Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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M. de Treville etait entre hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouve Sa Majeste de tres mechante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empeche de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa sante.
"Mauvaise, monsieur, mauvaise, repondit le roi, je m'ennuie."
C'etait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait a une fenetre et lui
disait: "Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble."
"Comment! Votre Majeste s'ennuie! dit M. de Treville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?
-- Beau plaisir, monsieur! Tout degenere, sur mon ame, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lancons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est pret a tenir, quand Saint-Simon met
deja le cor a sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai oblige de renoncer a la chasse a courre comme j'ai
renonce a la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Treville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.
-- En effet, Sire, je comprends votre desespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'eperviers et de tiercelets.
-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la venerie. Apres moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pieges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des eleves! mais
oui, M. le cardinal est la qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah! a propos de M. le cardinal, monsieur
de Treville, je suis mecontent de vous."
M. de Treville attendait le roi a cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'etaient qu'une preface, une espece d'excitation pour
s'encourager lui-meme, et que c'etait ou il etait arrive enfin
qu'il en voulait venir.
"Et en quoi ai-je ete assez malheureux pour deplaire a
Votre Majeste? demanda M. de Treville en feignant le plus profond
etonnement.
-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans repondre directement a la question de M. de Treville;
est-ce pour cela que je vous ai nomme capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, emeuvent tout un
quartier et veulent bruler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hate de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.
-- Sire, repondit tranquillement M. de Treville, je viens vous la
demander au contraire.
-- Et contre qui? s'ecria le roi.
-- Contre les calomniateurs, dit M. de Treville.
-- Ah! voila qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damnes, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Bearn, ne se sont pas jetes comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraite de telle facon
qu'il est probable qu'il est en train de trepasser a cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siege de
l'hotel du duc de La Tremouille, et qu'ils n'ont point voulu le
bruler! ce qui n'aurait peut-etre pas ete un tres grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un facheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?
-- Et qui vous a fait ce beau recit, Sire? demanda tranquillement
M. de Treville.
-- Qui m'a fait ce beau recit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors qui travaille
quand je m'amuse, qui mene tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?
-- Sa Majeste veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Treville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majeste.
-- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'Etat, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
-- Son Eminence n'est pas Sa Saintete, Sire.
-- Qu'entendez-vous par la, monsieur?
-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilite ne s'etend pas aux cardinaux.
-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.
-- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-meme, je dis qu'il a
ete mal renseigne; je dis qu'il a eu hate d'accuser les
mousquetaires de Votre Majeste, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas ete puiser ses renseignements aux bonnes sources.
-- L'accusation vient de M. de La Tremouille, du duc lui-meme. Que
repondrez-vous a cela?
-- Je pourrais repondre, Sire, qu'il est trop interesse dans la
question pour etre un temoin bien impartial; mais loin de la,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai a lui, mais a une condition, Sire.
-- Laquelle?
-- C'est que Votre Majeste le fera venir, l'interrogera, mais
elle-meme, en tete-a-tete, sans temoins, et que je reverrai
Votre Majeste aussitot qu'elle aura recu le duc.
-- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez a ce que dira
M. de La Tremouille?
-- Oui, Sire.
-- Vous accepterez son jugement?
-- Sans doute.
-- Et vous vous soumettrez aux reparations qu'il exigera?
-- Parfaitement.
-- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!"
Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours a la porte, entra.
"La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille a l'instant meme me querir
M. de La Tremouille; je veux lui parler ce soir.
-- Votre Majeste me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Tremouille et moi?
-- Personne, foi de gentilhomme.
-- A demain, Sire, alors.
-- A demain, monsieur.
-- A quelle heure, s'il plait a Votre Majeste?
-- A l'heure que vous voudrez.
-- Mais, en venant par trop matin, je crains de reveiller votre
Majeste.
-- Me reveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
reve quelquefois, voila tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez, a sept heures; mais gare a vous, si vos
mousquetaires sont coupables!
-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majeste, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majeste exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis pret a lui obeir.
-- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appele Louis le Juste. A demain donc, monsieur, a demain.
-- Dieu garde jusque-la Votre Majeste!"
Si peu que dormit le roi, M. de Treville dormit plus mal encore;
il avait fait prevenir des le soir meme ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui a six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et meme la
sienne tenaient a un coup de des.
Arrive au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
etait toujours irrite contre eux, ils s'eloigneraient sans etre
vus; si le roi consentait a les recevoir, on n'aurait qu'a les
faire appeler.
