Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires
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-- Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d'excellent vin de
Bordeaux, qui, sans avoir a cette epoque la reputation qu'il a
aujourd'hui, ne la meritait pas moins; pauvres sots! comme si la
religion catholique n'etait pas la plus avantageuse et la plus
agreable des religions! C'est egal, reprit-il apres avoir fait
claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais
que diable faites-vous donc, Aramis? continua Athos; vous serrez
cette lettre dans votre poche?
-- Oui, dit d'Artagnan, Athos a raison, il faut la bruler; encore,
qui sait si M. le cardinal n'a pas un secret pour interroger les
cendres?
-- Il doit en avoir un, dit Athos.
-- Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.
-- Venez ici, Grimaud", dit Athos.
Grimaud se leva et obeit.
"Pour vous punir d'avoir parle sans permission, mon ami, vous
allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous recompenser du
service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de
vin; voici la lettre d'abord, machez avec energie."
Grimaud sourit, et, les yeux fixes sur le verre qu'Athos venait de
remplir bord a bord, il broya le papier et l'avala.
"Bravo, maitre Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci;
bien, je vous dispense de dire merci."
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais
ses yeux leves au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura
cette douce occupation, un langage qui, pour etre muet, n'en etait
pas moins expressif.
"Et maintenant, dit Athos, a moins que M. le cardinal n'ait
l'ingenieuse idee de faire ouvrir le ventre a Grimaud, je crois
que nous pouvons etre a peu pres tranquilles."
Pendant ce temps, Son Eminence continuait sa promenade
melancolique en murmurant entre ses moustaches:
"Decidement, il faut que ces quatre hommes soient a moi."
CHAPITRE LII
PREMIERE JOURNEE DE CAPTIVITE
Revenons a Milady, qu'un regard jete sur les cotes de France nous
a fait perdre de vue un instant.
Nous la retrouverons dans la position desesperee ou nous l'avons
laissee, se creusant un abime de sombres reflexions, sombre enfer
a la porte duquel elle a presque laisse l'esperance: car pour la
premiere fois elle doute, pour la premiere fois elle craint.
Dans deux occasions sa fortune lui a manque, dans deux occasions
elle s'est vue decouverte et trahie, et dans ces deux occasions,
c'est contre le genie fatal envoye sans doute par le Seigneur pour
la combattre qu'elle a echoue: d'Artagnan l'a vaincue, elle, cette
invincible puissance du mal.
Il l'a abusee dans son amour, humiliee dans son orgueil, trompee
dans son ambition, et maintenant voila qu'il la perd dans sa
fortune, qu'il l'atteint dans sa liberte, qu'il la menace meme
dans sa vie. Bien plus, il a leve un coin de son masque, cette
egide dont elle se couvre et qui la rend si forte.
D'Artagnan a detourne de Buckingham, qu'elle hait, comme elle hait
tout ce qu'elle a aime, la tempete dont le menacait Richelieu dans
la personne de la reine. D'Artagnan s'est fait passer pour
de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de
tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractere.
D'Artagnan connait ce terrible secret qu'elle a jure que nul ne
connaitrait sans mourir. Enfin, au moment ou elle vient d'obtenir
un blanc-seing a l'aide duquel elle va se venger de son ennemi, le
blanc-seing lui est arrache des mains, et c'est d'Artagnan qui la
tient prisonniere et qui va l'envoyer dans quelque immonde Botany-
Bay, dans quelque Tyburn infame de l'ocean Indien.
Car tout cela lui vient de d'Artagnan sans doute; de qui
viendraient tant de hontes amassees sur sa tete, sinon de lui? Lui
seul a pu transmettre a Lord de Winter tous ces affreux secrets,
qu'il a decouverts les uns apres les autres par une sorte de
fatalite. Il connait son beau-frere, il lui aura ecrit.
Que de haine elle distille! La, immobile, et les yeux ardents et
fixes dans son appartement desert, comme les eclats de ses
rugissements sourds, qui parfois s'echappent avec sa respiration
du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui
monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un desespoir
eternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bati ce
chateau sombre et orgueilleux! Comme, a la lueur des eclairs que
sa colere orageuse fait briller dans son esprit, elle concoit
contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre
d'Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les
lointains de l'avenir!
Oui, mais pour se venger il faut etre libre, et pour etre libre,
quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des
barreaux, trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener a
bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent
echouer les irritations febriles d'une femme. D'ailleurs, pour
faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des annees, et
elle... elle a dix ou douze jours, a ce que lui a dit Lord de
Winter, son fraternel et terrible geolier.
