Books: Book review: 'The Mercy Papers' and 'Downtown Owl'
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Book Review: The Horror, the Horror
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How to live what Michael Pollan preaches
The Mercy Papers A Memoir of Three Weeks By Robin Romm 213 pages. Scribner. $22. The foundational condition of being human is that we're going to die. Almost as basic a truth is that we seem incapable of believing it. The collision of these inconsonant

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Les trois mousquetaires written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Les trois mousquetaires

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C'etait une de ces belles et rares journees d'hiver ou
l'Angleterre se souvient qu'il y a un soleil. L'astre pali, mais
cependant splendide encore, se couchait a l'horizon, empourprant a
la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours
et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d'or qui
faisait etinceler les vitres comme le reflet d'un incendie.
Milady, en respirant cet air de l'Ocean plus vif et plus
balsamique a l'approche de la terre, en contemplant toute la
puissance de ces preparatifs qu'elle etait chargee de detruire,
toute la puissance de cette armee qu'elle devait combattre a elle
seule -- elle femme -- avec quelques sacs d'or, se compara
mentalement a Judith, la terrible Juive, lorsqu'elle penetra dans
le camp des Assyriens et qu'elle vit la masse enorme de chars, de
chevaux, d'hommes et d'armes qu'un geste de sa main devait
dissiper comme un nuage de fumee.

On entra dans la rade; mais comme on s'appretait a y jeter
l'ancre, un petit cutter formidablement arme s'approcha du
batiment marchand, se donnant comme garde-cote, et fit mettre a la
mer son canot, qui se dirigea vers l'echelle. Ce canot renfermait
un officier, un contremaitre et huit rameurs; l'officier seul
monta a bord, ou il fut recu avec toute la deference qu'inspire
l'uniforme.

L'officier s'entretint quelques instants avec le patron, lui fit
lire un papier dont il etait porteur, et, sur l'ordre du capitaine
marchand, tout l'equipage du batiment, matelots et passagers, fut
appele sur le pont.

Lorsque cette espece d'appel fut fait, l'officier s'enquit tout
haut du point de depart du brik, de sa route, de ses
atterrissements, et a toutes les questions le capitaine satisfit
sans hesitation et sans difficulte. Alors l'officier commenca de
passer la revue de toutes les personnes les unes apres les autres,
et, s'arretant a Milady, la considera avec un grand soin, mais
sans lui adresser une seule parole.

Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et,
comme si c'eut ete a lui desormais que le batiment dut obeir, il
commanda une manoeuvre que l'equipage executa aussitot. Alors le
batiment se remit en route, toujours escorte du petit cutter, qui
voguait bord a bord avec lui, menacant son flanc de la bouche de
ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du
navire, faible point pres de l'enorme masse.

Pendant l'examen que l'officier avait fait de Milady, Milady,
comme on le pense bien, l'avait de son cote devore du regard.
Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eut de
lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les
secrets, elle trouva cette fois un visage d'une impassibilite
telle qu'aucune decouverte ne suivit son investigation. L'officier
qui s'etait arrete devant elle et qui l'avait silencieusement
etudiee avec tant de soin pouvait etre age de vingt-cinq a vingt-
six ans, etait blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu
enfonces; sa bouche, fine et bien dessinee, demeurait immobile
dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accuse,
denotait cette force de volonte qui, dans le type vulgaire
britannique, n'est ordinairement que de l'entetement; un front un
peu fuyant, comme il convient aux poetes, aux enthousiastes et aux
soldats, etait a peine ombrage d'une chevelure courte et
clairsemee, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage,
etait d'une belle couleur chatain fonce.

Lorsqu'on entra dans le port, il faisait deja nuit. La brume
epaississait encore l'obscurite et formait autour des fanaux et
des lanternes des jetees un cercle pareil a celui qui entoure la
lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L'air qu'on
respirait etait triste, humide et froid.

Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgre elle.

L'officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son
bagage dans le canot; et lorsque cette operation fut faite, il
l'invita a y descendre elle-meme en lui tendant sa main.

