Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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"De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s'ecoula
pendant sa duree, je n'eus aucun souvenir; la seule chose que je
me rappelle, c'est que je me reveillai couchee dans une chambre
ronde, dont l'ameublement etait somptueux, et dans laquelle le
jour ne penetrait que par une ouverture au plafond. Du reste,
aucune porte ne semblait y donner entree: on eut dit une
magnifique prison.
"Je fus longtemps a pouvoir me rendre compte du lieu ou je me
trouvais et de tous les details que je rapporte, mon esprit
semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes tenebres de
ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher; j'avais des
perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une
voiture, d'un reve horrible dans lequel mes forces se seraient
epuisees; mais tout cela etait si sombre et si indistinct dans ma
pensee, que ces evenements semblaient appartenir a une autre vie
que la mienne et cependant melee a la mienne par une fantastique
dualite.
"Quelque temps, l'etat dans lequel je me trouvais me sembla si
etrange, que je crus que je faisais un reve. Je me levai
chancelante, mes habits etaient pres de moi, sur une chaise: je ne
me rappelai ni m'etre devetue, ni m'etre couchee. Alors peu a peu
la realite se presenta a moi pleine de pudiques terreurs: je
n'etais plus dans la maison que j'habitais; autant que j'en
pouvais juger par la lumiere du soleil, le jour etait deja aux
deux tiers ecoule! c'etait la veille au soir que je m'etais
endormie; mon sommeil avait donc deja dure pres de vingt-quatre
heures. Que s'etait-il passe pendant ce long sommeil?
"Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes
mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du
narcotique n'etait point encore entierement dissipee. Au reste,
cette chambre etait meublee pour recevoir une femme; et la
coquette la plus achevee n'eut pas eu un souhait a former, qu'en
promenant son regard autour de l'appartement elle n'eut vu son
souhait accompli.
"Certes, je n'etais pas la premiere captive qui s'etait vue
enfermee dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez,
Felton, plus la prison etait belle, plus je m'epouvantais.
"Oui, c'etait une prison, car j'essayai vainement d'en sortir. Je
sondai tous les murs afin de decouvrir une porte, partout les murs
rendirent un son plein et mat.
"Je fis peut-etre vingt fois le tour de cette chambre, cherchant
une issue quelconque; il n'y en avait pas: je tombai ecrasee de
fatigue et de terreur sur un fauteuil.
"Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes
terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester ou j'etais
assise; il me semblait que j'etais entouree de dangers inconnus,
dans lesquels j'allais tomber a chaque pas. Quoique je n'eusse
rien mange depuis la veille, mes craintes m'empechaient de
ressentir la faim.
"Aucun bruit du dehors, qui me permit de mesurer le temps, ne
venait jusqu'a moi; je presumai seulement qu'il pouvait etre sept
ou huit heures du soir; car nous etions au mois d'octobre, et il
faisait nuit entiere.
"Tout a coup, le cri d'une porte qui tourne sur ses gonds me fit
tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l'ouverture
vitree du plafond, jetant une vive lumiere dans ma chambre, et je
m'apercus avec terreur qu'un homme etait debout a quelques pas de
moi.
"Une table a deux couverts, supportant un souper tout prepare,
s'etait dressee comme par magie au milieu de l'appartement.
"Cet homme etait celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait
jure mon deshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa
bouche, me fit comprendre qu'il l'avait accompli la nuit
precedente.
-- L'infame! murmura Felton.
-- Oh! oui, l'infame! s'ecria Milady, voyant l'interet que le
jeune officier, dont l'ame semblait suspendue a ses levres,
prenait a cet etrange recit; oh! oui, l'infame! il avait cru qu'il
lui suffisait d'avoir triomphe de moi dans mon sommeil, pour que
tout fut dit; il venait, esperant que j'accepterais ma honte,
puisque ma honte etait consommee; il venait m'offrir sa fortune en
echange de mon amour.
"Tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de superbe mepris
et de paroles dedaigneuses, je le versai sur cet homme; sans
doute, il etait habitue a de pareils reproches; car il m'ecouta
calme, souriant, et les bras croises sur la poitrine; puis,
lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avanca vers moi; je
bondis vers la table, je saisis un couteau, je l'appuyai sur ma
poitrine.
"Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon deshonneur, vous
aurez encore ma mort a vous reprocher."
"Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute
ma personne, cette verite de geste, de pose et d'accent, qui porte
la conviction dans les ames les plus perverses, car il s'arreta.
"Votre mort! me dit-il; oh! non, vous etes une trop charmante
maitresse pour que je consente a vous perdre ainsi, apres avoir eu
le bonheur de vous posseder une seule fois seulement. Adieu, ma
toute belle! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que
vous soyez dans de meilleures dispositions."
"A ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui
eclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans
l'obscurite. Le meme bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme
se reproduisit un instant apres, le globe flamboyant descendit de
nouveau, et je me retrouvai seule.
"Ce moment fut affreux; si j'avais encore quelques doutes sur mon
malheur, ces doutes s'etaient evanouis dans une desesperante
realite: j'etais au pouvoir d'un homme que non seulement je
detestais, mais que je meprisais; d'un homme capable de tout, et
qui m'avait deja donne une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser.
-- Mais quel etait donc cet homme? demanda Felton.
-- Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre
bruit, car a minuit a peu pres, la lampe s'etait eteinte, et je
m'etais retrouvee dans l'obscurite. Mais la nuit se passa sans
nouvelle tentative de mon persecuteur; le jour vint: la table
avait disparu; seulement, j'avais encore le couteau a la main.
"Ce couteau c'etait tout mon espoir.
"J'etais ecrasee de fatigue; l'insomnie brulait mes yeux; je
n'avais pas ose dormir un seul instant: le jour me rassura,
j'allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau liberateur
que je cachai sous mon oreiller.
"Quand je me reveillai, une nouvelle table etait servie.
"Cette fois, malgre mes terreurs, en depit de mes angoisses, une
faim devorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures
que je n'avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et
quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique mele a l'eau que
j'avais bue, je ne touchai point a celle qui etait sur la table,
et j'allai remplir mon verre a une fontaine de marbre scellee dans
le mur, au-dessus de ma toilette.
"Cependant, malgre cette precaution, je ne demeurai pas moins
quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes
craintes, cette fois, n'etaient pas fondees: je passai la journee
sans rien eprouver qui ressemblat a ce que je redoutais.
"J'avais eu la precaution de vider a demi la carafe, pour qu'on ne
s'apercut point de ma defiance.
"Le soir vint, et avec lui l'obscurite; cependant, si profonde
qu'elle fut, mes yeux commencaient a s'y habituer; je vis, au
milieu des tenebres, la table s'enfoncer dans le plancher; un
quart d'heure apres, elle reparut portant mon souper; un instant
apres, grace a la meme lampe, ma chambre s'eclaira de nouveau.
"J'etais resolue a ne manger que des objets auxquels il etait
impossible de meler aucun somnifere: deux oeufs et quelques fruits
composerent mon repas; puis, j'allai puiser un verre d'eau a ma
fontaine protectrice, et je le bus.
"Aux premieres gorgees, il me sembla qu'elle n'avait plus le meme
gout que le matin: un soupcon rapide me prit, je m'arretai; mais
j'en avais deja avale un demi-verre.
"Je jetai le reste avec horreur, et j'attendis, la sueur de
l'epouvante au front.
"Sans doute quelque invisible temoin m'avait vue prendre de l'eau
a cette fontaine, et avait profite de ma confiance meme pour mieux
assurer ma perte si froidement resolue, si cruellement poursuivie.
"Une demi-heure ne s'etait pas ecoulee, que les memes symptomes se
produisirent; seulement, comme cette fois je n'avais bu qu'un
demi-verre d'eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de
m'endormir tout a fait, je tombai dans un etat de somnolence qui
me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout
en m'otant la force ou de me defendre ou de fuir.
