Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Lorsqu'il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes
eclatants, crimes europeens, si on pouvait le dire, avec les
crimes prives et inconnus dont l'avait charge Milady, Felton
trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait
Buckingham etait celui dont le public ne connaissait pas la vie.
C'est que son amour si etrange, si nouveau, si ardent, lui faisait
voir les accusations infames et imaginaires de Lady de Winter,
comme on voit au travers d'un verre grossissant, a l'etat de
monstres effroyables, des atomes imperceptibles en realite aupres
d'une fourmi.
La rapidite de sa course allumait encore son sang: l'idee qu'il
laissait derriere lui, exposee a une vengeance effroyable, la
femme qu'il aimait ou plutot qu'il adorait comme une sainte,
I'emotion passee, sa fatigue presente, tout exaltait encore son
ame au-dessus des sentiments humains.
Il entra a Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la
population etait sur pied; le tambour battait dans les rues et sur
le port; les troupes d'embarquement descendaient vers la mer.
Felton arriva au palais de l'Amiraute, couvert de poussiere et
ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pale, etait
pourpre de chaleur et de colere. La sentinelle voulut le
repousser; mais Felton appela le chef du poste, et tirant de sa
poche la lettre dont il etait porteur:
"Message presse de la part de Lord de Winter", dit-il.
Au nom de Lord de Winter, qu'on savait l'un des plus intimes de Sa
Grace, le chef de poste donna l'ordre de laisser passer Felton,
qui, du reste, portait lui-meme l'uniforme d'officier de marine.
Felton s'elanca dans le palais.
Au moment ou il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi,
poudreux, hors d'haleine, laissant a la porte un cheval de poste
qui en arrivant tomba sur les deux genoux.
Felton et lui s'adresserent en meme temps a Patrick, le valet de
chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter,
l'inconnu ne voulut nommer personne, et pretendit que c'etait au
duc seul qu'il pouvait se faire connaitre. Tous deux insistaient
pour passer l'un avant l'autre.
Patrick, qui savait que Lord de Winter etait en affaires de
service et en relations d'amitie avec le duc, donna la preference
a celui qui venait en son nom. L'autre fut force d'attendre, et il
fut facile de voir combien il maudissait ce retard.
Le valet de chambre fit traverser a Felton une grande salle dans
laquelle attendaient les deputes de La Rochelle conduits par le
prince de Soubise, et l'introduisit dans un cabinet ou Buckingham,
sortant du bain, achevait sa toilette, a laquelle, cette fois
comme toujours, il accordait une attention extraordinaire.
"Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.
-- De la part de Lord de Winter! repeta Buckingham, faites
entrer."
Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canape une
riche robe de chambre brochee d'or, pour endosser un pourpoint de
velours bleu tout brode de perles.
"Pourquoi le baron n'est-il pas venu lui-meme? demanda Buckingham,
je l'attendais ce matin.
-- Il m'a charge de dire a Votre Grace, repondit Felton, qu'il
regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu'il en etait
empeche par la garde qu'il est oblige de faire au chateau.
-- Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonniere.
-- C'est justement de cette prisonniere que je voulais parler a
Votre Grace, reprit Felton.
-- Eh bien, parlez.
-- Ce que j'ai a vous dire ne peut etre entendu que de vous,
Milord.
-- Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous a portee
de la sonnette; je vous appellerai tout a l'heure."
Patrick sortit.
"Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.
-- Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a ecrit l'autre
jour pour vous prier de signer un ordre d'embarquement relatif a
une jeune femme nommee Charlotte Backson.
-- Oui, monsieur, et je lui ai repondu de m'apporter ou de
m'envoyer cet ordre et que je le signerais.
-- Le voici, Milord.
-- Donnez", dit le duc.
Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup
d'oeil rapide. Alors, s'apercevant que c'etait bien celui qui lui
etait annonce, il le posa sur la table, prit une plume et
s'appreta a signer.
"Pardon, Milord, dit Felton arretant le duc, mais Votre Grace
sait-elle que le nom de Charlotte Backson n'est pas le veritable
nom de cette jeune femme?
-- Oui, monsieur, je le sais, repondit le duc en trempant la plume
dans l'encrier.
-- Alors, Votre Grace connait son veritable nom? demanda Felton
d'une voix breve.
-- Je le connais."
Le duc approcha la plume du papier.
"Et, connaissant ce veritable nom, reprit Felton, Monseigneur
signera tout de meme?
-- Sans doute, dit Buckingham, et plutot deux fois qu'une.