Et cependant, si elle etait un homme, elle tenterait tout cela, et
peut-etre reussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s'est-il ainsi
trompe, en mettant cette ame virile dans ce corps frele et
delicat!
Aussi les premiers moments de la captivite ont ete terribles:
quelques convulsions de rage qu'elle n'a pu vaincre ont paye sa
dette de faiblesse feminine a la nature. Mais peu a peu elle a
surmonte les eclats de sa folle colere, les fremissements nerveux
qui ont agite son corps ont disparu, et maintenant elle s'est
repliee sur elle-meme comme un serpent fatigue qui se repose.
"Allons, allons; j'etais folle de m'emporter ainsi, dit-elle en
plongeant dans la glace, qui reflete dans ses yeux son regard
brulant, par lequel elle semble s'interroger elle-meme. Pas de
violence, la violence est une preuve de faiblesse. D'abord je n'ai
jamais reussi par ce moyen: peut-etre, si j'usais de ma force
contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles
encore que moi, et par consequent de les vaincre; mais c'est
contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu'une femme pour
eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse."
Alors, comme pour se rendre compte a elle-meme des changements
qu'elle pouvait imposer a sa physionomie si expressive et si
mobile, elle lui fit prendre a la fois toutes les expressions,
depuis celle de la colere qui crispait ses traits, jusqu'a celle
du plus doux, du plus affectueux et du plus seduisant sourire.
Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes
les ondulations qu'elle crut pouvoir aider aux charmes de son
visage. Enfin elle murmura, satisfaite d'elle-meme:
"Allons, rien n'est perdu. Je suis toujours belle"
Il etait huit heures du soir a peu pres. Milady apercut un lit;
elle pensa qu'un repos de quelques heures rafraichirait non
seulement sa tete et ses idees, mais encore son teint. Cependant,
avant de se coucher, une idee meilleure lui vint. Elle avait
entendu parler de souper. Deja elle etait depuis une heure dans
cette chambre, on ne pouvait tarder a lui apporter son repas. La
prisonniere ne voulut pas perdre de temps, et elle resolut de
faire, des cette meme soiree, quelque tentative pour sonder le
terrain, en etudiant le caractere des gens auxquels sa garde etait
confiee.
Une lumiere apparut sous la porte; cette lumiere annoncait le
retour de ses geoliers. Milady, qui s'etait levee, se rejeta
vivement sur son fauteuil, la tete renversee en arriere, ses beaux
cheveux denoues et epars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles
froissees, une main sur son coeur et l'autre pendante.
On ouvrit les verrous, la porte grinca sur ses gonds, des pas
retentirent dans la chambre et s'approcherent.
"Posez la cette table", dit une voix que la prisonniere reconnut
pour celle de Felton.
L'ordre fut execute.
"Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle",
continua Felton.
Ce double ordre que donna aux memes individus le jeune lieutenant
prouva a Milady que ses serviteurs etaient les memes hommes que
ses gardiens, c'est-a-dire des soldats.
Les ordres de Felton etaient, au reste, executes avec une
silencieuse rapidite qui donnait une bonne idee de l'etat
florissant dans lequel il maintenait la discipline.
Enfin, Felton, qui n'avait pas encore regarde Milady, se retourna
vers elle.
"Ah! ah! dit-il, elle dort, c'est bien: a son reveil elle
soupera."
Et il fit quelques pas pour sortir.
"Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoique que son chef,
et qui s'etait approche de Milady, cette femme ne dort pas.
-- Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc,
alors?
-- Elle est evanouie; son visage est tres pale, et j'ai beau
ecouter, je n'entends pas sa respiration.
-- Vous avez raison, dit Felton apres avoir regarde Milady de la
place ou il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez
prevenir Lord de Winter que sa prisonniere est evanouie, car je ne
sais que faire, le cas n'ayant pas ete prevu."
Le soldat sortit pour obeir aux ordres de son officier; Felton
s'assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard pres de la
porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste.
Milady possedait ce grand art, tant etudie par les femmes, de voir
a travers ses longs cils sans avoir l'air d'ouvrir les paupieres:
elle apercut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le
regarder pendant dix minutes a peu pres, et pendant ces dix
minutes, l'impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.
Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par
sa presence, une nouvelle force a son geolier: sa premiere epreuve
etait perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses
ressources; en consequence elle leva la tete, ouvrit les yeux et
soupira faiblement.
