Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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En un instant tous cinq furent prets. Chacun visita ses armes et
les mit en etat. Athos descendit le premier et trouva d'Artagnan
deja a cheval et s'impatientant.
"Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu'un."
Les quatre cavaliers regarderent autour d'eux avec etonnement, car
ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel etait ce
quelqu'un qui pouvait leur manquer.
En ce moment Planchet amena le cheval d'Athos, le mousquetaire
sauta legerement en selle.
"Attendez-moi, dit-il, je reviens."
Et il partit au galop.
Un quart d'heure apres, il revint effectivement accompagne d'un
homme masque et enveloppe d'un grand manteau rouge.
Lord de Winter et les trois mousquetaires s'interrogerent du
regard. Nul d'entre eux ne put renseigner les autres, car tous
ignoraient ce qu'etait cet homme. Cependant ils penserent que cela
devait etre ainsi, puisque la chose se faisait par l'ordre
d'Athos.
A neuf heures, guidee par Planchet, la petite cavalcade se mit en
route, prenant le chemin qu'avait suivi la voiture.
C'etait un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
silence, plonges chacun dans sa pensee, mornes comme le desespoir,
sombres comme le chatiment.
CHAPITRE LXV
LE JUGEMENT
C'etait une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au
ciel, voilant la clarte des etoiles; la lune ne devait se lever
qu'a minuit.
Parfois, a la lueur d'un eclair qui brillait a l'horizon, on
apercevait la route qui se deroulait blanche et solitaire; puis,
l'eclair eteint, tout rentrait dans l'obscurite.
A chaque instant, Athos invitait d'Artagnan, toujours a la tete de
la petite troupe, a reprendre son rang qu'au bout d'un instant il
abandonnait de nouveau; il n'avait qu'une pensee, c'etait d'aller
en avant, et il allait.
On traversa en silence le village de Festubert, ou etait reste le
domestique blesse, puis on longea le bois de Richebourg; arrives a
Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit a
gauche.
Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
essaye d'adresser la parole a l'homme au manteau rouge; mais a
chaque interrogation qui lui avait ete faite, il s'etait incline
sans repondre. Les voyageurs avaient alors compris qu'il y avait
quelque raison pour que l'inconnu gardat le silence, et ils
avaient cesse de lui adresser la parole.
D'ailleurs, l'orage grossissait, les eclairs se succedaient
rapidement, le tonnerre commencait a gronder, et le vent,
precurseur de l'ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les
plumes des cavaliers.
La cavalcade prit le grand trot.
Un peu au-dela de Fromelles, l'orage eclata; on deploya les
manteaux; il restait encore trois lieues a faire: on les fit sous
des torrents de pluie.
D'Artagnan avait ote son feutre et n'avait pas mis son manteau; il
trouvait plaisir a laisser ruisseler l'eau sur son front brulant
et sur son corps agite de frissons fievreux.
Au moment ou la petite troupe avait depasse Goskal et allait
arriver a la poste, un homme, abrite sous un arbre, se detacha du
tronc avec lequel il etait reste confondu dans l'obscurite, et
s'avanca jusqu'au milieu de la route, mettant son doigt sur ses
levres.
Athos reconnut Grimaud.
"Qu'y a-t-il donc? s'ecria d'Artagnan, aurait-elle quitte
Armentieres?"
Grimaud fit de sa tete un signe affirmatif. D'Artagnan grinca des
dents.
"Silence, d'Artagnan! dit Athos, c'est moi qui me suis charge de
tout, c'est donc a moi d'interroger Grimaud.
-- Ou est-elle?" demanda Athos.
Grimaud etendit la main dans la direction de la Lys.
"Loin d'ici?" demanda Athos.
Grimaud presenta a son maitre son index plie.
"Seule?" demanda Athos.
Grimaud fit signe que oui.
"Messieurs, dit Athos, elle est seule a une demi-lieue d'ici, dans
la direction de la riviere.
-- C'est bien, dit d'Artagnan, conduis-nous, Grimaud."
Grimaud prit a travers champs, et servit de guide a la cavalcade.
Au bout de cinq cents pas a peu pres, on trouva un ruisseau, que
l'on traversa a gue.
A la lueur d'un eclair, on apercut le village d'Erquinghem.
"Est-ce la?" demanda d'Artagnan.
Grimaud secoua la tete en signe de negation.
"Silence donc!" dit Athos.
Et la troupe continua son chemin.