"Je me trainai vers mon lit, pour y chercher la seule defense qui
me restat, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu'au
chevet: je tombai a genoux, les mains cramponnees a l'une des
colonnes du pied; alors, je compris que j'etais perdue."
Felton palit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout
son corps.
"Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix
alteree comme si elle eut encore eprouve la meme angoisse qu'en ce
moment terrible, c'est que, cette fois, j'avais la conscience du
danger qui me menacait; c'est que mon ame, je puis le dire,
veillait dans mon corps endormi; c'est que je voyais, c'est que
j'entendais: il est vrai que tout cela etait comme dans un reve;
mais ce n'en etait que plus effrayant.
"Je vis la lampe qui remontait et qui peu a peu me laissait dans
l'obscurite; puis j'entendis le cri si bien connu de cette porte,
quoique cette porte ne se fut ouverte que deux fois.
"Je sentis instinctivement qu'on s'approchait de moi: on dit que
le malheureux perdu dans les deserts de l'Amerique sent ainsi
l'approche du serpent.
"Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une
incroyable energie de volonte je me relevai meme, mais pour
retomber aussitot... et retomber dans les bras de mon persecuteur.
-- Dites-moi donc quel etait cet homme?" s'ecria le jeune
officier.
Milady vit d'un seul regard tout ce qu'elle inspirait de
souffrance a Felton, en pesant sur chaque detail de son recit;
mais elle ne voulait lui faire grace d'aucune torture. Plus
profondement elle lui briserait le coeur, plus surement il la
vengerait. Elle continua donc comme si elle n'eut point entendu
son exclamation, ou comme si elle eut pense que le moment n'etait
pas encore venu d'y repondre.
"Seulement, cette fois, ce n'etait plus a une espece de cadavre
inerte, sans aucun sentiment, que l'infame avait affaire. Je vous
l'ai dit: sans pouvoir parvenir a retrouver l'exercice complet de
mes facultes, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai
donc de toutes mes forces et sans doute j'opposai, tout affaiblie
que j'etais, une longue resistance, car je l'entendis s'ecrier:
""Ces miserables puritaines! je savais bien qu'elles lassaient
leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs
seducteurs.""
"Helas! cette resistance desesperee ne pouvait durer longtemps, je
sentis mes forces qui s'epuisaient, et cette fois ce ne fut pas de
mon sommeil que le lache profita, ce fut de mon evanouissement."
Felton ecoutait sans faire entendre autre chose qu'une espece de
rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de
marbre, et sa main cachee sous son habit dechirait sa poitrine.
"Mon premier mouvement, en revenant a moi, fui de chercher sous
mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre; s'il n'avait
point servi a la defense, il pouvait au moins servir a
l'expiation.
"Mais en prenant ce couteau, Felton, une idee terrible me vint.
J'ai jure de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai
promis la verite, je la dirai, dut-elle me perdre.
-- L'idee vous vint de vous venger de cet homme, n'est-ce pas?
s'ecria Felton.
-- Eh bien, oui! dit Milady: cette idee n'etait pas d'une
chretienne, je le sais; sans doute cet eternel ennemi de notre
ame, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait a
mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du
ton d'une femme qui s'accuse d'un crime, cette idee me vint et ne
me quitta plus sans doute. C'est de cette pensee homicide que je
porte aujourd'hui la punition.
-- Continuez, continuez, dit Felton, j'ai hate de vous voir
arriver a la vengeance.
-- Oh! je resolus qu'elle aurait lieu le plus tot possible, je ne
doutais pas qu'il ne revint la nuit suivante. Dans le jour je
n'avais rien a craindre.
"Aussi, quand vint l'heure du dejeuner, je n'hesitai pas a manger
et a boire: j'etais resolue a faire semblant de souper, mais a ne
rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre
le jeune du soir.
