Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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Felton etait en effet derriere la porte et n'avait pas perdu un
mot de toute cette scene.
Milady avait devine juste.
"Oui, va! va! dit-elle a son frere, les suites approchent, au
contraire, mais tu ne les verras, imbecile, que lorsqu'il ne sera
plus temps de les eviter."
Le silence se retablit, deux heures s'ecoulerent; on apporta le
souper, et l'on trouva Milady occupee a faire tout haut ses
prieres, prieres qu'elle avait apprises d'un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austeres. Elle semblait en
extase et ne parut pas meme faire attention a ce qui se passait
autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la derangeat point, et
lorsque tout fut en etat il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu'elle pouvait etre epiee, elle continua donc ses
prieres jusqu'a la fin, et il lui sembla que le soldat qui etait
de sentinelle a sa porte ne marchait plus du meme pas et
paraissait ecouter.
Pour le moment, elle n'en voulait pas davantage, elle se releva,
se mit a table, mangea peu et ne but que de l'eau.
Une heure apres on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
cette fois Felton n'accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l'eut
denoncee.
Elle laissa encore s'ecouler une demi-heure, et comme en ce moment
tout faisait silence dans le vieux chateau, comme on n'entendait
que l'eternel murmure de la houle, cette respiration immense de
l'ocean, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commenca
le premier couplet de ce psaume alors en entiere faveur pres des
puritains:
_Seigneur, si tu nous abandonnes,_
_C'est pour voir si nous sommes forts;_
_Mais ensuite c'est toi qui donnes_
_De ta celeste main la palme a nos efforts._
Ces vers n'etaient pas excellents, il s'en fallait meme de
beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient
pas de poesie.
Tout en chantant, Milady ecoutait: le soldat de garde a sa porte
s'etait arrete comme s'il eut ete change en pierre. Milady put
donc juger de l'effet qu'elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
inexprimables; il lui sembla que les sons se repandaient au loin
sous les voutes et allaient comme un charme magique adoucir le
coeur de ses geoliers. Cependant il parait que le soldat en
sentinelle, zele catholique sans doute, secoua le charme, car a
travers la porte:
"Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme
un _De profondis_, et si, outre l'agrement d'etre en garnison ici,
il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera a n'y point
tenir.
-- Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour
celle de Felton; de quoi vous melez-vous, drole? Vous a-t-on
ordonne d'empecher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de
la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la;
si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien a la consigne."
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d'un eclair,
et, sans paraitre avoir entendu le dialogue dont elle n'avait pas
perdu un mot, elle reprit en donnant a sa voix tout le charme,
toute l'etendue et toute la seduction que le demon y avait mis:
_Pour tant de pleurs et de misere,_
_Pour mon exil et pour mes fers,_
_J'ai ma jeunesse, ma priere,_
_Et Dieu, qui comptera les maux que j'ai soufferts._
Cette voix, d'une etendue inouie et d'une passion sublime, donnait
a la poesie rude et inculte de ces psaumes une magie et une
expression que les puritains les plus exaltes trouvaient rarement
dans les chants de leurs freres et qu'ils etaient forces d'orner
de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre
chanter l'ange qui consolait les trois Hebreux dans la fournaise.
_Milady continua:_
_Mais le jour de la delivrance_
_Viendra pour nous, Dieu juste et fort;_
_Et s'il trompe notre esperance,_
_Il nous reste toujours le martyre et la mort._
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s'efforca de
mettre toute son ame, acheva de porter le desordre dans le coeur
du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le
vit apparaitre pale comme toujours, mais les yeux ardents et
presque egares.
"Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
-- Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j'oubliais que mes
chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans
doute offense dans vos croyances; mais c'etait sans le vouloir, je
vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-etre grande,
mais qui certainement est involontaire."
Milady etait si belle dans ce moment, l'extase religieuse dans
laquelle elle semblait plongee donnait une telle expression a sa
physionomie, que Felton, ebloui, crut voir l'ange que tout a
l'heure il croyait seulement entendre.
"Oui, oui, repondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens
qui habitent ce chateau."
Et le pauvre insense ne s'apercevait pas lui-meme de l'incoherence
de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au
plus profond de son coeur.
"Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la
douceur qu'elle put donner a sa voix, avec toute la resignation
qu'elle put imprimer a son maintien.
-- Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la
nuit surtout."
Et a ces mots, Felton, sentant qu'il ne pourrait pas conserver
longtemps sa severite a l'egard de la prisonniere, s'elanca hors
de son appartement.
"Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l'ame; cependant on finit par s'y accoutumer: sa voix
est si belle!"
CHAPITRE LIV
TROISIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
Felton etait venu; mais il y avait encore un pas a faire: il
fallait le retenir, ou plutot il fallait qu'il restat tout seul;
et Milady ne voyait encore qu'obscurement le moyen qui devait la
conduire a ce resultat.
Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui
parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande seduction
etait dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme
des tons, depuis la parole humaine jusqu'au langage celeste.
Et cependant, malgre toute cette seduction, Milady pouvait
echouer, car Felton etait prevenu, et cela contre le moindre
hasard. Des lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses
paroles, jusqu'au plus simple regard de ses yeux, jusqu'a son
geste, jusqu'a sa respiration, qu'on pouvait interpreter comme un
soupir. Enfin, elle etudia tout comme fait un habile comedien a
qui l'on vient de donner un role nouveau dans un emploi qu'il n'a
pas l'habitude de tenir.
Vis-a-vis de Lord de Winter sa conduite etait plus facile; aussi
avait-elle ete arretee des la veille. Rester muette et digne en sa
presence, de temps en temps l'irriter par un dedain affecte, par
un mot meprisant, le pousser a des menaces et a des violences qui
faisaient un contraste avec sa resignation a elle, tel etait son
projet. Felton verrait: peut-etre ne dirait-il rien; mais il
verrait.
Le matin, Felton vint comme d'habitude; mais Milady le laissa
presider a tous les apprets du dejeuner sans lui adresser la
parole. Aussi, au moment ou il allait se retirer, eut-elle une
lueur d'espoir; car elle crut que c'etait lui qui allait parler;
mais ses levres remuerent sans qu'aucun son sortit de sa bouche,
et, faisant un effort sur lui-meme, il renferma dans son coeur les
paroles qui allaient s'echapper de ses levres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journee d'hiver, et un rayon de ce pale
soleil d'Angleterre qui eclaire, mais qui n'echauffe pas, passait
a travers les barreaux de la prison.
Milady regardait par la fenetre, et fit semblant de ne pas
entendre la porte qui s'ouvrait.
"Ah! ah! dit Lord de Winter, apres avoir fait de la comedie, apres
avoir fait de la tragedie, voila que nous faisons de la
melancolie."
La prisonniere ne repondit pas.
"Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez
bien etre en liberte sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon
navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l'emeraude;
vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l'ocean, me dresser
une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les
combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous
sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le
voudrez, car dans quatre jours l'Angleterre sera debarrassee de
vous."
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
"Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angelique suavite de geste
et d'intonation, pardonnez a cet homme, comme je lui pardonne moi-
meme.
-- Oui, prie, maudite, s'ecria le baron, ta priere est d'autant
plus genereuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d'un homme qui
ne pardonnera pas."
Et il sortit.
Au moment ou il sortait, un regard percant glissa par la porte
entrebaillee, et elle apercut Felton qui se rangeait rapidement
pour n'etre pas vu d'elle.
Alors elle se jeta a genoux et se mit a prier.
"Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause
je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir."
La porte s'ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
n'avoir pas entendu, et d'une voix pleine de larmes, elle
continua:
"Dieu vengeur! Dieu de bonte! laisserez-vous s'accomplir les
affreux projets de cet homme!"
Alors, seulement, elle feignit d'entendre le bruit des pas de
Felton et, se relevant rapide comme la pensee, elle rougit comme
si elle eut ete honteuse d'avoir ete surprise a genoux.
"Je n'aime point a deranger ceux qui prient, madame, dit gravement
Felton; ne vous derangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
-- Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d'une
voix suffoquee par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je
ne priais pas.
-- Pensez-vous donc, madame, repondit Felton de sa meme voix
grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit
d'empecher une creature de se prosterner devant son Createur? A
Dieu ne plaise! D'ailleurs le repentir sied bien aux coupables;
quelque crime qu'il ait commis, un coupable m'est sacre aux pieds
de Dieu.
-- Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eut desarme
l'ange du jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le
suis! Dites que je suis condamnee, monsieur, a la bonne heure;
mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l'on
condamne quelquefois les innocents.
-- Fussiez-vous condamnee, fussiez-vous martyre, repondit Felton,
raison de plus pour prier, et moi-meme je vous aiderai de mes
prieres.