Milady regarda cet homme et hesita.

"Qui etes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonte de
vous occuper si particulierement de moi?

-- Vous devez le voir, madame, a mon uniforme; je suis officier de
la marine anglaise, repondit le jeune homme.

-- Mais enfin, est-ce l'habitude que les officiers de la marine
anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu'ils
abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la
galanterie jusqu'a les conduire a terre?

-- Oui, Milady, c'est l'habitude, non point par galanterie, mais
par prudence, qu'en temps de guerre les etrangers soient conduits
a une hotellerie designee, afin que jusqu'a parfaite information
sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement."

Ces mots furent prononces avec la politesse la plus exacte et le
calme le plus parfait. Cependant ils n'eurent point le don de
convaincre Milady.

"Mais je ne suis pas etrangere, monsieur, dit-elle avec l'accent
le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth a Manchester, je
me nomme Lady Clarick, et cette mesure...

-- Cette mesure est generale, Milady, et vous tenteriez
inutilement de vous y soustraire.

-- Je vous suivrai donc, monsieur."

Et acceptant la main de l'officier, elle commenca de descendre
l'echelle au bas de laquelle l'attendait le canot. L'officier la
suivit; un grand manteau etait etendu a la poupe, l'officier la
fit asseoir sur le manteau et s'assit pres d'elle.

"Nagez", dit-il aux matelots.

Les huit rames retomberent dans la mer, ne formant qu'un seul
bruit, ne frappant qu'un seul coup, et le canot sembla voler sur
la surface de l'eau.

Au bout de cinq minutes on touchait a terre.

L'officier sauta sur le quai et offrit la main a Milady.

Une voiture attendait.

"Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.

-- Oui, madame, repondit l'officier.

-- L'hotellerie est donc bien loin?

-- A l'autre bout de la ville.

-- Allons", dit Milady.

Et elle monta resolument dans la voiture.

L'officier veilla a ce que les paquets fussent soigneusement
attaches derriere la caisse, et cette operation terminee, prit sa
place pres de Milady et referma la portiere.

Aussitot, sans qu'aucun ordre fut donne et sans qu'on eut besoin
de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et
s'enfonca dans les rues de la ville.

Une reception si etrange devait etre pour Milady une ample matiere
a reflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait
nullement dispose a lier conversation, elle s'accouda dans un
angle de la voiture et passa les unes apres les autres en revue
toutes les suppositions qui se presentaient a son esprit.

Cependant, au bout d'un quart d'heure, etonnee de la longueur du
chemin, elle se pencha vers la portiere pour voir ou on la
conduisait. On n'apercevait plus de maisons; des arbres
apparaissaient dans les tenebres comme de grands fantomes noirs
courant les uns apres les autres.

Milady frissonna.

"Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur", dit-elle.

Le jeune officier garda le silence.

"Je n'irai pas plus loin, si vous ne me dites pas ou vous me
conduisez; je vous en previens, monsieur!"

Cette menace n'obtint aucune reponse.

"Oh! c'est trop fort! s'ecria Milady, au secours! au secours!"

Pas une voix ne repondit a la sienne, la voiture continua de
rouler avec rapidite; l'officier semblait une statue.

Milady regarda l'officier avec une de ces expressions terribles,
particulieres a son visage et qui manquaient si rarement leur
effet; la colere faisait etinceler ses yeux dans l'ombre.

Le jeune homme resta impassible.

Milady voulut ouvrir la portiere et se precipiter.

"Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous
tuerez en sautant."

Milady se rassit ecumante; l'officier se pencha, la regarda a son
tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguere,
bouleversee par la rage et devenue presque hideuse. L'astucieuse
creature comprit qu'elle se perdait en laissant voir ainsi dans
son ame; elle rasserena ses traits, et d'une voix gemissante:

"Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c'est a vous, si c'est a
votre gouvernement, si c'est a un ennemi que je dois attribuer la
violence que l'on me fait?

-- On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive
est le resultat d'une mesure toute simple que nous sommes forces
de prendre avec tous ceux qui debarquent en Angleterre.

-- Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?

-- C'est la premiere fois que j'ai l'honneur de vous voir.

-- Et, sur votre honneur, vous n'avez aucun sujet de haine contre
moi?

-- Aucun, je vous le jure."

II y avait tant de serenite, de sang-froid, de douceur meme dans
la voix du jeune homme, que Milady fut rassuree.

Enfin, apres une heure de marche a peu pres, la voiture s'arreta
devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant a
un chateau severe de forme, massif et isole. Alors, comme les
roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste
mugissement, qu'elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se
briser sur une cote escarpee.

La voiture passa sous deux voutes, et enfin s'arreta dans une cour
sombre et carree; presque aussitot la portiere de la voiture
s'ouvrit, le jeune homme sauta legerement a terre et presenta sa
main a Milady, qui s'appuya dessus, et descendit a son tour avec
assez de calme.

"Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d'elle et en
ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux
sourire, que je suis prisonniere; mais ce ne sera pas pour
longtemps, j'en suis sure, ajouta-t-elle, ma conscience et votre
politesse, monsieur, m'en sont garants."

Si flatteur que fut le compliment, l'officier ne repondit rien;
mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil a
celui dont se servent les contremaitres sur les batiments de
guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations differentes:
alors plusieurs hommes parurent, detelerent les chevaux fumants et
emmenerent la voiture sous une remise.

Puis l'officier, toujours avec la meme politesse calme, invita sa
prisonniere a entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son
meme visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une
porte basse et cintree qui, par une voute eclairee seulement au
fond, conduisait a un escalier de pierre tournant autour d'une
arete de pierre; puis on s'arreta devant une porte massive qui,
apres l'introduction dans la serrure d'une clef que le jeune homme
portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture
a la chambre destinee a Milady.

D'un seul regard, la prisonniere embrassa l'appartement dans ses
moindres details.

C'etait une chambre dont l'ameublement etait a la fois bien propre
pour une prison et bien severe pour une habitation d'homme libre;
cependant, des barreaux aux fenetres et des verrous exterieurs a
la porte decidaient le proces en faveur de la prison.

Un instant toute la force d'ame de cette creature, trempee
cependant aux sources les plus vigoureuses, l'abandonna; elle
tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tete, et
s'attendant a chaque instant a voir entrer un juge pour
l'interroger.

Mais personne n'entra, que deux ou trois soldats de marine qui
apporterent les malles et les caisses, les deposerent dans un coin
et se retirerent sans rien dire.

L'officier presidait a tous ces details avec le meme calme que
Milady lui avait constamment vu, ne prononcant pas une parole lui-
meme, et se faisant obeir d'un geste de sa main ou d'un coup de
son sifflet.

On eut dit qu'entre cet homme et ses inferieurs la langue parlee
n'existait pas ou devenait inutile.

Enfin Milady n'y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:

"Au nom du Ciel, monsieur! s'ecria-t-elle, que veut dire tout ce
qui se passe? Fixez mes irresolutions; j'ai du courage pour tout
danger que je prevois, pour tout malheur que je comprends. Ou
suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux
et ces portes? suis-je prisonniere, quel crime ai-je commis?

-- Vous etes ici dans l'appartement qui vous est destine, madame.
J'ai recu l'ordre d'aller vous prendre en mer et de vous conduire
en ce chateau: cet ordre, je l'ai accompli, je crois, avec toute
la rigidite d'un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d'un
gentilhomme. La se termine, du moins jusqu'a present, la charge
que j'avais a remplir pres de vous, le reste regarde une autre
personne.

-- Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
pouvez-vous me dire son nom?..."

En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit
d'eperons; quelques voix passerent et s'eteignirent, et le bruit
d'un pas isole se rapprocha de la porte.

"Cette personne, la voici, madame", dit l'officier en demasquant
le passage, et en se rangeant dans l'attitude du respect et de la
soumission.

En meme temps, la porte s'ouvrit; un homme parut sur le seuil.

