trouva nauseabondes, Porthos indecentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc a d'Artagnan de congedier
le drole, Porthos voulait qu'on le batonnat auparavant, et Aramis
pretendit qu'un maitre ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.
"Cela vous est bien aise a dire, reprit d'Artagnan: a vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui defendez de parler, et qui,
par consequent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; a
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui etes un dieu
pour votre valet Mousqueton; a vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos etudes theologiques, inspirez un profond respect
a votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni meme garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect a Planchet?
-- La chose est grave, repondirent les trois amis, c'est une
affaire d'interieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied ou l'on desire qu'ils
restent. Reflechissez donc."
D'Artagnan reflechit et se resolut a rouer Planchet par provision,
ce qui fut execute avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, apres l'avoir bien rosse, il lui defendit de
quitter son service sans sa permission. "Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inevitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes pres de
moi, et je suis trop bon maitre pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le conge que tu me demandes."
Cette maniere d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut egalement saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.
La vie des quatre jeunes gens etait devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitot
les habitudes de ses amis.
On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ete, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Treville. D'Artagnan, bien qu'il ne fut pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualite touchante: il etait
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie a celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait a
l'hotel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Treville, qui l'avait apprecie du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une veritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.
De leur cote, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitie qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
apres l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
inseparables se cherchant du Luxembourg a la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
En attendant, les promesses de M. de Treville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda a M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eut voulu, au
prix de dix annees de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Treville promit cette faveur apres un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait etre abrege au reste,
si l'occasion se presentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'eclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, des le lendemain, commenca son
service.
Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il etait de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour ou elle prit d'Artagnan.
CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR
Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, apres avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
etaient tombes dans la gene. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succede, et, grace a une de ces disparitions auxquelles on
etait habitue, il avait pendant pres de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin etait arrive le tour
d'Aramis, qui s'etait execute de bonne grace, et qui etait
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de theologie, a se
procurer quelques pistoles.
On eut alors, comme d'habitude, recours a M. de Treville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient deja force
comptes arrieres, et un garde qui n'en avait pas encore.
Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout a fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il etait dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.
Alors la gene devint de la detresse, on vit les affames suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les diners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prosperite semer
des repas a droite et a gauche pour en recolter quelques-uns dans
la disgrace.
Athos fut invite quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit egalement jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'etait un homme, comme on a
deja pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.
Quant a d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un dejeuner de chocolat chez un pretre
de son pays, et un diner chez un cornette des gardes. Il mena son
armee chez le pretre, auquel on devora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, meme quand on mange
beaucoup.
D'Artagnan se trouva donc assez humilie de n'avoir eu qu'un repas
et demi, car le dejeuner chez le pretre ne pouvait compter que
pour un demi-repas, a offrir a ses compagnons en echange des
festins que s'etaient procures Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait a charge a la societe, oubliant dans sa bonne foi toute
juvenile qu'il avait nourri cette societe pendant un mois, et son
esprit preoccupe se mit a travailler activement. Il reflechit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades dehanchees,
des lecons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes devoues les uns
aux autres depuis la bourse jusqu'a la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, executant isolement ou
ensemble les resolutions prises en commun; quatre bras menacant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient inevitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranchee, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien defendu ou si eloigne qu'il fut. La seule chose qui
etonnat d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songe
a cela.
Il y songeait, lui, et serieusement meme, se creusant la cervelle
pour trouver une direction a cette force unique quatre fois
multipliee avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimede, on ne parvint a soulever le monde,
-- lorsque l'on frappa doucement a la porte. D'Artagnan reveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.
Que de cette phrase: d'Artagnan reveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'etait
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, etait venu demander a diner a
son maitre, lequel lui avait repondu par le proverbe: "Qui dort
dine." Et Planchet dinait en dormant.
Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.
