Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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-- Quand Dieu voit une de ses creatures persecutee injustement,
placee entre le suicide et le deshonneur, croyez-moi, monsieur,
repondit Milady d'un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne
le suicide: car, alors, le suicide c'est le martyre.

-- Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
expliquez-vous.

-- Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les
denoncer a mon persecuteur: non, monsieur; d'ailleurs, que vous
importe la vie ou la mort d'une malheureuse condamnee? vous ne
repondez que de mon corps, n'est-ce pas? et pourvu que vous
representiez un cadavre, qu'il soit reconnu pour le mien, on ne
vous en demandera pas davantage, et peut-etre, meme, aurez-vous
double recompense.

-- Moi, madame, moi! s'ecria Felton, supposer que j'accepterais
jamais le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous
dites.

-- Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
s'exaltant, tout soldat doit etre ambitieux, n'est-ce pas? vous
etes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
capitaine.

-- Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ebranle, pour que
vous me chargiez d'une pareille responsabilite devant les hommes
et devant Dieu? Dans quelques jours vous allez etre loin d'ici,
madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec
un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.

-- Ainsi, s'ecria Milady comme si elle ne pouvait resister a une
sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l'on appelle un
juste, vous ne demandez qu'une chose: c'est de n'etre point
inculpe, inquiete pour ma mort!

-- Je dois veiller sur votre vie, madame, et j'y veillerai.

-- Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle
deja si j'etais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le
Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente?

-- Je suis soldat, madame, et j'accomplis les ordres que j'ai
recus.

-- Croyez-vous qu'au jour du jugement dernier Dieu separera les
bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je
tue mon corps, et vous vous faites l'agent de celui qui veut tuer
mon ame!

-- Mais, je vous le repete, reprit Felton ebranle, aucun danger ne
vous menace, et je reponds de Lord de Winter comme de moi-meme.

-- Insense! s'ecria Milady, pauvre insense, qui ose repondre d'un
autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu
hesitent a repondre d'eux-memes, et qui se range du parti le plus
fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus
malheureuse!

-- Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au
fond du coeur la justesse de cet argument: prisonniere, vous ne
recouvrerez pas par moi la liberte, vivante, vous ne perdrez pas
par moi la vie.

-- Oui, s'ecria Milady, mais je perdrai ce qui m'est bien plus
cher que la vie, je perdrai l'honneur, Felton; et c'est vous, vous
que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma
honte et de mon infamie."

Cette fois Felton, tout impassible qu'il etait ou qu'il faisait
semblant d'etre, ne put resister a l'influence secrete qui s'etait
deja emparee de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la
plus candide vision, la voir tour a tour eploree et menacante,
subir a la fois l'ascendant de la douleur et de la beaute, c'etait
trop pour un visionnaire, c'etait trop pour un cerveau mine par
les reves ardents de la foi extatique, c'etait trop pour un coeur
corrode a la fois par l'amour du Ciel qui brule, par la haine des
hommes qui devore.

Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
passions opposees qui brulaient avec le sang dans les veines du
jeune fanatique; et, pareille a un general habile qui, voyant
l'ennemi pret a reculer, marche sur lui en poussant un cri de
victoire, elle se leva, belle comme une pretresse antique,
inspiree comme une vierge chretienne et, le bras etendu, le col
decouvert, les cheveux epars retenant d'une main sa robe
pudiquement ramenee sur sa poitrine, le regard illumine de ce feu
qui avait deja porte le desordre dans les sens du jeune puritain,
elle marcha vers lui, s'ecriant sur un air vehement, de sa voix si
douce, a laquelle, dans l'occasion, elle donnait un accent
terrible:

Livre a Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr:
Dieu te fera repentir!...
Je crie a lui de l'abime.
Felton s'arreta sous cette etrange apostrophe, et comme petrifie.

"Qui etes-vous, qui etes-vous? s'ecria-t-il en joignant les mains;
etes-vous une envoyee de Dieu, etes-vous un ministre des enfers,
etes-vous ange ou demon, vous appelez-vous Eloa ou Astarte?

-- Ne m'as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un
demon, je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta
croyance, voila tout.

-- Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je
crois.

-- Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de
Belial qu'on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me
laisses aux mains de mes ennemis, de l'ennemi de l'Angleterre, de
l'ennemi de Dieu? Tu crois, et cependant tu me livres a celui qui
remplit et souille le monde de ses heresies et de ses debauches, a
cet infame Sardanapale que les aveugles nomment le duc de
Buckingham et que les croyants appellent l'Antechrist.

-- Moi, vous livrer a Buckingham! moi! que dites-vous la?