Un autre eclair brilla; Grimaud etendit le bras, et a la lueur
bleuatre du serpent de feu on distingua une petite maison isolee,
au bord de la riviere, a cent pas d'un bac. Une fenetre etait
eclairee.
"Nous y sommes", dit Athos.
En ce moment, un homme couche dans le fosse se leva, c'etait
Mousqueton; il montra du doigt la fenetre eclairee.
"Elle est la, dit-il.
-- Et Bazin? demanda Athos.
-- Tandis que je gardais la fenetre, il gardait la porte.
-- Bien, dit Athos, vous etes tous de fideles serviteurs." Athos
sauta a bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de
Grimaud, et s'avanca vers la fenetre apres avoir fait signe au
reste de la troupe de tourner du cote de la porte.
La petite maison etait entouree d'une haie vive, de deux ou trois
pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu'a la fenetre
privee de contrevents, mais dont les demi-rideaux etaient
exactement tires.
Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil put depasser
la hauteur des rideaux.
A la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppee d'une mante de
couleur sombre, assise sur un escabeau, pres d'un feu mourant: ses
coudes etaient poses sur une mauvaise table, et elle appuyait sa
tete dans ses deux mains blanches comme l'ivoire.
On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre
passa sur les levres d'Athos, il n'y avait pas a s'y tromper,
c'etait bien celle qu'il cherchait.
En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tete, vit, colle a
la vitre, le visage pale d'Athos, et poussa un cri.
Athos comprit qu'il etait reconnu, poussa la fenetre du genou et
de la main, la fenetre ceda, les carreaux se rompirent.
Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la
chambre.
Milady courut a la porte et l'ouvrit; plus pale et plus menacant
encore qu'Athos, d'Artagnan etait sur le seuil.
Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan, croyant qu'elle
avait quelque moyen de fuir et craignant qu'elle ne leur echappat,
tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.
"Remets cette arme a sa place, d'Artagnan, dit-il, il importe que
cette femme soit jugee et non assassinee. Attends encore un
instant, d'Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs."
D'Artagnan obeit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
puissant d'un juge envoye par le Seigneur lui-meme. Aussi,
derriere d'Artagnan, entrerent Porthos, Aramis, Lord de Winter et
l'homme au manteau rouge.
Les quatre valets gardaient la porte et la fenetre.
Milady etait tombee sur sa chaise les mains etendues, comme pour
conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frere,
elle jeta un cri terrible.
"Que demandez-vous? s'ecria Milady.
-- Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s'est appelee
d'abord la comtesse de La Fere, puis Lady de Winter, baronne de
Sheffield.
-- C'est moi, c'est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur,
que me voulez-vous?
-- Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez
libre de vous defendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur
d'Artagnan, a vous d'accuser le premier."
D'Artagnan s'avanca.
"Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir empoisonne Constance Bonacieux, morte hier soir."
Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
"Nous attestons", dirent d'un seul mouvement les deux
mousquetaires.
D'Artagnan continua.
"Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir
voulu m'empoisonner moi-meme, dans du vin qu'elle m'avait envoye
de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes
amis; Dieu m'a sauve; mais un homme est mort a ma place, qui
s'appelait Brisemont.
-- Nous attestons, dirent de la meme voix Porthos et Aramis.
-- Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme
de m'avoir pousse au meurtre du baron de Wardes; et, comme
personne n'est la pour attester la verite de cette accusation, je
l'atteste, moi.
"J'ai dit."
Et d'Artagnan passa de l'autre cote de la chambre avec Porthos et
Aramis.
"A vous, Milord!" dit Athos.
Le baron s'approcha a son tour.
"Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham.
-- Le duc de Buckingham assassine? s'ecrierent d'un seul cri tous
les assistants.
-- Oui, dit le baron, assassine! Sur la lettre d'avis que vous
m'aviez ecrite, j'avais fait arreter cette femme, et je l'avais
donnee en garde a un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme,
elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le
duc, et dans ce moment peut-etre Felton paie de sa tete le crime
de cette furie."
Un fremissement courut parmi les juges a la revelation de ces
crimes encore inconnus.
"Ce n'est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frere, qui vous
avait faite son heritiere, est mort en trois heures d'une etrange
maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur,
comment votre mari est-il mort?
-- Horreur! s'ecrierent Porthos et Aramis.
-- Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon
frere, je demande justice contre vous, et je declare que si on ne
me la fait pas, je me la ferai."