-- Je ne puis croire, continua Felton d'une voix qui devenait de
plus en plus breve et saccadee, que Sa Grace sache qu'il s'agit de
Lady de Winter...
-- Je le sais parfaitement, quoique je sois etonne que vous le
sachiez, vous!
-- Et Votre Grace signera cet ordre sans remords?"
Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.
"Ah ca, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites
la d'etranges questions, et que je suis bien simple d'y repondre?
-- Repondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus
grave que vous ne le croyez peut-etre."
Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de
Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.
"Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady
de Winter est une grande coupable, et que c'est presque lui faire
grace que de borner sa peine a l'extradition."
Le duc posa sa plume sur le papier.
"Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un
pas vers le duc.
-- Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?
-- Parce que vous descendrez en vous-meme, et que vous rendrez
justice a Milady.
-- On lui rendra justice en l'envoyant a Tyburn, dit Buckingham;
Milady est une infame.
-- Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous
demande sa liberte.
-- Ah ca, dit Buckingham, etes-vous fou de me parler ainsi?
-- Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens.
Cependant, Milord, songez a ce que vous allez faire, et craignez
d'outrepasser la mesure!
-- Plait-il?... Dieu me pardonne! s'ecria Buckingham, mais je
crois qu'il me menace!
-- Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d'eau
suffit pour faire deborder le vase plein, une faute legere peut
attirer le chatiment sur la tete epargnee malgre tant de crimes.
-- Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d'ici et
vous rendre aux arrets sur-le-champ.
-- Vous allez m'ecouter jusqu'au bout, Milord. Vous avez seduit
cette jeune fille, vous l'avez outragee, souillee; reparez vos
crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n'exigerai
pas autre chose de vous.
-- Vous n'exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec
etonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots
qu'il venait de prononcer.
-- Milord, continua Felton s'exaltant a mesure qu'il parlait,
Milord, prenez garde, toute l'Angleterre est lasse de vos
iniquites; Milord, vous avez abuse de la puissance royale que vous
avez presque usurpee; Milord, vous etes en horreur aux hommes et a
Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai
aujourd'hui.
-- Ah! ceci est trop fort!" cria Buckingham en faisant un pas vers
la porte.
Felton lui barra le passage.
"Je vous le demande humblement, dit-il, signez l'ordre de mise en
liberte de Lady de Winter; songez que c'est la femme que vous avez
deshonoree.
-- Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j'appelle et vous
fais mettre aux fers.
-- Vous n'appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et
la sonnette placee sur un gueridon incruste d'argent; prenez
garde, Milord, vous voila entre les mains de Dieu.
-- Dans les mains du diable, vous voulez dire, s'ecria Buckingham
en elevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler
directement.
-- Signez, Milord, signez la liberte de Lady de Winter, dit Felton
en poussant un papier vers le duc.
-- De force! vous moquez-vous? hola, Patrick!
-- Signez, Milord!
-- Jamais!
-- Jamais!
-- A moi", cria le duc, et en meme temps il sauta sur son epee.
Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout
ouvert et cache dans son pourpoint le couteau dont s'etait frappee
Milady; d'un bond il fut sur le duc.
En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:
"Milord, une lettre de France!
-- De France!" s'ecria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui
lui venait cette lettre.
Felton profita du moment et lui enfonca dans le flanc le couteau
jusqu'au manche.
"Ah! traitre! cria Buckingham, tu m'as tue...
-- Au meurtre!" hurla Patrick.
Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte
libre, s'elanca dans la chambre voisine, qui etait celle ou
attendaient, comme nous l'avons dit, les deputes de La Rochelle,
la traversa tout en courant et se precipita vers l'escalier; mais,
sur la premiere marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le
voyant pale, egare, livide, tache de sang a la main et a la
figure, lui sauta au cou en s'ecriant:
"Je le savais, je l'avais devine et j'arrive trop tard d'une
minute! oh! malheureux que je suis!"
Felton ne fit aucune resistance; Lord de Winter le remit aux mains
des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres,
sur une petite terrasse dominant la mer, et il s'elanca dans le
cabinet de Buckingham.
Au cri pousse par le duc, a l'appel de Patrick, l'homme que Felton
avait rencontre dans l'antichambre se precipita dans le cabinet.
Il trouva le duc couche sur un sofa, serrant sa blessure dans sa
main crispee.
"La Porte, dit le duc d'une voix mourante, La Porte, viens-tu de
sa part?
-- Oui, Monseigneur, repondit le fidele serviteur d'Anne
d'Autriche, mais trop tard peut-etre.
-- Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne
laissez entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu'elle me fait
dire! mon Dieu, je me meurs!"