Il etait sans chapeau, portait l'epee au cote, et froissait un
mouchoir entre ses doigts.

Milady crut reconnaitre cette ombre dans l'ombre, elle s'appuya
d'une main sur le bras de son fauteuil, et avanca la tete comme
pour aller au-devant d'une certitude.

Alors l'etranger s'avanca lentement; et, a mesure qu'il s'avancait
en entrant dans le cercle de lumiere projete par la lampe, Milady
se reculait involontairement.

Puis, lorsqu'elle n'eut plus aucun doute:

"Eh quoi! mon frere! s'ecria-t-elle au comble de la stupeur, c'est
vous vous?

-- Oui, belle dame! repondit Lord de Winter en faisant un salut
moitie courtois, moitie ironique, moi-meme.

-- Mais alors, ce chateau?

-- Est a moi.

-- Cette chambre?

-- C'est la votre.

-- Je suis donc votre prisonniere?

-- A peu pres.

-- Mais c'est un affreux abus de la force!

-- Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement,
comme il convient de faire entre un frere et une soeur."

Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
attendait ses derniers ordres:

"C'est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
monsieur Felton."


CHAPITRE L
CAUSERIE D'UN FRERE AVEC SA SOEUR

Pendant le temps que Lord de Winter mit a fermer la porte, a
pousser un volet et a approcher un siege du fauteuil de sa belle-
soeur, Milady, reveuse, plongea son regard dans les profondeurs de
la possibilite, et decouvrit toute la trame qu'elle n'avait pas
meme pu entrevoir, tant qu'elle ignorait en quelles mains elle
etait tombee. Elle connaissait son beau-frere pour un bon
gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrepide, entreprenant pres
des femmes, mais d'une force inferieure a la sienne a l'endroit de
l'intrigue. Comment avait-il pu decouvrir son arrivee? la faire
saisir? Pourquoi la retenait-il?

Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
conversation qu'elle avait eue avec le cardinal etait tombee dans
des oreilles etrangeres; mais elle ne pouvait admettre qu'il eut
pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.

Elle craignit bien plutot que ses precedentes operations en
Angleterre n'eussent ete decouvertes. Buckingham pouvait avoir
devine que c'etait elle qui avait coupe les deux ferrets, et se
venger de cette petite trahison; mais Buckingham etait incapable
de se porter a aucun exces contre une femme, surtout si cette
femme etait censee avoir agi par un sentiment de jalousie.

Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu'on
voulait se venger du passe, et non aller au-devant de l'avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'etre tombee entre
les mains de son beau-frere, dont elle comptait avoir bon marche,
plutot qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent.

"Oui, causons, mon frere, dit-elle avec une espece d'enjouement,
decidee qu'elle etait a tirer de la conversation, malgre toute la
dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
eclaircissements dont elle avait besoin pour regler sa conduite a
venir.

-- Vous vous etes donc decidee a revenir en Angleterre, dit Lord
de Winter, malgre la resolution que vous m'aviez si souvent
manifestee a Paris de ne jamais remettre les pieds sur le
territoire de la Grande-Bretagne?"

Milady repondit a une question par une autre question.

"Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m'avez fait
guetter assez severement pour etre d'avance prevenu non seulement
de mon arrivee, mais encore du jour, de l'heure et du port ou
j'arrivais."

Lord de Winter adopta la meme tactique que Milady, pensant que,
puisque sa belle-soeur l'employait, ce devait etre la bonne.

"Mais, dites-moi vous-meme, ma chere soeur, reprit-il, ce que vous
venez faire en Angleterre.

-- Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien
elle aggravait, par cette reponse, les soupcons qu'avait fait
naitre dans l'esprit de son beau-frere la lettre de d'Artagnan, et
voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un
mensonge.

-- Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.

-- Sans doute, vous voir. Qu'y a-t-il d'etonnant a cela?

-- Et vous n'avez pas, en venant en Angleterre, d'autre but que de
me voir?

-- Non.

-- Ainsi, c'est pour moi seul que vous vous etes donne la peine de
traverser la Manche?

-- Pour vous seul.