A ce soupir, Felton se retourna enfin.
"Ah! vous voici reveillee, madame! dit-il, je n'ai donc plus
affaire ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous
appellerez.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai souffert!" murmura Milady avec
cette voix harmonieuse qui, pareille a celle des enchanteresses
antiques, charmait tous ceux qu'elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
gracieuse et plus abandonnee encore que celle qu'elle avait
lorsqu'elle etait couchee.
Felton se leva.
"Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le
matin a neuf heures, dans la journee a une heure, et le soir a
huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer
vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce
point, on se conformera a vos desirs.
-- Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et
triste chambre? demanda Milady.
-- Une femme des environs a ete prevenue, elle sera demain au
chateau, et viendra toutes les fois que vous desirerez sa
presence.
-- Je vous rends grace, monsieur", repondit humblement la
prisonniere.
Felton fit un leger salut et se dirigea vers la porte. Au moment
ou il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le
corridor, suivi du soldat qui etait alle lui porter la nouvelle de
l'evanouissement de Milady. Il tenait a la main un flacon de sels.
"Eh bien! qu'est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d'une
voix railleuse en voyant sa prisonniere debout et Felton pret a
sortir. Cette morte est-elle donc deja ressuscitee? Pardieu,
Felton, mon enfant, tu n'as donc pas vu qu'on te prenait pour un
novice et qu'on te jouait le premier acte d'une comedie dont nous
aurons sans doute le plaisir de suivre tous les developpements?
-- Je l'ai bien pense, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
prisonniere est femme, apres tout, j'ai voulu avoir les egards que
tout homme bien ne doit a une femme, sinon pour elle, du moins
pour lui-meme."
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton
passaient comme une glace par toutes ses veines.
"Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment
etales, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t'ont pas
encore seduit, coeur de pierre?
-- Non, Milord, repondit l'impassible jeune homme, et croyez-moi
bien, il faut plus que des maneges et des coquetteries de femme
pour me corrompre.
-- En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre
chose et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l'imagination
feconde et le second acte de la comedie ne tardera pas a suivre le
premier."
Et a ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton
et l'emmena en riant.
"Oh! je trouverai bien ce qu'il te faut, murmura Milady entre ses
dents; sois tranquille, pauvre moine manque, pauvre soldat
converti qui t'es taille ton uniforme dans un froc."
"A propos, reprit de Winter en s'arretant sur le seuil de la
porte, il ne faut pas, Milady, que cet echec vous ote l'appetit.
Tatez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait
empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier,
et comme il ne doit pas heriter de moi, j'ai en lui pleine et
entiere confiance. Faites comme moi. Adieu, chere soeur! a votre
prochain evanouissement."
C'etait tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se
crisperent sur son fauteuil, ses dents grincerent sourdement, ses
yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derriere
Lord de Winter et Felton; et, lorsqu'elle se vit seule, une
nouvelle crise de desespoir la prit; elle jeta les yeux sur la
table, vit briller un couteau, s'elanca et le saisit; mais son
desappointement fut cruel: la lame en etait ronde et d'argent
flexible.
Un eclat de rire retentit derriere la porte mal fermee, et la
porte se rouvrit.
"Ah! ah! s'ecria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
Felton, vois-tu ce que je t'avais dit: ce couteau, c'etait pour
toi; mon enfant, elle t'aurait tue; vois-tu, c'est un de ses
travers, de se debarrasser ainsi, d'une facon ou de l'autre, des
gens qui la genent. Si je t'eusse ecoute, le couteau eut ete
pointu et d'acier: alors plus de Felton, elle t'aurait egorge et,
apres toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien
tenir son couteau."
En effet, Milady tenait encore l'arme offensive dans sa main
crispee, mais ces derniers mots, cette supreme insulte,
detendirent ses mains, ses forces et jusqu'a sa volonte.
Le couteau tomba par terre.
"Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond
degout qui retentit jusqu'au fond du coeur de Milady, vous avez
raison et c'est moi qui avais tort."
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady preta une oreille plus attentive que la
premiere fois, et elle entendit leurs pas s'eloigner et s'eteindre
dans le fond du corridor.
"Je suis perdue, murmura-t-elle, me voila au pouvoir de gens sur
lesquels je n'aurai pas plus de prise que sur des statues de
bronze ou de granit; ils me savent par coeur et sont cuirasses
contre toutes mes armes.
"Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l'ont
decide."