Et Lord de Winter alla se ranger pres de d'Artagnan, laissant la
place libre a un autre accusateur.
Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
rappeler ses idees confondues par un vertige mortel.
"A mon tour, dit Athos, tremblant lui-meme comme le lion tremble a
l'aspect du serpent, a mon tour. J'epousai cette femme quand elle
etait jeune fille, je l'epousai malgre toute ma famille; je lui
donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m'apercus
que cette femme etait fletrie: cette femme etait marquee d'une
fleur de lis sur l'epaule gauche.
-- Oh! dit Milady en se levant, je defie de retrouver le tribunal
qui a prononce sur moi cette sentence infame. Je defie de
retrouver celui qui l'a executee.
-- Silence, dit une voix.
-- A ceci, c'est a moi de repondre!"
Et l'homme au manteau rouge s'approcha a son tour.
"Quel est cet homme, quel est cet homme?" s'ecria Milady suffoquee
par la terreur et dont les cheveux se denouerent et se dresserent
sur sa tete livide comme s'ils eussent ete vivants.
Tous les yeux se tournerent sur cet homme, car a tous, excepte a
Athos, il etait inconnu.
Encore Athos le regardait-il avec autant de stupefaction que les
autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mele en
quelque chose a l'horrible drame qui se denouait en ce moment.
Apres s'etre approche de Milady, d'un pas lent et solennel, de
maniere que la table seule le separat d'elle, l'inconnu ota son
masque.
Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage
pale encadre de cheveux et de favoris noirs, dont la seule
expression etait une impassibilite glacee, puis tout a coup:
"Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu'au mur;
non, non, c'est une apparition infernale! ce n'est pas lui! a moi!
a moi!" s'ecria-t-elle d'une voix rauque en se retournant vers la
muraille, comme si elle eut pu s'y ouvrir un passage avec ses
mains.
"Mais qui etes-vous donc? s'ecrierent tous les temoins de cette
scene.
-- Demandez-le a cette femme, dit l'homme au manteau rouge, car
vous voyez bien qu'elle m'a reconnu, elle.
-- Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!" s'ecria Milady en
proie a une terreur insensee et se cramponnant des mains a la
muraille pour ne pas tomber.
Tout le monde s'ecarta, et l'homme au manteau rouge resta seul
debout au milieu de la salle.
"Oh! grace! grace! pardon!" s'ecria la miserable en tombant a
genoux.
L'inconnu laissa le silence se retablir.
"Je vous le disais bien qu'elle m'avait reconnu! reprit-il. Oui,
je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire."
Tous les yeux etaient fixes sur cet homme dont on attendait les
paroles avec une avide anxiete.
"Cette jeune femme etait autrefois une jeune fille aussi belle
qu'elle est belle aujourd'hui. Elle etait religieuse au couvent
des benedictines de Templemar. Un jeune pretre au coeur simple et
croyant desservait l'eglise de ce couvent; elle entreprit de le
seduire et y reussit, elle eut seduit un saint.
"Leurs voeux a tous deux etaient sacres, irrevocables; leur
liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle
obtint de lui qu'ils quitteraient le pays; mais pour quitter le
pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la
France, ou ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient
inconnus, il fallait de l'argent; ni l'un ni l'autre n'en avait.
Le pretre vola les vases sacres, les vendit; mais comme ils
s'appretaient a partir ensemble, ils furent arretes tous deux.
"Huit jours apres, elle avait seduit le fils du geolier et s'etait
sauvee. Le jeune pretre fut condamne a dix ans de fers et a la
fletrissure. J'etais le bourreau de la ville de Lille, comme dit
cette femme. Je fus oblige de marquer le coupable, et le coupable,
messieurs, c'etait mon frere!
"Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui etait plus
que sa complice, puisqu'elle l'avait pousse au crime, partagerait
au moins le chatiment. Je me doutai du lieu ou elle etait cachee,
je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai
la meme fletrissure que j'avais imprimee a mon frere.
"Le lendemain de mon retour a Lille, mon frere parvint a
s'echapper a son tour, on m'accusa de complicite, et l'on me
condamna a rester en prison a sa place tant qu'il ne se serait pas
constitue prisonnier. Mon pauvre frere ignorait ce jugement; il
avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry;
et la, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour
sa soeur.