-- Ils ont des yeux, s'ecria Milady, et ils ne verront pas; ils
ont des oreilles, et ils n'entendront point.

-- Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert
de sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je
reconnais la voix qui me parle dans mes reves; oui, je reconnais
les traits de l'ange qui m'apparait chaque nuit, criant a mon ame
qui ne peut dormir: "Frappe, sauve l'Angleterre, sauve-toi, car tu
mourras sans avoir desarme Dieu!" Parlez, parlez! s'ecria Felton,
je puis vous comprendre a present."

Un eclair de joie terrible, mais rapide comme la pensee, jaillit
des yeux de Milady.

Si fugitive qu'eut ete cette lueur homicide, Felton la vit et
tressaillit comme si cette lueur eut eclaire les abimes du coeur
de cette femme.

Felton se rappela tout a coup les avertissements de Lord de
Winter, les seductions de Milady, ses premieres tentatives lors de
son arrivee; il recula d'un pas et baissa la tete, mais sans
cesser de la regarder: comme si, fascine par cette etrange
creature, ses yeux ne pouvaient se detacher de ses yeux.

Milady n'etait point femme a se meprendre au sens de cette
hesitation. Sous ses emotions apparentes, son sang-froid glace ne
l'abandonnait point. Avant que Felton lui eut repondu et qu'elle
fut forcee de reprendre cette conversation si difficile a soutenir
sur le meme accent d'exaltation, elle laissa retomber ses mains,
et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur
l'enthousiasme de l'inspiree:

"Mais, non, dit-elle, ce n'est pas a moi d'etre la Judith qui
delivrera Bethulie de cet Holopherne. Le glaive de l'eternel est
trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le deshonneur par
la mort, laissez-moi me refugier dans le martyre. Je ne vous
demande ni la liberte, comme ferait une coupable, ni la vengeance,
comme ferait une paienne. Laissez-moi mourir, voila tout. Je vous
supplie, je vous implore a genoux; laissez-moi mourir, et mon
dernier soupir sera une benediction pour mon sauveur."

A cette voix douce et suppliante, a ce regard timide et abattu,
Felton se rapprocha. Peu a peu l'enchanteresse avait revetu cette
parure magique qu'elle reprenait et quittait a volonte, c'est-a-
dire la beaute, la douceur, les larmes et surtout l'irresistible
attrait de la volupte mystique, la plus devorante des voluptes.

"Helas! dit Felton, je ne puis qu'une chose, vous plaindre si vous
me prouvez que vous etes une victime! Mais Lord de Winter a de
cruels griefs contre vous. Vous etes chretienne, vous etes ma
soeur en religion; je me sens entraine vers vous, moi qui n'ai
aime que mon bienfaiteur, moi qui n'ai trouve dans la vie que des
traitres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en
realite, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous
poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquites?

-- Ils ont des yeux, repeta Milady avec un accent d'indicible
douleur, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils
n'entendront point.

-- Mais, alors, s'ecria le jeune officier, parlez, parlez donc!

-- Vous confier ma honte! s'ecria Milady avec le rouge de la
pudeur au visage, car souvent le crime de l'un est la honte de
l'autre; vous confier ma honte, a vous homme, moi femme! Oh!
continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux
yeux, oh! jamais, jamais je ne pourrai!

-- A moi, a un frere!" s'ecria Felton.

Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune
officier prit pour du doute, et qui cependant n'etait que de
l'observation et surtout la volonte de fasciner.

Felton, a son tour suppliant, joignit les mains.

"Eh bien, dit Milady, je me fie a mon frere, j'oserai!"

En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette
fois le terrible beau-frere de Milady ne se contenta point, comme
il avait fait la veille, de passer devant la porte et de
s'eloigner, il s'arreta, echangea deux mots avec la sentinelle,
puis la porte s'ouvrit et il parut.

Pendant ces deux mots echanges, Felton s'etait recule vivement, et
lorsque Lord de Winter entra, il etait a quelques pas de la
prisonniere.

Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
prisonniere au jeune officier:

"Voila bien longtemps, John, dit-il, que vous etes ici; cette
femme vous a-t-elle raconte ses crimes? alors je comprends la
duree de l'entretien."

Felton tressaillit, et Milady sentit qu'elle etait perdue si elle
ne venait au secours du puritain decontenance.

"Ah! vous craignez que votre prisonniere ne vous echappe! dit-
elle, eh bien, demandez a votre digne geolier quelle grace, a
l'instant meme, je sollicitais de lui.

-- Vous demandiez une grace? dit le baron soupconneux.

-- Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.

-- Et quelle grace, voyons? demanda Lord de Winter.