Planchet, pour son dessert, eut bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois declara a d'Artagnan que ce qu'il
avait a lui dire etant important et confidentiel, il desirait
demeurer en tete-a-tete avec lui.
D'Artagnan congedia Planchet et fit asseoir son visiteur.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regarderent comme pour faire une connaissance prealable, apres
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il ecoutait.
"J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette reputation dont il jouit a juste
titre m'a decide a lui confier un secret.
-- Parlez, monsieur, parlez", dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.
Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:
"J'ai ma femme qui est lingere chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beaute. On me l'a fait epouser voila
bientot trois ans, quoiqu'elle n'eut qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protege...
-- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a ete
enlevee hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
-- Et par qui votre femme a-t-elle ete enlevee?
-- Je n'en sais rien surement, monsieur, mais je soupconne
quelqu'un.
-- Et quelle est cette personne que vous soupconnez?
-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
-- Diable!
-- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.
-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
reflechi, et que soupconnez-vous?
-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupconne...
-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui etes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret a me confier. Faites donc a
votre guise, il est encore temps de vous retirer.
-- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnete jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas a
cause de ses amours que ma femme a ete arretee, mais a cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.
-- Ah! ah! serait-ce a cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-a-vis de son bourgeois,
d'etre au courant des affaires de la cour.
-- Plus haut, monsieur, plus haut.
-- De Mme d'Aiguillon?
-- Plus haut encore.
-- De Mme de Chevreuse?
-- Plus haut, beaucoup plus haut!
-- De la... d'Artagnan s'arreta.
-- Oui, monsieur, repondit si bas, qu'a peine si on put
l'entendre, le bourgeois epouvante.
-- Et avec qui?
-- Avec qui cela peut-il etre, si ce n'est avec le duc de...
-- Le duc de...
-- Oui, monsieur! repondit le bourgeois, en donnant a sa voix une
intonation plus sourde encore.
-- Mais comment savez-vous tout cela, vous?
-- Ah! comment je le sais?
-- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.
-- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-meme.
-- Qui le sait, elle, par qui?
-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle etait la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise pres de Sa Majeste pour que
notre pauvre reine au moins eut quelqu'un a qui se fier,
abandonnee comme elle l'est par le roi, espionnee comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.
-- Ah! ah! voila qui se dessine, dit d'Artagnan.
-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions etait qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confie que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.
-- Vraiment?
-- Oui, M. le cardinal, a ce qu'il parait, la poursuit et la
persecute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?
-- Pardieu, si je la sais! repondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'etre au courant.
-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.
-- Vraiment?
-- Et la reine croit...
-- Eh bien, que croit la reine?
-- Elle croit qu'on a ecrit a M. le duc de Buckingham en son nom.
-- Au nom de la reine?
-- Oui, pour le faire venir a Paris, et une fois venu a Paris,
pour l'attirer dans quelque piege.
-- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle a
faire dans tout cela?
-- On connait son devouement pour la reine, et l'on veut ou
l'eloigner de sa maitresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majeste, ou la seduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.
-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevee,
le connaissez-vous?
-- Je vous ai dit que je croyais le connaitre.
-- Son nom?
-- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une creature du cardinal, son ame damnee.
-- Mais vous l'avez vu?
-- Oui, ma femme me l'a montre un jour.
-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaitre?
-- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basane, oeil percant, dents blanches et une cicatrice a la
tempe.
-- Une cicatrice a la tempe! s'ecria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil percant, teint basane, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!
-- C'est votre homme, dites-vous?
-- Oui, oui; mais cela ne fait rien a la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voila tout; mais ou
rejoindre cet homme?
-- Je n'en sais rien.
-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?
-- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
-- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlevement de votre femme?
-- Par M. de La Porte.
-- Vous a-t-il donne quelque detail?
-- Il n'en avait aucun.
-- Et vous n'avez rien appris d'un autre cote?
-- Si fait, j'ai recu...
-- Quoi?
-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?