En effet, comme l'indiquait cette derniere reflexion, ce retour
instinctif a l'esperance, dans cette ame profonde la crainte et
les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se
mit a table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin
d'Espagne, et sentit revenir toute sa resolution.
Avant de se coucher elle avait deja commente, analyse, retourne
sur toutes leurs faces, examine sous tous les points, les paroles,
les pas, les gestes, les signes et jusqu'au silence de ses
geoliers, et de cette etude profonde, habile et savante, il etait
resulte que Felton etait, a tout prendre, le plus vulnerable de
ses deux persecuteurs.
Un mot surtout revenait a l'esprit de la prisonniere:
"Si je t'eusse ecoute", avait dit Lord de Winter a Felton.
Donc Felton avait parle en sa faveur, puisque Lord de Winter
n'avait pas voulu ecouter Felton.
"Faible ou forte, repetait Milady, cet homme a donc une lueur de
pitie dans son ame; de cette lueur je ferai un incendie qui le
devorera.
"Quant a l'autre, il me connait, il me craint et sait ce qu'il a a
attendre de moi si jamais je m'echappe de ses mains, il est donc
inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c'est autre chose;
c'est un jeune homme naif, pur et qui semble vertueux; celui-la,
il y a moyen de le perdre."
Et Milady se coucha et s'endormit le sourire sur les levres;
quelqu'un qui l'eut vue dormant eut dit une jeune fille revant a
la couronne de fleurs qu'elle devait mettre sur son front a la
prochaine fete.
CHAPITRE LIII
DEUXIEME JOURNEE DE CAPTIVITE
Milady revait qu'elle tenait enfin d'Artagnan, qu'elle assistait a
son supplice, et c'etait la vue de son sang odieux, coulant sous
la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les
levres.
Elle dormait comme dort un prisonnier berce par sa premiere
esperance.
Le lendemain, lorsqu'on entra dans sa chambre, elle etait encore
au lit. Felton etait dans le corridor: il amenait la femme dont il
avait parle la veille, et qui venait d'arriver; cette femme entra
et s'approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady etait habituellement pale; son teint pouvait donc tromper
une personne qui la voyait pour la premiere fois.
"J'ai la fievre, dit-elle; je n'ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez-
vous plus humaine qu'on ne l'a ete hier avec moi? Tout ce que je
demande, au reste, c'est la permission de rester couchee.
-- Voulez-vous qu'on appelle un medecin?" dit la femme.
Felton ecoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady reflechissait que plus on l'entourerait de monde, plus elle
aurait de monde a apitoyer, et plus la surveillance de Lord de
Winter redoublerait; d'ailleurs le medecin pourrait declarer que
la maladie etait feinte, et Milady apres avoir perdu la premiere
partie ne voulait pas perdre la seconde.
"Aller chercher un medecin, dit-elle, a quoi bon? ces messieurs
ont declare hier que mon mal etait une comedie, il en serait sans
doute de meme aujourd'hui; car depuis hier soir, on a eu le temps
de prevenir le docteur.
-- Alors, dit Felton impatiente, dites vous-meme, madame, quel
traitement vous voulez suivre.
-- Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voila
tout, que l'on me donne ce que l'on voudra, peu m'importe.
-- Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigue de ces
plaintes eternelles.
-- Oh! non, non! s'ecria Milady, non, monsieur, ne l'appelez pas,
je vous en conjure, je suis bien, je n'ai besoin de rien, ne
l'appelez pas."
Elle mit une vehemence si prodigieuse, une eloquence si
entrainante dans cette exclamation, que Felton, entraine, fit
quelques pas dans la chambre.
"Il est emu", pensa Milady.
"Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez reellement, on
enverra chercher un medecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce
sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre cote, nous
n'aurons rien a nous reprocher."
Milady ne repondit point; mais renversant sa belle tete sur son
oreiller, elle fondit en larmes et eclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilite ordinaire;
puis voyant que la crise menacait de se prolonger, il sortit; la
femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
"Je crois que je commence a voir clair", murmura Milady avec une
joie sauvage, en s'ensevelissant sous les draps pour cacher a tous
ceux qui pourraient l'epier cet elan de satisfaction interieure.
Deux heures s'ecoulerent.
"Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons-
nous et obtenons quelque succes des aujourd'hui; je n'ai que dix
jours, et ce soir il y en aura deux d'ecoules.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait
apporte son dejeuner; or elle avait pense qu'on ne tarderait pas a
venir enlever la table, et qu'en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire
attention si Milady avait ou non touche au repas, fit un signe
pour qu'on emportat hors de la chambre la table, que l'on
apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre a la main.