"Le seigneur de la terre sur laquelle etait situee l'eglise du
cure vit cette pretendue soeur et en devint amoureux, amoureux au
point qu'il lui proposa de l'epouser. Alors elle quitta celui
qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la
comtesse de La Fere..."
Tous les yeux se tournerent vers Athos, dont c'etait le veritable
nom, et qui fit signe de la tete que tout ce qu'avait dit le
bourreau etait vrai.
"Alors, reprit celui-ci, fou, desespere, decide a se debarrasser
d'une existence a laquelle elle avait tout enleve, honneur et
bonheur, mon pauvre frere revint a Lille, et apprenant l'arret qui
m'avait condamne a sa place, se constitua prisonnier et se pendit
le meme soir au soupirail de son cachot.
"Au reste, c'est une justice a leur rendre, ceux qui m'avaient
condamne me tinrent parole. A peine l'identite du cadavre fut-elle
constatee qu'on me rendit ma liberte.
"Voila le crime dont je l'accuse, voila la cause pour laquelle je
l'ai marquee.
-- Monsieur d'Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous
reclamez contre cette femme?
-- La peine de mort, repondit d'Artagnan.
-- Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
reclamez contre cette femme?
-- La peine de mort, reprit Lord de Winter.
-- Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui etes ses
juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?
-- La peine de mort", repondirent d'une voix sourde les deux
mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses
juges en se trainant sur ses genoux.
Athos etendit la main vers elle.
"Anne de Breuil, comtesse de La Fere, Milady de Winter, dit-il,
vos crimes ont lasse les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel.
Si vous savez quelque priere, dites-la, car vous etes condamnee et
vous allez mourir."
A ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se
releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui
manquerent; elle sentit qu'une main puissante et implacable la
saisissait par les cheveux et l'entrainait aussi irrevocablement
que la fatalite entraine l'homme: elle ne tenta donc pas meme de
faire resistance et sortit de la chaumiere.
Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent
derriere elle. Les valets suivirent leurs maitres et la chambre
resta solitaire avec sa fenetre brisee, sa porte ouverte et sa
lampe fumeuse qui brulait tristement sur la table.
CHAPITRE LXVI
L'EXECUTION
Il etait minuit a peu pres; la lune, echancree par sa decroissance
et ensanglantee par les dernieres traces de l'orage, se levait
derriere la petite ville d'Armentieres, qui detachait sur sa lueur
blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de
son haut clocher decoupe a jour. En face, la Lys roulait ses eaux
pareilles a une riviere d'etain fondu; tandis que sur l'autre rive
on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel
orageux envahi par de gros nuages cuivres qui faisaient une espece
de crepuscule au milieu de la nuit. A gauche s'elevait un vieux
moulin abandonne, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une
chouette faisait entendre son cri aigu, periodique et monotone. Ca
et la dans la plaine, a droite et a gauche du chemin que suivait
le lugubre cortege, apparaissaient quelques arbres bas et trapus,
qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les
hommes a cette heure sinistre.
De temps en temps un large eclair ouvrait l'horizon dans toute sa
largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et
venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l'eau en
deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l'atmosphere
alourdie. Un silence de mort ecrasait toute la nature; le sol
etait humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les
herbes ranimees jetaient leur parfum avec plus d'energie.
Deux valets trainaient Milady, qu'ils tenaient chacun par un bras;
le bourreau marchait derriere, et Lord de Winter, d'Artagnan,
Athos, Porthos et Aramis marchaient derriere le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du cote de la riviere. Sa
bouche etait muette; mais ses yeux parlaient avec leur
inexprimable eloquence, suppliant tour a tour chacun de ceux
qu'elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux
valets:
"Mille pistoles a chacun de vous si vous protegez ma fuite; mais
si vous me livrez a vos maitres, j'ai ici pres des vengeurs qui
vous feront payer cher ma mort."
Grimaud hesitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s'approcha vivement,
Lord de Winter en fit autant.
"Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parle, ils ne sont plus
surs."
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
Mousqueton.
Arrives au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady et lui
lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s'ecrier:
"Vous etes des laches, vous etes des miserables assassins, vous
vous mettez a dix pour egorger une femme; prenez garde, si je ne
suis point secourue, je serai vengee.
-- Vous n'etes pas une femme, dit froidement Athos, vous
n'appartenez pas a l'espece humaine, vous etes un demon echappe de
l'enfer et que nous allons y faire rentrer.
-- Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention
que celui qui touchera un cheveu de ma tete est a son tour un
assassin.