-- Vous revenez encore la-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
-- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'ecria le bourgeois en jurant
pour se monter la tete. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
-- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan.
-- Oui, c'est mon nom.
-- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'etait pas inconnu.
-- C'est possible, monsieur. Je suis votre proprietaire.
-- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant a demi et en saluant,
vous etes mon proprietaire?
-- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous etes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oublie de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourmente un seul instant, j'ai pense que vous auriez egard
a ma delicatesse.
-- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procede,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous etre bon a quelque
chose...
-- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.
-- Achevez donc ce que vous avez commence a me dire."
Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le presenta a
d'Artagnan.
"Une lettre! fit le jeune homme.
-- Que j'ai recue ce matin."
D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commencait a baisser, il
s'approcha de la fenetre. Le bourgeois le suivit.
"Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule demarche pour la retrouver, vous etes perdu."
"Voila qui est positif, continua d'Artagnan; mais apres tout, ce
n'est qu'une menace.
-- Oui, mais cette menace m'epouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'epee du tout, et j'ai peur de la Bastille.
-- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'epee, passe encore.
-- Cependant, monsieur, j'avais bien compte sur vous dans cette
occasion.
-- Oui?
-- Vous voyant sans cesse entoure de mousquetaires a l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires etaient ceux de
M. de Treville, et par consequent des ennemis du cardinal, j'avais
pense que vous et vos amis, tout en rendant justice a notre pauvre
reine, seriez enchantes de jouer un mauvais tour a Son Eminence.
-- Sans doute.
-- Et puis j'avais pense que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parle...
-- Oui, oui, vous m'avez deja donne cette raison, et je la trouve
excellente.
-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer a venir...
-- Tres bien.
-- Et ajoutez a cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilite, vous vous
trouviez gene en ce moment.
-- A merveille; mais vous etes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?
-- Je suis a mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amasse quelque
chose comme deux ou trois mille ecus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en placant quelques fonds sur le dernier
voyage du celebre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'ecria le bourgeois.
-- Quoi? demanda d'Artagnan.
-- Que vois-je la?
-- Ou?
-- Dans la rue, en face de vos fenetres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme enveloppe dans un manteau.
-- C'est lui! s'ecrierent a la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en meme temps ayant reconnu son homme.
-- Ah! cette fois-ci, s'ecria d'Artagnan en sautant sur son epee,
cette fois-ci, il ne m'echappera pas."
Et tirant son epee du fourreau, il se precipita hors de
l'appartement.
Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'ecarterent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
"Ah ca, ou cours-tu ainsi? lui crierent a la fois les deux
mousquetaires.
-- L'homme de Meung!" repondit d'Artagnan, et il disparut.
D'Artagnan avait plus d'une fois raconte a ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse a
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.
L'avis d'Athos avait ete que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait etre qu'un
gentilhomme --, un gentilhomme devait etre incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.
Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donne
par une dame a un cavalier ou par un cavalier a une dame, et
qu'etait venu troubler la presence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.
Aramis avait dit que ces sortes de choses etant mysterieuses,
mieux valait ne les point approfondir.
Ils comprirent donc, sur les quelques mots echappes a d'Artagnan,
de quelle affaire il etait question, et comme ils penserent
qu'apres avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continuerent leur chemin.
Lorsqu'ils entrerent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
etait vide: le proprietaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
meme de son caractere, juge qu'il etait prudent de decamper.
CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE
Comme l'avaient prevu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manque son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'epee a la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouve qui ressemblat a celui qu'il cherchait, puis enfin il
en etait revenu a la chose par laquelle il aurait du commencer
peut-etre, et qui etait de frapper a la porte contre laquelle
l'inconnu etait appuye; mais c'etait inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait resonner le marteau, personne n'avait
repondu, et des voisins qui, attires par le bruit, etaient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez a leurs
fenetres, lui avaient assure que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures etaient closes, etait depuis six mois
completement inhabitee.
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