Milady, couchee dans un fauteuil pres de la cheminee, belle, pale
et resignee, ressemblait a une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s'approcha d'elle et dit:
"Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pense
que la privation des rites et des ceremonies de votre religion
peut vous etre penible: il consent donc a ce que vous lisiez
chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en
contient le rituel."
A l'air dont Felton deposa ce livre sur la petite table pres de
laquelle etait Milady, au ton dont il prononca ces deux mots,
votre messe, au sourire dedaigneux dont il les accompagna, Milady
leva la tete et regarda plus attentivement l'officier.
Alors, a cette coiffure severe, a ce costume d'une simplicite
exageree, a ce front poli comme le marbre, mais dur et
impenetrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu'elle avait rencontres si souvent tant a la cour du roi Jacques
qu'a celle du roi de France, ou, malgre le souvenir de la Saint-
Barthelemy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de
genie seuls en recoivent dans les grandes crises, dans les moments
supremes qui doivent decider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d'oeil jete sur
Felton, lui avaient en effet revele toute l'importance de la
reponse qu'elle allait faire.
Mais avec cette rapidite d'intelligence qui lui etait
particuliere, cette reponse toute formulee se presenta sur ses
levres:
"Moi! dit-elle avec un accent de dedain monte a l'unisson de celui
qu'elle avait remarque dans la voix du jeune officier, moi,
monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait
bien que je ne suis pas de sa religion, et c'est un piege qu'il
veut me tendre!
-- Et de quelle religion etes-vous donc, madame? demanda Felton
avec un etonnement que, malgre son empire sur lui-meme, il ne put
cacher entierement.
-- Je le dirai, s'ecria Milady avec une exaltation feinte, le jour
ou j'aurai assez souffert pour ma foi."
Le regard de Felton decouvrit a Milady toute l'etendue de l'espace
qu'elle venait de s'ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard
seul avait parle.
"Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains; eh bien, que
mon Dieu me sauve ou que je perisse pour mon Dieu! voila la
reponse que je vous prie de faire a Lord de Winter. Et quant a ce
livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais
sans le toucher, comme si elle eut du etre souillee par cet
attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour
vous-meme, car sans doute vous etes doublement complice de Lord de
Winter, complice dans sa persecution, complice dans son heresie."
Felton ne repondit rien, prit le livre avec le meme sentiment de
repugnance qu'il avait deja manifeste et se retira pensif. Lord de
Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
pendant toute la journee de se tracer son plan de conduite; elle
le recut en femme qui a deja repris tous ses avantages.
"Il parait, dit le baron en s'asseyant dans un fauteuil en face de
celui qu'occupait Milady et en etendant nonchalamment ses pieds
sur le foyer, il parait que nous avons fait une petite apostasie!
-- Que voulez-vous dire, monsieur?
-- Je veux dire que depuis la derniere fois que nous nous sommes
vus, nous avons change de religion; auriez-vous epouse un
troisieme mari protestant, par hasard?
-- Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonniere avec majeste, car
je vous declare que j'entends vos paroles, mais que je ne les
comprends pas.
-- Alors, c'est que vous n'avez pas de religion du tout; j'aime
mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
-- Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement Milady.
-- Oh! je vous avoue que cela m'est parfaitement egal.
-- Oh! vous n'avoueriez pas cette indifference religieuse, Milord,
que vos debauches et vos crimes en feraient foi.
-- Hein! vous parlez de debauches, madame Messaline, vous parlez
de crimes, Lady Macbeth! Ou j'ai mal entendu, ou vous etes,
pardieu, bien impudente.
-- Vous parlez ainsi parce que vous savez qu'on nous ecoute,
monsieur, repondit froidement Milady, et que vous voulez
interesser vos geoliers et vos bourreaux contre moi.
-- Mes geoliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur
un ton poetique, et la comedie d'hier tourne ce soir a la
tragedie. Au reste, dans huit jours vous serez ou vous devez etre
et ma tache sera achevee.
-- Tache infame! tache impie! reprit Milady avec l'exaltation de
la victime qui provoque son juge.
-- Je crois, ma parole d'honneur, dit de Winter en se levant, que
la drolesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c'est mon
vin d'Espagne qui vous monte a la tete, n'est-ce pas? mais, soyez
tranquille, cette ivresse-la n'est pas dangereuse et n'aura pas de
suites."
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui a cette epoque etait
une habitude toute cavaliere.
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