-- Le bourreau peut tuer, sans etre pour cela un assassin, madame,
dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa large epee; c'est
le dernier juge, voila tout: _Nachrichter_, comme disent nos
voisins les Allemands."
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et etrange en
s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du
bois.
"Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous
m'accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
n'etes pas des juges, vous, pour me condamner.
-- Je vous avais propose Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
n'avez-vous pas voulu?
-- Parce que je ne veux pas mourir! s'ecria Milady en se
debattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!
-- La femme que vous avez empoisonnee a Bethune etait plus jeune
encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit
d'Artagnan.
-- J'entrerai dans un cloitre, je me ferai religieuse, dit Milady.
-- Vous etiez dans un cloitre, dit le bourreau, et vous en etes
sortie pour perdre mon frere."
Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l'emporter vers le
bateau.
"Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me
noyer!"
Ces cris avaient quelque chose de si dechirant, que d'Artagnan,
qui d'abord etait le plus acharne a la poursuite de Milady, se
laissa aller sur une souche, et pencha la tete, se bouchant les
oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgre cela,
il l'entendait encore menacer et crier.
D'Artagnan etait le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui
manqua.
"Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir a
ce que cette femme meure ainsi!"
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'etait reprise a
une lueur d'esperance.
"D'Artagnan! d'Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t'ai
aime!"
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son epee, se mit sur son chemin.
"Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous
croiserons le fer ensemble.
D'Artagnan tomba a genoux et pria.
"Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
-- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je
suis bon catholique, je crois fermement etre juste en
accomplissant ma fonction sur cette femme.
-- C'est bien."
Athos fit un pas vers Milady.
"Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fait; je vous
pardonne mon avenir brise, mon honneur perdu, mon amour souille et
mon salut a jamais compromis par le desespoir ou vous m'avez jete.
Mourez en paix."
Lord de Winter s'avanca a son tour.
"Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frere,
I'assassinat de Sa Grace Lord Buckingham; je vous pardonne la mort
du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne.
Mourez en paix.
-- Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une
fourberie indigne d'un gentilhomme, provoque votre colere; et, en
echange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur
vous. Mourez en paix.
-- _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._"
Alors elle se releva d'elle-meme, jeta tout autour d'elle un de
ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un oeil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle ecouta et n'entendit rien.
Elle n'avait autour d'elle que des ennemis.
"Ou vais-je mourir? dit-elle.
-- Sur l'autre rive", repondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y
mettre le pied, Athos lui remit une somme d'argent.
"Tenez, dit-il, voici le prix de l'execution; que l'on voie bien
que nous agissons en juges.
-- C'est bien, dit le bourreau; et que maintenant, a son tour,
cette femme sache que je n'accomplis pas mon metier, mais mon
devoir."
Et il jeta l'argent dans la riviere.
Le bateau s'eloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
coupable et l'executeur; tous les autres demeurerent sur la rive
droite, ou ils etaient tombes a genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le
reflet d'un nuage pale qui surplombait l'eau en ce moment.
On le vit aborder sur l'autre rive; les personnages se dessinaient
en noir sur l'horizon rougeatre.
Milady, pendant le trajet, etait parvenue a detacher la corde qui
liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta legerement
a terre et prit la fuite.
Mais le sol etait humide; en arrivant au haut du talus, elle
glissa et tomba sur ses genoux.
Une idee superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le
Ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude ou elle se
trouvait, la tete inclinee et les mains jointes.
Alors on vit, de l'autre rive, le bourreau lever lentement ses
deux bras, un rayon de lune se refleta sur la lame de sa large
epee, les deux bras retomberent; on entendit le sifflement du
cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquee
s'affaissa sous le coup.
Alors le bourreau detacha son manteau rouge, l'etendit a terre, y
coucha le corps, y jeta la tete, le noua par les quatre coins, le
chargea sur son epaule et remonta dans le bateau.
Arrive au milieu de la Lys, il arreta la barque, et suspendant son
fardeau au-dessus de la riviere:
"Laissez passer la justice de Dieu!" cria-t-il a haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se
referma sur lui.
Trois jours apres, les quatre mousquetaires rentraient a Paris;
ils etaient restes dans les limites de leur conge, et le meme soir
ils allerent faire leur visite accoutumee a M. de Treville.
"Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous etes-
vous bien amuses dans votre excursion?
-- Prodigieusement", repondit Athos, les dents serrees.
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