Et le duc s'evanouit.
Cependant, Lord de Winter, les deputes, les chefs de l'expedition,
les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption
dans sa chambre; partout des cris de desespoir retentissaient. La
nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gemissements
en deborda bientot partout et se repandit par la ville.
Un coup de canon annonca qu'il venait de se passer quelque chose
de nouveau et d'inattendu.
Lord de Winter s'arrachait les cheveux.
"Trop tard d'une minute! s'ecriait-il, trop tard d'une minute! oh!
mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!"
En effet, on etait venu lui dire a sept heures du matin qu'une
echelle de corde flottait a une des fenetres du chateau; il avait
couru aussitot a la chambre de Milady, avait trouve la chambre
vide et la fenetre ouverte, les barreaux scies, il s'etait rappele
la recommandation verbale que lui avait fait transmettre
d'Artagnan par son messager, il avait tremble pour le duc, et,
courant a l'ecurie, sans prendre le temps de faire seller son
cheval, avait saute sur le premier venu, etait accouru ventre a
terre, et sautant a bas dans la cour, avait monte precipitamment
l'escalier, et, sur le premier degre, avait, comme nous l'avons
dit, rencontre Felton.
Cependant le duc n'etait pas mort: il revint a lui, rouvrit les
yeux, et l'espoir rentra dans tous les coeurs.
"Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.
"Ah! c'est vous, de Winter! vous m'avez envoye ce matin un
singulier fou, voyez l'etat dans lequel il m'a mis!
-- Oh! Milord! s'ecria le baron, je ne m'en consolerai jamais.
-- Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui
tendant la main, je ne connais pas d'homme qui merite d'etre
regrette pendant toute la vie d'un autre homme; mais laisse-nous,
je t'en prie."
Le baron sortit en sanglotant.
Il ne resta dans le cabinet que le duc blesse, La Porte et
Patrick.
On cherchait un medecin, qu'on ne pouvait trouver.
"Vous vivrez, Milord, vous vivrez, repetait, a genoux devant le
sofa du duc, le messager d'Anne d'Autriche.
-- Que m'ecrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant
de sang et domptant, pour parler de celle qu'il aimait, d'atroces
douleurs, que m'ecrivait-elle? Lis-moi sa lettre.
-- Oh! Milord! fit La Porte.
-- Obeis, La Porte; ne vois-tu pas que je n'ai pas de temps a
perdre?"
La Porte rompit le cachet et placa le parchemin sous les yeux du
duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l'ecriture.
"Lis donc, dit-il, lis donc, je n'y vois plus; lis donc! car
bientot peut-etre je n'entendrai plus, et je mourrai sans savoir
ce qu'elle m'a ecrit."
La Porte ne fit plus de difficulte, et lut:
"Milord,
"Par ce que j'ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et
pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos,
d'interrompre les grands armements que vous faites contre la
France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la
religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour
moi est la cause cachee. Cette guerre peut non seulement amener
pour la France et pour l'Angleterre de grandes catastrophes, mais
encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais
pas.
"Veillez sur votre vie, que l'on menace et qui me sera chere du
moment ou je ne serai pas obligee de voir en vous un ennemi.
"Votre affectionnee,
"Anne."
Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour ecouter cette
lecture; puis, lorsqu'elle fut finie, comme s'il eut trouve dans
cette lettre un amer desappointement:
"N'avez-vous donc pas autre chose a me dire de vive voix, La
Porte? demanda-t-il.
-- Si fait, Monseigneur: la reine m'avait charge de vous dire de
veiller sur vous, car elle avait eu avis qu'on voulait vous
assassiner.
-- Et c'est tout, c'est tout? reprit Buckingham avec impatience.
-- Elle m'avait encore charge de vous dire qu'elle vous aimait
toujours.
-- Ah! fit Buckingham, Dieu soit loue! ma mort ne sera donc pas
pour elle la mort d'un etranger!..."
La Porte fondit en larmes.
"Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret ou etaient les
ferrets de diamants."
Patrick apporta l'objet demande, que La Porte reconnut pour avoir
appartenu a la reine.
"Maintenant le sachet de satin blanc, ou son chiffre est brode en
perles."
Patrick obeit encore.
"Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que
j'eusse a elle, ce coffret d'argent, et ces deux lettres. Vous les
rendrez a Sa Majeste; et pour dernier souvenir... (il chercha
autour de lui quelque objet precieux)... vous y joindrez..."
Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne
rencontrerent que le couteau tombe des mains de Felton, et fumant
encore du sang vermeil etendu sur la lame.