-- Oh! vous etes un juste, vous, s'ecria Milady en se precipitant
a ses pieds; tenez, je n'y puis tenir plus longtemps, car je
crains de manquer de force au moment ou il me faudra soutenir la
lutte et confesser ma foi, ecoutez donc la supplication d'une
femme au desespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n'est pas
question de cela, je ne vous demande qu'une grace, et, si vous me
l'accordez, je vous benirai dans ce monde et dans l'autre.
-- Parlez au maitre, madame, dit Felton; je ne suis heureusement
charge, moi, ni de pardonner ni de punir, et c'est a plus haut que
moi que Dieu a remis cette responsabilite.
-- A vous, non, a vous seul. Ecoutez-moi, plutot que de contribuer
a ma perte, plutot que de contribuer a mon ignominie.
-- Si vous avez merite cette honte, madame, si vous avez encouru
cette ignominie, il faut la subir en l'offrant a Dieu.
-- Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
d'ignominie, vous croyez que je parle d'un chatiment quelconque,
de la prison ou de la mort! Plut au Ciel! que m'importent, a moi,
la mort ou la prison!
-- C'est moi qui ne vous comprends plus, madame.
-- Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur,
repondit la prisonniere avec un sourire de doute.
-- Non, madame, sur l'honneur d'un soldat, sur la foi d'un
chretien!
-- Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
-- Je les ignore.
-- Impossible, vous son confident!
-- Je ne mens jamais, madame.
-- Oh! il se cache trop peu cependant pour qu'on ne les devine
pas.
-- Je ne cherche a rien deviner, madame; j'attends qu'on me
confie, et a part ce qu'il m'a dit devant vous, Lord de Winter ne
m'a rien confie.
-- Mais, s'ecria Milady avec un incroyable accent de verite, vous
n'etes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu'il me
destine a une honte que tous les chatiments de la terre ne
sauraient egaler en horreur?
-- Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de
Winter n'est pas capable d'un tel crime."
"Bon, dit Milady en elle-meme, sans savoir ce que c'est, il
appelle cela un crime!"
Puis tout haut:
"L'ami de l'infame est capable de tout.
-- Qui appelez-vous l'infame? demanda Felton.
-- Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes a qui un semblable nom
puisse convenir?
-- Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les
regards s'enflammerent.
-- Que les paiens, les gentils et les infideles appellent duc de
Buckingham, reprit Milady; je n'aurais pas cru qu'il y aurait eu
un Anglais dans toute l'Angleterre qui eut eu besoin d'une si
longue explication pour reconnaitre celui dont je voulais parler!
-- La main du Seigneur est etendue sur lui, dit Felton, il
n'echappera pas au chatiment qu'il merite."
Felton ne faisait qu'exprimer a l'egard du duc le sentiment
d'execration que tous les Anglais avaient voue a celui que les
catholiques eux-memes appelaient l'exacteur, le concussionnaire,
le debauche, et que les puritains appelaient tout simplement
Satan.
"Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Milady, quand je vous supplie
d'envoyer a cet homme le chatiment qui lui est du, vous savez que
ce n'est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la
delivrance de tout un peuple que j'implore.
-- Le connaissez-vous donc?" demanda Felton.
"Enfin, il m'interroge", se dit en elle-meme Milady au comble de
la joie d'en etre arrivee si vite a un si grand resultat.
"Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
eternel."
Et Milady se tordit les bras comme arrivee au paroxysme de la
douleur. Felton sentit sans doute en lui-meme que sa force
l'abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la
prisonniere, qui ne le perdait pas de vue, bondit a sa poursuite
et l'arreta.
"Monsieur! s'ecria-t-elle, soyez bon, soyez clement, ecoutez ma
priere: ce couteau que la fatale prudence du baron m'a enleve,
parce qu'il sait l'usage que j'en veux faire; oh! ecoutez-moi
jusqu'au bout! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par
grace, par pitie! J'embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la
porte, ce n'est pas a vous que j'en veux: Dieu! vous en vouloir, a
vous, le seul etre juste, bon et compatissant que j'aie rencontre!
a vous, mon sauveur peut-etre! une minute, ce couteau, une minute,
une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte; rien
qu'une minute, monsieur Felton, et vous m'aurez sauve l'honneur!
-- Vous tuer! s'ecria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses
mains des mains de la prisonniere; vous tuer!
-- J'ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
laissant tomber affaissee sur le parquet, j'ai dit mon secret! il
sait tout! mon Dieu, je suis perdue!"