En arrivant dans l'antichambre particuliere du roi, M. de Treville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontre le
duc de La Tremouille la veille au soir a son hotel, qu'il etait
rentre trop tard pour se presenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il etait a cette heure chez le roi.
Cette circonstance plut beaucoup a M. de Treville, qui, de cette
facon, fut certain qu'aucune suggestion etrangere ne se glisserait
entre la deposition de M. de La Tremouille et lui.
En effet, dix minutes s'etaient a peine ecoulees, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Treville en vit sortir le duc de
La Tremouille, lequel vint a lui et lui dit:
"Monsieur de Treville, Sa Majeste vient de m'envoyer querir pour
savoir comment les choses s'etaient passees hier matin a mon
hotel. Je lui ai dit la verite, c'est-a-dire que la faute etait a
mes gens, et que j'etais pret a vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.
-- Monsieur le duc, dit M. de Treville, j'etais si plein de
confiance dans votre loyaute, que je n'avais pas voulu pres de
Sa Majeste d'autre defenseur que vous-meme. Je vois que je ne
m'etais pas abuse, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.
-- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait ecoute tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Treville,
puisqu'il se pretend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
etre des siens, mais qu'il me neglige; qu'il y a tantot trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-meme.
-- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majeste croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Treville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit a toute
heure du jour qui lui sont le plus devoues.
-- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avancant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Treville! ou sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre conge La Chesnaye va leur
dire de monter.
-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va etre huit
heures, et a neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Treville."
Le duc salua et sortit. Au moment ou il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.
"Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai a vous gronder."
Les mousquetaires s'approcherent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derriere.
"Comment diable! continua le roi; a vous quatre, sept gardes de
Son Eminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop. A ce compte-la, Son Eminence serait forcee
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les edits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le repete, c'est trop, c'est
beaucoup trop.
-- Aussi, Sire, Votre Majeste voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.
-- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point a leurs faces hypocrites; il y a surtout la-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur."
D'Artagnan, qui comprit que c'etait a lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus desespere.
"Eh bien, que me disiez-vous donc que c'etait un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Treville, un veritable enfant! Et
c'est celui-la qui a donne ce rude coup d'epee a Jussac?
-- Et ces deux beaux coups d'epee a Bernajoux.
-- Veritablement!
-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tire des mains
de Biscarat, je n'aurais tres certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma tres humble reverence a Votre Majeste.
-- Mais c'est donc un veritable demon que ce Bearnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Treville comme eut dit le roi mon pere. A
ce metier-la, on doit trouer force pourpoints et briser force
epees. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?
-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouve des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dut bien ce miracle en
recompense de la maniere dont ils ont soutenu les pretentions du
roi votre pere.
-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-meme, n'est-ce pas, Treville, puisque je suis le fils de mon
pere? Eh bien, a la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il passe?"
D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses details:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il eprouvait a voir
Sa Majeste, il etait arrive chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils etaient alles ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestee de
recevoir une balle au visage, il avait ete raille par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Tremouille, qui n'y etait pour rien, de la perte de
son hotel.
"C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a raconte la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Ferou, et au-dela; vous devez etre satisfaits.
-- Si Votre Majeste l'est, dit Treville, nous le sommes.
-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignee d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction."
A cette epoque, les idees de fierte qui sont de mise de nos jours
n'etaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
a la main de l'argent du roi, et n'en etait pas le moins du monde
humilie. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune facon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majeste.
"La, dit le roi en regardant sa pendule, la, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un a neuf heures. Merci de votre devouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?
-- Oh! Sire, s'ecrierent d'une meme voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majeste.
-- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Treville, ajouta le roi a demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons decide qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frere. Ah! pardieu! Treville, je me rejouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est egal; je suis
dans mon droit."
Et le roi salua de la main Treville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.
Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majeste, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empechait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:
"Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont a vous?"
CHAPITRE VII
L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES
Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas a la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maitresse
convenable.
Le repas fut execute le jour meme, et le laquais y servit a table.
Le repas avait ete commande par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'etait un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauche le jour meme et a cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.
Porthos avait pretendu que cette occupation etait la preuve d'une
organisation reflechie et contemplative, et il l'avait emmene sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engage, avait seduit Planchet -- c'etait
le nom du Picard --; il y eut chez lui un leger desappointement
lorsqu'il vit que la place etait deja prise par un confrere nomme
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifie que son etat de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au diner que donnait son maitre et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poignee d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'etre tombe en la possession
d'un pareil Cresus; il persevera dans cette opinion jusqu'apres le
festin, des reliefs duquel il repara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son maitre, les chimeres de
Planchet s'evanouirent. Le lit etait le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre a coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tiree du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.