"Et vous y joindrez ce couteau", dit le duc en serrant la main de
La Porte.
Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d'argent, y
laissa tomber le couteau en faisant signe a La Porte qu'il ne
pouvait plus parler; puis, dans une derniere convulsion, que cette
fois il n'avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur
le parquet.
Patrick poussa un grand cri.
Buckingham voulut sourire une derniere fois; mais la mort arreta
sa pensee, qui resta gravee sur son front comme un dernier baiser
d'amour.
En ce moment le medecin du duc arriva tout effare; il etait deja a
bord du vaisseau amiral, on avait ete oblige d'aller le chercher
la.
Il s'approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la
sienne, et la laissa retomber.
"Tout est inutile, dit-il, il est mort.
-- Mort, mort!" s'ecria Patrick.
A ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut
que consternation et que tumulte.
Aussitot que Lord de Winter vit Buckingham expire, il courut a
Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du
palais.
"Miserable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de
Buckingham, avait retrouve ce calme et ce sang-froid qui ne
devaient plus l'abandonner; miserable! qu'as-tu fait?
-- Je me suis venge, dit-il.
-- Toi! dit le baron; dis que tu as servi d'instrument a cette
femme maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier
crime.
-- Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement
Felton, et j'ignore de qui vous voulez parler, Milord; j'ai tue
M. de Buckingham parce qu'il a refuse deux fois a vous-meme de me
nommer capitaine: je l'ai puni de son injustice, voila tout."
De Winter, stupefait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne
savait que penser d'une pareille insensibilite.
Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de
Felton. A chaque bruit qu'il entendait, le naif puritain croyait
reconnaitre les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses
bras pour s'accuser et se perdre avec lui.
Tout a coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la
mer, que de la terrasse ou il se trouvait on dominait tout
entiere; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, la ou
un autre n'aurait vu qu'un goeland se balancant sur les flots, la
voile du sloop qui se dirigeait vers les cotes de France.
Il palit, porta la main a son coeur, qui se brisait, et comprit
toute la trahison.
"Une derniere grace, Milord! dit-il au baron.
-- Laquelle? demanda celui-ci.
-- Quelle heure est-il?"
Le baron tira sa montre.
"Neuf heures moins dix minutes", dit-il.
Milady avait avance son depart d'une heure et demie des qu'elle
avait entendu le coup de canon qui annoncait le fatal evenement,
elle avait donne l'ordre de lever l'ancre.
La barque voguait sous un ciel bleu a une grande distance de la
cote.
"Dieu l'a voulu", dit Felton avec la resignation du fanatique,
mais cependant sans pouvoir detacher les yeux de cet esquif a bord
duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantome de celle
a qui sa vie allait etre sacrifiee.
De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina
tout.
"Sois puni seul d'abord, miserable, dit Lord de Winter a Felton,
qui se laissait entrainer les yeux tournes vers la mer; mais je te
jure, sur la memoire de mon frere que j'aimais tant, que ta
complice n'est pas sauvee."
Felton baissa la tete sans prononcer une syllabe.
Quant a de Winter, il descendit rapidement l'escalier et se rendit
au port.
CHAPITRE LX
EN FRANCE
La premiere crainte du roi d'Angleterre, Charles Ier, en apprenant
cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne decourageat les
Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Memoires, de la leur
cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par
tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau
ne sortit jusqu'a ce que l'armee que Buckingham appretait fut
partie, se chargeant, a defaut de Buckingham, de surveiller lui-
meme le depart.
Il poussa meme la severite de cet ordre jusqu'a retenir en
Angleterre l'ambassadeur de Danemark, qui avait pris conge, et
l'ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le
port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait
fait restituer aux Provinces-Unies.
Mais comme il ne songea a donner cet ordre que cinq heures apres
l'evenement, c'est-a-dire a deux heures de l'apres-midi, deux
navires etaient deja sortis du port: l'un emmenant, comme nous le
savons, Milady, laquelle, se doutant deja de l'evenement, fut
encore confirmee dans cette croyance en voyant le pavillon noir se
deployer au mat du vaisseau amiral.
Quant au second batiment, nous dirons plus tard qui il portait et
comment il partit.
Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La
Rochelle; seulement le roi, qui s'ennuyait fort, comme toujours,
mais peut-etre encore un peu plus au camp qu'ailleurs, resolut
d'aller incognito passer les fetes de Saint-Louis a Saint-Germain,
et demanda au cardinal de lui faire preparer une escorte de vingt
mousquetaires seulement. Le cardinal, que l'ennui du roi gagnait
quelquefois, accorda avec grand plaisir ce conge a son royal
lieutenant, lequel promit d'etre de retour vers le 15 septembre.