Felton demeurait debout, immobile et indecis.
"Il doute encore, pensa Milady, je n'ai pas ete assez vraie."
On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de
Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s'avanca vers la
porte.
Milady s'elanca.
"Oh! pas un mot, dit-elle d'une voix concentree, pas un mot de
tout ce que je vous ai dit a cet homme, ou je suis perdue, et
c'est vous, vous..."
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu'on
n'entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa
belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement
Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s'arreter, et l'on
entendit le bruit des pas qui s'eloignaient.
Felton, pale comme la mort, resta quelques instants l'oreille
tendue et ecoutant, puis quand le bruit se fut eteint tout a fait,
il respira comme un homme qui sort d'un songe, et s'elanca hors de
l'appartement.
"Ah! dit Milady en ecoutant a son tour le bruit des pas de Felton,
qui s'eloignaient dans la direction opposee a ceux de Lord de
Winter, enfin tu es donc a moi!"
Puis son front se rembrunit.
"S'il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui
sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau
entre les mains, et il verra bien que tout ce grand desespoir
n'etait qu'un jeu."
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle
n'avait ete si belle.
"Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas."
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
-- Monsieur, lui dit Milady, votre presence est-elle un accessoire
oblige de ma captivite, et ne pourriez-vous pas m'epargner ce
surcroit de tortures que me causent vos visites?
-- Comment donc, chere soeur! dit de Winter, ne m'avez-vous pas
sentimentalement annonce, de cette jolie bouche si cruelle pour
moi aujourd'hui, que vous veniez en Angleterre a cette seule fin
de me voir tout a votre aise, jouissance dont, me disiez-vous,
vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout
risque pour cela, mal de mer, tempete, captivite! eh bien, me
voila, soyez satisfaite; d'ailleurs, cette fois ma visite a un
motif."
Milady frissonna, elle crut que Felton avait parle; jamais de sa
vie, peut-etre, cette femme, qui avait eprouve tant d'emotions
puissantes et opposees, n'avait senti battre son coeur si
violemment.
Elle etait assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira a son
cote et s'assit aupres d'elle, puis prenant dans sa poche un
papier qu'il deploya lentement:
"Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espece de
passeport que j'ai redige moi-meme et qui vous servira desormais
de numero d'ordre dans la vie que je consens a vous laisser."
Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:
"Ordre de conduire a..." Le nom est en blanc, interrompit de
Winter: si vous avez quelque preference, vous me l'indiquerez; et
pour peu que ce soit a un millier de lieues de Londres, il sera
fait droit a votre requete. Je reprends donc: "Ordre de conduire
a... la nommee Charlotte Backson, fletrie par la justice du
royaume de France, mais liberee apres chatiment; elle demeurera
dans cette residence, sans jamais s'en ecarter de plus de trois
lieues. En cas de tentative d'evasion, la peine de mort lui sera
appliquee. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement
et sa nourriture."
"Cet ordre ne me concerne pas, repondit froidement Milady,
puisqu'un autre nom que le mien y est porte.
-- Un nom! Est-ce que vous en avez un?
-- J'ai celui de votre frere.
-- Vous vous trompez, mon frere n'est que votre second mari, et le
premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du
nom de Charlotte Backson. Non?... vous ne voulez pas?... vous
gardez le silence? C'est bien! vous serez ecrouee sous le nom de
Charlotte Backson."
Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n'etait plus
par affectation, mais par terreur: elle crut l'ordre pret a etre
execute: elle pensa que Lord de Winter avait avance son depart;
elle crut qu'elle etait condamnee a partir le soir meme. Tout dans
son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout a coup
elle s'apercut que l'ordre n'etait revetu d'aucune signature.
La joie qu'elle ressentit de cette decouverte fut si grande,
qu'elle ne put la cacher.
"Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s'apercut de ce qui se passait
en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout
n'est pas perdu, puisque cet acte n'est pas signe; on me le montre
pour m'effrayer, voila tout. Vous vous trompez: demain cet ordre
sera envoye a Lord Buckingham; apres-demain il reviendra signe de
sa main et revetu de son sceau, et vingt-quatre heures apres,
c'est moi qui vous en reponds, il recevra son commencement
d'execution. Adieu, madame, voila tout ce que j'avais a vous dire.
-- Et moi je vous repondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir,
que cet exil sous un nom suppose sont une infamie.