-- Peste! quelle tendresse, ma soeur!

-- Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady
du ton de la plus touchante naivete.

-- Et meme ma seule heritiere, n'est-ce pas?" dit a son tour Lord
de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.

Quelque puissance qu'elle eut sur elle-meme, Milady ne put
s'empecher de tressaillir, et comme, en prononcant les dernieres
paroles qu'il avait dites, Lord de Winter avait pose la main sur
le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui echappa point.

En effet, le coup etait direct et profond. La premiere idee qui
vint a l'esprit de Milady fut qu'elle avait ete trahie par Ketty,
et que celle-ci avait raconte au baron cette aversion interessee
dont elle avait imprudemment laisse echapper des marques devant sa
suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente
qu'elle avait faite contre d'Artagnan, lorsqu'il avait sauve la
vie de son beau-frere.

"Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et
faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il
quelque sens inconnu cache sous vos paroles?

-- Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente
bonhomie; vous avez le desir de me voir, et vous venez en
Angleterre. J'apprends ce desir, ou plutot je me doute que vous
l'eprouvez, et afin de vous epargner tous les ennuis d'une arrivee
nocturne dans un port, toutes les fatigues d'un debarquement,
j'envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une
voiture a ses ordres, et il vous amene ici dans ce chateau, dont
je suis gouverneur, ou je viens tous les jours, et ou, pour que
notre double desir de nous voir soit satisfait, je vous fais
preparer une chambre. Qu'y a-t-il dans tout ce que je dis la de
plus etonnant que dans ce que vous m'avez dit?

-- Non, ce que je trouve d'etonnant, c'est que vous ayez ete
prevenu de mon arrivee.

-- C'est cependant la chose la plus simple, ma chere soeur:
n'avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit batiment avait,
en entrant dans la rade, envoye en avant et afin d'obtenir son
entree dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch
et de son registre d'equipage? Je suis commandant du port, on m'a
apporte ce livre, j'y ai reconnu votre nom. Mon coeur m'a dit ce
que vient de me confier votre bouche, c'est-a-dire dans quel but
vous vous exposiez aux dangers d'une mer si perilleuse ou tout au
moins si fatigante en ce moment, et j'ai envoye mon cutter au-
devant de vous. Vous savez le reste."

Milady comprit que Lord de Winter mentait et n'en fut que plus
effrayee.

"Mon frere, continua-t-elle, n'est-ce pas Milord Buckingham que je
vis sur la jetee, le soir, en arrivant?

-- Lui-meme. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappee, reprit
Lord de Winter: vous venez d'un pays ou l'on doit beaucoup
s'occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France
preoccupent fort votre ami le cardinal.

-- Mon ami le cardinal! s'ecria Milady, voyant que, sur ce point
comme sur l'autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.

-- N'est-il donc point votre ami? reprit negligemment le baron;
ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons a Milord duc plus
tard, ne nous ecartons point du tour sentimental que la
conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?

-- Oui.

-- Eh bien, je vous ai repondu que vous seriez servie a souhait et
que nous nous verrions tous les jours.

-- Dois-je donc demeurer eternellement ici? demanda Milady avec un
certain effroi.

-- Vous trouveriez-vous mal logee, ma soeur? demandez ce qui vous
manque, et je m'empresserai de vous le faire donner.

-- Mais je n'ai ni mes femmes ni mes gens...

-- Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre
premier mari avait monte votre maison; quoique je ne sois que
votre beau-frere, je vous la monterai sur un pied pareil.

-- Mon premier mari! s'ecria Milady en regardant Lord de Winter
avec des yeux effares.

-- Oui, votre mari francais; je ne parle pas de mon frere. Au
reste, si vous l'avez oublie, comme il vit encore, je pourrais lui
ecrire et il me ferait passer des renseignements a ce sujet."

Une sueur froide perla sur le front de Milady.

"Vous raillez, dit-elle d'une voix sourde.

-- En ai-je l'air? demanda le baron en se relevant et en faisant
un pas en arriere.