M. de Treville, prevenu par Son Eminence, fit son portemanteau, et
comme, sans en savoir la cause, il savait le vif desir et meme
l'imperieux besoin que ses amis avaient de revenir a Paris, il va
sans dire qu'il les designa pour faire partie de l'escorte.
Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d'heure apres
M. de Treville, car ils furent les premiers a qui il la
communiqua. Ce fut alors que d'Artagnan apprecia la faveur que lui
avait accordee le cardinal en le faisant enfin passer aux
mousquetaires; sans cette circonstance, il etait force de rester
au camp tandis que ses compagnons partaient.
On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris
avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se
rencontrant au couvent de Bethune avec Milady, son ennemie
mortelle. Aussi, comme nous l'avons dit, Aramis avait ecrit
immediatement a Marie Michon, cette lingere de Tours qui avait de
si belles connaissances, pour qu'elle obtint que la reine donnat
l'autorisation a Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se
retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La reponse ne s'etait
pas fait attendre, et, huit ou dix jours apres, Aramis avait recu
cette lettre:
"Mon cher cousin,
"Voici l'autorisation de ma soeur a retirer notre petite servante
du couvent de Bethune, dont vous pensez que l'air est mauvais pour
elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,
car elle aime fort cette petite fille, a laquelle elle se reserve
d'etre utile plus tard.
"Je vous embrasse.
"Marie Michon."
A cette lettre etait jointe une autorisation ainsi concue:
"La superieure du couvent de Bethune remettra aux mains de la
personne qui lui remettra ce billet la novice qui etait entree
dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.
"Au Louvre, le 10 aout 1628.
"Anne."
On comprend combien ces relations de parente entre Aramis et une
lingere qui appelait la reine sa soeur avaient egaye la verve des
jeunes gens; mais Aramis, apres avoir rougi deux ou trois fois
jusqu'au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos,
avait prie ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, declarant que
s'il lui en etait dit encore un seul mot, il n'emploierait plus sa
cousine comme intermediaire dans ces sortes d'affaires.
Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre
mousquetaires, qui d'ailleurs avaient ce qu'ils voulaient: l'ordre
de tirer Mme Bonacieux du couvent des carmelites de Bethune. Il
est vrai que cet ordre ne leur servirait pas a grand-chose tant
qu'ils seraient au camp de La Rochelle, c'est-a-dire a l'autre
bout de la France; aussi d'Artagnan allait-il demander un conge a
M. de Treville, en lui confiant tout bonnement l'importance de son
depart, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu'a ses
trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une
escorte de vingt mousquetaires, et qu'ils faisaient partie de
l'escorte.
La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages,
et l'on partit le 16 au matin.
Le cardinal reconduisit Sa Majeste de Surgeres a Mauze, et la, le
roi et son ministre prirent conge l'un de l'autre avec de grandes
demonstrations d'amitie.
Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en
cheminant le plus vite qu'il lui etait possible, car il desirait
etre arrive a Paris pour le 23, s'arretait de temps en temps pour
voler la pie, passe-temps dont le gout lui avait autrefois ete
inspire par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conserve
une grande predilection. Sur les vingt mousquetaires, seize,
lorsque la chose arrivait, se rejouissaient fort de ce bon temps;
mais quatre maugreaient de leur mieux. D'Artagnan surtout avait
des bourdonnements perpetuels dans les oreilles, ce que Porthos
expliquait ainsi:
"Une tres grande dame m'a appris que cela veut dire que l'on parle
de vous quelque part."
Enfin l'escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi
remercia M. de Treville, et lui permit de distribuer des conges
pour quatre jours, a la condition que pas un des favorises ne
paraitrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.
Les quatre premiers conges accordes, comme on le pense bien,
furent a nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de
M. de Treville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces
six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, a cinq
heures du soir, et par complaisance encore, M. de Treville
postdata le conge du 25 au matin.
"Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne
doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de
l'embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en
crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe: j'ai de l'argent),
je suis a Bethune, je remets la lettre de la reine a la
superieure, et je ramene le cher tresor que je vais chercher, non
pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais a Paris, ou il sera
mieux cache, surtout tant que M. le cardinal sera a La Rochelle.
Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitie par la
protection de sa cousine, moitie en faveur de ce que nous avons
fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce
que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous epuisez pas de fatigue
inutilement; moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une
expedition aussi simple."
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