-- Aimez-vous mieux etre pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous
le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l'abus que l'on
fait du mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou
plutot le nom de mon frere se trouve mele dans tout cela, je
risquerai le scandale d'un proces public pour etre sur que du coup
je serai debarrasse de vous."
Milady ne repondit pas, mais devint pale comme un cadavre.
"Oh! je vois que vous aimez mieux la peregrination. A merveille,
madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages
forment la jeunesse. Ma foi! vous n'avez pas tort, apres tout, et
la vie est bonne. C'est pour cela que je ne me soucie pas que vous
me l'otiez. Reste donc a regler l'affaire des cinq shillings; je
me montre un peu parcimonieux, n'est-ce pas? cela tient a ce que
je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D'ailleurs
il vous restera toujours vos charmes pour les seduire. Usez-en si
votre echec avec Felton ne vous a pas degoutee des tentatives de
ce genre."
"Felton n'a point parle, se dit Milady a elle-meme, rien n'est
perdu alors."
"Et maintenant, madame, a vous revoir. Demain je viendrai vous
annoncer le depart de mon messager."
Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
jours lui suffiraient pour achever de seduire Felton.
Une idee terrible lui vint alors, c'est que Lord de Winter
enverrait peut-etre Felton lui-meme pour faire signer l'ordre a
Buckingham; de cette facon Felton lui echappait, et pour que la
prisonniere reussit il fallait la magie d'une seduction continue.
Cependant, comme nous l'avons dit, une chose la rassurait: Felton
n'avait pas parle.
Elle ne voulut point paraitre emue par les menaces de Lord de
Winter, elle se mit a table et mangea.
Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit a genoux, et
repeta tout haut ses prieres. Comme la veille, le soldat cessa de
marcher et s'arreta pour l'ecouter.
Bientot elle entendit des pas plus legers que ceux de la
sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s'arretaient
devant sa porte.
"C'est lui", dit-elle.
Et elle commenca le meme chant religieux qui la veille avait si
violemment exalte Felton.
Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eut vibre plus
harmonieuse et plus dechirante que jamais, la porte resta close.
Il parut bien a Milady, dans un des regards furtifs qu'elle
lancait sur le petit guichet, apercevoir a travers le grillage
serre les yeux ardents du jeune homme mais, que ce fut une realite
ou une vision, cette fois il eut sur lui-meme la puissance de ne
pas entrer.
Seulement, quelques instants apres qu'elle eut fini son chant
religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les memes
pas qu'elle avait entendus s'approcher s'eloignerent lentement et
comme a regret.
CHAPITRE LV
QUATRIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva
debout, montee sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde
tissee a l'aide de quelques mouchoirs de batiste dechires en
lanieres tressees les unes avec les autres et attachees bout a
bout; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta
legerement a bas de son fauteuil, et essaya de cacher derriere
elle cette corde improvisee, qu'elle tenait a la main.
Le jeune homme etait plus pale encore que d'habitude, et ses yeux
rougis par l'insomnie indiquaient qu'il avait passe une nuit
fievreuse.
Cependant son front etait arme d'une serenite plus austere que
jamais.
Il s'avanca lentement vers Milady, qui s'etait assise, et prenant
un bout de la tresse meurtriere que par megarde ou a dessein peut-
etre elle avait laissee passer:
"Qu'est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.
-- Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression
douloureuse qu'elle savait si bien donner a son sourire, l'ennui
est l'ennemi mortel des prisonniers, je m'ennuyais et je me suis
amusee a tresser cette corde."
Felton porta les yeux vers le point du mur de l'appartement devant
lequel il avait trouve Milady debout sur le fauteuil ou elle etait
assise maintenant, et au-dessus de sa tete il apercut un crampon
dore, scelle dans le mur, et qui servait a accrocher soit des
hardes, soit des armes.
Il tressaillit, et la prisonniere vit ce tressaillement; car,
quoiqu'elle eut les yeux baisses, rien ne lui echappait.
"Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.
-- Que vous importe? repondit Milady.
-- Mais, reprit Felton, je desire le savoir.
-- Ne m'interrogez pas, dit la prisonniere, vous savez bien qu'a
nous autres, veritables chretiens, il nous est defendu de mentir.
-- Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez,
ou plutot ce que vous alliez faire, vous alliez achever l'oeuvre
fatale que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si
notre Dieu defend le mensonge, il defend bien plus severement
encore le suicide.
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