"Seulement je cachai un verre d'eau soustraite a mon dejeuner, la
soif ayant ete ce qui m'avait le plus fait souffrir quand j'etais
demeuree quarante-huit heures sans boire ni manger.
"La journee s'ecoula sans avoir d'autre influence sur moi que de
m'affermir dans la resolution prise: seulement j'eus soin que mon
visage ne trahit en rien la pensee de mon coeur, car je ne doutais
pas que je ne fusse observee; plusieurs fois meme je sentis un
sourire sur mes levres. Felton, je n'ose pas vous dire a quelle
idee je souriais, vous me prendriez en horreur...
-- Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j'ecoute
et que j'ai hate d'arriver.
-- Le soir vint, les evenements ordinaires s'accomplirent; pendant
l'obscurite, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe
s'alluma, et je me mis a table.
"Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me
verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais
conservee dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite
assez adroitement pour que mes espions, si j'en avais, ne
concussent aucun soupcon.
"Apres le souper, je donnai les memes marques d'engourdissement
que la veille; mais cette fois, comme si je succombais a la
fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me
trainai vers mon lit, et je fis semblant de m'endormir.
"Cette fois, j'avais retrouve mon couteau sous l'oreiller, et tout
en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignee.
"Deux heures s'ecoulerent sans qu'il se passat rien de nouveau:
cette fois, o mon Dieu! qui m'eut dit cela la veille? je
commencais a craindre qu'il ne vint pas.
"Enfin, je vis la lampe s'elever doucement et disparaitre dans les
profondeurs du plafond; ma chambre s'emplit de tenebres, mais je
fis un effort pour percer du regard l'obscurite.
"Dix minutes a peu pres se passerent. Je n'entendais d'autre bruit
que celui du battement de mon coeur.
"J'implorais le Ciel pour qu'il vint.
"Enfin j'entendis le bruit si connu de la porte qui s'ouvrait et
se refermait; j'entendis, malgre l'epaisseur du tapis, un pas qui
faisait crier le parquet; je vis, malgre l'obscurite, une ombre
qui approchait de mon lit.
-- Hatez-vous, hatez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que
chacune de vos paroles me brule comme du plomb fondu!
-- Alors, continua Milady, alors je reunis toutes mes forces, je
me rappelai que le moment de la vengeance ou plutot de la justice
avait sonne; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai
sur moi-meme, mon couteau a la main, et quand je le vis pres de
moi, etendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le
dernier cri de la douleur et du desespoir, je le frappai au milieu
de la poitrine.
"Le miserable! il avait tout prevu: sa poitrine etait couverte
d'une cotte de mailles; le couteau s'emoussa.
"Ah! ah! s'ecria-t-il en me saisissant le bras et en m'arrachant
l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulez a ma vie, ma
belle puritaine! mais c'est plus que de la haine, cela, c'est de
l'ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant!
j'avais cru que vous etiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans
qui gardent les femmes de force: vous ne m'aimez pas, j'en doutais
avec ma fatuite ordinaire; maintenant j'en suis convaincu. Demain,
vous serez libre."
"Je n'avais qu'un desir, c'etait qu'il me tuat.
"Prenez garde! lui dis-je, car ma liberte c'est votre deshonneur.
Oui, car, a peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la
violence dont vous avez use envers moi, je dirai ma captivite. Je
denoncerai ce palais d'infamie; vous etes bien haut place, Milord,
mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi
il y a Dieu."
"Si maitre qu'il parut de lui, mon persecuteur laissa echapper un
mouvement de colere. Je ne pouvais voir l'expression de son
visage, mais j'avais senti fremir son bras sur lequel etait posee
ma main.
"-- Alors, vous ne sortirez pas d'ici, dit-il.
"-- Bien, bien! m'ecriai-je, alors le lieu de mon supplice sera
aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si
un fantome qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant
qui menace!
"-- On ne vous laissera aucune arme.
"-- Il y en a une que le desespoir a mise a la portee de toute
creature qui a le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir
de faim.