-- Ou plutot vous m'insultez, continua-t-elle en pressant de ses
mains crispees les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur
ses poignets.

-- Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mepris; en verite,
madame, croyez-vous que ce soit possible?

-- En verite, monsieur, dit Milady, vous etes ou ivre ou insense;
sortez et envoyez-moi une femme.

-- Des femmes sont bien indiscretes, ma soeur! ne pourrais-je pas
vous servir de suivante? de cette facon tous nos secrets
resteraient en famille.

-- Insolent! s'ecria Milady, et, comme mue par un ressort, elle
bondit sur le baron, qui l'attendait avec impassibilite, mais une
main cependant sur la garde de son epee.

-- Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assassiner
les gens, mais je me defendrai, moi, je vous en previens, fut-ce
contre vous.

-- Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l'effet
d'etre assez lache pour porter la main sur une femme.

-- Peut-etre que oui, d'ailleurs j'aurais mon excuse: ma main ne
serait pas la premiere main d'homme qui se serait posee sur vous,
j'imagine."

Et le baron indiqua d'un geste lent et accusateur l'epaule gauche
de Milady, qu'il toucha presque du doigt.

Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans
l'angle de la chambre, comme une panthere qui veut s'acculer pour
s'elancer.

"Oh! rugissez tant que vous voudrez, s'ecria Lord de Winter, mais
n'essayez pas de mordre, car, je vous en previens, la chose
tournerait a votre prejudice: il n'y a pas ici de procureurs qui
reglent d'avance les successions, il n'y a pas de chevalier errant
qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens
prisonniere; mais je tiens tout prets des juges qui disposeront
d'une femme assez ehontee pour venir se glisser, bigame, dans le
lit de Lord de Winter, mon frere aine, et ces juges, je vous en
previens, vous enverront a un bourreau qui vous fera les deux
epaules pareilles."

Les yeux de Milady lancaient de tels eclairs, que quoiqu'il fut
homme et arme devant une femme desarmee il sentit le froid de la
peur se glisser jusqu'au fond de son ame; il n'en continua pas
moins, mais avec une fureur croissante:

"Oui, je comprends, apres avoir herite de mon frere, il vous eut
ete doux d'heriter de moi; mais, sachez-le d'avance, vous pouvez
me tuer ou me faire tuer, mes precautions sont prises, pas un
penny de ce que je possede ne passera dans vos mains. N'etes-vous
pas deja assez riche, vous qui possedez pres d'un million, et ne
pouviez-vous vous arreter dans votre route fatale, si vous ne
faisiez le mal que pour la jouissance infinie et supreme de le
faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la memoire de mon frere ne
m'etait sacree, vous iriez pourrir dans un cachot d'Etat ou
rassasier a Tyburn la curiosite des matelots; je me tairai, mais
vous, supportez tranquillement votre captivite; dans quinze ou
vingt jours je pars pour La Rochelle avec l'armee; mais la veille
de mon depart, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brulera la
cervelle a la premiere tentative que vous risquerez pour revenir
en Angleterre ou sur le continent."

Milady ecoutait avec une attention qui dilatait ses yeux
enflammes.

"Oui, mais a cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez
dans ce chateau: les murailles en sont epaisses, les portes en
sont fortes, les barreaux en sont solides; d'ailleurs votre
fenetre donne a pic sur la mer: les hommes de mon equipage, qui me
sont devoues a la vie et a la mort, montent la garde autour de cet
appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent a la
cour; puis arrivee a la cour, il vous resterait encore trois
grilles a traverser. La consigne est precise: un pas, un geste, un
mot qui simule une evasion, et l'on fait feu sur vous; si l'on
vous tue, la justice anglaise m'aura, je l'espere, quelque
obligation de lui avoir epargne de la besogne. Ah! vos traits
reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze
jours, vingt jours dites-vous, bah! d'ici la, j'ai l'esprit
inventif, il me viendra quelque idee; j'ai l'esprit infernal, et
je trouverai quelque victime. D'ici a quinze jours, vous dites-
vous, je serai hors d'ici. Ah! ah! essayez!"

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