-- Un couteau qu'elle me rendra par le guichet, une minute apres
l'avoir recu, repondit Felton.

-- Il y a donc quelqu'un de cache ici que cette gracieuse personne
veuille egorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
meprisante.

-- Il y a moi, repondit Milady.

-- Je vous ai donne le choix entre l'Amerique et Tyburn, reprit
Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez-
moi, encore plus sure que le couteau."

Felton palit et fit un pas en avant, en songeant qu'au moment ou
il etait entre, Milady tenait une corde.

"Vous avez raison, dit celle-ci, et j'y avais deja pense; puis
elle ajouta d'une voix sourde: j'y penserai encore."

Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
probablement Lord de Winter apercut ce mouvement.

"Mefie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis repose sur
toi, prends garde! Je t'ai prevenu! D'ailleurs, aie bon courage,
mon enfant, dans trois jours nous serons delivres de cette
creature, et ou je l'envoie, elle ne nuira plus a personne.

-- Vous l'entendez!" s'ecria Milady avec eclat, de facon que le
baron crut qu'elle s'adressait au Ciel et que Felton comprit que
c'etait a lui.

Felton baissa la tete et reva.

Le baron prit l'officier par le bras en tournant la tete sur son
epaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu'a ce qu'il fut
sorti.

"Allons, allons, dit la prisonniere lorsque la porte se fut
refermee, je ne suis pas encore si avancee que je le croyais.
Winter a change sa sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce
que c'est que le desir de la vengeance, et comme ce desir forme
l'homme! Quant a Felton, il hesite. Ah! ce n'est pas un homme
comme ce d'Artagnan maudit. Un puritain n'adore que les vierges,
et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les
femmes, et il les aime en joignant les bras."

Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait
bien que la journee ne se passerait pas sans qu'elle revit Felton.
Enfin, une heure apres la scene que nous venons de raconter, elle
entendit que l'on parlait bas a la porte, puis bientot la porte
s'ouvrit, et elle reconnut Felton.

Le jeune homme s'avanca rapidement dans la chambre en laissant la
porte ouverte derriere lui et en faisant signe a Milady de se
taire; il avait le visage bouleverse.

"Que me voulez-vous? dit-elle.

-- Ecoutez, repondit Felton a voix basse, je viens d'eloigner la
sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu'on sache que je suis
venu, pour vous parler sans qu'on puisse entendre ce que je vous
dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable."

Milady prit son sourire de victime resignee, et secoua la tete.

"Ou vous etes un demon, continua Felton, ou le baron, mon
bienfaiteur, mon pere, est un monstre. Je vous connais depuis
quatre jours, je l'aime depuis dix ans, lui; je puis donc hesiter
entre vous deux: ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j'ai
besoin d'etre convaincu. Cette nuit, apres minuit, je viendrai
vous voir, vous me convaincrez.

-- Non, Felton, non, mon frere, dit-elle, le sacrifice est trop
grand, et je sens qu'il vous coute. Non, je suis perdue, ne vous
perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus eloquente que ma vie,
et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les
paroles de la prisonniere.

-- Taisez-vous, madame, s'ecria Felton, et ne me parlez pas ainsi;
je suis venu pour que vous me promettiez sur l'honneur, pour que
vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacre, que vous
n'attenterez pas a votre vie.

-- Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi
n'a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait
tenir.

-- Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu'au moment ou
vous m'aurez revu. Si, lorsque vous m'aurez revu, vous persistez
encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-meme je vous
donnerai l'arme que vous m'avez demandee.

-- Eh bien, dit Milady, pour vous j'attendrai.

-- Jurez-le.

-- Je le jure par notre Dieu. Etes-vous content?

-- Bien, dit Felton, a cette nuit!"

Et il s'elanca hors de l'appartement, referma la porte, et
attendit en dehors, la demi-pique du soldat a la main, comme s'il
eut monte la garde a sa place.

Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.

Alors, a travers le guichet dont elle s'etait rapprochee, Milady
vit le jeune homme se signer avec une ferveur delirante et s'en
aller par le corridor avec un transport de joie.

Quant a elle, elle revint a sa place, un sourire de sauvage mepris
sur les levres, et elle repeta en blasphemant ce nom terrible de
Dieu, par lequel elle avait jure sans jamais avoir appris a le
connaitre.

"Mon Dieu! dit-elle, fanatique insense! mon Dieu! c'est moi, moi
et celui qui m'aidera a me venger."


CHAPITRE LVI
CINQUIEME JOURNEE DE CAPTIVITE

Cependant Milady en etait arrivee a un demi-triomphe, et le succes
obtenu doublait ses forces.