Athos, de son cote, avait un valet qu'il avait dresse a son
service d'une facon toute particuliere, et que l'on appelait
Grimaud. Il etait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimite avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles etaient breves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation etait un fait sans aucun episode.
Quoique Athos eut a peine trente ans et fut d'une grande beaute de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maitresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empechait pas qu'on
en parlat devant lui, quoiqu'il fut facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se melait que par des mots amers et des
apercus misanthropiques, lui etait parfaitement desagreable. Sa
reserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point deroger a ses habitudes,
habitue Grimaud a lui obeir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des levres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
supremes.
Quelquefois Grimaud, qui craignait son maitre comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son genie
une grande veneration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
desirait, s'elancait pour executer l'ordre recu, et faisait
precisement le contraire. Alors Athos haussait les epaules et,
sans se mettre en colere, rossait Grimaud. Ces jours-la, il
parlait un peu.
Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractere tout oppose a
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'ecoutat ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses excepte de sciences, excipant a cet endroit de la haine
inveteree que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
inferiorite a ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'etait
alors efforce de depasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la facon dont il
rejetait la tete en arriere et avancait le pied, Athos prenait a
l'instant meme la place qui lui etait due et releguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Treville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, apres avoir passe de la noblesse de robe a la
noblesse d'epee, de la robine a la baronne, il n'etait question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse etrangere qui lui
voulait un bien enorme.
Un vieux proverbe dit: "Tel maitre, tel valet." Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud a Mousqueton.
Mousqueton etait un Normand dont son maitre avait change le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il etait entre au service de Porthos a
la condition qu'il serait habille et loge seulement, mais d'une
facon magnifique; il ne reclamait que deux heures par jour pour
les consacrer a une industrie qui devait suffire a pourvoir a ses
autres besoins. Porthos avait accepte le marche; la chose lui
allait a merveille. Il faisait tailler a Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grace
a un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes a neuf
en les retournant, et dont la femme etait soupconnee de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait a la suite de son maitre fort bonne figure.
Quant a Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expose le
caractere, caractere du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son developpement, son laquais
s'appelait Bazin. Grace a l'esperance qu'avait son maitre d'entrer
un jour dans les ordres, il etait toujours vetu de noir, comme
doit l'etre le serviteur d'un homme d'Eglise. C'etait un Berrichon
de trente-cinq a quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant a lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
maitre, faisant a la rigueur pour deux un diner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidelite a
toute epreuve.
Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maitres et les valets, passons aux demeures occupees par chacun
d'eux.
Athos habitait rue Ferou, a deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meublees, dans une maison garnie dont l'hotesse encore jeune et
veritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passee eclataient ca et
la aux murailles de ce modeste logement: c'etait une epee, par
exemple, richement damasquinee, qui remontait pour la facon a
l'epoque de Francois Ier, et dont la poignee seule, incrustee de
pierres precieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande detresse, Athos n'avait
jamais consenti a engager ni a vendre. Cette epee avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donne dix annees de sa
vie pour posseder cette epee.
Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya meme
de l'emprunter a Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaines d'or, il
offrit tout a Porthos; mais quant a l'epee, lui dit-il, elle etait
scellee a sa place et ne devait la quitter que lorsque son maitre
quitterait lui-meme son logement. Outre son epee, il y avait
encore un portrait representant un seigneur du temps de Henri III
vetu avec la plus grande elegance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
etait son ancetre.
Enfin, un coffre de magnifique orfevrerie, aux memes armes que
l'epee et le portrait, faisait un milieu de cheminee qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.
Porthos habitait un appartement tres vaste et d'une tres
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fenetres, a l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livree, Porthos levait la
tete et la main, et disait: Voila ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne a y monter, et
nul ne pouvait se faire une idee de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses reelles.
Quant a Aramis, il habitait un petit logement compose d'un
boudoir, d'une salle a manger et d'une chambre a coucher, laquelle
chambre, situee comme le reste de l'appartement au rez-de-
chaussee, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impenetrable aux yeux du voisinage.
Quant a d'Artagnan, nous savons comment il etait loge, et nous
avons deja fait connaissance avec son laquais, maitre Planchet.
D'Artagnan, qui etait fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le genie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'etaient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc a Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et a Aramis pour connaitre
Porthos.
Malheureusement, Porthos lui-meme ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpire. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonne a jamais la vie de ce
galant homme. Quelle etait cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.
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