"-- Voyons, dit le miserable, la paix ne vaut-elle pas mieux
qu'une pareille guerre? Je vous rends la liberte a l'instant meme,
je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrece de
l'Angleterre.
"-- Et moi je dis que vous en etes le Sextus, moi je vous denonce
aux hommes comme je vous ai deja denonce a Dieu; et s'il faut que,
comme Lucrece, je signe mon accusation de mon sang, je la
signerai.
"-- Ah! ah! dit mon ennemi d'un ton railleur, alors c'est autre
chose. Ma foi, au bout du compte, vous etes bien ici, rien ne vous
manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre
faute."
"A ces mots, il se retira, j'entendis s'ouvrir et se refermer la
porte, et je restai abimee, moins encore, je l'avoue, dans ma
douleur, que dans la honte de ne m'etre pas vengee.
"Il me tint parole. Toute la journee, toute la nuit du lendemain
s'ecoulerent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins
parole, et je ne mangeai ni ne bus; j'etais, comme je le lui avais
dit, resolue a me laisser mourir de faim.
"Je passai le jour et la nuit en priere, car j'esperais que Dieu
me pardonnerait mon suicide.
"La seconde nuit la porte s'ouvrit; j'etais couchee a terre sur le
parquet, les forces commencaient a m'abandonner.
"Au bruit je me relevai sur une main.
"Eh bien, me dit une voix qui vibrait d'une facon trop terrible a
mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous
un peu adoucie et paierons nous notre liberte d'une seule promesse
de silence?
"Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je
n'aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu'aux
puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit
serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
"-- Sur la croix! m'ecriai-je en me relevant, car a cette voix
abhorree j'avais retrouve toutes mes forces; sur la croix! je jure
que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la
bouche; sur la croix! je jure de vous denoncer partout comme un
meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lache; sur la
croix! je jure, si jamais je parviens a sortir d'ici, de demander
vengeance contre vous au genre humain entier.
"-- Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je
n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen supreme, que je
n'emploierai qu'a la derniere extremite, de vous fermer la bouche
ou du moins d'empecher qu'on ne croie a un seul mot de ce que vous
direz."
"Je rassemblai toutes mes forces pour repondre par un eclat de
rire.
"Il vit que c'etait entre nous desormais une guerre eternelle, une
guerre a mort.
"Ecoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et
la journee de demain; reflechissez: promettez de vous taire, la
richesse, la consideration, les honneurs memes vous entoureront;
menacez de parler, et je vous condamne a l'infamie.
"-- Vous! m'ecriai-je, vous!
"-- A l'infamie eternelle, ineffacable!
"-- Vous!" repetai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais
insense!
"Oui, moi! reprit-il.
"-- Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas
qu'a vos yeux je me brise la tete contre la muraille!
"-- C'est bien, reprit-il, vous le voulez, a demain soir!
"-- A demain soir, repondis-je en me laissant tomber et en mordant
le tapis de rage..."
Felton s'appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de
demon que la force lui manquerait peut-etre avant la fin du recit.
CHAPITRE LVII
UN MOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE
Apres un moment de silence employe par Milady a observer le jeune
homme qui l'ecoutait, elle continua son recit:
"Il y avait pres de trois jours que je n'avais ni bu ni mange, je
souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des
nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux:
c'etait le delire.
"Le soir vint; j'etais si faible, qu'a chaque instant je
m'evanouissais et a chaque fois que je m'evanouissais je
remerciais Dieu, car je croyais que j'allais mourir.
"Au milieu de l'un de ces evanouissements, j'entendis la porte
s'ouvrir; la terreur me rappela a moi.
"Mon persecuteur entra suivi d'un homme masque, il etait masque
lui-meme; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant
que l'enfer a donne a sa personne pour le malheur de l'humanite.
"Eh bien, me dit-il, etes-vous decidee a me faire le serment que
je vous ai demande?
"Vous l'avez dit, les puritains n'ont qu'une parole: la mienne,
vous l'avez entendue, c'est de vous poursuivre sur la terre au
tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!