Il n'etait pas difficile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait
jusque-la, des hommes prompts a se laisser seduire, et que
l'education galante de la cour entrainait vite dans le piege;
Milady etait assez belle pour ne pas trouver de resistance de la
part de la chair, et elle etait assez adroite pour l'emporter sur
tous les obstacles de l'esprit.

Mais, cette fois, elle avait a lutter contre une nature sauvage,
concentree, insensible a force d'austerite; la religion et la
penitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux
seductions ordinaires. Il roulait dans cette tete exaltee des
plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu'il
n'y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de
matiere, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la
corruption. Milady avait donc fait breche, avec sa fausse vertu,
dans l'opinion d'un homme prevenu horriblement contre elle, et par
sa beaute, dans le coeur et les sens d'un homme chaste et pur.
Enfin, elle s'etait donne la mesure de ses moyens, inconnus
d'elle-meme jusqu'alors, par cette experience faite sur le sujet
le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre a
son etude.

Bien des fois neanmoins pendant la soiree elle avait desespere du
sort et d'elle-meme; elle n'invoquait pas Dieu, nous le savons,
mais elle avait foi dans le genie du mal, cette immense
souverainete qui regne dans tous les details de la vie humaine, et
a laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit
pour reconstruire un monde perdu.

Milady, bien preparee a recevoir Felton, put dresser ses batteries
pour le lendemain. Elle savait qu'il ne lui restait plus que deux
jours, qu'une fois l'ordre signe par Buckingham (et Buckingham le
signerait d'autant plus facilement, que cet ordre portait un faux
nom, et qu'il ne pourrait reconnaitre la femme dont il etait
question), une fois cet ordre signe, disons-nous, le baron la
faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les
femmes condamnees a la deportation usent d'armes bien moins
puissantes dans leurs seductions que les pretendues femmes
vertueuses dont le soleil du monde eclaire la beaute, dont la voix
de la mode vante l'esprit et qu'un reflet d'aristocratie dore de
ses lueurs enchantees. Etre une femme condamnee a une peine
miserable et infamante n'est pas un empechement a etre belle, mais
c'est un obstacle a jamais redevenir puissante. Comme tous les
gens d'un merite reel, Milady connaissait le milieu qui convenait
a sa nature, a ses moyens. La pauvrete lui repugnait, l'abjection
la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n'etait reine
que parmi les reines; il fallait a sa domination le plaisir de
l'orgueil satisfait. Commander aux etres inferieurs etait plutot
une humiliation qu'un plaisir pour elle.

Certes, elle fut revenue de son exil, elle n'en doutait pas un
seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer?
Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les
jours qu'on n'occupe point a monter sont des jours nefastes; qu'on
trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu'on emploie a
descendre! Perdre un an, deux ans, trois ans, c'est-a-dire une
eternite; revenir quand d'Artagnan, heureux et triomphant, aurait,
lui et ses amis, recu de la reine la recompense qui leur etait
bien acquise pour les services qu'ils lui avaient rendus,
c'etaient la de ces idees devorantes qu'une femme comme Milady ne
pouvait supporter. Au reste, l'orage qui grondait en elle doublait
sa force, et elle eut fait eclater les murs de sa prison, si son
corps eut pu prendre un seul instant les proportions de son
esprit.

Puis ce qui l'aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c'etait
le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son
silence le cardinal defiant, inquiet, soupconneux, le cardinal,
non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul
protecteur dans le present, mais encore le principal instrument de
sa fortune et de sa vengeance a venir? Elle le connaissait, elle
savait qu'a son retour, apres un voyage inutile, elle aurait beau
arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances
subies, le cardinal repondrait avec ce calme railleur du sceptique
puissant a la fois par la force et par le genie: "Il ne fallait
pas vous laisser prendre!"

Alors Milady reunissait toute son energie, murmurant au fond de sa
pensee le nom de Felton, la seule lueur de jour qui penetrat
jusqu'a elle au fond de l'enfer ou elle etait tombee; et comme un
serpent qui roule et deroule ses anneaux pour se rendre compte a
lui-meme de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les
mille replis de son inventive imagination.

Cependant le temps s'ecoulait, les heures les unes apres les
autres semblaient reveiller la cloche en passant, et chaque coup
du battant d'airain retentissait sur le coeur de la prisonniere. A
neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutumee, regarda la
fenetre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la
cheminee et les portes, sans que, pendant cette longue et
minutieuse visite, ni lui ni Milady prononcassent une seule
parole.

Sans doute que tous deux comprenaient que la situation etait
devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en
colere sans effet.

"Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous
sauverez pas encore cette nuit!"

A dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut
son pas. Elle le devinait maintenant comme une maitresse devine
celui de l'amant de son coeur, et cependant Milady detestait et
meprisait a la fois ce faible fanatique.

Ce n'etait point l'heure convenue, Felton n'entra point.

Deux heures apres et comme minuit sonnait, la sentinelle fut
relevee.

Cette fois c'etait l'heure: aussi, a partir de ce moment, Milady
attendit-elle avec impatience.

La nouvelle sentinelle commenca a se promener dans le corridor.

Au bout de dix minutes Felton vint.

Milady preta l'oreille.

"Ecoutez, dit le jeune homme a la sentinelle, sous aucun pretexte
ne t'eloigne de cette porte, car tu sais que la nuit derniere un
soldat a ete puni par Milord pour avoir quitte son poste un
instant, et cependant c'est moi qui, pendant sa courte absence,
avais veille a sa place.

-- Oui, je le sais, dit le soldat.

-- Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-
t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de
cette femme, qui a, j'en ai peur, de sinistres projets sur elle-
meme et que j'ai recu l'ordre de surveiller."

"Bon, murmura Milady, voila l'austere puritain qui ment!"

Quant au soldat, il se contenta de sourire.

"Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n'etes pas malheureux d'etre
charge de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorise
a regarder jusque dans son lit."

Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut reprimande le
soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa
conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osat parler.

"Si j'appelle, dit-il, viens; de meme que si l'on vient, appelle-
moi.

-- Oui, mon lieutenant", dit le soldat.

Felton entra chez Milady. Milady se leva.

"Vous voila? dit-elle.

-- Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.

-- Vous m'avez promis autre chose encore.

-- Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgre son empire
sur lui-meme, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur
son front.

-- Vous avez promis de m'apporter un couteau, et de me le laisser
apres notre entretien.

-- Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n'y a pas de
situation, si terrible qu'elle soit, qui autorise une creature de
Dieu a se donner la mort. J'ai reflechi que jamais je ne devais me
rendre coupable d'un pareil peche.

-- Ah! vous avez reflechi! dit la prisonniere en s'asseyant sur
son fauteuil avec un sourire de dedain; et moi aussi j'ai
reflechi.

-- A quoi?

-- Que je n'avais rien a dire a un homme qui ne tenait pas sa
parole.

-- O mon Dieu! murmura Felton.

-- Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.

-- Voila le couteau! dit Felton tirant de sa poche l'arme que,
selon sa promesse, il avait apportee, mais qu'il hesitait a
remettre a sa prisonniere.

-- Voyons-le, dit Milady.

-- Pour quoi faire?

-- Sur l'honneur, je vous le rends a l'instant meme; vous le
poserez sur cette table; et vous resterez entre lui et moi.

Felton tendit l'arme a Milady, qui en examina attentivement la
trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.

"Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci
est en bel et bon acier; vous etes un fidele ami, Felton."

Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme il venait
d'etre convenu avec sa prisonniere.

Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.

"Maintenant, dit-elle, ecoutez-moi."

La recommandation etait inutile: le jeune officier se tenait
debout devant elle, attendant ses paroles pour les devorer.

"Felton, dit Milady avec une solennite pleine de melancolie,
Felton, si votre soeur, la fille de votre pere, vous disait:
"Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un
piege, j'ai resiste; on a multiplie autour de moi les embuches,
les violences, j'ai resiste; on a blaspheme la religion que je
sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais a mon secours ce
Dieu et cette religion, j'ai resiste; alors on m'a prodigue les
outrages, et comme on ne pouvait perdre mon ame, on a voulu a tout
jamais fletrir mon corps; enfin..."

Milady s'arreta, et un sourire amer passa sur ses levres.

"Enfin, dit Felton, enfin qu'a-t-on fait?

-- Enfin, un soir, on resolut de paralyser cette resistance qu'on
ne pouvait vaincre: un soir, on mela a mon eau un narcotique
puissant; a peine eus-je acheve mon repas, que je me sentis tomber
peu a peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans
defiance, une crainte vague me saisit et j'essayai de lutter
contre le sommeil; je me levai, je voulus courir a la fenetre,
appeler au secours, mais mes jambes refuserent de me porter; il me
semblait que le plafond s'abaissait sur ma tete et m'ecrasait de
son poids; je tendis les bras, j'essayai de parler, je ne pus que
pousser des sons inarticules; un engourdissement irresistible
s'emparait de moi, je me retins a un fauteuil, sentant que
j'allais tomber, mais bientot cet appui fut insuffisant pour mes
bras debiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus
crier, ma langue etait glacee; Dieu ne me vit ni ne m'entendit
sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie a un sommeil
qui ressemblait a la mort.

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