"Ainsi, vous persistez?
"Je le jure devant ce Dieu qui m'entend: je prendrai le monde
entier a temoin de votre crime, et cela jusqu'a ce que j'aie
trouve un vengeur.
"Vous etes une prostituee, dit-il d'une voix tonnante, et vous
subirez le supplice des prostituees! Fletrie aux yeux du monde que
vous invoquerez, tachez de prouver a ce monde que vous n'etes ni
coupable ni folle!"
"Puis s'adressant a l'homme qui l'accompagnait:
"Bourreau, dit-il, fais ton devoir."
-- Oh! son nom, son nom! s'ecria Felton; son nom, dites-le-moi!
-- Alors, malgre mes cris, malgre ma resistance, car je commencais
a comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire
que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me
meurtrit de ses etreintes, et suffoquee par les sanglots, presque
sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m'ecoutait pas, je
poussai tout a coup un effroyable cri de douleur et de honte; un
fer brulant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'etait imprime sur
mon epaule."
Felton poussa un rugissement.
"Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majeste de reine,
-- tenez, Felton, voyez comment on a invente un nouveau martyre
pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalite d'un
scelerat. Apprenez a connaitre le coeur des hommes, et desormais
faites-vous moins facilement l'instrument de leurs injustes
vengeances."
Milady d'un geste rapide ouvrit sa robe, dechira la batiste qui
couvrait son sein, et, rouge d'une feinte colere et d'une honte
jouee, montra au jeune homme l'empreinte ineffacable qui
deshonorait cette epaule si belle.
"Mais, s'ecria Felton, c'est une fleur de lis que je vois la!
-- Et voila justement ou est l'infamie, repondit Milady. La
fletrissure d'Angleterre!... il fallait prouver quel tribunal me
l'avait imposee, et j'aurais fait un appel public a tous les
tribunaux du royaume; mais la fletrissure de France... oh! par
elle, j'etais bien reellement fletrie."
C'en etait trop pour Felton.
Pale, immobile, ecrase par cette revelation effroyable, ebloui par
la beaute surhumaine de cette femme qui se devoilait a lui avec
une impudeur qu'il trouva sublime, il finit par tomber a genoux
devant elle comme faisaient les premiers chretiens devant ces
pures et saintes martyres que la persecution des empereurs livrait
dans le cirque a la sanguinaire lubricite des populaces. La
fletrissure disparut, la beaute seule resta.
"Pardon, pardon! s'ecria Felton, oh! pardon!"
Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
"Pardon de quoi? demanda-t-elle.
-- Pardon de m'etre joint a vos persecuteurs."
Milady lui tendit la main.
"Si belle, si jeune!" s'ecria Felton en couvrant cette main de
baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d'un esclave
font un roi.
Felton etait puritain: il quitta la main de cette femme pour
baiser ses pieds.
Il ne l'aimait deja plus, il l'adorait.
Quand cette crise fut passee, quand Milady parut avoir recouvre
son sang-froid, qu'elle n'avait jamais perdu; lorsque Felton eut
vu se refermer sous le voile de la chastete ces tresors d'amour
qu'on ne lui cachait si bien que pour les lui faire desirer plus
ardemment:
"Ah! maintenant, dit-il, je n'ai plus qu'une chose a vous
demander, c'est le nom de votre veritable bourreau; car pour moi
il n'y en a qu'un; l'autre etait l'instrument, voila tout.
-- Eh quoi, frere! s'ecria Milady, il faut encore que je te le
nomme, et tu ne l'as pas devine?
-- Quoi! reprit Felton, lui!... encore lui!... toujours lui!...
Quoi! le vrai coupable...
-- Le vrai coupable, dit Milady, c'est le ravageur de
l'Angleterre, le persecuteur des vrais croyants, le lache
ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui pour un
caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang a deux
royaumes, qui protege les protestants aujourd'hui et qui les
trahira demain...
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